Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 5

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Nous avons vu qu'au moment où le duc d'Orléans s'étoit saisi d'un pouvoir qu'on s'étoit préparé dès long-temps à lui disputer, et qu'il pouvoit craindre de lui voir échapper, il avoit jugé nécessaire, pour se créer des partisans, de faire quelques concessions à la noblesse de cour, qui rêvoit deux choses, d'abord qu'elle représentoit à elle seule toute la noblesse de France, ensuite qu'elle étoit encore un ordre politique; puis au parlement, que plus d'un demi-siècle de servitude n'avoit pas changé, et qui se retrouvoit, à la mort de Louis XIV, tel qu'il avoit été sous la Fronde, et prêt à recommencer, à l'égard du pouvoir temporel, l'opposition que l'autorité spirituelle n'avoit cessé de trouver en lui. Les fautes du régent en finances, en administration, en politique extérieure, développèrent ces deux oppositions que lui-même avoit formées, et qui n'étoient pas elles-mêmes plus réglées que le pouvoir qu'elles combattoient. Il vit, dans les grands, la prétention absurde de rétablir l'ancienne aristocratie; dans le parlement, celle de se faire de nouveau le défenseur des peuples opprimés et le tuteur des rois. Ces tracasseries l'impatientèrent d'abord, l'irritèrent ensuite. Le despotisme de Louis XIV, auquel on se persuadoit d'ailleurs, et si follement, que la nation étoit désormais et sans retour entièrement façonnée et accoutumée, lui sembloit, avec juste raison, une manière beaucoup plus facile de gouverner; et Dubois, qui y voyoit le seul moyen de faire triompher cette politique angloise sur laquelle se fondoient toutes ses espérances, l'y poussoit de toute l'activité de son esprit intrigant et cauteleux. Le régent s'y jeta donc de fatigue et d'impatience; et ce parti une fois pris, comme il ne vit dans tout ce qui l'entouroit qu'un seul homme qui, sur ce point, fût parfaitement d'accord avec lui, il devint inévitable qu'il se débarrassât sur lui seul de la plénitude d'un pouvoir qu'il étoit résolu de ne pas exercer. La corruption profonde de cet homme n'étoit pas pour arrêter un esprit aussi profondément corrompu que le sien; et il trouvoit même dans la bassesse et le néant d'un tel ministre, des garanties que ne lui eût point offertes un personnage considérable par ses alliances et par son extraction. En cela il suivoit encore le système de Louis XIV, qu'il poussoit ainsi jusqu'à ses dernières et plus abjectes conséquences; et en effet, si ce monarque, maître absolu d'un pouvoir incontesté et incontestable, résolu qu'il étoit de l'exercer sans souffrir la moindre opposition, n'avoit pas cru prudent d'en confier la moindre part à des hommes dont l'existence sociale eût une grande consistance, à plus forte raison devoit agir ainsi le duc d'Orléans, dont le pouvoir temporaire avoit déjà rencontré des partis disposés à le renverser, et qui s'étoit rendu, par ses fautes et ses scandales, odieux et méprisable à la nation. Il livra donc ce pouvoir à Dubois, parce qu'il le considéroit, parmi tous ceux qui entroient dans ses conseils, comme le seul qui fût dans l'impossibilité d'en jamais abuser contre lui; il le lui livra sans bornes, parce qu'il ne pouvoit y en avoir dans le système despotique qu'il avoit définitivement adopté. Dubois comprit parfaitement sa position, et en abusa jusqu'à violenter quelquefois le maître qui la lui avoit faite[39], sûr qu'il le pouvoit impunément, et que, dans la position difficile où ce maître s'étoit lui-même placé, il passeroit tout et accorderoit tout à l'homme qui lui en sauvoit les difficultés, cet homme étant tel d'ailleurs, qu'il lui eût été impossible de le remplacer[40]. Telle étoit la dégradation profonde où étoit déjà tombé le pouvoir despotique exercé par Richelieu et Louis XIV, avec une apparence de grandeur qui en masquoit le vice radical, et que la Providence avoit voulu laisser tomber, immédiatement après _le grand roi_, entre les mains d'un prince sans moeurs et sans religion.

[Note 39: «Il jouit si bien de toute l'autorité, disoit Saint-Simon au régent lui-même, qu'il n'y a qui que ce soit, françois ou ministre étranger, qui ose se jouer à aller directement à votre altesse royale, bien convaincu qu'affaires, justice ou grâce, tout dépend tellement de lui, qu'on se regarde comme absolument battu, si on le trouve contraire, et on n'ose aller plus haut; mais si on le trouve favorable, le plus souvent on s'en tient à son consentement, sans que votre altesse royale en entende parler, si ce n'est pour la forme, et seulement quand le cardinal l'ordonne, ce qu'il fait quelquefois dans des cas de refus, et dans l'espérance de faire prendre le change, et de se décharger de l'odieux sur vous.»]

[Note 40: Il le lui avoit persuadé du moins. «Dubois, dit encore Saint-Simon, séduisit son maître avec ces prestiges d'Angleterre qui firent tant de mal à l'État, et dont les suites en causent encore de si fâcheux. Il le força, et tout de suite il le lia à cet intérêt personnel, en cas de mort du roi, de deux usurpateurs intéressés à se soutenir l'un l'autre; et le régent s'y laissa entraîner par le babil de Canillac, les profonds _proposito_ de Noailles, et par les insolences et les grands airs de Stairs qui lui imposoient, et cela sans aucun désir de la couronne..... De là ce lien devenu nécessaire entre Dubois et lui.»

«Quand celui-ci fut parvenu à aller la première fois en Hollande, ce qui ne fut pas sans peine, ceci le conduisit à Hanovre, puis à Londres, et à devenir seul maître de la négociation, partie l'arrachant à la foiblesse de son maître, partie en l'infatuant qu'il ne s'y pouvoit servir de nul autre, parce que nul autre ne pouvoit être comme lui dépositaire du vrai nom qui faisoit le fondement de la négociation, qui étoit, en cas de mort du roi, le soutien réciproque des deux usurpateurs, trop dangereux pour M. le duc d'Orléans à confier à qui que ce soit qu'à lui.» (_Mémoires_, liv. V.)]

L'ambition de Dubois étoit sans bornes comme son audace: ce n'étoit pas assez pour lui d'avoir été fait archevêque de Cambrai, il voulut être cardinal. Après lui avoir donné la mître, le duc d'Orléans ne pouvoit reculer à lui faire obtenir le chapeau; et tous les deux travaillèrent de concert à faire réussir ce nouveau projet, quoique le régent affectât avec ses autres familiers, d'être indigné que son favori osât prétendre à cette haute dignité. Pour y parvenir, il étoit convenable et même nécessaire de faire quelque chose qui fût agréable au pape et utile à la religion: or, depuis la mort de Louis XIV, les querelles élevées par le parti janséniste, à l'occasion de la bulle _Unigenitus_, n'avoient pas, un seul instant, cessé de troubler l'Église de France, d'occuper le gouvernement, et d'entretenir la correspondance la plus active entre le pape, le régent et les évêques _acceptants_ ou _opposants_. Cette bulle que, peu de temps avant sa mort, le feu roi avoit résolu d'aller lui-même faire enregistrer au parlement, non seulement n'étoit point encore revêtue de cette formalité, mais cette compagnie se montroit, plus que jamais, décidée à en refuser l'enregistrement. Or, il est vrai de dire que c'étoit le duc d'Orléans lui-même qui avoit provoqué une résistance si obstinée, lorsque, dans les premiers moments de son administration, voulant se rendre agréable à ces gens de robe qui lui avoient, jusqu'à un certain point, donné la régence, il avoit affecté de protéger les Jansénistes, et même de leur sacrifier leurs adversaires. Quelques-uns de ces sectaires, emprisonnés sur la fin du dernier règne, avoient été mis en liberté. Nommé chef du tribunal de conscience, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, obtint, en même temps, la direction des affaires ecclésiastiques; le régent fit plus encore pour la secte, en éloignant du nouveau roi et même en faisant exiler le père Le Tellier. Ce fut l'abbé Fleury qui le remplaça; et ce grand partisan des _libertés gallicanes_[41], n'étoit pas fait pour effrayer les enfants de Jansénius.

[Note 41: Ses _Opuscules_, publiés après sa mort, font foi qu'il y reconnut, plus tard, quelques inconvénients.]

Les choses restèrent en cet état, tant que Dubois et son maître n'eurent aucun intérêt à les changer. Dès qu'ils furent intéressés à ménager le pape, tous les deux se firent _constitutionnaires_, et il fut résolu que la bulle seroit acceptée. Ils espéroient pouvoir, dans cette circonstance, se passer du parlement, en la faisant enregistrer au grand conseil, où, bien qu'il y eût une opposition très forte contre cet enregistrement, le parti dévoué au régent étoit en majorité. Dubois avoit même formé le projet hardi de faire casser cette compagnie, dont la résistance, surtout dans l'affaire du système, avoit exaspéré le duc d'Orléans, et qui l'irritoit encore, même dans son exil, où la faveur publique l'avoit suivie. Son dessein transpira: comme on savoit que c'étoit un furieux que rien ne pouvoit arrêter, les parlementaires en furent effrayés, et, pour détourner le coup dont ils étoient menacés, manoeuvrèrent avec le cardinal de Noailles qui leur étoit dévoué. Nous nous proposons de raconter, avec quelques détails, non seulement ce qui se passa en cette circonstance, mais encore tout ce qui a rapport à cette grande affaire de la bulle _Unigenitus_, et à cette lutte à jamais mémorable du parlement contre le clergé, qui se prolongea jusqu'à la fin du règne de Louis XV; et le tableau que nous en présenterons, sera, sans contredit, la partie la plus intéressante de nos récits; mais, voulant, pour le faire mieux comprendre, en réunir ensemble tous les traits, il nous suffira de dire ici que ce prélat, que, ni les remontrances du pape, ni ses menaces, ni les prières et les exhortations du corps presque entier des évêques, n'avoient pu amener à accepter la bulle _Unigenitus_, se montra disposé à céder, lorsqu'il vit la magistrature en danger; et, d'accord avec les parlementaires, promit de donner son mandement d'acceptation, dès que le parlement auroit enregistré, soutenant que l'enregistrement au grand conseil ne suffisoit pas. Il finit par le persuader: alors Dubois changea lui-même de marche, et fit aussi tourner à son gré le régent, qui d'abord s'étoit jetté, avec la plus grande ardeur, dans ce projet de le débarrasser du parlement. On alloit l'exiler à Blois: son rappel de Pontoise lui fut présenté comme le prix de cet enregistrement. Il y consentit enfin, mais avec des modifications qui mettoient à couvert les _opposants_ et leur doctrine; immédiatement après, l'archevêque donna son mandement et avec _la même bonne foi_: ceci fait, le parlement rentra dans Paris le 20 décembre 1721[42].

[Note 42: Le rappel du parlement fut le signal de l'exil de Law, qui, toujours réfugié dans le palais du régent, exerçoit encore de l'influence dans ses conseils, et avoit concerté avec Dubois le plan de la destruction de cette compagnie. Quoiqu'il eût fait des bénéfices énormes, tant par une émission frauduleuse de ses billets de banque, que par le jeu de l'agiotage dont il tenoit la balance entre ses mains, il n'avoit pas su se ménager une ressource assurée pour la mauvaise fortune; et après avoir parcouru l'Italie et l'Allemagne, il se fixa à Venise, où il mourut dans un état voisin de l'indigence.]

La conclusion de cette grande affaire valut donc à Dubois le chapeau de cardinal, auquel il aspiroit; et quoique ce scandale fût moins grand que celui qu'avoit causé sa nomination à l'archevêché de Cambrai, l'impression qu'il produisit fut plus vive; et la lettre par laquelle le pape déclaroit au roi de France «qu'il l'avoit honoré de la pourpre à cause des grands services qu'il avoit rendus à l'Église, à la paix de laquelle il étoit un de ceux qui avoient le plus contribué,» enveloppa Rome elle-même dans cette indignation générale que causoit une telle profanation d'une si haute dignité. Cependant quoi de plus injuste et de plus irréfléchi? Parce que les vices et les turpitudes de Dubois étoient publiquement connus en France, étoit-ce une raison pour qu'on en dût être exactement instruit à Rome? Lorsqu'on disputoit au pape tout acte et à peu près tout droit de juridiction sur le clergé gallican, étoit-il en mesure d'exercer une surveillance active et sévère sur les vie et moeurs d'un ministre du roi; et n'eût-on pas trouvé mauvais qu'il se permît même d'en avoir la pensée? En supposant que quelques rumeurs de la conduite déréglée de Dubois fussent parvenues jusqu'à lui, pouvoit-il, sur de vagues insinuations, même sur des rapports officieux, se persuader qu'un grand monarque, ou le prince de son sang qui tenoit alors sa place, s'oublieroit au point de lui présenter un homme infâme pour en faire un prince de l'Église? Il ne le pouvoit ni ne le devoit. Dubois ne lui étoit connu qu'en raison des hautes fonctions publiques auxquelles la confiance du régent l'avoit appelé; le service qui venoit d'être rendu en France à la religion étoit réel, quels que fussent les motifs honteux et secrets qui l'avoient fait rendre: les raisons qui avoient déterminé le pape étoient donc justes, raisonnables; et l'indignité du sujet ne pouvoit être imputée qu'à celui qui, ne sachant ce qu'il étoit, n'en avoit pas moins voulu qu'il devînt membre du sacré collége. C'est ainsi qu'en se mêlant plus qu'il ne leur appartenoit du gouvernement de l'Église, en imposant, en quelque sorte, à son chef des hommes de leur choix pour les grandes dignités ecclésiastiques, les princes temporels, qui ont cru accroître les attributions de leur pouvoir, n'ont fait qu'ajouter des charges à leur conscience[43].

[Note 43: Duclos raconte, dans ses _Mémoires secrets_, que le pape étant mort, au moment où Dubois intriguoit à Rome pour avoir le chapeau, l'abbé de Tencin, qui étoit, dit-il, son principal agent dans cette intrigue, offrit au cardinal de Conti de lui _procurer la tiare_ par la faction de France et des autres partisans _bien payés_, si lui Conti vouloit s'engager _par écrit_ à donner, après son exaltation, le chapeau à Dubois; que, le marché fait et signé, Tencin intrigua _efficacement_, et Conti fut élu pape; qu'alors Tencin l'ayant sommé de sa parole, ce pontife, _naturellement vertueux_, qui s'étoit laissé arracher cet écrit, dans une _vapeur d'ambition_, refusa d'accomplir ce marché simoniaque, et de prostituer le cardinalat à un sujet aussi indigne; que la lutte dura long-temps entre le pape et l'abbé; que celui-ci l'ayant enfin menacé de rendre public son billet, le pontife effrayé céda, et nomma Dubois cardinal pour anéantir ce fatal billet; que la nomination faite, Tencin, qui ne l'avoit point encore rendu, demanda le chapeau pour lui-même, et y mit, pour s'en dessaisir, cette dernière condition; que le pape en tomba malade, et finit par en mourir de honte et de douleur.

Tous les genres d'invraisemblances et d'absurdités sont accumulés dans ce conte ramassé, on ne sait où, par Duclos, qui, sous le rapport des doctrines religieuses, étoit au niveau de Dubois, et dont les moeurs ne valoient guère mieux. Mais fût-il vraisemblable que l'abbé de Tencin, dont les philosophes et les Jansénistes ont dit beaucoup de mal, ce qui est un grand préjugé en sa faveur, pût, à son gré, faire un pape avec de l'argent; et qu'un cardinal, _vertueux_ ou non, fût assez stupide pour signer, en entrant au conclave, un pareil billet entre les mains d'un agent subalterne, on n'en sera pas moins fondé à demander à celui qui raconte un tel fait: quelle preuve en donnez-vous? sur quels témoignages l'appuyez-vous? avez-vous vu, de vos propres yeux, ce billet que Tencin n'a pas rendu? avez-vous du moins des moyens suffisants pour en constater l'existence? Rien de tout cela. Le fait est raconté sans preuves, sans autorités, sans témoignages; et comme si le narrateur eût pris à tâche d'en démontrer lui-même l'absurdité et l'invraisemblance, il ajoute naïvement, relativement à l'élection d'Innocent XIII, que probablement il eût été nommé pape, _sans aucune manoeuvre_, pour sa naissance et _par la considération dont il jouissoit_; et sur la promotion de Dubois, qu'elle étoit fondée «sur la sollicitation de la France, sur la recommandation de l'empereur, redouté à Rome et que le roi d'Angleterre avoit fait agir vivement, enfin sur le crédit et le ministère de Dubois, qui pouvoient être utiles à la cour de Rome.»

Qu'un écrivain qui écrit des Mémoires, et surtout des Mémoires _secrets_, y jette malignement et sans réflexion de semblables sottises, c'est ce qui se peut, jusqu'à un certain point, concevoir; mais qu'un autre écrivain, qui a la prétention d'écrire l'histoire, s'en empare comme d'une vérité historique, c'est ce que l'on conçoit plus difficilement; et c'est cependant ce qui est arrivé, dans ces derniers temps, de ce conte ridicule, digne pendant de la conversation de M. Amelot avec le pape Clément XI[43-A].]

[Note 43-A: _Voyez_ la 1re partie de ce volume, p. 181.]

(1721-1722) Parvenu à cette prodigieuse fortune, l'effronté favori n'étoit point encore satisfait. Élevé si haut par les caprices et les foiblesses de son maître, il vouloit se mettre à l'abri de ses foiblesses et de ses caprices, et tellement qu'il devînt difficile au prince de détruire cette oeuvre que ses mains avoient trop facilement formée. La place de premier ministre pouvoit seule offrir à Dubois de semblables garanties: il se mit dans la tête d'être nommé premier ministre; et jamais, sans doute, cet ascendant qu'il avoit pris sur le régent ne se manifesta d'une manière plus frappante et plus faite pour achever de désespérer les gens de bien. Une dispute de préséance dans le conseil lui fournit un prétexte pour en faire exclure tous ceux qu'il savoit lui être contraires, et pour plusieurs l'exclusion fut accompagnée de l'exil[44]. Le maréchal de Villeroi, gouverneur du jeune roi, l'inquiétoit encore: n'ayant pu le gagner, il sut l'attirer dans un piége où l'excès de sa présomption le fit donner tête baissée; puis il le fit aussitôt arrêter et exiler par ordre du régent, qui joua son rôle dans cette comédie, à qui il persuada qu'en cette circonstance ils avoient un commun intérêt[45]. Enfin le foible prince, si l'on en croit le duc de Saint-Simon, le nomma premier ministre, après mille hésitations et au milieu d'anxiétés qui prouvoient à quel point il sentoit l'énormité de la faute qu'il alloit commettre, et plus encore à quel point il étoit subjugué.

[Note 44: C'étoit la prétention du chancelier et des ducs de ne pas céder, dans le conseil, le rang aux cardinaux; et par suite de cette prétention, Dubois, depuis qu'il étoit cardinal, s'étoit abstenu d'y paroître: il vouloit y rentrer, mais d'une manière convenable à sa nouvelle dignité; et prévoyant ce qui en alloit arriver, craignant encore que son manque de considération personnelle ne le fît échouer dans une telle entreprise, il eut l'adresse de persuader au cardinal de Rohan de demander d'y être d'abord admis, lui montrant en perspective, pour lui-même, la place de premier ministre. Celui-ci donna dans le piége, obtint facilement du régent d'entrer au conseil, et Dubois s'y glissa à sa suite. Dès que le chancelier et les ducs virent paroître les cardinaux, ils se retirèrent, et les maréchaux suivirent leur exemple. Dubois partit de là pour faire croire au régent que c'étoit une cabale formée contre lui, puisque les maréchaux, qui n'avoient jusque-là rien disputé aux cardinaux, prenoient parti dans cette affaire. Les maréchaux d'Uxelles, de Tallard et de Bezons se retirèrent dans leurs terres, et il y eut défense de leur payer leurs pensions. D'Aguesseau quitta une seconde fois les sceaux qui furent donnés à d'Armenonville. Enfin le duc de Noailles, plus redouté de Dubois parce que le régent l'aimoit plus que les autres, fut exilé à cent cinquante lieues, et se vit, en raison de cette amitié même, le plus maltraité de tous.]

[Note 45: Dans une entrevue dont le but étoit d'opérer entre eux une réconciliation, Villeroi s'étoit emporté contre Dubois jusqu'aux derniers outrages. Ce n'étoit point assez pour lui ôter les hautes fonctions dont il avoit été revêtu: il fut décidé qu'on feroit en sorte qu'il manquât au régent lui-même, et l'on parvint sans beaucoup de peine, et par l'effet de son extrême fatuité, à lui faire commettre cette énorme sottise; puis, lorsqu'il vint en demander excuse, on l'enleva, on le jeta dans une chaise de poste qui partit aussitôt, environnée de mousquetaires, et le porta, en peu d'heures, à son château de Villeroi, d'où il eut ordre de ne pas sortir.]

Quelques-uns cependant, et avec plus de vraisemblance, lui ont prêté d'autres motifs qui supposeroient que, sous cette insouciance et cette légèreté apparente, il savoit dissimuler, quand il le jugeoit convenable, des desseins assez profondément combinés; et que le dégoût des affaires, qu'avoit fait naître en lui l'abus des plaisirs, n'avoit pas banni de son âme la passion qui a peut-être le plus d'empire sur ceux qui en sont possédés, et qui presque toujours survit à toutes les autres, l'amour du pouvoir. Le roi touchoit à sa majorité; et ce pouvoir, dont le régent s'étoit fait une habitude, alloit lui échapper. Si, après cette époque fatale, il continuoit encore à l'exercer, il pouvoit craindre qu'on ne l'accusât de vouloir s'y perpétuer; tandis que le faisant passer, lorsqu'il lui appartenoit encore, entre les mains de sa créature, de l'homme de France le plus déconsidéré, le plus dépourvu de consistance, et par conséquent le moins redoutable pour lui, il écartoit ainsi, en ce qui le touchoit, et quoi que l'on pût dire sur le choix qu'il auroit fait, tout soupçon de vues ambitieuses, et tellement qu'après avoir été régent de France, consentant à succéder à Dubois dans cette place de premier ministre, il sembleroit faire un acte de dévouement. Or, cette succession ne devoit pas se faire long-temps attendre: Dubois étoit atteint d'une maladie mortelle, digne fruit de ses débauches crapuleuses, et son arrêt avoit été prononcé par les médecins[46]. Dans moins d'une année, la place ne pouvoit manquer d'être vacante; et c'étoit ainsi que le duc d'Orléans spéculoit sur la mort de celui à qui il s'étoit abandonné pendant sa vie. Il s'en expliqua ainsi, dit-on, dans des conversations intimes avec quelques familiers; et du reste, de telles combinaisons n'étonneroient point de la part de ce prince dont l'esprit affectionnoit tout ce qui sembloit subtil en intrigues et en affaires, et mettoit même de l'amour-propre à surpasser les plus habiles et les plus corrompus, en immoralité, en mépris pour les hommes, et en habileté dans la science des intérêts.

[Note 46: Il est très remarquable que le duc d'Orléans s'étoit informé très curieusement auprès de Chirac, médecin de Dubois, de ce qu'il pensoit à ce sujet; que celui-ci l'assura que le cardinal n'avoit pas plus de six mois à vivre, et que le régent répéta, dans son intimité, la sentence prononcée par le médecin; d'où il faut conclure qu'il avoit un plan tout près à être mis à exécution, après ce terme fatal et si rapproché.]

(1723) Quoiqu'il en puisse être, la prédiction se vérifia: Dubois jouit à peine une année de ce faîte des grandeurs auquel il n'avoit cessé de tendre, sans se donner aucun repos qu'il n'y fût parvenu; et le malheureux mourut comme il avoit vécu[47]. Sa mort acheva de révéler les turpitudes de sa vie: car alors il fut découvert que l'argent qu'il recevoit des Anglois, pour leur vendre les intérêts de la France, composoit à peu près la moitié de ses immenses revenus[48]. Quelques-uns ont vanté les actes de son court ministère; d'autres les ont décriés, et nous le représentent, dans ces derniers moments, comme plus emporté, plus cynique, plus désordonné dans les affaires, plus dégagé de tout frein, par cela même qu'il étoit dégagé de toutes craintes[49]. Lorsqu'il s'agit d'un homme tel que Dubois, ce qui est le plus infâme semble le plus vraisemblable, et nous croyons plutôt à ce dernier récit. Au reste, les actes de ce court ministère furent de peu d'importance; et en ce qui concerne l'histoire, ils sont tout-à-fait insignifiants.