Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 23
»2º Pour ce qui regarde les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni anéantir un institut loué par dix-neuf de mes prédécesseurs, et le puis d'autant moins qu'il a été confirmé par le saint concile de Trente, et que, _selon vos maximes françoises_, le concile général est au dessus du pape. Si l'on veut, j'assemblerai un concile général, où tout sera discuté avec justice et équité, à charge et à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre; car je dois aux Jésuites, comme à tout ordre religieux, justice et protection. D'ailleurs, la Pologne, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse même, m'ont écrit en leur faveur; ainsi je ne puis, par leur destruction, contenter quelques princes qu'au mécontentement des autres.
»3º Je ne suis point propriétaire, mais administrateur des domaines du Saint-Siége. Je ne puis céder ni vendre le comtat d'Avignon, ni le duché de Bénévent; tout ce que je ferois à cet égard seroit nul, et mes successeurs pourroient réclamer comme d'abus.
»Au reste, je céderai à la force, et ne repousserai pas par la force, quand je le pourrois: je ne veux pas répandre une goutte de sang pour des intérêts. Vous êtes, Sire, fils aîné de l'Église; je connois la droiture de votre coeur. Je travaillerai volontiers, seul à seul, avec Votre Majesté, tous les intérêts que nous avons à démêler. Je prie, tous les jours, pour votre prospérité, et je vous donne cordialement ma bénédiction apostolique.»
Cette lettre a été publiée dans un bulletin du 1er novembre 1769.]
[Note 229-A: Le 21 juillet 1773.]
[Note 229-B: Le bref d'excommunication publié contre lui par Clément XIII, et dont nous venons de parler.]
[Note 230: Voyez les _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 158.]
[Note 231: Cette rétractation est datée du 29 juin 1774, jour de la fête de Saint-Pierre. Elle est écrite en latin, et se trouve rapportée en entier dans une histoire des Jésuites, écrite en allemand par Pierre-Philippe Wolff, imprimée à Zurick, en 1791; troisième partie, page 296 et suivantes. (Voyez les _Mémoires de l'abbé Georgel_, t. I, p. 159.)
Voilà un pape qui se rétracte: que devient donc l'infaillibilité du Saint-Siége, s'écrieront peut-être quelques esprits superficiels? Cette infaillibilité est dans la foi et non dans un fait personnel, à l'occasion duquel un pape, en sa qualité d'homme, peut se tromper et faillir tout comme un autre homme, et même autant que le plus foible des hommes. En détruisant les Jésuites, Clément XIV a-t-il sacrifié la doctrine du concile de Trente et la foi de tous les conciles, soutenues et défendues par cette société? a-t-il approuvé celles des Jansénistes et des Quesnélistes leurs ennemis? Pour s'être fait le complice de leurs passions et de leur animosité, s'est-il fait en même temps le docteur de leur hérésie et de leurs impiétés? Toute la question de l'infaillibilité est là dedans.]
[Note 232: Marie-Thérèse ne se prêta qu'avec la plus grande répugnance à l'exécution du bref de destruction des Jésuites; et pour l'y déterminer, il fallut que Clément XIV lui fit un cas de conscience de sa résistance au chef visible de l'Église. «L'Allemagne, la Pologne, le Piémont, Venise, Gênes, la Suisse, y procédèrent avec des ménagements, qui annonçoient l'estime et la considération qu'on y conservoit pour cette société. Dans tous ces États, les individus supprimés reçurent des pensions alimentaires; les évêques continuèrent de les employer dans le ministère; et plusieurs Jésuites, sous l'habit de prêtres séculiers, furent réservés pour l'enseignement et l'éducation de la jeunesse.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 156.)]
[Note 233: Le roi de Prusse et l'impératrice de Russie. Frédéric leur laissa leurs maisons et leurs biens en Silésie; Catherine II, malgré toutes les sollicitations des souverains de la maison de Bourbon, s'obstina à les conserver dans la Russie Blanche, où ils avoient des établissements.]
Alors se fit sentir, dans toutes les parties du saint ministère, la plaie qu'avoit faite à la France la destruction de cet ordre religieux. La prédication évangélique perdit en eux ses organes les plus éloquents; et les moyens mercenaires que l'on crut devoir employer pour exciter, en ce genre, quelque émulation, ne servirent qu'à prouver que le zèle et le désintéressement font seuls les orateurs sacrés. On vit, dès lors, languir les missions nationales par lesquelles se renouveloit en quelque sorte la face des diocèses et des paroisses, se réparoient les scandales, se ranimoit la ferveur religieuse, et dont les Jésuites étoient les principaux et les plus habiles ouvriers. Le vide fut plus affligeant encore dans les missions étrangères: elles tombèrent presque entièrement; la société de Jésus, qui les avoit si admirablement organisées, ayant seule, dans ses institutions, les moyens de les maintenir florissantes et d'en développer complétement les progrès, au milieu de tant d'obstacles dont elles sont environnées. Mais c'est surtout dans l'éducation de la jeunesse que cette plaie fut sensible; c'est là qu'elle devint irrémédiable. À ces écoles, où les semences des doctrines et des sentiments religieux pénétroient de toutes parts l'intelligence des élèves, en même temps qu'elle se fortifioit de ces études profanes dans lesquelles les Jésuites encore n'avoient point de rivaux, succédèrent des colléges, que nous peindrons d'un seul trait, en disant que d'Alembert fut chargé d'y fournir le plus grand nombre des professeurs. Alors venoit de naître la génération qui a fait la révolution de 1789; et c'est là qu'elle a été élevée.
Ce fut immédiatement après la destruction des Jésuites en France, et seulement après (ceci mérite d'être remarqué) que l'impiété rompit toutes ses digues, déchira ses derniers voiles, et attaqua, non plus obliquement comme elle l'avoit fait jusqu'alors, mais en face, Dieu et le christianisme; c'est alors que parut, dans tout son éclat, le sophiste Jean-Jacques Rousseau, le plus éloquent sans doute et peut-être le plus dangereux de tous ces professeurs d'incrédulité, par cela même qu'il couvroit d'un vernis de _religiosité_ ses attaques contre la religion, et calmoit jusqu'à un certain point la conscience en corrompant l'esprit et en justifiant les passions; aussi l'enthousiasme qu'il fit naître alla-t-il jusqu'au fanatisme. Alors Voltaire commença à entrer dans ces fureurs impies, qui firent de son affreuse vieillesse comme une longue possession; et le projet de détruire le christianisme fut publiquement avoué, et, autant qu'il étoit en lui, publiquement exécuté par ce patriarche des modernes philosophes[234]. Alors parurent l'_Émile_, la _Nouvelle Héloïse_, le _Dictionnaire philosophique_, les _Lettres de la Montagne_, le _Sermon des cinquante_, le _Testament de Jean Meslier_, la _Profession de foi du vicaire savoyard_, la _Philosophie de l'Histoire_, et tant d'autres écrits où ces deux hommes, dont le talent étoit alors hors de pair, endoctrinoient une génération depuis si long-temps préparée à recevoir leurs funestes leçons; ce fut à cette même époque que la correspondance de Ferney prit une plus grande activité, et multiplia, dans toutes les parties de la France, ses dangereuses relations. Ministres, gens de cour, magistrats, ne craignirent plus d'avouer leurs liaisons de doctrine et d'intérêts avec la secte philosophique; et, le croira-t-on, les livres qu'elle produisoit, dénoncés encore au parlement, et, par la plus absurde des contradictions, quelquefois condamnés, circuloient librement sous la protection du magistrat, qui étoit alors directeur de la librairie[235]. Plus d'une fois encore le clergé poussa des cris d'effroi et fit entendre des gémissements qui retentirent jusqu'au pied du trône; et les actes de son assemblée de 1765, dans lesquels sa prévoyance signala tous les maux dont tant de licences inouïes menaçoient la société, et établit, d'une main ferme, les droits de l'autorité spirituelle, que l'on envahissoit de toutes parts, sont au nombre des monuments les plus remarquables que ces assemblées solennelles aient produits. Le corps épiscopal entier, à l'exception de quatre évêques, toutes les facultés de théologie, une foule innombrable de curés et autres ecclésiastiques y adhérèrent: le parlement proscrivit ces actes; l'assemblée protesta contre les violences et les usurpations continuelles du tribunal séculier, et la cour cassa les actes du parlement. Mais (et cette circonstance est surtout digne d'attention) cette cour, qu'importunoit un parlement factieux, s'alarma de la liberté généreuse avec laquelle le clergé venoit de défendre l'indépendance de l'Église; et la bulle _Apostolicum_ de Clément XIII[236], dans laquelle cette indépendance de l'autorité spirituelle étoit fortement exprimée, ayant été publiée à cette même époque, un arrêt du conseil, en date du 24 mai 1766, rappela les dispositions de l'édit de 1682, non seulement tombé en désuétude, mais formellement révoqué par la lettre de Louis XIV à Innocent XII[237], et lui rendit le caractère de loi du royaume, qu'il avoit depuis si long-temps perdu. Ainsi reparurent les quatre articles que, de nos jours, quelques membres du clergé, heureusement peu nombreux, et dont le nombre va toujours décroissant, ont encore le courage de défendre, et que promulguoit alors un ministère philosophe, disputant le servage de l'Église à un parlement janséniste[238].
[Note 234: Ce fut alors que toutes ses missives à ses disciples et à ses frères, se terminèrent par cette formule, qu'aucune expression ne sauroit qualifier, dans aucune langue: _écrasons l'infâme_.]
[Note 235: M. de Malesherbes; c'étoit un des protecteurs et des admirateurs les plus déclarés de J.-J. Rousseau. Il a depuis expié, par un acte sublime de dévouement, les graves erreurs de sa carrière administrative; et sa mort demande grâce pour sa vie.]
[Note 236: Cette bulle, donnée en 1765, fut le dernier effort de ce vénérable et courageux pontife en faveur de la compagnie de Jésus. Ses sollicitations auprès de Louis XV n'ayant pu arrêter la catastrophe qu'il redoutoit, il pensa qu'un acte aussi solennel qu'une bulle du Saint-Siége feroit peut-être plus d'effet: celle-ci confirma de nouveau l'Institut, dont elle louoit la sainteté et l'utilité. Clément XIII ne la publia toutefois qu'après avoir écrit à tous les évêques pour leur demander leur avis. On assure que presque tous, dans leurs réponses, se prononcèrent pour la conservation de l'ordre. (_Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1765.)]
[Note 237: _Voyez_ la première partie de ce volume, p. 131.]
[Note 238: Certes, l'Église de France, que nous voyons, pendant tout le cours de ce malheureux siècle, presque uniquement occupée de défendre les droits de la puissance _spirituelle_, sans cesse attaqués et si souvent envahis par l'autre puissance, étoit loin de désirer le rétablissement de cette déclaration fatale, à peu près tombée dans l'oubli depuis près d'un demi-siècle, et dont l'effet devoit être de légitimer tant de violences et d'usurpations. On peut même dire que ces combats qu'elle n'avoit cessé de soutenir contre les parlements, et ces représentations solennelles qu'elle avoit tant de fois adressées au souverain, étoient comme une continuelle protestation contre ce que l'on appeloit si dérisoirement les _libertés gallicanes_.]
Ce n'étoit pas contre de semblables édits que ce parlement faisoit des remontrances: il se hâta de montrer combien il approuvoit celui-ci, en rendant un arrêt pour faire exécuter une nouvelle loi de silence[239] que le ministère avoit publiée, en même temps qu'il rétablissoit les quatre articles, ce qui les mettoit sans contredit hors de toute discussion; et sans perdre un moment il fit payer au clergé séculier cette espèce de trève qu'il lui avoit accordée, alors que les jésuites occupoient tout son temps, en recommençant ses procédures sur les refus de sacrements, remettant en vigueur les poursuites, les décrets de prise de corps, les bannissements; ordonnant à des évêques, convoqués à Paris par les agents du clergé, d'en sortir dans trois jours, comme il auroit pu le faire à des malfaiteurs; bravant les arrêts du conseil qui essayoit vainement de modérer ses excès, et qui commençoit à s'en effrayer.
[Note 239: On a sans doute remarqué ces lois de _silence_ qui se renouvellent si souvent, et qui semblent être la dernière ressource du pouvoir, au milieu de ces déplorables débats. Le despotisme n'en sait pas davantage: c'est aux intelligences qu'il en veut, parce qu'il n'y a que le mouvement des intelligences qui le contrarie dans sa marche stupide et orgueilleuse. Dans l'Orient, où tant de causes arrêtent le développement de la raison humaine, il peut régner paisiblement sur des populations abruties et stationnaires dans leur abrutissement: sa folie est de vouloir s'établir au milieu des nations chrétiennes, et même lorsqu'elles abusent le plus de la lumière du christianisme. C'est la région des intelligences: là il est donné au pouvoir, lorsqu'il est intelligent lui-même, de les diriger: les arrêter en une entreprise au dessus de ses forces; et c'est pour n'avoir pas compris cette grande vérité, pour ne pas la comprendre encore, que tout pouvoir chancelle ou périt au sein de la chrétienté.]
Cependant le torrent des mauvais livres alloit toujours croissant: il débordoit jusque dans les campagnes, attaquant à la fois tous les pouvoirs et toutes les vérités; les brochures de Voltaire, où s'exhaloit, sous les formes les plus cyniques, une fureur d'impiété poussée jusqu'à la rage, se succédoient avec une rapidité prodigieuse, et la police ne sembloit veiller sur lui que pour lui assurer l'impunité[240]. Sa considération, son influence s'augmentoient par l'effet même des poisons qu'il répandoit dans la société; ses protecteurs et ses admirateurs étoient partout[241]. À leur tête s'étoit placé ce même Frédéric, dont la cour n'avoit cessé d'être le refuge assuré de tous les écrivains impies que la France rejetoit de son sein, qu'il faut considérer lui-même comme le plus coupable et le plus dangereux de tous, parce qu'il étoit roi, qu'il avoit une grande renommée, et qu'ainsi les exemples et les leçons qu'il donnoit, venant de plus haut, avoient plus d'autorité. La coterie, plus détestable encore, du baron d'Holbach[242] s'étoit organisée, et le _Système de la nature_ avoit paru, c'est-à-dire un livre où, plus conséquents que tous les libres-penseurs qui les avoient précédés, ceux-ci déclaroient ouvertement la guerre à Dieu, aux prêtres, aux rois, rejetant tout ordre et toute société, livre qui effraya l'autre clique des philosophes[243], et que Voltaire attaqua avec ces foibles armes qui sont à l'usage des déistes contre les athées, et qu'il est si facile à ceux-ci de briser entre leurs mains[244]. D'Holbach et son principal auxiliaire, Diderot, triomphèrent donc, et sans beaucoup d'efforts, de leurs _consciencieux_ adversaires, et la nouvelle école de philosophie qu'ils avoient formée, plus positive et plus entreprenante, répandit encore plus de doctrines séditieuses et anarchiques, eut des succès plus décisifs, et un plus grand nombre de sectateurs. Épouvanté de ces ravages que faisoient en France les mauvais livres, Clément XIV en condamna plusieurs par des décrets; l'assemblée du clergé de 1770 renouvela ses avertissements et les accompagna de prédictions sinistres sur ce fléau, le plus grand de tous ceux dont la France étoit désolée; le parlement lui-même, inconséquent jusqu'à la fin, osa condamner de nouveau ces funestes productions, les accusant de saper à la fois le trône et l'autel[245].
[Note 240: Toutes ses lettres étoient ouvertes par un sieur Marin, censeur et secrétaire général de la librairie. Il s'en effraya d'abord, et se rassura bientôt, n'ayant point tardé à acquérir la conviction qu'on n'avoit aucun projet hostile contre lui.]
[Note 241: Tant qu'elle vécut, Madame de Pompadour le protégea, et, après elle, le duc de Choiseul. Il étoit recherché, on pourroit même dire courtisé, par beaucoup de grands seigneurs; et l'on sait quel étoit le concours de personnages de toutes conditions, qui alloient visiter, dans sa retraite, le seigneur de Ferney.]
[Note 242: Diderot, Helvétius, Turgot, Naigeon, Grimm, Saint-Lambert, Thomas, Saurin, etc., en étoient les principaux membres; elle comptoit encore un grand nombre d'affiliés étrangers, et entre autres, Hume, Gagliani, le marquis de Caraccioli, le comte de Creutz, le baron de Gleichen, Galli, etc.; Rousseau, d'Alembert et Buffon y avoient été attirés d'abord, et ne tardèrent point à s'en retirer.]
[Note 243: Celle-ci se partageoit encore en plusieurs coteries qui, toutes, avoient certaines nuances d'opinions. Les plus célèbres étoient celle de mademoiselle Lespinasse, dans laquelle dominoit d'Alembert; celle de madame Necker, où se réunissoit surtout le troupeau philosophique, à la suite de Voltaire; et la société de Mme Doublet. On étoit plutôt parlementaire et janséniste, dans celle-ci, que philosophe; mais, dit Grimm, on n'_y étoit pas chrétien_, ce qui étoit la première condition de toutes les réunions de ce genre.]
[Note 244: Lorsqu'on a secoué le joug salutaire de la révélation, s'arrêter dans le déisme est une absurdité: c'est ce que n'a jamais fait un esprit doué d'une véritable vigueur. Il va droit aux dernières conséquences de l'incrédulité, qui sont l'athéisme et le scepticisme, où il trouve une sorte de repos dans la mort de son intelligence; ou bien il rétrograde jusqu'à la foi, qui en est la vie et la véritable paix. Voltaire, Rousseau, et leurs disciples, qui se débattoient dans ce milieu des opinions philosophiques, étoient, sans contredit, les plus foibles de tous ces insensés raisonneurs.]
[Note 245: Ce double projet des philosophes fut mis à découvert dans un réquisitoire de l'avocat-général Séguier.]
C'étoit de sa part folie ou dérision. Il avoit depuis long-temps fait ses preuves contre l'autel: l'année suivante combla la mesure de ses outrages contre le trône. Des troubles s'étoient élevés en Bretagne, où l'administration inepte et arbitraire du duc d'Aiguillon, gouverneur de cette province, avoit fait naître une opposition séditieuse dans la noblesse et dans la magistrature: c'étoit une occasion offerte au parlement de Paris de sanctionner ce principe d'unité et d'indivisibilité de tous les parlements de France, qu'il avoit lui-même établi et qu'il lui importoit de maintenir. Il prit donc fait et cause pour le parlement de Rennes, fit, au sujet du duc d'Aiguillon, des remontrances, et prit à son égard des arrêts qui passoient tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors de plus violent et de plus séditieux[246], secrètement soutenu et encouragé en cette circonstance par le duc de Choiseul, qui, jusqu'alors, s'étoit si heureusement servi de ses résistances pour intimider et gouverner son maître; poussa la témérité jusqu'à braver ouvertement le roi, qui, dans un lit de justice, avoit apporté lui-même à cette compagnie des ordres dont le ton plus ferme auroit dû cependant lui faire soupçonner que quelque chose d'extraordinaire se tramoit contre elle, si une si longue impunité ne l'eût plongée dans le dernier aveuglement[247]. Pour sévir contre une magistrature séditieuse qui, depuis tant d'années, le fatiguoit et l'irritoit, Louis XV n'avoit besoin que d'être dirigé et soutenu par une volonté plus ferme que la sienne: le chancelier Maupeou apporta cette volonté dans son conseil. Il arriva que le duc de Choiseul fut disgracié dans ce même temps, pour n'avoir pas su apprécier les justes bornes de sa faveur, et s'être fait un point d'honneur ridicule d'insulter la nouvelle maîtresse du roi[248], après avoir si long-temps rampé devant l'autre: alors il fut décidé qu'on auroit raison du parlement, ou qu'il seroit brisé. Il aima mieux rompre que plier, refusa d'obéir, cessa le service et résista aux lettres de jussion. Le chancelier, non moins opiniâtre et plus entreprenant, lui prouva que l'autorité royale, au milieu de toutes ses foiblesses, pouvoit être encore plus forte que lui: tous les membres du parlement furent exilés; la grand'chambre à qui, dans son exil, on avoit encore conservé son caractère et ses fonctions de cour de justice, persistant dans sa révolte, le dernier coup fut frappé, et, dans un lit de justice, tenu à Versailles avec une solennité extraordinaire, le roi cassa le parlement. Tout avoit été préparé par le chancelier pour qu'il fût, à l'instant même, remplacé par une autre cour de justice; et la rapidité d'exécution que l'on mit dans ces mesures bien concertées, en assura l'exécution.
[Note 246: Voltaire lui-même en fut choqué au dernier point. «Il m'a toujours paru absurde, dit-il dans une lettre à M. de Florian (25 février 1771), de vouloir inculper un pair du royaume, quand le roi, dans son conseil, a déclaré que ce pair n'a rien fait que par ses ordres et a très bien servi. C'est, au fond, vouloir faire le procès au roi lui-même; c'est, de plus, se déclarer juge et partie: c'est manquer, ce me semble, à tous les devoirs.»]
[Note 247: Ce lit de justice fut tenu le 7 septembre 1770. Le roi y défendoit au parlement de se servir des termes d'_unité_, d'_indivisibilité_ et de _classes_, d'envoyer, aux tribunaux des provinces, d'autres mémoires que ceux qui auroient été spécifiés par les ordonnances, de cesser le service, sinon dans les cas prévus par les mêmes ordonnances, de donner des démissions en corps, et de rendre des arrêts pour retarder l'enregistrement.]
[Note 248: C'étoit sans doute le dernier degré d'avilissement où pouvoit tomber Louis XV, que d'être joué par les agents de ses débauches, au point de recevoir pour favorite, et comme une conquête qui n'étoit pas à dédaigner même pour un roi, une malheureuse créature, tirée des plus infâmes repaires de la prostitution; mais il n'en est pas moins curieux de voir son premier ministre, faire le délicat avec la comtesse Du Barry, ayant été si long-temps le valet de la marquise de Pompadour: l'une valoit au moins l'autre; et même s'il falloit désigner la moins méprisable des deux, la prostituée auroit notre voix.]