Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 3

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Malgré ces heureux commencements de la banque et les espérances qu'elle faisoit concevoir, un mécontentement sourd agitoit les esprits. Héritier temporaire du pouvoir de Louis XIV, nous avons vu que le régent avoit voulu poser lui-même des bornes au despotisme de l'ancienne cour, en créant des conseils d'administration où les grands de l'État avoient obtenu quelque part du pouvoir; en rendant au parlement son droit de remontrances, et recréant ainsi l'ancienne opposition populaire. Mais bientôt entraîné par ce dégoût invincible qu'il avoit pour les affaires, il s'ennuya, et des lenteurs qu'y apportèrent les délibérations de ces divers conseils, et des résistances qu'il y rencontroit quelquefois dans l'exécution des projets que lui suggéroient les intrigants politiques dont il étoit entouré. Ceux-ci lui persuadèrent peu à peu de se dégager des entraves qu'il s'étoit lui-même imposées; et bientôt les conseils d'administration furent moins écoutés, et le droit de remontrances rendu au parlement, sans être entièrement aboli, fut renfermé dans des bornes plus étroites, et tant pour le fond que pour la forme, soumis à de certains réglements. Dubois, le plus actif, le plus audacieux, et sans contredit le plus habile parmi tous ceux qui obsédoient ce foible prince, entreprit de le pousser plus loin dans ces voies de pouvoir absolu, qui seules pouvoient le conduire lui-même au but où tendoient ses desseins ambitieux; et ce fut d'après ses instigations que de nouveaux affronts furent préparés au duc du Maine, et qu'un nouveau coup fut porté au parlement.

(1718) On avoit su persuader au régent que ce prince étoit à la tête des mécontents, et qu'il devoit se méfier de ses dispositions. Au moment où ces insinuations calomnieuses commençoient à faire sur lui quelque impression, il arriva que le parlement ayant fait, au sujet d'un édit fiscal sur les monnoies[19], des remontrances qui n'avoient point été écoutées, rendit à ce sujet un arrêt auquel il donna de la publicité, et qui, le même jour, fut cassé par le conseil de régence. De nouvelles remontrances, faites à l'instant même par cette cour, furent encore plus mal reçues que celles qui les avoient précédées, ce qui l'entraîna à rendre un second arrêt plus violent que le premier, par lequel elle prétendoit tracer à la banque, dont les accroissements commençoient à devenir alarmants, les limites dans lesquelles devoient se renfermer ses opérations, et proscrivoit en quelque sorte l'étranger qui l'avoit créée, et à qui le régent en avoit confié l'administration. Law fut effrayé. D'Argenson, qui venoit de remplacer d'Aguesseau dans la dignité de chancelier, craignit qu'un triomphe du parlement ne fût le signal de sa disgrace, et tous les deux se réunirent à Dubois pour obtenir du duc d'Orléans ce qu'ils appeloient un acte de vigueur. Ils achevèrent de l'y déterminer, en lui persuadant que la partie étoit liée entre le duc du Maine et les parlementaires; qu'en sa qualité de surintendant de l'éducation du jeune roi, il lui étoit facile de s'emparer de ce prince, de le mener à l'improviste au parlement, de l'y faire déclarer majeur, et d'anéantir ainsi la régence; que ce plan avoit été arrêté, et qu'on n'attendoit qu'un moment favorable pour le mettre à exécution.

[Note 19: Il s'agissoit d'une refonte d'espèces dont on ne se croyoit point obligé de lui faire connoître ni le titre ni les motifs. Louis XIV, qui avoit employé trop souvent cette ressource ruineuse et frauduleuse, avoit fini par y renoncer, les variations continuelles dans ce taux des monnoies ayant été une des plus grandes calamités de son règne. La perspective d'un bénéfice assez considérable y fit revenir, et ce bénéfice, qui étoit d'un cinquième par louis d'or, rendit en effet soixante-douze millions; mais la plupart des espèces, et il étoit facile de le prévoir, au lieu d'être échangées, passoient à l'étranger qui les fabriquoit au nouveau titre; et ainsi s'appauvrissoit et se discréditoit la France.]

Il fut donc convenu qu'il seroit tenu un lit de justice aux Tuileries; et toutes les précautions furent prises pour y avoir raison du parlement, s'il se montroit récalcitrant. Cette cour, qui s'attendoit à quelque chose de sinistre, s'y rendit à pied, «dans l'intention, dit Saint-Simon, d'_émouvoir le peuple_.» Elle y fut reçue au milieu d'un appareil armé qui avoit quelque chose de menaçant: ce qui s'y passa, acheva de la consterner. Ses arrêts furent cassés; le garde des sceaux l'admonesta avec aigreur sur sa conduite, lui rappela sévèrement ses devoirs, et ensuite furent lus les édits qui devoient être portés au lit de justice. L'un défendoit au parlement de prendre connoissance des affaires d'État; l'autre déclaroit que, dès qu'un édit lui auroit été présenté pour être enregistré, l'enregistrement seroit censé fait huit jours après la présentation; enfin un troisième édit ôtoit aux princes légitimés, et ce, disoit-on, à la sollicitation des pairs, le rang de préséance qui leur avoit été accordé par le feu roi, ordonnant qu'ils ne prendroient place désormais au parlement que selon leur rang d'ancienneté. Il y eut exception pour le comte de Toulouse dans l'exécution de cet édit, mais uniquement par faveur particulière, et il dut avoir son entière exécution à l'égard du duc du Maine; et pour mettre le comble aux outrages dont ses ennemis se plaisoient à l'accabler, on le dépouilla, dans cette même séance, de la surintendance de l'éducation du roi, que le duc de Bourbon réclama, et qui lui fut accordée.

Le régent ne s'arrêta pas là: il voulut prévenir jusqu'aux murmures; et trois conseillers qu'on lui signala comme moins dociles que les autres, furent enlevés dans leurs maisons, et conduits dans des prisons d'État. Les mêmes violences furent exercées à l'égard de plusieurs autres parlements, ce qui fit fermenter à la fois Paris et les provinces. Enfin, comme s'il se fût fait un jeu d'abattre tout ce qu'il avoit d'abord élevé, ce prince, de plus en plus fatigué des conseils d'administration et de cette opposition si foible qu'il y rencontroit encore quelquefois, trouva plus expédient de les supprimer tout à fait, pour y substituer une administration par département, à la tête de laquelle il mit des secrétaires d'État qui étoient plus dans sa dépendance. Les grandes familles et les cours souveraines, dont les chefs ou les principaux membres formoient, en grande partie, ces conseils, et qui se considéroient ainsi comme ayant quelque part au gouvernement de l'État, en conçurent un vif ressentiment. Ainsi le pouvoir avoit repris toutes ces formes tranchantes et despotiques qui déplaisoient à la nation; et les ennemis du régent devinrent bientôt plus nombreux que ses partisans. Cette mauvaise disposition s'accroissoit encore du mécontentement que causoit généralement l'alliance impolitique, et de jour en jour plus intime, qu'il avoit contractée avec les Anglois, et de la dépréciation de jour en jour plus grande des billets d'État, auxquels le succès de la banque de Law avoit porté le dernier coup, dépréciation dont le fisc s'enrichissoit aux dépens de ceux qui en étoient porteurs[20].

[Note 20: «Les billets d'État perdoient jusqu'à soixante-dix-huit et demi, pendant que les actions de la banque gagnoient quinze pour cent; on recevoit les premiers au trésor royal sur le pied de leur perte, et on les payoit en actions sur le pied du gain de celles-ci. Ainsi l'État les retiroit à peu de frais et s'enrichissoit en se libérant, et les particuliers se ruinoient en se dépouillant de plus des deux tiers de leur bien.» (ANQUETIL, _Mém. sur la Rég._)]

Cependant Albéroni, dont la main ferme et habile avoit rétabli l'ordre dans les finances d'Espagne, et rendu à ce royaume languissant et épuisé une partie de sa vigueur première, poursuivoit, dans sa politique extérieure, l'exécution de ses plans, avec toute l'activité de son esprit et toute l'ardeur de son imagination[21]. Il se faisoit des alliés jusque dans le Nord, où le romanesque Charles XII, avide de tous les genres de gloire, adopta comme une bonne fortune le projet de se mettre à la tête de l'armée qui devoit aller en Angleterre rétablir un roi exilé sur le trône de ses pères; les Turcs qu'ils avoient su gagner s'engageoient à déclarer la guerre à l'empereur et à l'occuper par une puissante diversion, tandis que l'armée espagnole opéreroit en Italie; enfin, une flotte considérable, chargée de troupes de débarquement, que l'on vit sortir, par une sorte d'enchantement, des ports d'un royaume dont on croyoit la marine anéantie, avoit envahi la Sardaigne et fait la conquête presque entière de la Sicile. Un armement plus formidable s'y préparoit encore; et l'Espagne reprenoit, dans toutes les cours, la considération que depuis long-temps elle avoit perdue. On ne peut nier que ce plan ne fût bien conçu et vigoureusement préparé: le succès en étoit immanquable, si la France se fût réunie à l'Espagne; il pouvoit encore réussir, si elle eût seulement consenti à garder la neutralité; mais la quadruple alliance et les engagements impolitiques qu'on y avoit fait prendre au duc d'Orléans, étoient un obstacle qui arrêtoit tout court le ministre espagnol. Il en avoit déjà surmonté de bien grands; il se mit dans la tête de vaincre encore celui-ci.

[Note 21: Saint Simon jette de grands cris sur les projets d'Albéroni: «Ils n'avoient, dit-il, d'autre fondement que sa folie, ni d'autres ressources que les seules forces de l'Espagne contre celles de la France, de l'empereur et de la Hollande.» C'étoit n'y rien entendre, et imputer à ce ministre la folie des autres. Il ne pouvoit prévoir le parti que prendroit le régent de s'allier aux Anglois et à l'empereur contre le roi d'Espagne, parce qu'il est des absurdités qui semblent impossibles, et que, par conséquent, on ne peut raisonnablement faire entrer dans le calcul des chances contraires au succès d'une entreprise.]

Attentif à ce qui se passoit alors en France, il y crut l'exaspération des esprits assez grande: pour qu'il fût possible d'y opérer une révolution dont le résultat eût été d'abattre le régent et de faire rentrer le cabinet des Tuileries dans les voies d'une politique plus conforme à son honneur et à ses intérêts. On ne sait point au juste comment les premiers rapports s'établirent entre lui et les mécontents; mais la maison de la duchesse du Maine, dont la fureur étoit au comble contre ce qui venoit de se passer au parlement, ne tarda point à devenir le centre d'une conspiration contre le duc d'Orléans. Les agents de cette princesse, de concert avec ceux de l'ambassadeur d'Espagne, intriguèrent adroitement dans tous les ordres de l'État et se rallièrent un grand nombre de partisans. Les mesures sembloient bien prises[22], le secret avoit été bien gardé; ce qui prouve contre ce prince une haine plus grande encore que les apparences ne sembloient l'indiquer. Sur ces entrefaites, les Anglois, qui avoient découvert, en ce qui les concernoit, quelque chose des projets de l'Espagne, crurent devoir la prévenir et commencèrent contre elle les hostilités: il devint donc urgent que la conspiration éclatât, et elle alloit éclater, lorsqu'un incident, qu'il étoit impossible de prévoir, la fit découvrir[23].

[Note 22: L'Espagne promettoit de soutenir d'une armée la révolte du Languedoc, sur laquelle on comptoit, et celle de la Bretagne qui déjà étoit commencée. La guerre civile allumée, le parlement déféroit la régence au roi d'Espagne, et annuloit l'acte de renonciation de ce monarque à la couronne de France. Le duc du Maine devoit exercer en son nom l'autorité de régent. Ce plan eût eu plus de chances de succès, plutôt, lorsque le duc du Maine étoit surintendant de l'éducation du roi, et pouvoit disposer jusqu'à un certain point de la personne de ce jeune prince, ou plus tard, lorsque la chute du système de Law porta la haine du peuple contre le régent jusqu'au dernier degré d'exaspération.]

[Note 23: Il y a deux versions sur la découverte des papiers de la conspiration que le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne à Paris, envoyoit à Albéroni; mais le résultat en est le même. Un abbé, Porto-Carero, qui en étoit porteur, fut arrêté à Poitiers; on visita sa voiture, et ces papiers y furent saisis dans un double fond où ils étoient cachés.]

Heureusement pour les conjurés que presque toutes les traces en furent détruites: toutefois le duc et la duchesse du Maine furent arrêtés et avec eux leurs principaux domestiques; la Bastille se remplit de prisonniers. (1719) Pour jeter de l'émotion dans le peuple, on annonça la découverte des plus horribles projets; mais ce fut une grande maladresse de publier en même temps quelques pièces qui présentoient un tableau énergique, et malheureusement trop vrai, de l'administration arbitraire et de la vie scandaleuse du régent[24]. On affecta de procéder, avec grand appareil, à l'interrogatoire des principaux conspirateurs, et Dubois fut du nombre des commissaires nommés à cet effet. Ces interrogatoires ne produisirent aucun résultat qui pût les satisfaire, et ils finirent eux-mêmes par en être embarrassés. Les papiers découverts n'inculpoient guères que l'ambassadeur d'Espagne; et, peu à peu, ce fut une nécessité d'élargir tous ces prisonniers que l'on avoit arrêtés avec un si grand fracas; la bonté naturelle du duc d'Orléans éclata dans cette occasion[25].

[Note 24: On y retraçoit avec énergie les promesses publiques que le régent avoit faites de gouverner suivant les lois et par l'établissement des conseils de régence, promesses qu'il avoit indignement violées; et l'on ajoutoit: «Le public n'a ressenti aucun fruit, ni de l'augmentation des monnoies, ni de la taxe des gens d'affaires. On exige cependant les mêmes tributs que le feu roi a exigés pendant le fort de ses plus longues guerres; mais dans le temps que le roi tiroit d'une main, il répandoit de l'autre, et cette circulation faisoit subsister les grands et les peuples. Aujourd'hui les étrangers qui savent flatter la passion dominante, consument tout le patrimoine des enfants.» On ajoutoit: «Il semble que le premier soin du duc d'Orléans ait été de se faire honneur de l'irréligion; cette irréligion l'a plongé dans des excès de licence dont les siècles les plus corrompus n'ont point eu d'exemple, ce qui, en lui attirant le mépris et l'indignation des peuples, nous fait craindre à tout moment, pour le royaume, les châtiments les plus terribles de la vengeance divine.» (_Mém. sur la Régence_, t. 2, p. 170-184.)]

[Note 25: Madame de Staël nous apprend dans ses Mémoires, qu'à l'exception du duc et de la duchesse du Maine, toutes les personnes arrêtées pour cette affaire furent traitées avec beaucoup de douceur. Lui-même, au bout de quelque temps, ne parut pas moins pressé que ses prisonniers d'en finir avec eux et de les mettre en liberté.]

(1719-1720) Sous d'autres rapports, les suites de cette conspiration avortée furent immenses, en ce qu'elles renversèrent et les projets et la fortune d'Albéroni, dont le régent devint aussitôt le plus implacable ennemi. Tous les événements semblèrent en même temps conjurer contre lui: la flotte angloise détruisit presque entièrement cette flotte si formidable qui avoit fait la conquête non encore achevée de la Sicile; et mal établies dans cette île par les fautes et les lenteurs de leur général, les troupes espagnoles y furent bientôt réduites à la plus pénible défensive. L'empereur, que les exploits du prince Eugène venoient de délivrer de la guerre que les Turcs avoient été excités à faire contre lui, se trouva en mesure de défendre le royaume de Naples et ses autres États d'Italie. La mort de Charles XII, tué au siége de Fredericshall, rendit inexécutable le plan concerté d'une diversion en Angleterre; et le prétendant, qui étoit accouru en Espagne sur les espérances magnifiques qui lui avoient été données, n'essaya pas même de tenter la fortune avec les secours insuffisants qui lui furent offerts[26]. Enfin la France, devenue ouvertement l'alliée de l'Angleterre, déclara la guerre à l'Espagne et fit marcher une armée vers les Pyrénées.

[Note 26: Albéroni lui avoit promis une flotte considérable et quarante mille hommes de troupes de débarquement; déconcerté sans doute par tant de fâcheux événements qui dérangeoient tous ses calculs, il ne put réaliser les promesses qu'il lui avoit faites, et néanmoins le prétendant eut tort peut-être de ne pas s'aventurer même avec le peu qu'on lui offroit. Ses véritables auxiliaires étoient dans le pays même; il ne s'agissoit que d'y aborder et d'y pouvoir tenir en abordant.]

La nouvelle de ce mouvement hostile effraya peu d'abord Philippe V et son ministre; et tous les deux se firent à ce sujet de bien singulières illusions. Ils se flattèrent, jusqu'au dernier moment, que des soldats françois n'oseroient jamais tourner leurs armes contre le petit-fils de Louis XIV, qu'ils avoient aidé eux-mêmes à placer sur le trône; que la haine que l'on portoit au duc d'Orléans éclateroit très probablement au milieu des camps, et que, loin d'y rencontrer des ennemis, ils y trouveroient des auxiliaires disposés à concourir avec eux à renverser une administration devenue insupportable à la France. Ce fut là la grande faute d'Albéroni, d'avoir pris, dans d'aussi graves circonstances, des probabilités aussi incertaines pour base de ses calculs politiques et de ses opérations militaires. L'armée françoise entra donc en Espagne, sous les ordres du maréchal de Berwick, sans trouver aucune résistance; elle y porta, de toutes parts, la dévastation, tandis que nos flottes désoloient ses côtes, et alloient jusque dans ses ports achever, au profit des Anglois, de détruire ses vaisseaux. Une tentative que le ministre espagnol faisoit en même temps pour faire soulever la Bretagne où il avoit des intelligences, échoua complétement[27]; mais ce fut surtout en Sicile que les plus grands revers achevèrent de le déconcerter. Un corps de dix-huit mille Allemands y avoit abordé sans rencontrer un seul vaisseau ennemi qui s'opposât à son débarquement; et l'armée espagnole, mise en déroute par des forces si supérieures; forcée d'évacuer, les unes après les autres, les places dont elle s'étoit emparée; poussée de position en position, sans espoir de secours, n'avoit pas même celui de la retraite, puisqu'il n'y avoit plus de flotte pour la ramener. La consternation et l'épouvante s'emparèrent alors du roi et même de la reine d'Espagne; le régent, secondé par les intrigues de Dubois, en profita habilement pour exiger le renvoi d'Albéroni. Philippe V fut obligé de souscrire à cette première condition de la paix. Le ministre prévoyant avoit déjà mis en sûreté ses immenses richesses; il sortit d'Espagne avec la satisfaction de voir jusqu'à quel point il étoit encore un objet de frayeur pour les ennemis du grand royaume qu'il avoit gouverné: sa chute ne fut humiliante que pour le monarque, qui, en le renvoyant ainsi, subissoit la loi du vainqueur; et avec lui tomba de nouveau l'Espagne dans la léthargie dont il venoit de la tirer.

[Note 27: On vouloit soumettre cette province à des impôts qu'elle ne se croyoit pas obligée de payer; et, depuis 1717, sa noblesse combattoit, dans les États provinciaux, cette prétention du gouvernement. Irrités du mépris qu'on faisoit de leurs justes représentations, un grand nombre de gentilshommes bretons avoient écouté les propositions d'Albéroni, et n'attendoient que l'apparition d'une flotte espagnole pour exciter un soulèvement; ce projet ayant manqué avec tous les autres, le régent crut devoir faire un exemple de sévérité dans une province où les esprits étoient plus remuants que partout ailleurs. Une chambre de justice fut établie à Nantes, à l'effet de faire le procès aux gentilshommes qui avoient trempé dans la conspiration d'Albéroni, et quatre d'entre eux eurent la tête tranchée.]

Philippe accéda aussitôt à la quadruple alliance, et les liens du pacte de famille semblèrent plus que jamais se resserrer par le double mariage de l'infante d'Espagne avec le roi de France et du prince des Asturies avec une fille du régent[28]; mais la position devint fausse pour l'une et pour l'autre puissances: cette guerre et cette paix ne furent réellement utiles qu'à l'Angleterre qui en obtint des avantages immenses pour son commerce; elles consolidèrent la branche protestante de Hanovre sur le trône des Stuarts, et ainsi prévalut ce système d'une alliance intime avec une nation dont les intérêts étoient visiblement en opposition avec ceux de la France, qui, par conséquent, ne pouvoit user de cette alliance qu'aux dépens de son alliée, système que le simple bon sens repoussoit, et dont les premiers effets, déjà palpables dans tout ce qui venoit de se passer, attestoient l'absurdité[29].

[Note 28: Mademoiselle de Montpensier. L'infante n'avoit alors que quatre ans; le roi en avoit déjà treize. Elle fut envoyée en France pour y être élevée, et attendre, au milieu des événements politiques, l'âge où ce mariage pourroit donner des héritiers au trône.]

[Note 29: «L'Angleterre, dit saint Simon, dont la politique ne vouloit souffrir de marine à aucune puissance de l'Europe, avoit obtenu, par la toute-puissance de l'abbé Dubois, qu'il ne se formât aucun vaisseau en France, et qu'on y laissât tomber en ruine le peu qui y restoit. Le secours que cette puissance avoit donné à Naples et à la Sicile, avoit eu pour objet la ruine de la flotte espagnole par la leur qui étoit très supérieure, plus que son attachement aux intérêts de l'empereur. La France avoit non seulement souffert que la flotte angloise, non contente de secourir la Sicile, détruisît encore la flotte espagnole; mais nous nous étions laissé séduire au point de porter les armes dans le Guipuscoa, moins pour y faire les faciles conquêtes que la France y fit, et qu'elle ne pouvoit se proposer de conserver, que pour anéantir la marine d'Espagne, donner un champ libre à celle d'Angleterre, lui assurer l'empire de toutes les mers, et lui faciliter l'empire des Indes, en y détruisant celui d'Espagne.» (_Mém._, liv. V.)]