Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 20
Cependant, et nous venons de le dire, cette habileté de Broglie n'avoit eu d'autre résultat que de sauver aux armées françoises la honte de reculer sans cesse devant l'ennemi. Pendant ces trois campagnes les soldats manoeuvrèrent à peu près sur le même terrain, se battirent dans les mêmes plaines ou autour des mêmes forteresses, et il n'en arriva rien de plus. Dans le centre de l'Allemagne, la scène étoit du moins plus variée et plus dramatique: les Russes avoient commencé à prendre leur revanche de la victoire du roi de Prusse en battant un de ses lieutenants; s'étant ouvert par ce succès les marches de Brandebourg, ils y avoient occupé la ville de Francfort-sur-l'Oder, où s'étoit réuni à leur armée un corps autrichien commandé par le général Laudon. Frédéric se met aussitôt en marche, traverse la forêt de Kunersdorf, les surprend et les attaque dans la position où ils s'étoient retranchés: la victoire se déclare d'abord pour lui, puis lui échappe bientôt parce qu'il la veut trop complète, et que, décidé à ne rien laisser échapper de cette armée, il s'acharne avec trop de fureur contre un ennemi dont la résistance devient d'autant plus terrible qu'il l'a rendue lui-même désespérée. Par les suites de cette faute, il voit presque toute son armée périr dans cette lutte sanglante et téméraire contre des masses immobiles, et quitte en frémissant ce champ de carnage, n'ayant plus autour de lui que cinq mille soldats. C'en étoit fait de la Prusse et de son souverain, si le général russe Soltikoff eût su profiter de sa victoire; mais il se montra timide et irrésolu, n'osa agir avant l'arrivée de la grande armée commandée par Daun; et le prince Henri, en arrêtant tout court celui-ci dans la Haute-Lusace, fut, dans cette circonstance critique, le libérateur de son pays. On vit alors les Russes victorieux se retirer une seconde fois vers la Pologne; et quoique douze mille Prussiens, surpris et cernés par toute l'armée de Daun, eussent été forcés de mettre bas les armes, la prise de Dresde avoit été, dans cette campagne, le seul exploit utile de ce général temporiseur. Mais Frédéric, dans trois défaites, avoit perdu cinquante mille hommes, et, dans la campagne suivante, il se ressentit cruellement de cet épuisement de ses forces militaires. Un de ses lieutenants fut encore battu à Landshut par le même général Laudon; Glatz, l'une des principales forteresses de la Silésie, lui fut enlevée par un coup de main; après s'être épuisé en vains efforts pour reprendre le château de Dresde, il s'étoit vu forcé d'abandonner cette entreprise, où s'étoient encore affoiblis les débris de ses armées. Rien ne pouvant désormais mettre obstacle à la réunion des Russes et des Autrichiens, les deux armées ennemies, devant lesquelles le prince Henri n'avoit pu que se retirer en bon ordre, marchèrent à grandes journées sur Berlin, qu'il lui étoit impossible de couvrir: alors Frédéric, dont la perte sembloit assurée, se vit réduit à faire la guerre en partisan, tournant autour des armées ennemies, et dans cette situation extraordinaire, battant encore les corps isolés qu'il avoit l'art et le sang-froid de surprendre. Cependant Russes et Autrichiens étoient entrés à Berlin, et la capitale de la Prusse subissoit la loi rigoureuse des vainqueurs, lorsque, par une résolution subite et inexplicable, le général Soltikoff se retira précipitamment et repassa l'Oder, abandonnant les Autrichiens qui, de leur côté, se replièrent sur Torgau. Frédéric, qui se disposoit à marcher au secours de Berlin, se dirige aussitôt vers ceux-ci, les atteint dans cette position, et, après un long carnage qui détruisit en grande partie l'une et l'autre armée, remporte une victoire comparable aux plus éclatantes de celles qu'il avoit remportées dans des jours plus heureux. Cependant ce vainqueur, qui remplissoit l'Europe du bruit de sa renommée, étoit réduit aux abois par ses triomphes comme par ses revers, et la nouvelle campagne le prouva: mais aussi elle mit en évidence la fatigue et l'affoiblissement de ses ennemis. De part et d'autre, on ne fit que de foibles efforts, et sur tous les points; et tandis que les généraux françois, Broglie et Soubise, remuoient lentement des masses énormes, pour venir perdre cette dernière bataille dont nous venons de parler, les opérations des Autrichiens se bornèrent dans la Silésie à s'emparer d'une seule forteresse; les Russes se contentèrent de la prise de la ville de Colberg, qu'ils avoient deux fois inutilement assiégée, et l'extrême foiblesse des Prussiens se manifesta par l'impossibilité où ils furent de se maintenir dans la Saxe, qu'ils furent enfin forcés d'évacuer.
Telle fut, depuis le commencement jusqu'à la fin, la guerre continentale, sanglante, acharnée, et sans résultats. La guerre maritime fut bien différente, et c'est là, ainsi que dans la guerre de 1741, que se portèrent les coups les plus funestes à la France, qu'il lui fallut enfin subir ce que lui avoit préparé un demi-siècle d'incurie et de trahison. Avant d'oser faire une déclaration de guerre, on avoit, pendant six mois, laissé l'Angleterre exercer librement ses pirateries, ruiner notre commerce et nous enlever la fleur de nos matelots; nos colonies avoient été abandonnées, en Orient et en Occident, à leurs propres forces, et l'on avoit considéré comme des triomphes d'avoir forcé les soldats anglois à se rembarquer, chaque fois qu'ils avoient fait des descentes sur nos côtes. Il fallut enfin, à la dernière extrémité, sortir de ce sommeil, et ce ne fut pas vers nos colonies menacées que se porta d'abord la pensée du ministère; il imagina des descentes en Angleterre sur plusieurs points, comme par représaille de ces descentes qu'elle venoit d'opérer en Bretagne et en Normandie[189], et ce fut pour exécuter ce plan insensé que l'on arma tous nos vaisseaux. Pour le déconcerter, les Anglois, forts de la supériorité de leurs flottes et de l'incomparable habileté de leurs marins, n'eurent qu'à se présenter à l'entrée de nos ports. La flotte de Toulon, composée de quinze vaisseaux et commandée par La Clue, sortit la première: huit de ses vaisseaux s'en séparèrent presque au moment de la sortie, et l'amiral françois ne sut pas les rallier. L'amiral anglois vint alors lui présenter le combat avec quatorze voiles, et ce fut comme un jeu pour lui de l'écraser dans ce combat inégal[190]. Ce désastre étoit grand: celui de la flotte de Brest le fit bientôt oublier. Le maréchal de Conflans la commandoit, et il avoit enfin donné l'ordre d'appareiller, après avoir manqué l'occasion de combattre avec avantage l'escadre angloise qui bloquoit le port, et que les vents avoient plusieurs fois repoussée et même dispersée. À peine la vit-il reparoître que, saisi d'une terreur panique et inexplicable, il donna le signal de la retraite; pour la rendre plus sûre, engagea ses vaisseaux dans les rochers et les bancs de sable dont la côte étoit hérissée, et laissa ainsi couper son arrière-garde qui, sous les ordres de Saint-André Duverger, soutint avec intrépidité un combat inégal, dans lequel il lui fallut enfin succomber, tandis que le lâche amiral faisoit échouer et brûler son vaisseau, que d'autres étoient brisés sur les côtes, ou engloutis dans les flots, ou se précipitoient dans les eaux de la Villaine, d'où il fut impossible de les retirer. Jamais désastre aussi grand et aussi irréparable n'avoit encore désolé notre marine[191], et ce fut le signal d'une suite d'humiliations et de revers dont il n'y avoit également point d'exemple. La France perdit, cette même année, le Canada, si long-temps et si vaillamment défendu par Montcalm, la Martinique, la Guadeloupe et toutes les petites îles qui en dépendent; on envoya, dans l'Inde, un Irlandois nommé Lally, qui s'y conduisit comme s'il avoit eu la mission de détruire ce qu'y avoient fait Dupleix et La Bourdonnaie: «Cet étranger, dit Duclos, avide d'argent, et d'une tête malsaine, n'exerce sa férocité que sur ceux qu'il doit défendre, livre ou vend la place de Pondichéry, dont la défense lui a été confiée, refuse même la capitulation offerte par l'ennemi, et la trahison est si visible qu'on est obligé en France de le mettre en prison.» Sur les côtes d'Afrique nos établissements, non moins abandonnés, sont pillés et dévastés par nos infatigables ennemis. Pour combler la mesure de tant d'opprobre, ils s'emparent de Belle-Isle, à la vue des côtes de France, sans qu'on puisse ou qu'on ose y mettre le moindre obstacle[192]. Quand toutes ces fautes ont été commises et que tous ces malheurs sont arrivés, on pense enfin à éveiller l'Espagne sur les dangers dont nos revers la menacent; et Choiseul, qui a su joindre le département des affaires étrangères à celui de la guerre, négocie avec assez d'art pour entraîner son nouveau roi Charles III dans une alliance offensive qu'il eût fallu faire plus tôt, et qui, trop tardive, n'eut d'autre résultat pour notre allié que de lui faire partager nos désastres. «Cette puissance, dit encore Duclos, y a perdu sa marine et des richesses immenses, qui ont fourni les moyens à nos ennemis de continuer la guerre et de dicter impérieusement les conditions de la paix[193].
[Note 189: Ce plan d'invasion avoit été imaginé par le maréchal de Belle-Isle, alors ministre de la guerre. Deux corps d'armée avoient été rassemblés, l'un à Dunkerque, sous les ordres de Chevert, l'autre en Bretagne, commandé par le duc d'Aiguillon. Les deux escadres de Brest et de Toulon devoient se réunir et protéger le débarquement de ces troupes, sur plusieurs points de l'Irlande et de l'Angleterre.]
[Note 190: Trois vaisseaux se sauvèrent dans le port de Lisbonne, deux furent pris et deux autres brûlés.]
[Note 191: «Le maréchal de Conflans perd notre flotte, dit Duclos, celle des Anglois étant tout au plus égale à la nôtre; il brûle un vaisseau qui étoit une citadelle flottante; il ose s'en vanter comme d'un exploit. Quel est son châtiment? de n'être point présenté au roi, et d'aller journellement en public affronter les mépris qu'on ose lui marquer. Il se plaint des officiers qui servoient sous lui; ceux-ci récriminent, et tout se borne là. Les mesures sont partout aussi mal prises que mal exécutées. Les vaisseaux de transport sont séparés de la flotte, parce que le petit orgueil du duc d'Aiguillon ne lui permet pas d'être subordonné dans Brest. Voilà ce qui l'engage à mettre les vaisseaux de transport à Quiberon, pour y commander seul, au hasard de tous les périls de la jonction.» (_Mém. secrets_, t. 2, p. 391.)]
[Note 192: Tous ces désastres de notre marine arrivèrent en 1758 et 1759. «Ce fut encore la présomption du duc d'Aiguillon, ajoute Duclos, qui fit perdre Belle-Isle. Les États de Bretagne, voyant l'importance de cette place, l'avertissent, un an d'avance, de pourvoir à sa sûreté, et offrent les approvisionnements nécessaires. Il répond, avec une vanité puérile et une ironie amère, à une députation qu'il doit respecter, qu'il est obligé aux États de vouloir bien lui apprendre son métier. Il en avoit pourtant besoin, puisqu'il a laissé prendre Belle-Isle, faute des précautions offertes.» (_Mém. secrets_, t. 2, p. 391.)]
[Note 193: Il est vrai de dire cependant que cette alliance, devenue fameuse sous le nom de _pacte de famille_, est le seul acte qui honore le ministère de Choiseul. Telle étoit l'excellence de ce traité que, pendant près de quinze ans, il a contenu l'Angleterre, même après tant de victoires; et que, si la révolution françoise ne fût venue au secours de notre ennemie, il lui eût tôt ou tard arraché cet empire des mers, qui naturellement ne doit pas lui appartenir. Le plus bel éloge qu'on en puisse faire, c'est que le cabinet de Londres n'a pas de plus grande crainte que celle de le voir rétablir; et que cette crainte a été publiquement manifestée par ses ministres à l'occasion de la dernière guerre d'Espagne.]
De notre côté, la continuation de cette guerre devenoit impossible: la France n'en pouvoit plus; l'état des finances étoit désespéré, et le changement continuel des contrôleurs généraux, les expédients honteux ou téméraires que l'on essayoit chaque jour, loin de guérir le mal, l'aggravoient en accroissant la méfiance et en resserrant ainsi les derniers canaux par où l'argent auroit pu encore circuler. Frédéric en étoit réduit à ne pouvoir commencer une nouvelle campagne, et la Prusse se voyoit menacée d'être rayée de la liste des nations. La paix sembloit donc difficile à faire, même aux conditions les plus humiliantes: on essaya néanmoins d'entamer des négociations avec l'Angleterre, qui, bien que victorieuse avec tant d'éclat, étoit obérée par ses victoires, et d'ailleurs ne désiroit pour le moment rien de plus que ce qu'elle avoit obtenu. Quant au roi de Prusse, ce fut la mort de la czarine Élisabeth, dont la haine implacable n'avoit cessé de le poursuivre, qui le sauva: il avoit un admirateur enthousiaste dans Pierre III; et si ce prince eût vécu, la Russie, d'ennemie qu'elle étoit, seroit devenue son alliée la plus sûre. Après la révolution de palais qui lui fit perdre à la fois le trône et la vie, Catherine, depuis si fameuse, garda du moins la neutralité, de manière que le poids de la guerre retombant tout entier sur l'Autriche, et l'avènement de Georges III au trône d'Angleterre ayant écarté du ministère Pitt qui seul s'obstinoit à repousser la paix, les opérations militaires languirent de toutes parts, les négociations prirent plus d'activité, et cette paix, le dernier et le plus cruel des affronts que la France avoit été depuis si long-temps forcée de subir[194], fut enfin signée au mois de février 1763.
[Note 194: Le roi de France cédoit au roi d'Angleterre ses prétentions sur l'Acadie, le Canada, l'île du cap Breton et toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent, l'île de la Grenade et des Grenadins, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, la rivière de Sénégal et les comptoirs qui en dépendoient; l'île de Minorque et le fort Saint-Philippe étoient rendus à cette même puissance; la ville et le port de Dunkerque devoient être mis dans l'état fixé par le dernier traité d'Aix-la-Chapelle. La France restituoit toutes les places et pays qu'elle occupoit en Allemagne, etc.]
Pense-t-on que, pendant une telle guerre qu'accompagnoient tant de misères et que signaloient chaque jour tant de désastres, le parlement eût du moins laissé entrevoir quelques sentiments de patriotisme en cessant de troubler au dedans la France désolée au dehors? Nous l'avons déjà dit: satisfait du nouvel exil de l'archevêque de Paris, secondé dans ses vues par quelques prélats prévaricateurs, il avoit bien voulu donner un peu de relâche au clergé; et ce fut alors qu'on le vit, dans cette position à la fois odieuse et ridicule où il s'étoit placé entre les ministres du ciel et les suppôts de l'enfer, se montrer plus hostile envers le parti philosophique, qu'il poursuivit quelquefois à outrance dans les livres impies et séditieux que ce parti, plus habile et plus conséquent que lui, ne cessoit de publier[195], montrant en ce point une sorte d'accord avec les évêques qui, dans toutes leurs assemblées, ne cessoient d'élever vers le trône des cris d'alarmes sur ce fléau toujours croissant et qui menaçoit de tout détruire.
[Note 195: Voyez p. 231.]
Mais ce moment de calme étoit le précurseur d'une plus horrible tempête, qui devoit ébranler jusque dans ses fondements l'antique et saint édifice de l'Église de France. Il existoit une société religieuse si fortement constituée, que, depuis son origine, elle étoit la seule qui n'eût pas eu besoin d'être réformée; organisée de telle sorte qu'embrassant toutes les oeuvres de la religion que se partageoient les autres communautés, elle se présentoit partout où le clergé séculier avoit besoin de son secours, et se montroit prête à tout et propre à tout; tellement catholique dans son essence et dans ses actes, que partout où se rencontroient des novateurs, ils n'avoient pas de surveillants plus actifs ni d'adversaires plus redoutables; société créée à la fois pour édifier et pour combattre, qui avoit commencé à naître au moment même où avoit paru dans le monde la dernière des hérésies[196], puisqu'elle est la dernière expression de toutes les hérésies possibles; société que, dès sa naissance et pendant tout le cours de son existence marquée par tant de prodiges et de travaux, le coup d'oeil perçant de l'impiété avoit signalée comme son ennemie la plus dangereuse, et que ses fauteurs, hérétiques ou athées, soit par cette prévision, soit par une sorte d'instinct infernal, n'avoient cessé de poursuivre avec une rage qui ne s'étoit pas un seul instant ralentie[197]. Elle avoit la première dénoncé le jansénisme, et les jansénistes lui avoient voué une haine aussi implacable que les enfants de Luther et de Calvin[198]. Spécialement consacrée à l'éducation de la jeunesse, elle formoit des générations chrétiennes sans cesse menaçantes pour les ennemis de la religion; préférée, pour la direction de leurs consciences, par les souverains et les personnes pieuses des hautes classes de la société, elle devenoit ainsi pour l'impiété un sujet d'alarmes encore plus vives; et le ministérialisme, qui commençoit à établir son despotisme abject dans toutes les cours, ne la haïssoit pas moins que tous ces fauteurs de révolte et d'anarchie.
[Note 196: Le protestantisme.]
[Note 197: «Les jésuites, disoit Calvin, sont nos plus grands ennemis; il faut les _tuer_; et si l'entreprise est trop difficile, les chasser du moins, et les accabler sous le poids _des mensonges_ et _des calomnies_.» Ceci semblera sans doute incroyable, même dans la bouche de Calvin; il est donc à propos de citer le texte original: «_Jesuitæ vero, qui se maxime nobis opponunt, aut_ NECANDI, _aut, si hoc commode fieri non potest, ejiciendi aut certe_ MENDACIIS _et_ CALUMNIIS _opprimendi sunt_.» (Calvin apud Becan., t. I; Opusc., 17, Aphor., 15, de Modo propagandi Calvinismum.)]
[Note 198: Les jésuites étoient pour le cardinal de Noailles un objet de méfiance continuelle. Il les voyoit partout, les accusoit de tout, et les dénonçoit en même temps au pape et au roi. (Voyez les _Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1710.)]
La compagnie de Jésus (car quelle autre société religieuse pourroit présenter cette réunion de caractères)[199], sembloit alors parvenue au plus haut degré de prospérité, et plus solidement établie qu'elle ne l'avoit jamais été. Elle répandoit à la fois les lumières de la religion, et exerçoit les oeuvres de la charité évangélique au milieu des nations les plus policées, et parmi les hordes sauvages les plus abruties; les puissances catholiques de l'Europe lui devoient l'accroissement de leur commerce dans les deux hémisphères et la civilisation de leurs colonies; ce qui étoit surtout frappant à l'égard du Portugal, dont la puissance, si petite en Europe, étoit ainsi devenue colossale dans les Indes et dans le Brésil. Les miracles et l'apostolat de Xavier, les travaux, les sueurs et le sang de ses compagnons et de ses frères, avoient valu à la cour de Lisbonne ces conquêtes immenses aux extrémités de l'Asie, et avoient fécondé pour elle ces vastes contrées de l'Amérique méridionale. Aussi n'étoit-il aucun royaume de la chrétienté où les jésuites eussent plus de crédit et de prépondérance, dans toutes les classes de la société, que le Portugal: ce fut du Portugal que partit le signal de leur destruction.
[Note 199: _Voyez_ sur l'institut des jésuites, le tome 2 de cet ouvrage, deuxième partie, page 1187.]
Il n'est point de notre sujet de raconter comment Carvalho, depuis marquis de Pombal, ce ministre ambitieux et pervers d'un roi fainéant et voluptueux, parvint à exécuter cette audacieuse et criminelle entreprise; d'expliquer en détail les motifs de sa haine contre les jésuites, qui avoient projeté de le faire expulser du ministère, parce qu'ils avoient deviné son caractère et ses dangereux projets d'innovation; les moyens adroits et perfides qu'il sut employer pour séduire Joseph Ier, après avoir plus facilement gagné le vénal patriarche de Lisbonne, Saldagna; l'édifice de mensonges et de calomnies qu'il sut élever contre la société des enfants d'Ignace, la présentant à la fois comme une réunion de moines corrompus dans leurs moeurs et dans leurs croyances, puis comme un corps puissant et redoutable qui avoit conçu le projet d'une domination indépendante dans le Nouveau-Monde; comment il sut, à force d'importunités et en supposant des délits imaginaires, arracher à Benoît XIV un bref pour leur réformation, bref au moyen duquel Saldagna et lui commencèrent à les avilir et à les dépouiller, pour rompre ensuite brusquement avec Clément XIII, lorsque, la fraude ayant été reconnue, ce saint pape fit entendre ses cris et ses réclamations en faveur de l'innocence calomniée et persécutée; enfin cette machination exécrable et si digne de couronner cette oeuvre d'iniquité d'un prétendu complot contre la vie du roi, complot dirigé et exécuté par Pombal lui-même, ce qui fut prouvé depuis jusqu'à l'évidence[200]; la procédure atroce et scandaleuse qui s'ensuivit, et dans laquelle furent enveloppés et les jésuites et deux illustres familles que redoutoit encore ce ministre tout puissant; les exécutions sanglantes qui la terminèrent et détruisirent ces deux familles[201]; la procédure plus abominable encore au moyen de laquelle, n'ayant pu parvenir à faire un régicide du jésuite Malagrida, on lui supposa des crimes monstrueux, impossibles, pour lesquels ce vieillard de soixante et quinze ans fut brûlé vif, à la vue de la population entière de Lisbonne, qu'il avoit, pendant un demi-siècle, édifiée de ses paroles et de ses exemples: «De manière, dit Voltaire lui-même, dont l'autorité sur ce point n'est pas suspecte sans doute, que l'excès du ridicule et de l'absurdité fut joint à l'excès de l'horreur[202].» La plus courte analyse de cette trame détestable, dont tous les fils furent saisis et mis à découvert du vivant même de Pombal[203], nous entraîneroit trop loin: il nous suffira de dire que le résultat de tant de crimes, fut un édit arraché le 3 septembre 1759 à l'imbécille monarque dont ce scélérat avoit fait sa dupe, par lequel les jésuites furent chassés de toutes les contrées soumises à la domination du Portugal, «pour avoir dégénéré de la sainteté de leur pieux institut;» et la manière dont on l'exécuta ne fut pas moins barbare que tout ce qui l'avoit précédé et amené[204].
[Note 200: «Les dépêches secrètes du comte de Merles, alors ambassadeur de France à Lisbonne, ne dévoilent que trop la main ministérielle qui a dirigé ce prétendu assassinat: il en résulte que c'étoit l'ouvrage bien combiné de Pombal; que la blessure du roi n'étoit qu'une contusion égratignée, et que cette égratignure ne venoit pas de l'explosion du coup de carabine qui avoit été tiré contre sa voiture, et dont on n'avoit voulu faire qu'un épouvantail.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 47.)]
[Note 201: Les familles d'Aveyro et de Tavora. Le roi avoit une intrigue galante avec la jeune marquise de Tavora; ce fut en revenant d'un rendez-vous qu'elle lui avoit donné, que ce prétendu assassinat fut commis. Il fut facile à Pombal de diriger les soupçons de ce prince coupable et passionné contre les parents de la femme qu'il avoit séduite.]
[Note 202: Le père Malagrida étoit un missionnaire dont l'influence sur le peuple de Lisbonne étoit prodigieuse, et la vie d'une sainteté qui en faisoit un objet de vénération pour toutes les classes de la société. Pombal le haïssoit et avoit juré sa perte, à cause de cette influence qu'il redoutoit. (Sur cette oeuvre d'iniquité et les horreurs de ce procès, voyez un ouvrage italien intitulé: _Il Buon Raziocinio dimostrato in due Scritti, o siano siaggi Critier-Apologetici sul famoso processo e tragico fine del fu P. Gabriele Malagrida, etc., in Lugano, 1784._)]