Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 21

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[Note 203: La reine de Portugal le fit mettre en jugement après la mort de Joseph Ier; une enquête juridique et solennelle mit à nu tous les crimes de cet homme; et dans le décret qui le condamnoit à passer le reste de ses jours dans une forteresse, cette princesse déclare, «que consultant plus sa clémence que sa justice, elle fait grâce au coupable du supplice qu'il a mérité, mais seulement en faveur de son âge et de ses infirmités.» (_Mém. de Pombal_, préf., in-12, p. lx.)]

[Note 204: «On les entassa au fond de cale des vaisseaux qui les ramenoient du Brésil et des Indes en Europe, souffrant la faim, la soif et la nudité, pour, à leur arrivée en Portugal, les uns être jetés sur les côtes d'Italie, dans les États du pape, comme une _vermine pestiférée_, et les autres, sans avoir jamais été personnellement accusés et jugés, aller pourrir dans des cachots que l'on avoit infectés à dessein; et le marquis de Pombal, pour assouvir sa vengeance, alloit repaître ses yeux et son odorat de cette infection.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 51.)]

Cet événement retentit dans l'Europe entière; mais en même temps qu'il indignoit les âmes honnêtes, il réveilloit, dans la pensée des implacables ennemis de la compagnie de Jésus, ces espérances qui ne s'y étoient jamais entièrement éteintes, de trouver enfin un moyen de la frapper d'un coup décisif et mortel. Ces ennemis étoient plus actifs et plus puissants en France que partout ailleurs; et à peine la catastrophe des jésuites portugais y eut-elle été connue, que leurs presses clandestines recommencèrent à gémir, et qu'un grand nombre de libelles en sortirent, dans lesquels étoient reproduites toutes ces anciennes calomnies contre l'institut, qu'offroient, toutes préparées, les _Provinciales_ de Pascal et la _Morale pratique_ du GRAND Arnauld.

Il n'y avoit pas moins de perversité à la cour de France qu'à celle de Portugal, et le nombre des pervers y étoit plus grand. Ils entouroient de même un roi livré à la paresse et à la volupté, mais que des moeurs plus douces et un sentiment inquiet de religion dont il étoit toujours obsédé, n'auroient pas permis de rendre complice de mesures violentes contre les jésuites françois; il ne montroit contre eux aucune prévention, et avoit même donné des marques d'un vif intérêt à ceux de leurs frères qui venoient d'être persécutés en Portugal. Sa pieuse famille les aimoit et les considéroit. Appuyés de ces puissants protecteurs, jouissant de l'estime publique pour la régularité de leurs moeurs et l'utilité de leurs travaux, non pas seulement dans l'éducation publique dont ils étoient presque exclusivement chargés, mais encore dans toutes les parties du saint ministère, il ne semble pas qu'il y ait eu d'abord, dans cette coterie d'intrigants qui régnoient à la place du monarque, un projet arrêté d'imiter les exemples que venoit de donner le ministre portugais. Les complots que l'on faisoit contre les Jésuites s'ourdissoient hors de son sein; et il est probable, qu'en ce moment du moins, elle ne se fût point associée à ses ennemis, si Mme de Pompadour eût pu trouver, parmi ces religieux, l'instrument docile qu'elle cherchoit, pour l'aider à masquer son hypocrisie, et à se perpétuer dans le pouvoir, en trompant la religion d'une reine vertueuse, dont elle avoit si long-temps encouru le mépris et entretenu les douleurs. La trop grande simplicité du Jésuite à qui elle s'étoit adressée, pour exécuter le prétendu projet de conversion qu'elle avoit conçu, compromit sa compagnie entière, dans l'injonction qu'il lui fit comme première réparation de ses scandales, de quitter à jamais la cour[205]. N'ayant joué cette comédie que dans l'intention de s'y établir plus honorablement, elle fut à la fois irritée et alarmée de cette décision; et jura, dès ce moment, la perte d'un ordre dont l'influence étoit grande au sein même de cette cour si corrompue, et qui pouvoit, tôt ou tard, jeter, dans l'âme de son royal complice, assez de trouble et de remords pour lui faire exécuter lui-même la sentence qui venoit d'être si unanimement prononcée contre elle. Pombal avoit éprouvé les mêmes alarmes et le même ressentiment; et des causes à peu près semblables produisirent de semblables effets.

[Note 205: Ce religieux étoit le P. de Sacy. Madame de Pompadour, malgré toute sa puissance, sentoit que sa position étoit fausse et son existence précaire à la cour: elle voulut être dame du palais de la reine, pour s'y établir d'une manière inébranlable; et ce fut pour y parvenir qu'elle arrangea cette scène d'hypocrisie. Si le P. de Sacy, après lui avoir donné son avis sur le parti qu'elle avoit à prendre, se fût retiré, il est probable que cet événement n'auroit pas eu de suite fâcheuse: elle se seroit contentée d'appeler un autre ecclésiastique. Mais troublé des objections qu'elle lui présenta, et peut-être du dépit qu'elle laissa éclater, lorsqu'il lui eut fait connoître les conditions de sa réconciliation avec l'Église: «Je vais, lui dit-il, retourner à Paris pour consulter nos Pères, et je reviendrai le plus tôt possible vous rapporter leur décision.» Cette décision fut prompte, et les jésuites ne balancèrent pas un moment sur l'application d'un principe dont il n'étoit pas possible de s'écarter sans prévarication. Mais les plus habiles aperçurent, dès lors, l'abîme que leur creusoit la bonhomie du P. de Sacy. En le chargeant de leur réponse, quelles qu'en pussent être les suites, ils lui firent sentir combien il avoit été imprudent d'en appeler au conseil de ses frères sur un point qu'il devoit décider lui-même avec une fermeté évangélique, et sans aucune considération humaine. (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 65.)]

Les plus dangereux ennemis des jésuites, ceux qui pouvoient servir le plus efficacement la vengeance de la favorite, étoient dans le parlement. Nous avons vu que là étoit le foyer du jansénisme, et que la secte philosophique y avoit aussi ses partisans. Il faut ajouter qu'en sa qualité d'opposition politique, cette compagnie accusoit les jésuites d'être, depuis long-temps, les provocateurs secrets de tous les coups d'autorité qui avoient pu la contrarier dans ses prétentions, ou l'arrêter dans ses excès; et c'étoit là surtout ce qu'elle ne leur pardonnoit pas. Ce fut Berryer, l'une des créatures de Mme de Pompadour, et de lieutenant de police devenu, par sa protection, ministre de la marine, qui prépara les premiers ressorts de cette intrigue, en lui indiquant, comme propres à l'aider dans son projet, trois parlementaires qui jouissoient, dans leur corps, d'un grand ascendant; l'abbé de Chauvelin, l'abbé Terray, Laverdy. L'abbé de Bernis fut le quatrième personnage que l'on initia dans cette manoeuvre ténébreuse[206]; et l'ami intime de Duclos étoit bien digne d'y entrer.

[Note 206: _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 71.]

Tout étant ainsi préparé, il falloit ou trouver ou faire naître une occasion d'éclater: elle se présenta malheureusement d'elle-même. Un jésuite, dont le nom a acquis une bien triste célébrité, le père Lavalette, chargé du temporel des établissements que la société avoit formés à la Martinique, imagina de faire des spéculations commerciales dans lesquelles il ne pouvoit avoir qu'un seul but, celui d'enrichir son ordre: tout autre eût été folie. Ses spéculations, d'abord heureuses, et que ses supérieurs immédiats eurent la foiblesse de tolérer, ne réfléchissant pas que ce qui est innocent pour un particulier cessoit de l'être pour un religieux, tournèrent mal ensuite. Le commerce de France s'étoit plaint, dès le principe, d'une semblable concurrence: ce qui avoit été un premier scandale. Les frères Lioney, négociants de Marseille, et d'autres encore, se trouvèrent compromis dans les opérations désastreuses du jésuite-banquier: on le sut, et des agents, mis en oeuvre par la cabale, leur persuadèrent de renoncer à un projet de conciliation qu'ils avoient entamé avec les maisons de l'ordre, dans la dépendance desquelles étoit le père Lavalette, pour attaquer l'ordre entier, comme solidaire des écarts d'un de ses membres. En droit, la maison de la Martinique étoit seule responsable: toutefois, et malgré ce droit si évident, il eût mieux valu mille fois, en un cas si grave et si délicat, consulter la prudence, et étouffer l'affaire au moyen d'une contribution levée sur toutes les maisons de la société. La cabale manoeuvra avec la même adresse auprès des premiers supérieurs de l'ordre, qu'elle l'avoit fait auprès des créanciers; et de même qu'elle avoit déterminé ceux-ci à l'attaque, elle persuada à ceux-là, non seulement de se défendre, mais, ce qui étoit le chef-d'oeuvre de sa perfidie, d'user du crédit que les Jésuites de Paris avoient à la cour, pour faire attribuer à la grand'chambre le jugement de ce procès. On a peine à croire qu'une société, où dominoient les conseils de tant de personnages également remarquables par l'esprit, les lumières, et cette grande expérience du monde que leur donnoient leurs nombreuses et continuelles relations avec les classes supérieures de la société, ait pu se laisser prendre à un piége aussi grossier, se jeter ainsi, tête baissée, dans les filets que lui tendoient des ennemis si bien connus. Il y a, dans ce singulier aveuglement, un dessein de la providence, qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.

Toutefois, dès le premier pas qu'ils firent dans ce funeste procès, les Jésuites parurent comprendre les dangers qu'il entraînoit avec lui, puisqu'ils cherchèrent à éviter l'éclat des plaidoiries, et demandèrent, par requête, que la cause se discutât par écrit. Leur demande fut rejetée; et les premiers mémoires que publièrent les avocats de leurs adversaires, les premiers plaidoyers qu'ils prononcèrent, leur firent déjà entrevoir ce qu'on leur préparoit. L'affaire des créanciers du père Lavalette n'y fut traitée que subsidiairement: ce fut sur les constitutions de la société que s'exerça la faconde des légistes, que l'on avoit déchaînés contre eux. Dans ces constitutions, si semblables, pour le fond, à celles de tous les ordres religieux, et spécialement en ce qui concerne la loi d'obéissance entière aux supérieurs, sans laquelle aucune institution de ce genre ne pourroit subsister, loi d'obéissance qui n'avoit ici plus d'extension que parce que la compagnie de Jésus embrassoit un plus grand nombre d'oeuvres, ces sophistes gagés virent le germe de tous les crimes que l'hypocrisie peut commander au fanatisme; et les ayant ainsi travesties, ils les exposèrent avec tous les artifices et toutes les brutalités du style de palais, devant un tribunal qui, d'avance, avoit prononcé son arrêt. Sur les conclusions de l'avocat général, Pelletier de Saint-Fargeau[207], janséniste fougueux, tous les jésuites de France furent déclarés solidaires du père Lavalette, et condamnés à payer les sommes considérables dues à ses créanciers. Cet arrêt fut rendu le 8 mai 1761, au milieu des acclamations, des trépignements de pieds, et de mille autres démonstrations d'une joie furieuse que firent éclater leurs ennemis, accourus en foule pour jouir de leur défaite.

[Note 207: Le même qui, depuis, vota la mort de Louis XVI dans la convention nationale, et fut assassiné, peu de jours après, par un garde-du-corps, nommé Pâris. C'étoient de pareils hommes qui, entre autres crimes dont ils accusoient les jésuites, leur reprochoient de professer la doctrine du régicide.]

Ce fut comme un signal donné aux libellistes qui, sur le champ, inondèrent le public de pamphlets où reparurent, sous toutes les formes, toutes les calomnies inventées ou recueillies par de plus habiles qu'eux, contre la société; tactique usée et misérable, que nous signalons, pour ainsi dire, à chaque instant, dans cette guerre anti-religieuse, mais toujours nouvelle et décisive pour la multitude dont le vice incurable est d'être ignorante et passionnée. Ce fut en cette circonstance, tant étoit effrénée la haine des jansénistes, que commença leur alliance ouverte avec les philosophes qui, dans une occasion si favorable au succès de leurs doctrines, ne pouvoient manquer d'en faire leurs instruments, en feignant de se présenter comme leurs auxiliaires[208]. Les circonstances ne les servoient que trop: une guerre de jour en jour plus désastreuse achevoit d'avilir l'autorité du prince, et l'affoiblissoit de tout ce qu'elle ajoutoit de force au mécontentement de la nation. Ils étoient sûrs du parlement: le ministère, et particulièrement celui qui en étoit alors le chef[209], applaudissoit à leurs doctrines, et étoit affilié à leur clique: la perte des Jésuites fut jurée.

[Note 208: «Les parlements, disoit d'Alembert, croient servir la religion; mais ils servent la raison, sans s'en douter. Ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie dont ils prennent les ordres sans le savoir.» (Lettre à Voltaire, du 4 mai 1762.) «C'est proprement la philosophie qui a détruit les Jésuites, dit-il ailleurs, le jansénisme n'en a été que le solliciteur.» (_Voyez_ sa brochure intitulée: _De la Destruction des Jésuites_.)]

[Note 209: Le duc de Choiseul.]

C'étoit dans le plaidoyer de l'avocat général que se trouvoient les déclamations les plus violentes contre les constitutions de la société. Il y insistoit surtout, avec une affectation marquée, sur cette obéissance des religieux envers leur général, obéissance qu'il appeloit passive et aveugle, comparant celui-ci à ce _Vieux de la montagne_, dont le moindre signe dirigeoit à son gré ses bandes d'assassins. La composition en avoit été concertée avec l'abbé de Chauvelin qui, prenant de là son texte, dénonça ces constitutions dans une séance du parlement[210], à laquelle on avoit affecté de donner une grande solennité. Cette dénonciation, faite avec assez d'art, et qu'il renouvela, quelques jours après, dans un second discours, n'étoit néanmoins, quant au fond, qu'un résumé des vieilles calomnies répétées jusqu'à la satiété contre cette institution religieuse, et toutes constamment fondées sur ce raisonnement absurde: «Que plusieurs Jésuites théologiens, anciens et modernes, ayant publié certaines opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, il s'ensuivoit nécessairement que tel étoit l'enseignement _constant et non interrompu_ de la société[211];» Argument au moyen duquel il n'étoit pas une seule institution politique et religieuse qu'il n'eût fallu détruire en France, à commencer par le parlement, à qui l'on pouvoit opposer un si grand nombre d'arrêts hérétiques, séditieux et même régicides, qu'il avoit rendus, à peu près dans tous les temps. Il n'est pas besoin de dire que la dénonciation fut accueillie: le parlement ordonna en conséquence qu'examen seroit fait des constitutions de la société de Jésus.

[Note 210: Le 17 avril 1761.]

[Note 211: À certaines époques, déjà fort éloignées, où l'on agitoit, dans les écoles, beaucoup plus de questions de morale et de théologie qu'on ne l'a fait depuis, et particulièrement la question si importante des rapports de suprématie et de dépendance qui existent entre les deux puissances, il en sortoit une foule d'opinions plus ou moins hasardées, parmi lesquelles il y en avoit même d'exagérées et de dangereuses. (Celle du régicide, considéré comme _justifiable dans certains cas_, étoit de ce nombre.) L'Église, attentive à toutes ces controverses, s'en emparoit, les examinoit avec soin, condamnoit ce qui étoit condamnable, fixoit les limites du vrai, dans toutes ces questions; et, sous peine d'anathème, il falloit se soumettre à ses décisions. Il n'étoit pas un seul ordre religieux, pas une seule faculté de théologie, qui n'offrît, et en plus grand nombre que chez les Jésuites, de ces doctrines erronées, que le Saint-Siége avoit réprouvées: on le prouvoit jusqu'à la démonstration. On défioit, en même temps, leurs adversaires de citer un seul Jésuite qui eût enseigné, avec l'autorisation de ses supérieurs, une proposition condamnée par l'Église, c'est-à-dire _après que l'Église l'avoit condamnée_: il étoit donc d'une absurdité révoltante de s'en prendre, sur ce point, aux seuls jésuites, de faire un crime à la société de n'avoir pas été douée du privilége unique et surnaturel d'être composée de membres incapables de se tromper.]

Cependant quelque opposition se manifesta dès lors contre cette persécution inique, et ce fut dans la famille royale qu'elle se forma. La reine, dont la pitié étoit si sincère et si vive, le Dauphin, qui promettoit à la France un règne si différent de celui de son père, savoient les répugnances qu'éprouvoit Louis XV à se prêter aux projets de la cabale, et ne cessoient de l'exciter à montrer enfin qu'il étoit le maître, en arrêtant ce torrent d'intrigues et de basses vengeances. Leurs sollicitations en obtinrent un arrêt qui ordonnoit aux jésuites de remettre à son conseil d'état les titres de leurs divers établissements, et qui défendoit au parlement de rien statuer avant un an, sur l'institut et les constitutions de ces religieux. De pareils ordres n'étoient pas faits pour l'arrêter: il avoit déjà bravé les injonctions royales pour de moins grands intérêts; et nonobstant l'arrêt du conseil, il reçut le procureur général appelant comme d'abus de toutes les bulles ou brefs promulgués en faveur de la société[212]; condamna au feu vingt-quatre ouvrages composés par des jésuites, comme séditieux, destructifs de la morale chrétienne, et enseignant une doctrine coupable et meurtrière; déclara, d'après l'assertion absurde et calomnieuse du dénonciateur, «Que tel étoit l'enseignement _constant et non interrompu_ de la société; rejetant à cet égard tous _désaveux_ ou _rétractations_, comme inutiles et dérisoires; lui défendit de tenir des colléges, et à tout sujet du roi d'y étudier, ou d'entrer dans son institut.» À cet acte de révolte si insolent, le déplorable prince, qu'ébranloient et commençoient à entraîner les manoeuvres artificieuses de sa favorite et de son principal ministre, ne sut opposer que des lettres patentes qui suspendoient l'exécution de ces mesures iniques, lettres que le parlement enregistra, mais avec cette stipulation audacieuse, que la suspension ordonnée auroit pour terme le premier avril 1762.

[Note 212: Le 12 juillet suivant.]

Le roi profita de cet intervalle qu'avoit bien bien voulu fixer le parlement, pour convoquer à Paris une assemblée d'évêques, à l'effet d'avoir leur avis sur les constitutions des Jésuites. Cinquante prélats avoient été convoqués: sur ce nombre, quarante-cinq se déclarèrent pleinement et formellement en faveur de ces constitutions, n'y trouvant rien à changer ni à redire sur aucuns points, et représentèrent la destruction de la société de Jésus comme un malheur pour l'Église. Quatre demandèrent quelques modifications dans son régime, et un seul se déclara contre elle[213]. Tel fut le triomphe des Jésuites dans cette assemblée vénérable. Quatre évêques, nous venons de le dire, y avoient ouvert un avis plus foible: il devoit plaire à Louis XV, qui crut y avoir trouvé un moyen de concilier les esprits. Cet avis fut donc la base d'un édit qu'il rendit au mois de mars de l'année suivante, peu de jours avant le terme fatal fixé par le parlement. Par cet édit, les Jésuites continuoient d'exister en France, mais sous la condition d'y être assujettis à l'autorité du roi, et à la juridiction des ordinaires; l'autorité du général de l'ordre y était soumise à certains réglements, ainsi que le régime de leurs établissements, etc.

[Note 213: M. de Fitz-James, évêque de Soissons, et janséniste fanatique. Toutefois, dans la lettre qu'il écrivit contre eux, la force de la vérité lui arracha ce témoignage: «Que les moeurs des Jésuites étoient pures, et qu'il leur rendoit volontiers la justice de reconnoître qu'il n'y avoit peut-être point d'ordre dans l'Église dont les religieux fussent plus réguliers et plus austères dans leurs moeurs.» (Voyez les _Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1761.)]

Pendant qu'une réunion si imposante des premiers pasteurs de l'église de France réclamoit ainsi en faveur des Jésuites, leurs ennemis n'avoient eu garde de perdre un temps que tant de circonstances leur prescrivoient de bien employer. À peine la dénonciation de l'abbé de Chauvelin avoit-elle été prononcée, que toutes les presses du parti s'en étoient emparées; on l'avoit répandue avec profusion dans les provinces, et à ce signal convenu, tout avoit commencé à fermenter dans les autres parlements. Trois avocats et procureurs généraux, Joli de Fleury à Paris, Monclar à Aix, La Chalotais à Rennes, s'étoient mis sur le champ à l'oeuvre. Un atelier de Jansénistes, établi aux Blancs-Manteaux, leur fournissoit des matériaux, composés, suivant les traditions polémiques de la secte, de textes altérés, isolés, tronqués, falsifiés; des plumes, plus exercées que celles de ces magistrats, étoient employées à revêtir ces compositions mensongères de tous les prestiges de l'art oratoire, et des formes les plus énergiques de la satire. Ce fut ainsi qu'ils publièrent des _Comptes rendus_. L'écrivain choisi pour polir le travail de La Chalotais, s'étoit montré le plus adroit et le plus éloquent[214]. Ce fut ce _compte rendu_ qui fit le plus de sensation, et cette sensation fut prodigieuse: on se l'arrachoit, on en dévoroit les pages, on croyoit à toutes ces infamies que le silence des jésuites sembloit confirmer, et un cri presque universel s'éleva contre l'_Institut_.

[Note 214: L'abbé Georgel raconte qu'il se trouvoit chez le prince Louis de Rohan, à un dîner auquel avoit été invité M. de La Chalotais, et où se trouvoient réunis, entre autres convives, Buffon, Duclos, d'Alembert et Marmontel. «Quelqu'un, dit-il, voulant faire sa cour à l'auteur présumé du _compte rendu_ à la mode, fit tomber la conversation sur les jésuites. M. de La Chalotais, qui savoit sa diatribe par coeur, en fit fort bien les honneurs..... J'avois fait, pour le prince, quelque temps auparavant, un petit travail qui démontroit à quel point l'ouvrage du magistrat breton avoit tronqué, altéré et falsifié l'Institut. Interpellé par lui et provoqué par M. de La Chalotais lui-même, je me trouvai tout à coup entré en lice avec ce redoutable athlète. Le combat, commencé avec sang-froid et sans fiel, se prolongea avec chaleur d'une manière très pressante..... L'issue n'en fut pas heureuse pour le _compte rendu_. L'_Institut_, édition de Prague, et le _compte rendu_, furent apportés et confrontés: les altérations étoient palpables. L'extrême embarras du procureur général fut remarqué de tous les assistants: il sortit, pour ne point entendre sans doute les réflexions que cette vérification faisoit naître. Le triomphe de l'_Institut_ fut complet; on parut persuadé que M. de La Chalotais n'étoit point l'auteur de son _compte rendu_.» (_Mém._, t. I, p. 80.)]