Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 22

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Ce fut une grande faute de leur part que ce silence qu'ils gardèrent trop long-temps: il y avoit, dans cette espèce d'abandon de leur propre cause, cette simplicité trop confiante de l'innocence qui ne peut croire au succès de la calomnie, lorsqu'elle est poussée à ce degré qui la confond avec l'extravagance. Ils s'aperçurent enfin qu'ils se trompoient; que tel étoit l'esprit de vertige répandu sur la multitude, que ce qu'il y avoit de plus fou dans ces diatribes, étoit justement ce qui obtenoit le plus de croyance; et leurs apologies commencèrent à paroître. Elles détruisirent sans peine tout cet échafaudage de mensonges et d'infamies que l'on avoit élevé contre eux. Quelques-unes sont restées et resteront comme un éternel monument de la bassesse et de la méchanceté de leurs ennemis, qui y sont démasqués et confondus, et dans leurs projets coupables, et dans leurs manoeuvres ténébreuses. On n'y répliqua point, parce qu'elles étoient sans réplique. Choiseul, Mme de Pompadour et les parlements, avoient, pour les réfuter, d'autres arguments: arrivés au point où ils avoient voulu parvenir, les jésuites ayant été livrés entre leurs mains par cette suite d'intrigues si savamment ourdies, il n'y avoit plus qu'un dernier effort à faire auprès du monarque pusillanime, que sa famille, le corps des évêques, le souverain pontife, maintenoient encore dans une sorte de résistance à leurs sinistres projets. Son ministre et sa maîtresse l'entraînèrent enfin en l'effrayant sur sa propre sûreté. Depuis l'attentat de Damiens, c'étoit un moyen à peu près immanquable de lui faire faire ce que vouloit le parlement, que de lui montrer un nouvel assassin prêt à sortir de la foule, que cette réunion de factieux exaspéroit à son gré. Ils eurent même l'adresse perfide de faire partager ces alarmes à la famille royale. Elle cessa ses sollicitations en faveur des Jésuites, et Louis XV retira son édit.

Alors se consomma l'iniquité. Le 1er avril 1762, ainsi qu'il l'avoit déclaré, une année à l'avance, le parlement fit fermer tous les colléges des Jésuites; et au même instant, fut publié le recueil fameux «des _Assertions_ des écrivains de la société,» recueil composé par des agents de la cabale[215], et avec la même bonne foi qui avoit présidé aux _Comptes rendus_, et à tant d'autres libelles; et cette publication fut faite pour justifier cet acte de violation de tous droits et de toute justice, qui surpassoit ses plus grands excès[216]. Le 6 août suivant, il rendit son arrêt définitif contre la société. Elle y étoit présentée «comme abusive, inadmissible, par sa nature, dans tout état policé; contraire au droit naturel, attentatoire à l'autorité spirituelle et temporelle[217], etc.» Il étoit ordonné aux Jésuites de sortir de leurs maisons, d'en quitter l'habit, de renoncer à l'institut, à ses règles, à la vie commune, de cesser toutes correspondances avec les membres de leur ordre, etc. Le parlement de Rennes suivit le premier cet exemple; après lui vint le parlement de Rouen, qui se signala par une fureur encore plus grande, et telle, qu'elle fut blâmée même dans le parti. À Bordeaux, à Metz, à Perpignan, à Aix, à Toulouse, à Pau, à Dijon, à Grenoble, la cabale eut plus d'obstacles à vaincre; mais il est remarquable que, partout, elle ne l'emporta que d'un petit nombre de voix[218]. Quelques parlements ne se laissèrent point ébranler, et refusèrent de mentir à leur conscience[219]. Clément XIII condamna ce qui venoit de se passer, aussitôt, qu'il en eut connoissance, par un bref apologétique des Jésuites, annonçant aux cardinaux françois, qu'il avoit déclaré _vains et nuls_, dans un consistoire et par un décret solennel, tous ces arrêts des parlements de France. L'archevêque de Paris, à peine revenu de l'exil, éleva de nouveau cette voix que l'on étoit toujours sûr d'entendre chaque fois qu'il y avoit péril pour la religion; et, dans une instruction pastorale devenue fameuse, attaquant le jugement rendu contre les Jésuites par les tribunaux séculiers, les convainquit de mensonge et d'ignorance dans ce qu'ils avoient avancé sur leur institut, sur leurs voeux, sur leurs doctrines, sur leurs fonctions. Un grand nombre d'évêques, qui n'avoient point encore parlé, rompirent le silence, et unirent leurs réclamations à celles de l'intrépide archevêque; et, à l'exception de quatre de ses membres, ce fut alors le corps épiscopal qui s'éleva tout entier en faveur de la société. Les actes les plus graves et les plus solennels des premiers pasteurs de l'Église, n'étoient pas faits pour en imposer au parlement: on peut dire au contraire que son audace en devint plus insolente. L'instruction de l'archevêque de Paris lui fut dénoncée; et bien que le dénonciateur eût lui-même reconnu qu'elle étoit écrite avec modération, un arrêt la condamna au feu. Ces furieux attaquèrent ensuite le prélat lui-même, et quoique le roi l'eût exilé sur-le-champ à la Trappe, comme pour le soustraire à leur vengeance, et que, dans l'impossibilité de _mieux faire_ pour lui, il les conjurât de ne pas aller plus loin, il ne put éviter des remontrances où ils distillèrent, en quelque sorte, leur rage contre les Jésuites et contre leurs généreux défenseurs. Cette rage ne connoissant plus de bornes; ils sévirent contre tous les écrits que l'on publioit en faveur de la société, contre les distributeurs de la lettre pastorale de M. de Beaumont, contre les évêques qui y adhéroient par des mandements, et supprimèrent les brefs du pape[220]. Il leur manquoit encore de chasser de Paris le grand nombre d'évêques que ce danger imminent de l'Église y avoit attirés: ils essayèrent de le faire, en ordonnant au procureur-général «de faire exécuter les lois sur la résidence.» Enfin, voulant en finir tout d'un coup avec ses victimes, le parlement rendit un arrêt qui prescrivoit aux Jésuites de renoncer à leur institut «par un serment,» c'est-à-dire, qui leur ordonnoit le parjure contre Dieu même; et comme ils refusèrent presque tous de le prêter, un autre arrêt fut rendu sur le champ, et c'étoit celui de leur bannissement. Jamais proscription plus inique ne fut exécutée avec plus de cruauté: ni l'âge, ni les infirmités, ni l'éclat des talents, ni la vertu la plus éprouvée, ni les plus utiles travaux, ni les supplications même de la famille royale qui demandoit que du moins on lui laissât quelques-uns de ces proscrits qu'elle avoit attachés à son service, rien ne put devenir un titre d'exception; et quatre mille religieux, qu'il avoit plu à ces tyrans en simarre de placer entre leur conscience et la faim, furent arrachés à leur famille, à leur pays, et forcés d'aller mendier leur pain dans une terre étrangère[221]. De quoi les accusoient leurs persécuteurs? ils ne leur reprochoient aucun crime; ils avouoient que leur conduite étoit régulière; que leurs moeurs étoient irréprochables: tout leur tort étoit d'être soumis «à une règle impie, sacrilége, attentatoire à la majesté divine et à l'autorité des deux puissances.» C'étoit uniquement pour cela que l'on sévissoit contr'eux. Nous avons vu qu'en Portugal, au contraire, on les avoit chassés, parce que c'étoient des hommes corrompus, abominables, «qui avoient dégénéré de la _sainteté_ de leur pieux institut[222].» Telles sont les contradictions monstrueuses de l'iniquité. Cependant ce dernier acte de barbarie trouva des désapprobateurs, même parmi les ennemis les plus ardents des Jésuites. Peu de parlements se sentirent le courage d'imiter celui de Paris; et, de cette diversité de conduite, il résulta que le roi, conseillé par Choiseul qui trouvoit lui-même que les instruments de sa haine avoient trop fait, rendit un édit qui adoucit la rigueur de l'arrêt, soumit les Jésuites à une loi commune, et permit aux bannis de respirer du moins l'air de leur pays.

[Note 215: On a conservé les noms de ces artisans de mensonges: c'étoient un conseiller nommé Roussel de Latour, un abbé Goujet, et un sieur Minard. (_Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1762.)]

[Note 216: «Ce qui est révoltant à l'excès, dit un contemporain dont l'écrit, encore manuscrit et rempli des détails les plus curieux sur cette grande affaire, est entre nos mains, c'est d'avoir falsifié la doctrine de ces Pères, pour la rendre odieuse; d'avoir altéré, tronqué, mutilé les textes de leurs auteurs, de manière à leur faire dire précisément le contraire de ce qu'ils disoient, soit pour leur faire combattre la doctrine pure et sainte établie et défendue dans ces textes, soit pour leur faire soutenir et appuyer la doctrine erronée, combattue et réfutée dans ces textes mêmes, calomnies horribles, impostures inimaginables, qu'il faut avoir vues et vérifiées pour les croire, et qui donnent l'idée la plus étrange, non seulement des accusateurs, mais de juges assez dégradés, assez corrompus pour avoir prononcé, d'après de pareils témoins.» C'étoit justement ce livre des _Assertions_ qui excitoit à ce point l'indignation de cet écrivain. Les infâmes qui avoient fabriqué ce tissu de mensonges et d'horreurs furent confondus dans un écrit intitulé: _Réponse aux Extraits des Assertions_; mais les calomniateurs étoient les plus forts: ils _brûloient_, et ne répondoient pas.]

[Note 217: Il ne se peut rien imaginer de plus odieux et de plus dérisoire, que de voir cette assemblée de gens de robe, qui supprimoit les brefs du pape, exiloit les évêques, emprisonnoit et bannissoit les prêtres, prendre hypocritement fait et cause pour la puissance _spirituelle_, à l'égard d'un ordre religieux que le pape déclaroit utile à l'Église, et soutenoit contre les arrêts de ces factieux par de nouveaux brefs qu'ils supprimoient encore; en faveur duquel le corps épiscopal entier élevoit des réclamations qu'ils flétrissoient de condamnations infamantes; et qu'il n'étoit permis à aucun membre du clergé de défendre, sous peine de châtiment.]

[Note 218: «Ce qui fait douter, dit encore un contemporain, que tous les parlements fussent dans le secret, c'est la diversité des suffrages. À Rouen, 20 contre 13; à Rennes, 32 contre 29; à Toulouse, 41 contre 39; à Aix, 24 contre 22; à Bordeaux, 23 contre 18; à Perpignan, 5 contre 4. De sorte qu'en faisant le résumé des opinions, 5 à Rouen, 3 à Rennes, 2 à Toulouse, 2 à Aix, 5 à Bordeaux, 1 à Perpignan; le nombre se réduit à _dix-huit_. Il se trouve que ce sont dix-huit particuliers qui, malgré l'édit du roi, l'intervention du pape, le suffrage des évêques, le voeu de la nation, détruisent les Jésuites, condamnent un institut religieux, annulent des voeux solennels, disposent de l'enseignement public, et jugent l'affaire du monde la plus importante, qui est le moins de leur compétence, et qui intéresse le plus directement l'autorité de l'Église et le gouvernement du roi.» (_Mes Doutes sur l'Affaire présente des Jésuites_, brochure de 49 pages, 1762.)]

[Note 219: Les parlements de Douai, de Besançon et d'Alsace. Le conseil provincial de l'Artois se déclara aussi pour les Jésuites; mais il ne put soutenir ses arrêts, qui furent cassés par le parlement de Paris. En Lorraine, ils demeurèrent tranquilles sous la protection du roi Stanislas, et n'en furent expulsés qu'après sa mort.]

[Note 220: Il n'est pas besoin de dire que les autres parlements suivirent leur exemple. Il y en eut même qui firent brûler ces brefs par la main du bourreau. (_Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1764.)]

[Note 221: Cependant tous ne furent pas exilés. À Brest, on condamna un Jésuite à être pendu pour _quelques indiscrétions_. Semblable arrêt fut rendu à Paris contre un ecclésiastique nommé Ringuet, accusé de s'être _émancipé_ sur les parlements, _dans la chaleur de la conversation_: il fut pendu le 30 décembre 1762. Depuis, le tribunal révolutionnaire n'a guère mieux fait. (Voyez les _Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1762.) Voltaire et d'Alembert s'égaient sur l'exécution de ce prêtre, dans leur correspondance infernale. La lettre de d'Alembert est du 12 janvier 1763, et la réponse de son patron, du 18 du même mois.]

[Note 222: _Voyez_ page 319.]

Cette même année mourut Mme de Pompadour, et la date de sa mort nous dispense de toute réflexion sur cette femme. La faveur de Choiseul, déjà grande, s'accrut de toute celle qu'elle avoit possédée[223]: sans en avoir le titre, il obtint tous les pouvoirs de premier ministre, les honneurs qu'il voulut, les richesses qu'il lui plut d'accumuler, et n'en devint que plus acharné contre les Jésuites, qu'il avoit des motifs particuliers de haïr, motifs que l'on a crus fort différents de ceux qu'il faisoit publiquement valoir[224]. Lié avec les chefs du parti philosophe dont il étoit le disciple, poussé par eux et par une perversité égale à la leur, cet homme, devenu le maître de la France, avoit conçu le projet insensé (et des lettres de sa main en font foi) de détruire, dans le monde entier, l'autorité du pape et la religion catholique. Or, l'entière destruction d'un ordre religieux si fortement constitué, et qui, répandu dans les deux hémisphères, soutenoit et propageoit de toutes parts la pureté de la foi et la plénitude de cette autorité apostolique, devenoit la condition première d'un semblable projet: il s'y porta donc de toute l'activité de son esprit, nourri d'intrigues et de fraudes. C'étoit en Espagne que le plus grand coup restoit à frapper: il n'est point encore de notre sujet de raconter, par quels moyens et par quels sacrifices faits aux dépens de la dignité du trône de France, il sut s'introduire dans les bonnes grâces de Charles III, s'appuyant en même temps, et par d'autres concessions, de l'influence de la cour de Vienne, afin de se rendre inébranlable dans son pouvoir et dans son crédit; l'horrible machination des prétendues lettres du P. Ricci, dans lesquelles il avoit tracé lui-même le plan d'une conspiration imaginaire contre le monarque espagnol; l'insurrection populaire que, d'accord avec Pombal, il sut exciter à Madrid, pour aigrir encore davantage les ressentiments d'un prince, dont le caractère opiniâtre et impétueux étoit propre à embrasser tous les partis extrêmes auxquels ils vouloient le pousser; l'expulsion des Jésuites de toutes les contrées de l'Espagne, sans en excepter le Paraguay qu'ils avoient civilisé, décidée par le roi dans un conseil mystérieux où furent admis seulement trois de ses plus affidés ministres; l'exécution violente et singulière de cette décision, opérée le même jour, à la même heure, dans toutes les parties du monde; et ces victimes, que l'on disoit possédées de l'esprit d'indépendance et de révolte, étonnant leurs persécuteurs par leur patience et leur résignation; les Jésuites, chassés immédiatement après, du royaume de Naples et du duché de Parme[225], sur une simple invitation de Charles III, à son fils et à son frère; Clément XIII recueillant ces pieux exilés que l'on avoit jetés sur les côtes de ses États, et leur faisant partager l'asile qu'il avoit déjà accordé à leurs frères du Portugal; les inutiles efforts de ce saint pape pour ramener à des sentiments plus justes et plus modérés, un monarque dominé par ses terreurs, par ses préventions, et à qui les machinateurs de ce complot avoient eu l'art de persuader qu'il ne pouvoit, sans danger, laisser échapper un secret, dont la découverte les eût perdus[226]; ce même Charles III, plongé, par ces terreurs toujours croissantes, dans une sorte d'égarement, et poursuivant les Jésuites dans l'Europe entière après les avoir chassés de ses États; entraînant d'abord le roi de Portugal, plus difficilement Louis XV, mais enfin, à l'aide de Choiseul, le déterminant à s'unir aussi à lui pour demander au pape la suppression de l'ordre, son existence seule étant encore un sujet d'alarmes pour ses implacables ennemis; la résistance inflexible de Clément XIII, et sa mort, sur laquelle s'élevèrent d'affreux soupçons[227]; les intrigues qui précédèrent le conclave où le cardinal de Bernis, envoyé par Choiseul, continua d'intriguer pour faire élire un pape tel qu'il étoit nécessaire qu'il fût pour l'accomplissement du dessein arrêté par les trois couronnes; Ganganelli élu, et les soupçons qui se répandirent alors, soupçons qui ne sont point encore détruits, d'un marché simoniaque, dont cette suppression des Jésuites devoit être le prix[228]; ses indécisions, ses terreurs, ses tergiversations[229] lorsqu'il fut sommé d'exécuter son engagement; les circonstances honteuses et singulières qui accompagnèrent cet acte arraché à sa foiblesse et à sa lâcheté; la vie de ce pontife devenue, depuis ce moment, une suite continuelle d'inquiétudes, de remords, et se terminant par une mort effrayante et prématurée[230]; sa rétractation trop tardive de la faute qu'il avoit commise, rétractation qu'il fit peu de temps avant de mourir, et dont l'authenticité est incontestable[231]; enfin les Jésuites, repoussés et comme exterminés de tous les États catholiques[232], trouvant, par une circonstance qui n'est pas la moins frappante et la moins extraordinaire de cette grande catastrophe, un refuge assuré chez des princes hérétiques et schismatiques, comme si ceux-ci eussent reçu mission de conserver ces restes précieux de la milice chrétienne, la plus redoutable au schisme et à l'hérésie[233]. Nous passons donc légèrement sur cette suite d'événements qui se prolongèrent jusqu'à l'année 1774, où ils eurent leur dernier accomplissement. Ce qui se passa en France doit seul nous occuper. L'exemple de l'Espagne n'y fut pas perdu pour le parlement: ces nouveaux crimes dont les Jésuites étoient accusés leur fournirent un prétexte d'importuner le roi de nouveaux cris, d'accabler leurs victimes de nouvelles accusations, d'obtenir enfin qu'un nouvel arrêt de bannissement qu'ils prononcèrent ne fût point révoqué par un nouvel édit. Il fut rendu en 1767; et les Jésuites, à l'exception d'un très petit nombre, qui s'étoient parjurés, disparurent entièrement du sol de la France.

[Note 223: «Il n'a pas échappé au soupçon, bien ou mal fondé, d'avoir contribué à hâter le trépas de cette maîtresse dont le pouvoir étoit si absolu, et que Louis XV oublia si facilement après l'avoir perdue. (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 96.)]

[Note 224: Il racontoit une prétendue conversation qu'il disoit avoir eue, pendant son ambassade à Rome, avec le P. Ricci, général des Jésuites, dans laquelle il s'étoit convaincu que le chef de cet ordre, au moyen du voeu secret qui lioit toutes les volontés de ses religieux à la sienne, étoit instruit de tout ce qui se passoit, et dans les cabinets des princes et dans l'intérieur des familles; ajoutant que, dès lors, il avoit jugé qu'une société semblable étoit dangereuse dans un État. Cette conversation semble fort invraisemblable; mais vraie ou fausse, elle ne fut point le véritable motif de l'acharnement qu'il mit à la destruction des Jésuites. L'abbé Georgel raconte, et son récit est confirmé par d'autres écrits du temps[224-A], qu'instruite, et dans le plus grand détail, par le dauphin lui-même, des manoeuvres secrètes et détestables employées pour lui nuire, par ce ministre et par madame de Pompadour, la société avoit fait faire, par le plus habile de ses écrivains (le P. Neuville), un Mémoire contre lui, et que ce Mémoire avoit été présenté au roi. Cet incident suscita un orage que la favorite et son protégé eurent beaucoup de peine à apaiser; enfin ils parvinrent à persuader à leur dupe qu'on les avoit calomniés, et le Mémoire fut jeté au feu. «Mais, dès ce jour, ajoute cet écrivain, ces âmes vindicatives conjurèrent la perte du dauphin et l'anéantissement de ses protégés. Effectivement, à dater de cette époque, ce prince, calomnié sans cesse près de son père, perdit sa confiance; et une maladie lente, dont il connut la cause, le conduisit au tombeau. Les gens de l'art y découvrirent les traces d'un poison lent et infaillible.» Il ajoute avoir entendu dire à l'empereur Joseph II, dans une conversation familière chez la princesse d'Esterhasy, qu'à l'occasion de cette mort, de fortes présomptions s'élevoient contre le duc de Choiseul. (_Mém._, t. I, p. 102.)]

[Note 224-A: Particulièrement dans une brochure intitulée: «_Destruction des Jésuites en France_, anecdote politique et intéressante, trouvée dans les papiers d'un homme bien instruit des intrigues du temps.» Londres, chez Jos. Booker, nº 56, new Bond Street.]

[Note 225: Vers ce temps-là (en 1768), le roi de France s'empara d'Avignon et du Comtat, pour venger ce même duc de Parme d'un bref d'excommunication que le pape, poussé à bout par les entreprises audacieuses et sacriléges de ce prince sur les droits de l'Église, s'étoit vu forcé de lancer contre lui. Il ne semble pas cependant que ce fût pour se liguer contre le père commun des fidèles, que les Bourbons eussent signé le _Pacte de Famille_.]

[Note 226: Voyez les _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 123.]

[Note 227: Cette mort, ardemment désirée par ceux qui soupiroient après la ruine des Jésuites, ne parut pas naturelle. Les dernières paroles de Clément XIII prouvent qu'il en jugeoit ainsi lui-même. »Je pardonne ma mort, dit-il à ceux qui ne m'ont jamais pardonné mon attachement pour un ordre, que j'ai toujours regardé comme un des plus forts boulevarts de l'Église.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 132.)]

[Note 228: Sur ce marché conclu par le cardinal Ganganelli avec les ministres des trois couronnes, l'abbé Georgel donne des détails curieux, circonstanciés, mais qui n'ont pas un caractère suffisant d'authenticité. Cependant il paroît certain que pour arracher un consentement qu'il s'efforçoit encore de refuser, l'ambassadeur d'Espagne à Rome, Florida Blanca, le menaça de faire imprimer certaines lettres et certaines promesses; et que sur cette menace, il ne résista plus.

Telles étoient toutefois les angoisses auxquelles il étoit livré, qu'il n'osa exécuter cette destruction de la société de Jésus par une bulle solennelle. Il pensa qu'un simple bref le compromettroit moins; et ne pouvant même prendre sur lui de faire la rédaction de ce bref, ce fut un général d'ordre, celui des _Piaristes_, qu'il en chargea. Il fallut encore de nouveaux cris et de nouvelles menaces de la part des ambassadeurs-philosophes dont il étoit sans cesse obsédé, pour le déterminer à y mettre sa signature. Enfin il le signa[229-A]; mais ce qui est remarquable, c'est que ce bref ne fut ni publié ni affiché dans les endroits destinés, à Rome, à la publication des lois, ni au Champ de Flore ni aux portes de Saint-Pierre; il ne fut pas non plus enregistré à la chancellerie, publication et enregistrement nécessaires cependant, même aux bulles, pour leur donner force de loi. Il sembloit que ce pape infortuné cherchât ainsi à invalider, autant qu'il étoit en lui, l'acte injuste et honteux que la peur lui avoit arraché.]

[Note 229: Nous avons recueilli une lettre curieuse et très rare, que Clément XIV écrivit à Louis XV, en 1769; elle peut donner matière à bien des réflexions.

«Je m'attends que les ambassadeurs de la maison de Bourbon vont faire les plus vives instances..... Il est donc à propos que je prévienne Votre Majesté sur ces objets, et que je lui déclare mes sentiments. 1º J'ai envoyé au duc de Parme les dispenses de mariage qu'il m'a demandées. Je suspends, à son égard, tous les effets du bref dont il se plaint[229-B] et des bulles qui y sont relatives, et je lui donne cordialement ma bénédiction apostolique.