Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 24
Ce succès sembloit aussi grand qu'inespéré: on étoit ivre de joie à Versailles; on y portoit aux nues ce chancelier «qui, disoient hautement les courtisans, avoit retiré le sceptre du greffe du parlement, pour le remettre entre les mains du monarque.» Insensés qui s'arrêtoient à la superficie du mal, parce qu'ils étoient incapables d'en sonder la profondeur! Tandis qu'ils se réjouissoient ainsi de la victoire que venoit de remporter le ministérialisme, le ministre disgracié triomphoit dans sa retraite, où il s'étoit rendu avec un appareil insultant pour son maître, où bientôt se donnèrent rendez-vous tous les mécontents; et la révolte, si long-temps concentrée dans le parlement, éclata partout. On n'avoit point encore vu autant d'exaspération dans les esprits, de violence dans les murmures, de licence dans les discours et dans les écrits; il ne s'étoit point encore élevé tant de clameurs contre le pouvoir, il n'avoit point encore été en butte à tant d'injures et de sarcasmes. Il s'éleva, de la France entière, un cri en faveur des parlements: nobles et plébéiens, quoique leurs intérêts fussent si différents, sembloient animés de la même fureur; on se soumettoit en frémissant, et ainsi se manifestoit, de toutes parts, cette opposition anarchique que le parlement avoit créée et fomentée, et qui alloit être, avant peu, livrée à d'autres chefs dont il n'étoit, depuis près d'un demi-siècle, que l'aveugle instrument. Un écrivain, à qui cette époque de délire a fait un nom, l'abbé de Mably, publia, au milieu de l'effervescence nationale, un livre dans lequel il traçoit le plan d'une révolution, et ce plan est précisément celui qui, depuis, a été exécuté; mais le moment n'étoit pas encore venu. Telle étoit alors la puissance des libellistes, que, ne se sentant pas assez forte pour les atteindre et les punir, la cour, plus d'une fois, composa avec eux; et pour quelques-uns qu'elle avoit achetés, en fit naître mille autres qui espéroient se vendre, ou qui étoient sûrs de pouvoir la braver impunément[249]. On vit ce même Malesherbes, que nous ne nommons encore qu'à regret, et qui, sans doute, n'étoit pas un ennemi du trône, adresser à son souverain, sur l'exil du parlement, des remontrances que Voltaire lui-même jugea _trop dures_, et lui parler de la convocation des états-généraux, «comme d'une mesure réclamée par la justice et la nécessité;» tant étoit grand l'esprit de vertige dont tous, et même les plus fidèles, étoient alors possédés.
[Note 249: C'est alors que parurent les _Nouvelles à la main_, libelles qui circuloient aussi librement que les feuilles périodiques autorisées, et où l'on déversoit la haine et le mépris sur le roi, sur les ministres, sur la nouvelle magistrature. Il y eut même des placards régicides affichés dans les places publiques de Paris.]
Cependant, ce même pouvoir qui s'étoit ranimé un moment pour abattre l'opposition parlementaire, quel profit tiroit-il de ce qu'il avoit fait? Il se rioit en quelque sorte de cette opposition plus terrible qui le débordoit de toutes parts, et la dédaignoit parce qu'elle se présentoit à lui, sans dessein arrêté et sans point de ralliement. Ce chancelier tant vanté, quelle suite donnoit-il à un grand dessein si vigoureusement exécuté? Il faisoit du cabinet d'une prostituée, le rendez-vous du travail avec le roi; et c'étoit là, qu'entouré des personnages ineptes et corrompus[250] qui formèrent le dernier ministère de ce déplorable règne, il travailloit avec eux à isoler encore davantage le pouvoir, à accroître, s'il étoit possible, ce mélange prodigieux d'impuissance et de despotisme dont il étoit composé. Comme si le parlement lui eût légué sa haine contre les Jésuites, ce ministère redoubloit alors d'instances auprès de Clément XIV, pour qu'il prononçât enfin la sentence fatale de leur suppression; et continuoit, sous l'influence du parti philosophique, d'exécuter le plan, conçu quelques années auparavant, d'une extinction graduelle des ordres religieux[251], qui formoient, avec le Saint-Siége, comme un dernier lien qu'il falloit briser, afin de n'avoir plus en France qu'un clergé séculier, tout entier sous le joug des _libertés gallicanes_. Un système fiscal, le plus machiavélique qu'on eût jusqu'alors imaginé, creusoit, dans les finances, de nouveaux abîmes où se préparoient, sinon les causes premières de la révolution, du moins celles qui devoient la faire éclater; enfin la politique extérieure de la France, subordonnée aux petites vues et aux petits intérêts de ses agents diplomatiques, achevoit de perdre ce qui lui restoit d'influence et de dignité; et le partage de la Pologne, le dernier des brigandages européens qu'ait produit ce système d'équilibre ou plutôt de massacres et de spoliations, que l'on nomme la paix de Westphalie, put se faire impunément sous ses yeux, sans qu'elle y mît le moindre obstacle, sans que ce funeste ministère eût même la pensée d'y intervenir. Tels étoient les hommes qui avoient renversé le parlement: telles furent leurs oeuvres; telles étoient les idées qu'ils s'étoient faites du pouvoir. Ils avoient, comme tant d'autres, la prétention de s'y perpétuer: la mort subite et imprévue de Louis XV renversa leurs projets[252].
[Note 250: Le duc d'Aiguillon, l'abbé Terray, etc.]
[Note 251: Cette conspiration contre les ordres monastiques avoit pris naissance, en 1766, au sein d'une commission d'évêques et de magistrats, créée, au contraire, pour les revivifier, en ramenant un grand nombre d'entre eux, du relâchement où ils étoient tombés à la pureté de la règle primitive. L'archevêque de Toulouse, Brienne, qui joua depuis un rôle si honteux et si funeste dans le ministère de Louis XVI, étoit membre de cette commission; et ce fut lui qui fit prévaloir, dans cette commission, le système d'extinction graduelle.]
[Note 252: Louis XV mourut le 10 mai 1774, dans de grands sentiments de piété et de repentir.]
À cette mort se termineront nos récits: le tableau du règne de Louis XVI et de la révolution, époque la plus remarquable des annales du monde, depuis la venue de celui qui en a renouvelé la face, n'est point entré dans le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous, nous avons rempli, de montrer comment la monarchie françoise s'est formée, fortifiée, agrandie; et par quelles causes, d'abord presque insensibles, ensuite et par degrés plus actives, puis vers la fin, palpables pour ainsi dire, elle a commencé à décliner, pour se précipiter, après quatorze siècles d'existence, et tomber de cette chute épouvantable, dont il reste encore tant de victimes et tant de témoins. Sous un monarque jeune et sans expérience, doué de beaucoup de vertus, mais de ces vertus privées, qui, dans des circonstances difficiles, ne suffisent pas pour bien jouer le rôle de roi, la philosophie, pénétrant déjà de toutes parts le corps social, continua tranquillement son oeuvre si avancée; et, chose aussi horrible qu'étrange, tandis qu'achevant de corrompre le pouvoir et de lui apprendre à ne chercher qu'en lui-même son droit et sa règle, elle l'affermissoit de jour en jour davantage dans les théories de son absurde et intolérable despotisme, ses doctrines, à la fois égoïstes et licencieuses, poussoient, en sens contraire, la multitude qu'elle avoit pervertie, et l'enivroient, de jour en jour davantage de révolte et d'anarchie. Au reste, la conspiration contre l'autorité spirituelle étoit devenue européenne: elle avoit à sa tête un empereur, que l'on peut compter au nombre des hommes les plus dépourvus de sens qui aient jamais porté le sceptre[253], et à un tel point qu'il sut rendre ridicule en lui un fanatisme anti-religieux qui, dans tout autre, n'eût été que révoltant. Tandis qu'il désoloit, comme à plaisir, l'Église, dans ses vastes états, par des innovations extravagantes et des usurpations sacriléges; sous son influence active et puissante, le conciliabule de Pistoie introduisoit les maximes gallicanes jusqu'aux portes de Rome; et le ministérialisme, non moins puissant à Naples qu'en Toscane, entroit, à son tour, dans les voies qu'il avoit ouvertes. Or, il est remarquable qu'en Allemagne comme en Italie, et de même qu'en France, c'étoient surtout les ordres monastiques dont on poursuivoit la destruction avec le plus d'acharnement, comme si l'on eût voulu faire du pape un roi sans armée, pour ensuite le renverser plus facilement de son trône. Cependant, tandis qu'elle portoit ainsi la sape jusques dans les fondements de la religion du Christ, l'incrédulité se faisoit à elle-même une religion dans l'_illuminisme_; et attirant ainsi à ses doctrines ce qu'il y avoit de plus corrompu, depuis les classes les plus élevées de la société jusqu'aux plus obscures, cachoit d'horribles projets sous d'exécrables mystères; et dans ses divers degrés d'initiation, traçoit à ses adeptes, suivant qu'ils les pouvoient supporter, leurs règles de conduite et leurs articles de foi. Enfin, les temps marqués, où les hommes devoient chercher à résoudre le problème de la société SANS DIEU, étant arrivés, et Dieu s'étant retiré pour les laisser faire, le parlement de Paris (car la France avoit été marquée par la Providence, pour être le principal théâtre de ce prodigieux événement), honorablement rappelé de son exil, afin qu'il trouvât dans ce dernier triomphe son dernier châtiment, essaya vainement de se replacer à la tête d'une opposition qui ne le connoissoit plus, et, devenue trop forte, pendant son absence, pour consentir à rentrer dans le cercle de ses prétentions gothiques, et de ses traditions à la fois séditieuses et monarchiques. Ce fut, au contraire, cette opposition qui fit du parlement l'instrument aveugle de ses vastes desseins. Ce fut au moyen des mutineries nouvelles de ces gens de robe, si puissamment aidées du désordre des finances et de l'ineptie tracassière des ministres, qu'elle obtint les ÉTATS-GÉNÉRAUX, et avec eux le centre d'action dont elle avoit besoin. Alors, puissamment favorisée par le perfectionnement extraordinaire qu'avoit acquis, à Paris et dans les provinces, la partie _matérielle_ de la société, la RÉVOLUTION commença.
[Note 253: Joseph II.]
QUARTIER
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
Sous le règne de Louis XIII, ce quartier ne s'étendoit guère au-delà de la rue du Bac, et même la partie de cette rue, située devant l'église de Saint-Thomas-d'Aquin (l'ancien couvent des Jacobins réformés) n'avoit point encore été élevée. La cour de France, devenue, sous Louis XIV, plus nombreuse et plus brillante qu'elle n'avoit jamais été, sembla choisir de préférence le vaste terrain que lui offroit cette extrémité de Paris, pour y bâtir ces demeures magnifiques, qui en ont fait, en moins d'un siècle, la partie la plus considérable et la plus belle de cette capitale; et l'on ne cessa pas d'y construire de nouveaux édifices, de l'embellir de nouveaux monuments, sous Louis XV et sous Louis XVI, jusqu'au moment de la révolution[254].
[Note 254: _Voyez_ pl. 189 et 190.]
L'HÔTEL DES MONNOIES.
La fabrication des monnoies, ainsi que l'emploi des matières d'or et d'argent, sont d'une telle importance, que, de tous temps, les souverains ont eu des officiers particuliers, chargés de veiller sur toutes les opérations qui pouvoient y avoir rapport. Les Romains avoient des _triumvirs monétaires_ qui, sous Constantin, furent remplacés par un intendant des finances, ayant aussi l'intendance des monnoies, et la juridiction suprême sur tout ce qui tenoit à leur fabrication. Nous trouvons que nos rois de la première race suivirent, de tous points, cette forme d'administration, telle qu'elle étoit pratiquée dans les Gaules, lorsqu'ils les envahirent, avec cette différence seulement que, pour l'activité du service, ils remplacèrent l'intendant par plusieurs officiers, nommés d'abord _généraux des monnoies_, ensuite _maîtres des monnoies_, _magistri monetæ_. Sous ces grands officiers, étoient des maîtres particuliers qui dirigeoient les chambres des monnoies, établies dans les principales villes. Sous le règne de Charlemagne, on battoit monnoie dans plusieurs villes de son vaste empire[255]; et au temps de Charles-le-Chauve, la France seule comptoit déjà neuf hôtels des Monnoies, y compris celui du Palais.[256]
[Note 255: _Car. Calv. Cap._, tit. 36, c. 12.]
[Note 256: _Cap. Lud. Pii._, an. 23, c. 18.]
Le nombre des généraux ou maîtres des monnoies a beaucoup varié. Il n'y en eut d'abord que trois, et alors ils furent unis et incorporés aux maîtres des comptes et aux trésoriers des finances, qui n'étoient également que trois, dans chacune de ces deux juridictions; et ces neuf officiers furent placés dans le palais à Paris, au lieu qu'occupe encore aujourd'hui la chambre des comptes. Les généraux des monnoies avoient, dans cette enceinte, une chambre particulière, dans laquelle ils s'assembloient, pour ce qui concernoit le fait de leur juridiction.
Ces trois corps ayant été augmentés sous Charles V, cette circonstance amena leur séparation, qui fut faite vers 1358. Alors la chambre des monnoies fut placée au-dessus du bureau de la chambre des comptes; et ce tribunal y tint ses séances jusqu'en 1686, qu'il fut transféré au pavillon neuf du palais, du côté de la place Dauphine, où, depuis cette époque jusqu'à celle de la révolution, il a toujours été établi.
Les généraux des monnoies étoient alors au nombre de huit; ils furent ensuite successivement maintenus ainsi, ou diminués par les successeurs de Charles V jusqu'à François Ier, qui porta jusqu'à onze le nombre de ces officiers, un président et dix conseillers[257].
[Note 257: Jusqu'au règne de ce prince, on trouve encore des seigneurs qui avoient le droit de battre monnoie: ce fut lui qui acheva de l'abolir entièrement. Ses prédécesseurs, depuis Philippe-le-Bel, n'avoient pas cessé de le restreindre; mais lors même que ce droit étoit dans toute sa vigueur, le roi connoissoit seul, par ses officiers, des contestations qu'il faisoit naître; et les officiers, que les seigneurs nommoient pour leurs monnoies, devoient être agréés par le souverain, et reçus par les généraux.]
Au mois de janvier 1551, la chambre des monnoies fut érigée en cour et juridiction souveraine et supérieure, comme étoient les cours du parlement, pour juger par arrêt, et en dernier ressort, toutes matières tant civiles que criminelles, dont les généraux avoient auparavant connu ou dû connoître. Il y eut encore, à cette époque et depuis, plusieurs créations et suppressions dont le détail deviendroit fastidieux: il nous suffira de dire qu'en 1789, on comptoit, dans cette cour, un premier président, huit autres présidents, deux chevaliers d'honneur, trente-cinq conseillers, tous officiers de robe longue, deux avocats généraux, un procureur général et deux substituts, un greffier en chef, deux commis du greffe, un receveur des amendes et épices, un huissier en chef, et seize huissiers, etc., etc.
Cette cour, suivant sa création, avoit le droit de connoître, en toute souveraineté, du travail des monnoies, des fautes, malversations et abus commis par les maîtres-gardes, tailleurs, essayeurs, monnoyeurs, ajusteurs, changeurs etc., et autres faisant des monnoies, circonstances ou dépendances d'icelles, ou travaillant et employant les matières d'or, d'argent, en ce qui concernoit leurs charges, métiers, etc. Elle connoissoit également par prévention, et en concurrence avec les baillis, sénéchaux et autres juges, des faux monnoyeurs, rogneurs, altérateurs des monnoies, et généralement de tous ceux qui transgressoient les ordonnances sur le fait des monnoies, tant françoises qu'étrangères[258].
[Note 258: On gardoit, dans cette cour, tous les poids originaux de France, sur lesquels ceux de toutes les villes du royaume devoient être étalonnés. Elle commettoit, tous les ans, un commissaire, chargé de faire marquer, en sa présence, tous les poids publics, au poinçon du roi.]
La cour des monnoies jouissoit des droits de _committimus_, de franc-salé, et autres droits attachés aux cours souveraines. Elle avait rang, dans les cérémonies publiques, immédiatement après la cour des aides; ses présidents portoient la robe de velours noir; celle des conseillers étoit seulement de satin.
Nous venons de dire que, sous les premières races, on battoit monnoie dans le palais de nos rois. Sous la troisième, on ne sait pas précisément, quand et dans quel endroit, fut construit le premier bâtiment affecté à cet usage. On a vu que saint Louis avoit établi les religieux de Sainte-Croix de la Bretonnerie dans une maison où l'on avoit frappé la monnoie[259]. Le nom de _Vieille Monnoie_, que porte une rue du quartier de Saint-Jacques de la Boucherie, semble annoncer qu'anciennement elle y avoit été placée. L'hôtel des Monnoies fut établi, pendant long-temps, dans la rue qui en porte encore le nom, et qui est située entre celle du Roule et la place des trois Maries; mais on ignore également dans quel temps il y fut transféré. Les anciens bâtimens, qui subsistoient encore vers la fin du siècle dernier, annonçoient le règne de saint Louis ou celui de Philippe-le-Hardi. Sous Henri II, le moulin de la monnoie étoit placé sur la rivière, presque vis-à-vis l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlai. On a aussi frappé des espèces dans la rue du Mouton, à l'hôtel de Nesle, et dans d'autres endroits. Louis XIII transporta la monnoie aux galeries du Louvre, dans les salles où depuis fut établie celle des médailles; et il y a grande apparence que l'intention de ce prince étoit de l'y fixer pour toujours, puisqu'il disposa du jardin de l'ancien hôtel en faveur d'un particulier[260]. Cependant la monnoie fut de nouveau transférée dans ce local, lequel avoit son entrée principale dans la rue qui porte son nom, et une autre très étroite dans la rue Thibautodé; elle y resta jusqu'à ce qu'on eût achevé le monument qui lui étoit destiné[261].
[Note 259: _Voyez_ t. 2, 2e partie, p. 985.]
[Note 260: JAILLOT, _Quartier du Louvre_, p. 50.]
[Note 261: Alors l'ancien édifice fut démoli, et sur son emplacement, on perça les deux rues _Neuve-Boucher_ et _Étienne_.]
Ce fut le dépérissement sensible de ces vieilles constructions qui détermina M. de Laverdy, alors ministre des finances, à faire bâtir un nouvel hôtel des Monnoies. Il choisit, à cet effet, un emplacement d'un bel aspect, mais qui du reste n'étoit rien moins que favorable, dans sa disposition, à la construction d'un semblable monument, l'ancien hôtel de Conti. La première pierre de l'édifice fut posée en 1771, par M. l'abbé Terray, contrôleur général; et le monument s'éleva sous la direction de M. Antoine, habile architecte, dont le ministre avoit adopté les dessins.
Destiné à contenir une foule d'objets d'une nature différente, tels qu'une école et un cabinet de minéralogie, une grande administration, de vastes ateliers, une forte manipulation de métaux, une immense réunion d'ouvriers, cet hôtel présentoit à l'architecte de nombreuses difficultés; et il ne sembloit pas aisé de bien déterminer le genre de décoration propre à un semblable monument; car s'il ne devoit avoir ni l'aspect pompeux d'un arc de triomphe, ni l'élégance magnifique et recherchée d'un palais, destiné cependant à donner une grande idée de la richesse nationale, il ne pouvoit être traité dans le style sévère d'un simple monument d'utilité publique. L'architecte a résolu ce problème avec une habileté et un succès qui ne laissent rien à désirer.
Il sut profiter, avec beaucoup d'art, des deux faces que pouvoit offrir le monument, pour les accorder avec la nature des objets qu'il devoit renfermer, et combiner sa distribution intérieure avec l'effet extérieur de la décoration. Les ateliers furent rejetés sur la rue Guénégaud; les pièces d'apparat et l'entrée principale se développèrent sur le quai de Conti. Il décora cette dernière façade d'une ordonnance d'Architecture et de figures allégoriques, tandis qu'il adoptoit, pour les bâtiments secondaires, un style plus ferme, qui, pour être privé de la présence des ordres, n'en a pas moins le genre de beauté et le caractère qui lui sont propres. Il y joignit la précaution essentielle d'isoler des autres bâtiments celui où l'on frappe la monnoie, pour leur éviter l'ébranlement et la secousse des balanciers[262].
[Note 262: On a reproché à M. Antoine, et beaucoup de gens lui reprochent encore, d'avoir aligné le bâtiment principal avec l'un des pavillons du collége des Quatre-Nations, trop avancé sur le quai, et dont on annonce toujours la prochaine démolition; mais si l'on considère avec attention la forme et le peu d'étendue du terrain qu'occupe l'hôtel des Monnoies, on reconnoîtra qu'il offre une espèce de triangle très irrégulier; que pour donner à cet endroit du quai une largeur telle qu'on l'eût désirée, il eût fallu rentrer parallèlement ce bâtiment d'une grande partie de son épaisseur (car en ne le rentrant que du côté des Quatre-Nations, l'angle que forme le quai avec la rue Guénégaud devenoit encore plus aigu, et eût été insupportable dans la distribution comme dans l'élévation); enfin que l'un et l'autre eussent fait perdre une quantité considérable d'un terrain précieux sur cette face, et qu'il n'en seroit pas resté assez pour les besoins du monument. (LEGRAND.)]
Cet édifice ne présente que deux faces d'un triangle, ayant chacune environ soixante toises. Il est divisé en trois grandes cours et plusieurs autres moins considérables, toutes entourées de bâtiments.
Le principal corps de logis, ayant face sur le quai, renferme un superbe vestibule, orné de vingt-quatre colonnes doriques, un bel escalier que décorent également seize colonnes ioniques, un immense et précieux cabinet de minéralogie, plusieurs cabinets de machines, des salles pour l'administration et de vastes logements.
Au fond de la grande cour, entourée de galeries, est la salle des balanciers; celle d'au-dessus est occupée par les ajusteurs. Elles ont chacune soixante-deux pieds de longueur sur trente-neuf de largeur; à côté est une chapelle dont on a fait depuis une pièce de travail. Le surplus des bâtiments se compose d'ateliers et autres dépendances.
La décoration de la façade principale présente un avant-corps de six colonnes ioniques, élevées sur un soubassement de cinq arcades, orné de refends; un grand entablement, avec consoles et modillons, couronne l'édifice dans toute sa longueur. L'avant-corps est surmonté d'un attique, au devant duquel sont six figures isolées. Ces figures exécutées par Pigale, Mouchy et Le Comte, représentent la Loi, la Prudence, la Force, le Commerce, l'Abondance et la Paix[263].
[Note 263: _Voyez_ pl. 191.]
La seconde façade, sur la rue Guénégaud, offre un attique, sur un soubassement de même hauteur que celui de la première, et orné de bossages. Sur l'avant-corps, on a placé les figures des quatre éléments, exécutées par Caffieri et Dupré. L'extrémité du grand bâtiment forme pavillon à l'un des bouts de cette façade. On en a construit un pareil à l'autre bout, mais uniquement pour la régularité de la décoration.
La cour principale a cent dix pieds de profondeur sur quatre-vingt-douze de largeur; elle est entourée d'une galerie. La salle des balanciers s'annonce par un péristyle de quatre colonnes doriques; quatre colonnes toscanes en supportent la voûte intérieure: dans le fond est la statue de la Fortune, par Mouchy. Sur les arcades et portes carrées dont est alternativement percée la construction circulaire qui termine cette cour, sont placés les bustes de Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, et Louis XV[264].
[Note 264: _Voyez_ pl. 192.]