Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 15
Les choses étant arrivées à ce point, le cardinal de Fleuri adopta un système qui combla la mesure de toutes les lâchetés dont il s'étoit rendu coupable dans cette grande affaire: ce fut d'en revenir à l'expédient imaginé par Dubois, d'envelopper dans des arrêts _de silence_ l'erreur et la vérité, et de supprimer indistinctement tout écrit sur les matières alors controversées entre les sectaires et les défenseurs des droits de l'Église. Il avoit été répandu dans le public, sous le titre d'_Anecdotes_, un libelle affreux où le schisme et l'hérésie se montroient à découvert, «en termes que l'enfer seul avoit pu inventer[142].» Le cardinal avoit lui-même sollicité un évêque d'en faire la réfutation[143]: elle parut; et le cardinal, qui venoit d'adopter ce nouveau plan de faire taire tout le monde, trouva convenable que, _pour le bien de la paix_, le parlement supprimât à la fois et le libelle et la réfutation. Neuf évêques crurent devoir porter leurs plaintes au pied du trône sur ce silence imposé aux premiers pasteurs, silence qui avilissoit l'épiscopat, laissoit la religion sans défenseurs, annonçoit une indifférence funeste pour le vrai et le faux, et, par cela seul qu'il empêchoit d'attaquer l'hérésie, lui donnoit gain de cause et toute liberté de répandre ses poisons. La lettre fut supprimée, et le _concert_ des évêques blâmé comme «contraire aux lois et usages du royaume.» Confondus de ce mépris et d'une aussi profonde ignorance des temps passés, les neuf évêques espérèrent davantage de l'assemblée générale du clergé, dont le temps approchoit[144], et dans laquelle ils étoient résolus de faire entendre de nouveau leurs plaintes: le cardinal de Fleuri pressentit leur dessein, et intrigua dans les assemblées de provinces pour empêcher leur élection. Ce qu'il y avoit de plus énergique dans l'épiscopat françois ne fit donc point partie de cette assemblée. Cependant l'un des plus courageux parmi ces neuf prélats, et celui que le parlement avoit par cela même persécuté avec le plus d'acharnement, l'évêque de Laon, résolut de s'adresser à cette réunion des représentants du clergé; ce qu'il fit dans une lettre où il exposa avec netteté et simplicité sa doctrine, et dénonça celle de ses adversaires. Il fut reconnu par tous les évêques assemblés que celle qu'il professoit étoit la doctrine constante de l'Église, que la doctrine qu'il combattoit y étoit directement opposée. Cependant ils n'osèrent déclarer hautement ce dont ils convenoient tous dans le secret; ils crurent, «dans leur sagesse,» qu'ils devoient _céder au temps_; et d'ailleurs, ils avoient des _promesses_ de la cour de suppléer au silence qu'elle leur enjoignoit de garder, ce qui étoit fort rassurant. Ils se turent donc, malgré les instances du prélat qui imploroit leur assistance et leur montroit leur devoir; et l'assemblée se sépara, sans avoir rien dit ni fait en faveur de l'Église avilie et persécutée.
[Note 142: LAFITEAU, t. 2, p. 314.]
[Note 143: Ce même Lafiteau, évêque de Sisteron, à qui nous devons la meilleure relation qui existe de ces querelles causées par la bulle _Unigenitus_, relation à laquelle on ne peut faire d'autre reproche que de montrer trop d'indulgence pour le régent, son ministre et le cardinal de Fleuri.]
[Note 144: L'Assemblée générale du clergé se tenoit à Paris tous les cinq ans. L'objet de ses délibérations, le plus intéressant pour la cour, étoit d'y voter le don gratuit qu'elle avoit coutume d'offrir au roi: alors on l'écoutoit volontiers. Elle devenoit le plus souvent importune, lorsqu'elle s'occupoit des maux de l'Église, et qu'elle demandoit au pouvoir les moyens d'y porter remède. Comme, dans ces moyens qu'elle proposoit pour y parvenir, il s'agissoit, avant tout, de lui rendre une liberté suffisante, et d'autoriser, à ce sujet, ses synodes et ses conciles provinciaux, on conçoit que les profonds politiques qui gouvernoient alors la France devoient y trouver un grand danger[144-A]. Nous allons voir tout à l'heure un contrôleur-général des finances essayer de résoudre le problème d'avoir l'argent de l'Église, et de se passer de ses assemblées et de ses remontrances.]
[Note 144-A: Loin de permettre ces réunions extraordinaires du clergé, le régent n'avoit pas jugé à propos de convoquer son assemblée ordinaire et quinquennalle de 1720; celle de 1725 avoit eu à se plaindre du mépris qu'on avoit fait de ses remontrances, et des procédés violents du duc de Bourbon à son égard. (_Voyez_ les _Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, A, 1725.)]
Alors satisfait d'avoir, par sa prudence, procuré cette paix à la religion et à ses ministres, le cardinal de Fleuri tourna toute son attention vers la guerre que l'on venoit, non moins judicieusement, de déclarer à l'Autriche, et la conduisit, ainsi que nous avons vu, avec la même énergie et la même habileté.
(1747-1750) Il étoit mort avant que cette guerre eût été entièrement terminée. Alors Louis XV ayant solennellement déclaré qu'il vouloit régner par lui-même, on a vu que chaque secrétaire d'État avoit été renfermé dans les attributions de son département, et que, du fond des petits appartements du monarque, sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, avoit commencé à prendre la direction générale des affaires: c'étoit, depuis la régence, la seconde femme perdue qui se chargeoit d'un tel soin. Elle ne fit que passer, laissant un bel exemple à suivre à celle qui alloit être appelée à lui succéder. Madame d'Étioles, dont, au moment de son début, l'ambition ne s'étoit probablement pas élevée si haut, mais que les soins d'une mère prévoyante avoient, dès sa plus tendre jeunesse, dressée à tous les artifices de la volupté, ne tarda point à s'apercevoir que, fatigué de ces plaisirs sensuels qu'il recherchoit cependant avec plus d'ardeur que jamais, qui étoient son premier besoin, sa plus douce habitude, son royal amant lui échapperoit bientôt, si elle n'employoit pour le retenir des moyens plus efficaces que le goût passager qu'avoient fait naître ses charmes, et ce qu'avoient pu y ajouter les savantes manoeuvres de sa coquetterie. Louis XV étoit à la fois indolent et voluptueux: ce fut sur ces deux vices qu'elle fonda la durée de sa fortune et qu'elle sut en cimenter l'édifice; du libertinage où elle avoit su le retenir pendant quelques années, elle le plongea dans la crapule en lui créant elle-même une espèce de harem[145], où d'obscures beautés se succédoient sans relâche, appelées seulement à satisfaire les appétits grossiers du monarque, et disparoissoient à l'instant même où l'on s'apercevoit qu'elles pouvoient produire une impression plus durable. En sortant de ces asiles mystérieux où la favorite avoit si abondamment pourvu à ses plus chères jouissances, il rentroit dans son palais pour y trouver des fêtes variées et brillantes, mille divertissements plus ou moins ingénieux et sans cesse renaissants, qui ne lui laissoient pas un moment de repos, et l'étourdissoient sur les ennuis et la honte d'une vie aussi déplorable. Amusé comme il pouvoit l'être et autant qu'il étoit possible qu'il s'amusât, le malheureux prince trouva que c'étoit un service de plus que lui rendroit Mme d'Étioles que de chercher à le débarrasser de nouveau de la fatigue des affaires, en même temps qu'elle s'étoit faite le ministre infatigable de ses plaisirs. Ce fut ainsi que la fille du boucher Poisson, décorée du nom pompeux de marquise de Pompadour, s'immisça par degrés dans la politique et dans l'administration, fut mêlée à toutes les intrigues du cabinet où elle porta ses petites passions, ses petites vues, ses petits intérêts, et finit, lorsque commença la guerre désastreuse dont il nous reste à parler, par devenir à peu près la maîtresse absolue de la France, pour la gouverner dans le système despotique de Louis XIV et de tous ceux qui l'avoient gouvernée après lui. Elle eut également la précaution de prendre pour compagnons de sa gloire et de ses travaux des hommes qui fussent entièrement sous sa dépendance, choisit constamment les plus médiocres ou les plus corrompus, pour être plus sûre de son fait; et il put sembler curieux de voir, quarante ans après la mort du grand roi, son système de gouvernement, exploité par une troisième courtisane, arriver si rapidement à ses dernières conséquences.
[Note 145: Le _Parc aux Cerfs_: c'étoit un enclos pratiqué sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui le quartier Saint-Louis, à Versailles. On y avoit bâti plusieurs maisons élégantes dans lesquelles étoient conduites les malheureuses destinées à ses embrassemens passagers, et recrutées par la violence ou par les séductions des nombreux agents de ses débauches, dans tous les rangs de la société. La plume se refuse à retracer les horreurs qui se passoient dans ce repaire royal. Si l'on en croit des traditions qui semblent certaines, puisqu'elles se composent des témoignages d'un grand nombre de personnes attachées à la cour, ce n'étoient pas seulement des femmes arrachées à leurs maris, des filles achetées à leurs mères, qui venoient s'y perdre: l'enfance même y fournissoit des victimes; et, introduite dès l'âge de neuf à dix ans dans cet asile infâme, la jeune vierge y attendoit qu'elle fût nubile pour être profanée, et y recevoit une éducation conforme à ses futures destinées. Après quelques semaines, quelques jours, quelquefois même après un seul jour, elles en sortoient, quelques unes entièrement abandonnées et réduites à se livrer à la prostitution publique; d'autres dotées et mariées, quand elles pouvoient l'être, à des hommes que l'on abusoit pour les leur faire épouser, ou qui s'avilissoient eux-mêmes volontairement en contractant de semblables alliances. On ajoute que celles qui avoient eu des enfants du roi conservoient un traitement fort considérable. Ce fut vers 1753 que commença cet établissement de prostitution. Il coûta des sommes immenses qu'il seroit difficile d'évaluer, mais qui peuvent être portées, sans exagération, à plus de cent millions.]
Résumons en peu de mots ce qui s'étoit passé pendant ces trente années: Louis XIV, comme s'il eût dû vivre éternellement, avoit anéanti, au profit de son despotisme, l'autorité de l'Église, sûr qu'il étoit de contenir, par la force de sa volonté et par la position royale qu'il avoit su prendre, l'opposition parlementaire ou populaire (nous l'avons déjà dit, ces deux mots sont synonymes), et il étoit mort laissant le pouvoir isolé au milieu de toutes les résistances _naturelles_ de la société. Cette opposition populaire s'étoit ranimée sous la régence, tantôt favorisée, tantôt comprimée par les hommes pervers qui gouvernoient alors et achevoient de corrompre la nation. Sous le vieillard pusillanime qui vint après eux, nous venons de la voir déjà menaçante, se jouant des vains coups d'autorité dont le gouvernement essayoit de temps en temps de la frapper, et, sous le voile du jansénisme, s'accroissant sans cesse, et dans tous les rangs de la société, de ceux qu'avoient rendus impatients de tout frein, et les calomnies répandues à grands flots contre le clergé, et tant de condamnations infamantes dont avoient été flétris des hommes jusque-là les objets de la vénération publique, et la licence de tant de doctrines nouvelles qui remettoient en question et la religion et la nature du pouvoir, et la société tout entière. Il est facile de concevoir que les chefs cachés de ces nouveaux opposants avoient en effet d'autres desseins que celui de faire triompher les doctrines de Jansénius et d'établir la domination de ses hideux et haïssables disciples; mais l'enfer leur avoit offert cette secte comme le moyen le plus sûr et le plus actif de détruire la religion en affectant un zèle religieux, de jeter peu à peu hors du christianisme une nation dont, depuis un si grand nombre de siècles, les croyances et en quelque sorte les habitudes étoient chrétiennes. Ils continuoient donc de marcher à la suite du parti janséniste: c'étoit une sorte d'appât qu'ils jetoient à la multitude, et bien que leurs dupes formassent encore la majorité du parlement, ils y comptoient déjà plusieurs complices. Ils en comptoient aussi dans un ministère dont la présidence venoit de passer des mains du cardinal de Fleuri dans celles de la dame Le Normand d'Étioles, et commençoient à laisser entrevoir le but qu'ils vouloient atteindre.
En manoeuvrant de la sorte, le parti philosophique, de simple auxiliaire qu'il étoit dans cette lutte anarchique contre un despotisme sans force et sans habileté, parvint, plus rapidement qu'on ne le pourroit même imaginer, à y jouer un rôle prépondérant. Il s'étoit long-temps glissé dans l'ombre, ne lançant que par de longs intervalles ses fausses lueurs et ses traits empoisonnés; et depuis l'apparition des _Lettres persannes_ de Montesquieu jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, ce parti, si l'on en excepte les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, n'avoit produit aucun ouvrage qui fût de nature à exciter une grande sensation. Ces lettres, dans lesquelles ce funeste écrivain effleuroit, avec le naturel et la grâce piquante de son style, à peu près tout ce qui compose le domaine de l'intelligence, théologie, métaphysique, histoire, littérature, sciences, moeurs, beaux-arts, n'étoient sur ces divers points qu'une sorte d'analyse rapide des opinions des libres penseurs d'Angleterre, avec lesquels il avoit vécu ou dont il avoit étudié les ouvrages pendant les années de son premier exil, opinions qui représentoient presque toutes les nuances des idées anti-religieuses produites par le protestantisme, et qu'il offroit à son pays comme un fruit précieux de son séjour chez le plus sage, le plus libre et le plus heureux des peuples de la terre. Ces lettres furent condamnées, en 1734, par un arrêt du parlement: cette condamnation n'ayant point empêché l'indiscret auteur de publier quelques autres pièces non moins licencieuses[146], l'animadversion de l'autorité éclata plus vivement encore contre lui; il lui fallut se cacher et ensuite désavouer ce qu'il avoit écrit pour éviter une nouvelle proscription. Sentant alors que le moment n'étoit pas encore arrivé, il prit le parti d'aller mûrir, dans la retraite, ses détestables projets. Ce fut à Cirey, auprès d'une femme qui ne valoit pas mieux que lui[147], qu'il établit l'atelier de ses machinations, en apparence uniquement occupé de littérature, mais travaillant bien plus sérieusement à jeter les fondements de cette correspondance si étendue, si prodigieusement active, qui, plus que tout le reste, servit à rallier, autour d'un centre commun, les fauteurs de l'incrédulité, et à donner à leur parti une véritable consistance.
[Note 146: _Le Mondain_ et _l'Épître à Uranie_.]
[Note 147: La marquise Du Châtelet.]
Ce fut en 1746, et peu de temps après l'avénement de la favorite, que ce parti commença à donner des signes plus sensibles de son existence, à jeter dans le public des écrits plus hardis, à attirer davantage l'attention d'un parlement qui, sans savoir où il alloit, faisoit brûler à la fois, par la main du bourreau, les livres impies et les mandements des évêques. Depuis cette époque jusqu'en 1760, parurent successivement, et lui furent successivement dénoncés, l'Analyse de Bayle, le Traité de l'Âme de Lamétrie, la Thèse de l'abbé de Prades, Candide, Zadig, le Poëme de la Religion naturelle et quelques autres productions de Voltaire, le livre de l'Esprit d'Helvétius, plusieurs ouvrages de Diderot, un grand nombre d'autres productions, la plupart anonymes, et plus ou moins dégoûtantes de cynisme et d'impiété; l'Encyclopédie enfin, ce vaste répertoire, si astucieusement conçu, de tous les systèmes du parti, et des innombrables paradoxes qu'enfantoit sa raison en délire. On condamna ces ouvrages; on punit de l'exil quelques auteurs choisis parmi les plus obscurs; ceux qui jouissoient d'une existence sociale plus élevée, et qui par cela même étoient plus dangereux, furent épargnés. En attendant qu'on les protégeât, il leur suffisoit, pour obtenir l'impunité, d'une rétractation hypocrite ou d'un impudent désaveu. L'Encyclopédie fut tolérée, même après qu'un arrêt du conseil en eut révoqué le privilége, et n'en devint que plus cynique et plus audacieuse. De crainte d'un scandale plus grand, et d'être publiquement bravée par Buffon et par Montesquieu, la faculté de théologie, qui avoit cru devoir censurer l'_Esprit des Lois_[148] de celui-ci, et les paradoxes de celui-là sur la formation de la terre, se vit forcée de négocier avec le magistrat et de se contenter des explications dérisoires du naturaliste. Aussi, par un retour d'égards et de bienveillance, le parti philosophique continuoit-il d'applaudir aux excès toujours croissants de la magistrature contre le clergé, et de hurler contre lui avec les enfants de Jansénius. Nous suivrons rapidement ce désordre inconcevable de la société, que nous verrons en peu d'années parvenir à son comble, c'est-à-dire au delà de ce qu'on auroit pu même imaginer.
[Note 148: L'_Esprit des Lois_ est un de ces livres produits par les _doctrines philosophiques_ du dix-huitième siècle, dont beaucoup de gens, qui font profession de haïr ces doctrines, sont encore engoués au dix-neuvième; et parmi ceux qui pérorent dans nos tribunes publiques, avec toutes les prétentions de l'orateur et du profond politique, il en est un grand nombre qui ne parle jamais de Montesquieu qu'en l'appelant _notre grand publiciste_: c'est son sobriquet. Cependant ils seroient fort embarrassés s'il leur falloit expliquer quel est le plan et l'idée première de cet écrivain, d'où il part, et où il veut aller; si on les invitoit à montrer, dans son livre, nous ne dirons pas la véritable théorie, mais une _théorie quelconque_ de la société, qu'il ne conçoit pas même complétement dans son existence _matérielle_, seul rapport cependant sous lequel il l'ait constamment envisagée. En attendant que quelqu'un de ces honnêtes enthousiastes nous ait clairement déduit ce que _notre grand publiciste_ a voulu démontrer, et ce qu'il a prétendu conclure, nous ne craindrons pas, nous, d'avancer qu'il est difficile de présenter, dans un style plus piquant, plus nerveux, plus original, un plus grand nombre de paradoxes absurdes et de fausses définitions; de rassembler, avec moins de critique et de véritable savoir, plus d'idées superficielles, de notions hasardées et souvent contradictoires; enfin de faire un ouvrage de politique plus attrayant pour la forme, pour le fond plus mauvais et plus dangereux. Nous ajouterons que tout ce qu'il y a de remarquable dans ce livre, et qui s'y présente avec quelque apparence de profondeur, appartient à Machiavel, peu connu en France à l'époque où écrivoit Montesquieu, et qu'il pille continuellement avec la mauvaise foi littéraire de ne pas faire, une seule fois, l'aveu de ses larcins.
Lorsque ce livre parut, une femme très spirituelle (nous croyons que c'est madame Du Deffant) dit que «c'étoit de l'esprit _sur_ les lois.» Les habiles d'alors se moquèrent d'elle; cependant elle seule l'avait bien défini.
Quant à Buffon, il est jugé depuis long-temps comme savant et comme naturaliste; comme écrivain il voit, de jour en jour, diminuer le nombre des admirateurs de l'ennuyeuse et périodique magnificence de son style.]
Le parlement n'attendoit que l'occasion de recommencer ses attaques contre l'Église de France, et avec d'autant plus d'impatience que, pendant cette paix factice et malgré cette loi humiliante du silence qui lui avoit été imposée, son clergé avoit su rallier la plupart de ses membres égarés, et ne comptoit plus dans son sein qu'un petit nombre de jansénistes, et chaque jour décroissant[149]. Cette occasion ne se présentant point encore, il trouva du moins à la cour un auxiliaire sorti de ses rangs, qui, devenu ministre, conservoit, dans ses nouvelles fonctions, toute la pureté des traditions parlementaires, c'est-à-dire, la même haine pour le clergé que lorsqu'il étoit simple magistrat: c'étoit le contrôleur-général Machault, créature de madame de Pompadour, et qui payoit du dévouement le plus servile la fortune brillante à laquelle son caprice l'avoit élevé. Les dépenses de la guerre qui venoit de finir, et les profusions effrénées de la cour, avoient rouvert l'abîme des finances[150]: afin de le combler, il fut le premier qui eût encore osé porter un regard cupide sur les biens du clergé, et penser à faire de ses dépouilles une ressource pour ce qu'il appeloit les besoins de l'État. Le parti philosophique qui savoit qu'attaquer ce corps vénérable comme propriétaire, c'étoit l'attaquer dans son existence même, et porter à la religion un coup plus funeste qu'aucun de ceux dont on essayoit de la frapper, faisoit, depuis long-temps, de cette spoliation l'un des textes favoris de ses déclamations furibondes, se plaisoit à exagérer l'immensité des richesses des gens d'Église, et après avoir établi que chaque citoyen doit à l'État, qui le protége, de concourir à l'aider dans ses besoins, rappeloit la pauvreté des apôtres, la présentoit comme le seul patrimoine qui convînt aux ministres de l'Évangile, et prouvoit à sa manière que le gouvernement avoit le droit de s'emparer de leurs biens pour parvenir au double résultat de subvenir à ses embarras pressants, et de ramener le clergé aux vertus de l'Église primitive. Machault tenta donc de réaliser cette idée spéculative des philosophes: pour en espérer quelque succès, il étoit prudent d'y procéder graduellement. Un arrêt du conseil, rendu en 1749, «l'un des premiers triomphes accordés à l'esprit philosophique,» dit un écrivain qui s'y connoît[151], défendit d'abord tout nouvel établissement de chapitre, collége, séminaire, maison religieuse ou hôpital, sans une permission expresse du roi et lettres-patentes enregistrées dans les cours du royaume; révoquoit tous les établissements de ce genre, faits sans cette autorisation; interdisoit à tous les gens de main-morte d'acquérir, recevoir ou posséder aucuns fonds, maison ou rente, sans une autorisation légale[152].» Il n'est pas besoin de dire que cet édit jeta l'alarme dans le clergé; et ses craintes s'accrurent encore lorsque, dans son assemblée générale qui se tint, comme à l'ordinaire, l'année d'après, les commissaires du roi vinrent réclamer, comme une contribution, le don gratuit que l'on avoit coutume d'y voter[153], démarche qui fut suivie d'une déclaration du monarque, par laquelle, de sa propre et pleine autorité, il levoit plusieurs millions sur le clergé, et obligeoit tous les bénéficiers à donner un état de leurs revenus. L'assemblée crut devoir résister: elle adressa au roi des remontrances, dans lesquelles elle défendoit avec force les immunités de l'Église, et montroit non moins fortement le danger qu'il y auroit pour l'État lui-même d'y porter la moindre atteinte. Il est probable que ses arguments ne parurent pas très décisifs à celui qui avoit conçu le projet de la dépouiller et à ceux qui y avoient applaudi; mais on jugea que, pour le moment, il étoit à propos de ne pas aller plus loin: il suffisoit, pour une première fois, d'avoir établi en principe que les biens du clergé étoient dans la dépendance du fisc plus qu'aucune autre espèce de propriété.
[Note 149: Il n'y avoit plus alors qu'un seul évêque appelant, M. de Caylus.]