Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 31
[Note 368: L'état de la Seine étoit autrefois bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, et nous pensons qu'une courte description de ce que les traditions nous en font connoître se trouvera bien placée ici et s'y fera lire avec intérêt. Cette rivière, dont les bords n'étoient point resserrés, comme aujourd'hui, par des quais, étendoit alors ses eaux sur une plus grande surface, et formoit un assez grand nombre d'îles ou atterrissements, emportés depuis par la violence des débordements, ou détruits lorsqu'on rétrécit le lit du fleuve, pour la facilité de la navigation. Indépendamment des îles dont nous avons parlé, et qui s'étendoient depuis l'Arsenal jusqu'à la pointe occidentale de la Cité, il s'en présentoit d'abord deux autres qui se prolongeoient parallèlement depuis les Augustins jusqu'à la tour de Nesle; on y blanchissoit des toiles: et la Seine couvroit tout le terrain jusqu'à l'endroit où depuis l'on a bâti la chapelle du collége Mazarin. Vis-à-vis, et du côté du Louvre, il y avoit encore quelques petites îles, mais peu considérables, et qui paroissent ne point avoir eu de dénomination particulière. Plus bas étoit l'île _aux Treilles_[368-A]. Vis-à-vis l'emplacement du palais Bourbon, au delà duquel elle se prolongeoit, cette île étoit séparée, par un petit bras d'eau, d'un autre atterrissement, qu'on appeloit, en 1250, l'île _de Seine_, et qui fut depuis l'île _aux Vaches_, dont nous venons de parler; celle-ci étoit située vis-à-vis de Chaillot. Le long de ces deux îles s'en étendoit une troisième, longue et étroite, appelée l'île de _Hiérusalem_. Toutes ces îles étoient, partie en pâtures, et partie en saussaies et oseraies. Elles étoient louées ou acensées à divers particuliers, qui, pour marquer les limites de leurs possessions, les entouroient de petits fossés ou rigoles, souvent remplis d'eau, lesquels formoient autant d'îles particulières, qu'on désignoit par les noms de leurs possesseurs ou autres: de là les îles _à Prunier_, de _la Garenne_, de _Long-Champ_, _Merdeuse_, de _la Pierre_, de _Bucy_, du _Passeur_ et _Pasteur-aux-Vaches_, etc. Elles étoient mentionnées et décrites dans un registre de Saint-Germain-des-Prés, qui en contenoit la recette depuis 1489 jusqu'à 1521.
De l'autre côté, et au dessous des Tuileries, étoit l'île ou _les mottes de la Saumonnière_; toutes ces îles existoient encore au milieu du quinzième siècle. Vers ce temps-là, la rivière cessa de séparer l'île des Vaches de celle des Treilles; mais on continua de les distinguer, et long-temps après, on disoit encore l'île _Maquerelle_ dite _des Treilles_, ou l'île _des Treilles_ dite _Maquerelle_. Insensiblement plusieurs parties de ce terrain furent abandonnées par les propriétaires qui n'en retiroient presque rien; les canaux ou fossés se comblèrent, et ce lieu devint une espèce de promenade publique. On s'y promenoit à pied, et en voiture au commencement du dix-septième siècle; les soldats y faisoient l'exercice; ce qui détermina les propriétaires à le mettre en jardinage. Les deux îles ainsi confondues contenoient vingt arpents et demi, qui, en 1645, furent vendus 60,000 liv. à M. de Guénégaud, secrétaire d'État.
À l'égard de l'île de Bucy, elle étoit située plus bas, vis-à-vis d'Issy et du port de Javel. Dans un acte de 1529, cité par Jaillot, elle est désignée sous le nom d'île _de Bucy_ ou _le Pressouer-aux-Vaches_, nom qu'on a peut-être corrompu ou altéré en disant _le Passeur_ ou _le Pasteur-aux-Vaches_, qui ne se trouve point dans les actes originaux.]
[Note 368-A: Il y a grande apparence que cette île avoit pris son nom des vignes qu'on y avoit anciennement plantées.]
Le bac des Invalides, pour la communication du quartier Saint-Germain avec le faubourg Saint-Honoré, étoit situé près de cette île. Il fut concédé, pour la première fois, en 1542, par les religieux de Saint-Germain, à qui il appartenoit.
FONTAINES.
_Fontaine de Conti._ Cette fontaine existoit encore, vers le milieu du siècle dernier, près de l'emplacement où depuis on a bâti l'hôtel des Monnoies. Elle n'avoit point d'inscription, quoique ce fût pour elle que Santeul eût fait celle-ci:
_Sequanides flebant imo sub gurgite nymphæ, Cùm premerent densæ pigra fluenta rates: Ingentem Luparam nec jam aspectare potestas, Tarpeii cedat cui domus alta Iovis. Huc alacres, rex ipse vocat, succedite, nymphæ; Hinc Lupara adverso littore tota patet[369]._
[Note 369: Nous citerons la traduction de cette inscription, non qu'elle soit élégante, ni même fort exacte, mais parce qu'elle est de Pierre Corneille:
C'est trop gémir, nymphes de Seine, Sous le poids des bateaux qui cachent votre lit, Et qui ne vous laissoient entrevoir qu'avec peine Ce chef-d'oeuvre étonnant dont Paris s'embellit, Dont la France s'enorgueillit; Par une route aisée aussi bien qu'imprévue, Plus haut que le rivage un roi vous fait monter, Qu'avez-vous plus à souhaiter? Nymphes, ouvrez les yeux, tout le Louvre est en vue.]
_Fontaine de l'abbaye Saint-Germain._ Cette fontaine, située dans un angle, près de la porte de l'abbaye qui conduit à la rue Sainte-Marguerite, fut construite aux frais des religieux, pour la commodité des habitants de ce quartier. Elle fournit de l'eau de la Seine, et l'on y lisoit cette inscription:
_Me dedit urbs claustro, claustrum me reddidit urbi: Ædibus addo decus, faciles do civibus undas._
Un puits situé à l'angle opposé avoit aussi une inscription conçue en ces termes:
_Quam puteus non dat sanctæ tam proximus ædi, A Christo vivam poscere monstrat aquam._
_Fontaine de la Charité._ Cette fontaine, située dans la rue Taranne, à peu de distance de l'église de la Charité, fournit de l'eau d'Arcueil, et offroit l'inscription suivante, composée par Santeuil:
_Quem pietas aperit miserorum in commoda fontem, Instar aquæ, largas fundere monstrat opes._
_Fontaine de Grenelle._ Cette fontaine, construite aux frais de la ville, et achevée en 1739, sous la prévôté de M. Turgot, est un monument remarquable par sa masse et par la richesse de sa décoration. Elle s'élève sur un plan demi-circulaire de quinze toises de largeur sur six de hauteur, et présente une ordonnance de pilastres, de niches, de croisées feintes, avec un entablement surmonté d'un acrotère. L'avant-corps, qui occupe le milieu de la façade, se compose de quatre colonnes ioniques, accouplées deux à deux et couronnées d'un fronton. Ce morceau d'architecture fut élevé sur les dessins et sous la conduite d'Edme Bouchardon, le meilleur sculpteur de son temps, qui lui-même exécuta toutes les figures, tous les bas-reliefs, et même quelques-uns des ornements dont il est décoré.
Sur un socle de glaçons que soutient l'avant-corps, sont trois statues. On reconnoît d'abord la ville de Paris dans celle qui s'élève au milieu: couronnée de tours et assise sur la proue d'un vaisseau. Les deux autres, couchées au milieu, des roseaux, et appuyées sur des urnes, représentent la Seine et la Marne. Ces trois figures sont en marbre blanc. Dans les niches pratiquées sur les ailes, sont placées les quatre Saisons en pierre de Tonnerre; chacune est accompagnée d'un bas-relief indiquant ses divers attributs. Les armes de la ville s'élèvent au milieu de ces quatre niches; et deux mascarons fixés sur la partie avancée du soubassement donnent de l'eau de la Seine.
Si l'on considère en elle-même toute cette sculpture, elle est d'un style bien mesquin et d'une bien médiocre exécution; le monument n'offre pas non plus un grand caractère d'architecture; mais ces figures sont des chefs-d'oeuvre, comparées aux productions ignobles de la plupart des sculpteurs d'alors; et si l'on compare également l'édifice aux constructions bisarres qui se faisoient à la même époque, on y trouvera une certaine pureté de lignes et d'ensemble, qui devoit sembler extraordinaire à la plupart des architectes du siècle de Louis XV. Il n'en est pas moins vrai que, dépouillé de sa sculpture, ce monument n'offriroit qu'un bien médiocre intérêt: des portes, des croisées lui donnent l'aspect d'une habitation particulière; le soubassement, trop élevé pour l'ordonnance, la fait paroître grêle; et la décoration générale n'indique pas plus une fontaine que tout autre édifice. Ces deux maigres filets d'eau qui sortent par les deux mascarons contribuent encore à détruire, sous ce rapport, toute espèce d'illusion[370].
[Note 370: _Voyez_ pl. 209.]
Sur une table de marbre noir on lit l'inscription suivante:
_Dum Ludovicus XV, populi amor et parens optimus, publicæ tranquillitatis assertor, gallici imperii finibus innocuè propagatis, pace Germanos Russosque inter et Ottomanos feliciter conciliatâ, gloriosè simul et pacificè regnabat, fontem hunc civium utilitati urbisque ornamento consecrârunt præfectus et ædiles, anno Domini_ M. D. CC. XXXIX.
Une autre inscription offre les noms des officiers municipaux alors en exercice.
_Fontaines des Incurables._ C'est un simple tuyau qui sort de cet hôpital, et qui fournit de l'eau d'Arcueil.
BARRIÈRES.
Barrière du Bord-de-l'Eau[371]. ---- des Ministres[372]. ---- de l'École-Militaire. ---- de l'Observatoire[373].
[Note 371: Maintenant barrière de la _Cunette_.]
[Note 372: Maintenant barrière de Grenelle.]
[Note 373: Cette barrière est aujourd'hui fermée.]
NOUVEAUX BOULEVARDS.
Les boulevards qui entourent la partie méridionale de Paris, ne furent entièrement achevés qu'en 1761. Ils commencent à la rue de Grenelle, et forment, à quelque distance de leur origine, une patte d'oie qui unit leur contre-allée en dehors avec le quinconce des Invalides. De là les allées, tirées partout en ligne droite, traversent l'extrémité de la rue de Babylone, la rue Plumet[374], un terrain qui servoit de dépôt aux boues du quartier Saint-Germain, la rue de Sèvre, celle de Vaugirard, et, passant ensuite le long du clos des Chartreux, se prolongent jusqu'à la rue d'Enfer, vis-à-vis celle de la Bourbe et le monastère de Port-Royal. Il fallut les arrêter là, parce que l'on n'aurait pu les prolonger sans violer le territoire de ce monastère, et peut-être sans détruire son église, ainsi que beaucoup d'autres édifices.
[Note 374: On a établi à cet endroit, en dehors du rempart, un puisard qui reçoit toutes les eaux des environs.]
On prit alors le parti d'aplanir une ancienne butte, dite du Mont-Parnasse, et de former un embranchement qui traverse la chaussée du Bourg-la-Reine, et que termine une demi-lune. De là cette promenade se continue, et toujours par des lignes droites, jusqu'à la barrière Saint-Jacques, passe ensuite au-dessus de la rue des Capucins et de la rue de Seine; traverse le Clos-Payen, où sont deux ponts de pierre jetés sur deux branches de la rivière de Bièvre; sortant de ce clos, forme un angle qui conduit à la barrière de Fontainebleau et de Choisy-le-Roi; enfin vient aboutir en droite ligne au bord de la Seine, en face de la rue Contrescarpe et du jardin de l'Arsenal, laissant en dehors l'hôpital de la Salpétrière.
Ces boulevards, composés, comme ceux du nord, d'une grande allée pour le passage des voitures, et de deux contre-allées, suivent ainsi les murs d'enceinte de la ville, depuis la rivière jusqu'à la rue d'Enfer, et de là rentrent dans son intérieur pour partager en deux le faubourg Saint-Germain jusqu'à l'hôtel des Invalides, parcourant dans leur totalité un espace de trois mille six cent quatre-vingt-trois toises[375]. Moins variés que ceux de la partie septentrionale, moins riches en monuments et en aspects pittoresques, beaucoup moins fréquentés des promeneurs, ils offrent, par une sorte de compensation, des arbres plus élevés, un ombrage plus agréable et plus épais.
[Note 375: Les anciens boulevards n'ont que deux mille quatre cents toises de longueur.]
Dans ce grand circuit qu'ils décrivent, leur nom change aussi plusieurs fois, et dans l'ordre suivant:
Depuis le bord de l'eau, du côté du jardin des Plantes, jusqu'à la barrière de Fontainebleau, _boulevard de l'Hôpital_.
Depuis la barrière de Fontainebleau jusqu'à celle de Gentilli, _boulevard des Gobelins_.
Depuis la barrière de Gentilli jusqu'à celle d'Enfer, _boulevard Saint-Jacques_.
Depuis la barrière d'Enfer jusqu'à la jonction du boulevard du Mont-Parnasse, _boulevard d'Enfer_.
Depuis la rue d'Enfer jusqu'à la rue de Sèvre, _boulevard du Mont-Parnasse_.
Depuis la rue de Sèvre jusqu'à la rue de Grenelle, _boulevard des Invalides_.
BARRIÈRES NOUVELLES DE PARIS.
Il n'est pas besoin de dire que les barrières de Paris étoient autrefois beaucoup plus rapprochées du centre qu'elles ne le sont aujourd'hui, et qu'elles en ont été successivement éloignées, à mesure que la ville elle-même a étendu sa circonférence. Ces barrières sont maintenant à mille huit cents toises de distance d'une borne militaire placée, comme point central, près de l'église Notre-Dame.
Jusqu'en 1787, ces limites de la capitale n'étoient autre chose que des murailles informes et grossières, ou de foibles cloisons de planches mal assemblées; les recettes se faisoient dans de simples guérites de bois; et l'on ne s'étoit encore occupé, dans cette grande opération, que du résultat utile le plus important, la perception des droits d'entrée. Ce fut M. de Calonne, alors ministre des finances, qui, sur la demande des fermiers généraux, conçut le projet de renfermer la ville dans une enceinte, projet dont l'exécution devoit offrir le double avantage d'opposer un obstacle efficace à l'audace des fraudeurs, et d'orner Paris d'un grand nombre de monuments utiles. M. Le Doux, architecte de la ferme générale, fut chargé de cette vaste entreprise.
Cet artiste, doué d'une imagination féconde, ardente, et même exaltée, conçut la plus haute idée de la mission dont il se vit chargé: il s'agissoit de bâtir près de soixante monuments[376] pour l'embellissement d'une ville que l'on regardoit déjà comme la plus belle du monde. Aucun architecte n'avoit encore rencontré une occasion aussi favorable de montrer à l'Europe l'étendue et la variété de son talent; aussi Le Doux donna-t-il un libre essor à toute la fougue de ses conceptions. Avec une rapidité sans exemple, il enfanta une multitude de projets dont la plupart eurent presque simultanément leur exécution; et dans ce travail immense, il ne fut gêné ni par la lenteur des moyens pécuniaires, ni par la demande d'un devis et de soumissions au rabais, ni par aucune des circonstances qui dérangent souvent les projets les plus heureusement conçus.
[Note 376: Les barrières de Paris sont effectivement au nombre d'environ soixante; mais il n'y en avoit que vingt-quatre principales, conduisant aux principales grandes routes, où l'on payât et acquittât les droits de toutes les denrées qui entroient dans la ville, pour la consommation de ses habitants. Ces barrières étoient celles de Saint-Victor, Saint-Marcel, l'Oursine, Saint-Jacques, Saint-Michel, des Carmes, Saint-Germain, la Conférence, Chaillot, du Roule, la Ville-Lévêque, Montmartre, Sainte-Anne, Saint-Denis, Saint-Martin, la Croix-Faubin, Picpus, Rambouillet. Les autres étoient des traverses et des communications. Cependant les monuments élevés par Le Doux sont au nombre de quarante-trois.
Il y avoit aussi deux entrées par eau, l'une à la Rapée, l'autre vis-à-vis les Invalides.]
Le Doux construisit, d'abord, cette grande muraille qui renferme la ville dans une enceinte d'environ douze mille toises; ensuite il éleva, à la rencontre de toutes les grandes routes qui y aboutissent, des édifices de grandeur et de caractères différents; il construisit encore, aux angles que forme le mur d'enceinte, des pavillons d'observation, et dans les intervalles, le long du mur en dehors, des guérites en pierre et en brique, pour y placer des sentinelles; enfin cette immense clôture fut entourée d'un large boulevard, orné de trois allées plantées d'arbres, et formant ce qu'on appelle un _chemin de ronde_. Les réclamations nombreuses qui, pendant le cours de ces travaux, s'élevèrent contre l'énormité de la dépense, un arrêt même du conseil d'état, qui ordonnoit l'examen des plans et des dépenses faites et à faire, n'apportèrent que peu de changement aux ouvrages commencés; et à l'exception de deux ou trois barrières qui n'ont point été achevées, et dont les pierres taillées sont encore éparses sur le terrain, l'architecte termina ses constructions dans l'état où on les voit aujourd'hui.
Elles ont essuyé bien des critiques: quelques personnes ont pensé qu'à la place de ce haut mur d'enceinte, qui masque le point de vue et semble, en quelque sorte, arrêter la libre circulation de l'air, on eût mieux fait de pratiquer un fossé qui n'eût pas eu ce double inconvénient et auroit peu coûté. D'autres ont trouvé peu convenable que l'artiste eût donné des caractères si différents et même si opposés à des bâtiments qui ont tous la même destination. On pourroit ajouter encore qu'il a sacrifié la distribution et les commodités de l'intérieur à l'effet pittoresque du dehors; mais, quoi qu'il en soit de ces observations plus ou moins fondées, on ne peut nier qu'il convenoit, pour l'embellissement d'une ville telle que Paris, que des édifices, élevés à chacune de ses entrées, fussent d'un grand caractère; et qu'on ne pouvoit éviter la monotonie dans un si grand nombre de monuments, presque tous construits dans les mêmes proportions, qu'en s'efforçant d'en varier beaucoup les formes et l'ordonnance. Il en résulte que Le Doux mérite des éloges pour la fécondité extraordinaire qu'il a montrée dans ses diverses compositions, pour les idées neuves et heureuses qui s'y font remarquer; et qu'il ne lui a manqué que de savoir réprimer ces écarts d'imagination, qui lui ont fait prendre quelquefois la bizarrerie pour l'originalité.
Parmi ces édifices, dont il seroit inutile et même fastidieux de répéter ici la nomenclature en donnant de chacun une description particulière, il en est plusieurs qui se font distinguer par un accord heureux de parties, par une pureté de style qui les mettent au nombre des monuments les plus élégants de Paris. Nous citerons entre autres, 1º la barrière du Trône, composée de deux corps de bâtiments offrant une dimension de sept toises de largeur sur chaque face, et de cinquante pieds d'élévation. Dans l'intervalle de ces deux édifices, placés de front à cinquante toises de distance l'un de l'autre, s'élèvent deux colonnes d'ordre dorique, de soixante-quatre pieds, sur un soubassement qui leur sert de piédestal: cette composition est sage et d'un aspect imposant. 2º La barrière de Fontainebleau, qui se compose également de deux corps de bâtiments pareils, placés en regard de chaque côté de la route: les cinq arcades de ce pavillon forment un porche couvert pour le corps-de-garde pratiqué dans son intérieur, et présentent ainsi une façade d'un effet simple, gracieux et piquant. 3º La barrière Saint-Martin, que nous considérons comme la plus belle de toutes: on peut même dire que, par son caractère et par l'importance de son architecture, elle annonce une autre destination que celle d'une simple barrière; on croiroit plutôt que l'artiste a voulu construire un édifice destiné à servir de douane, et propre, par sa position entre deux routes (celles de Pantin et de la Villette), à faire également le service de l'une et de l'autre. Il se compose d'un plan carré, dont les quatre faces présentent chacune un péristyle de huit pilastres isolés. L'étage circulaire, placé au dessus du soubassement[377], offre une galerie percée de vingt arcades, d'où l'on peut facilement observer les opérations d'emballage et de transport. Des logements sont pratiqués dans l'espèce d'attique qui règne au dessus de cette galerie. Une cour circulaire occupe le milieu du bâtiment. Les sculptures qui devoient orner ce monument n'ont point été exécutées.
[Note 377: Ce soubassement a quinze toises de largeur sur chaque face: la rotonde a douze toises de diamètre.]
«Cette architecture, pleine de force et de grâce, dit M. Le Grand, n'est ni égyptienne, ni grecque, ni romaine; c'est de l'architecture françoise: elle est neuve, et l'artiste n'en a puisé le goût et les formes que dans son imagination.[378]»
[Note 378: Les trois planches que nous joignons ici, offrent des vues exactes des quarante-trois monuments composés et exécutés par _Le Doux_; mais l'espace dans lequel le graveur étoit renfermé ne lui ayant pas permis de développer ceux qui se composent d'un double pavillon, nous avons eu soin, pour les faire reconnoître, de les marquer d'un *. (_Voyez_ p. 212, 213, 214.)]
RUES ET PLACES
DU QUARTIER SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
_Rue Abbatiale ou de l'Abbaye._ Elle aboutit d'un côté à la cour abbatiale, dont elle tiroit son nom, et de l'autre à la boucherie du Petit-Marché. Le cardinal de Furstenberg, abbé de Saint-Germain-des-Prés, aliéna, en 1699, plusieurs places de l'enclos abbatial, à la charge par les acquéreurs d'y faire bâtir des maisons. Elle formèrent trois rues, qu'on nomma _Abbatiale_, _Cardinale_ et _de Furstenberg_.
_Rue des Deux-Anges._ Elle forme une équerre qui aboutit dans les rues Jacob et Saint-Benoît. On la connoissoit, dès le commencement du dix-septième siècle, sous ce nom qu'elle devoit à deux statues d'anges placées à ses deux extrémités.
_Rue d'Anjou._ Elle aboutit, d'une part à la rue Dauphine, de l'autre à celle de Nevers. On l'ouvrit, en 1607, ainsi que les rues Dauphine et Christine. Le nom qu'elle porte lui fut donné en l'honneur de Jean-Baptiste Gaston de France, duc d'Anjou, fils de Henri IV.
_Rue des Petits-Augustins._ Elle traverse du quai Malaquais à la rue du Colombier, et fut ouverte sur le _petit Pré-aux-Clercs_. Ce pré, qui comprenoit deux arpents et demi, avoit été donné, en 1368, à l'Université, à titre d'indemnité ou d'échange du terrain que les religieux de Saint-Germain s'étoient vus obligés de prendre, pour faire creuser des fossés autour de leur abbaye. Il étoit séparé du grand pré par un canal de quatorze toises de large qui aboutissoit à ces fossés; ce canal s'appeloit la _Petite-Seine_, et traversoit le terrain qui servit depuis de cloître aux Petits-Augustins. C'est par cette raison que le nom de _Petite-Seine_ fut d'abord donné à la rue dont nous parlons, lorsqu'on commença à bâtir sur le petit pré, après avoir comblé le canal. Elle le portoit encore en 1640, quoique les Petits-Augustins, qui lui ont enfin donné le leur, y fussent déjà établis depuis vingt-sept ans.
_Rue de Babylone._ Elle commence à la rue du Bac, et aboutit aux nouveaux boulevards. Elle s'appeloit d'abord rue _de la Fresnaie_, ensuite _petite rue de Grenelle_ ou _de la Maladrerie_, ce qui dura jusqu'en 1669[379]. On la trouve indiquée pour la première fois, en 1673, sous celui qu'elle porte aujourd'hui. Elle le doit à Bernard de Sainte-Thérèse, évêque de Babylone, lequel y possédoit plusieurs maisons et jardins, sur l'emplacement desquels fut construit le séminaire des Missions-Étrangères.
[Note 379: _Archiv. de Saint-Germain_, 2e inv., fº 92, vº.]
_Grande rue du Bac._ Elle aboutit, d'un côté, sur le quai des Théatins, vis-à-vis le Pont-Royal, de l'autre, à la rue de Sèvre. Ce nom lui vient d'un bac établi vis-à-vis, par lettres-patentes données en 1550[380]. Il subsista jusqu'en 1632, qu'un particulier nommé Barbier fit construire un pont de bois pour servir de communication du faubourg Saint-Germain aux Tuileries. Sur quelques-uns de nos plans cette rue est nommé _du Barc_.
[Note 380: _Reg. de la ville_, fº 147.]
_Rue de Beaune._ Elle aboutit au quai des Théatins et à la rue de l'Université. Sauval lui donne le nom de rue _du Pont_,[381] lequel est populaire, et ne se trouve que sur un plan de 1651. Auparavant et après, elle a toujours été nommée rue de Beaune.
[Note 381: T. I, p. 115.]