Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 14
Il étoit évident en principe qu'attaquer une des deux puissances c'étoit battre l'autre en ruine; la première, qui est la gardienne et l'interprète de la loi de Dieu, étant la sanction de la seconde, et lui imprimant le caractère moral et religieux en vertu duquel les intelligences lui obéissent et la révèrent. Les protestants avoient parfaitement compris et su mettre en pratique ce principe de révolte; et dès que les rois leur avoient été importuns, ils avoient tourné contre eux les armes avec lesquelles ils avoient combattu les papes. Les Quesnélistes, autres contempteurs du chef de l'Église, n'avoient pas manqué d'en tirer les mêmes conséquences; et déjà plus d'une fois, lorsque l'autorité royale s'étoit montrée rigoureuse envers eux, ils avoient laissé entrevoir dans leurs écrits cette doctrine de la souveraineté du peuple dans l'ordre politique, comme une conséquence de celle des conciles ou de l'Église universelle dans l'ordre religieux. Elle étoit à découvert dans le Mémoire des quarante avocats: «Ils y enseignoient que les parlements ont reçu de _tout le corps de la nation_ l'autorité qu'ils exercent dans l'administration de la justice, qu'ils sont les _assesseurs du trône_, le _sénat de la nation_, et que _personne n'est au dessus de leurs arrêts_; ils insinuoient que le roi (qu'ils appeloient aussi le _chef de la nation_) ne peut traiter que d'_égal à égal_ avec ses sujets, et qu'il est exposé _à recevoir la loi_ de ceux même à qui il doit la donner; ils égaloient en quelque sorte la puissance des parlements à celle du monarque; ils les associoient positivement à l'empire, et établissoient des maximes de gouvernement qui n'auroient pas été reçues dans les républiques mêmes[131].»
[Note 131: LAFITEAU, t. 2, p. 259-260. C'étoit la première fois que ces idées républicaines étoient si clairement énoncées; et l'on ne peut trop remarquer qu'elles venoient d'un parti qui affectoit un zèle ardent pour la cause des rois, et prétendoit n'avoir entamé cette guerre et ne la soutenir, que pour défendre leur autorité contre les usurpations des papes, qu'ils appeloient une puissance _étrangère_.]
Ceci attira bien autrement l'attention de la cour que tout ce qu'on avoit pu écrire de plus violent contre l'autorité du saint siége et du corps épiscopal: un arrêt du conseil supprima le Mémoire comme contenant des propositions injurieuses pour l'autorité du roi, séditieuses, et tendant à troubler la tranquillité publique. Tout y annonçoit la colère du monarque prête à éclater sur les coupables. Ils en furent effrayés; et dans un second Mémoire explicatif du premier, ils se hâtèrent de rendre à la puissance royale ce qui lui étoit dû, et, sur ce point, se montrèrent assez adroits pour satisfaire même les plus ombrageux. C'en fut assez pour adoucir cette colère qu'ils avoient tant redoutée, et pour leur mériter la clémence royale; mais dans ce second Mémoire se trouvoient plusieurs propositions extraites du premier, lesquelles détruisoient de fond en comble toute la juridiction des évêques: le roi s'étant fait faire une réparation qu'il jugeoit suffisante à l'outrage qu'il avoit reçu, la question fut de savoir quels moyens les évêques pourroient employer pour que l'insulte qui avoit été faite à leur sacré caractère fût aussi réparée; mais comme il ne s'agissoit plus que du corps épiscopal demandant raison de quelques membres du corps des avocats, ceci présenta des difficultés.
Il fut agité si le roi ne donneroit pas une déclaration de son conseil, par laquelle seroit maintenue cette puissance que les évêques tiennent de Dieu seul: après y avoir réfléchi on crut prudent de rejeter ce moyen, par l'appréhension que l'on eut des obstacles que le parlement ne manqueroit pas d'élever lorsqu'il s'agiroit de l'enregistrement, et des nouveaux scandales qui en pourroient résulter. Plusieurs autres partis furent proposés, qui montroient combien peu les évêques comptoient sur l'appui de la cour pour le maintien de leurs droits; et tous ayant semblé offrir des inconvénients, ils se décidèrent à faire usage de leur propre autorité, et à flétrir par des mandements le Mémoire des avocats.
Dès que les premiers mandements eurent été publiés, ils furent déférés au parlement par les gens du roi, condamnés et supprimés «comme téméraires, séditieux, et tendant à troubler la tranquillité de l'État[132].» Le mandement de l'archevêque de Paris parut après cette condamnation: les avocats qu'il censuroit osèrent en appeler comme d'abus; leur appel fut reçu, et pour la première fois on vit la magistrature de la première ville du royaume déclarer qu'il y avoit abus dans un mandement de son archevêque. Il fut avancé, dans cette circonstance, par les parlementaires, qu'encore que l'on dût reconnoître une puissance ecclésiastique souveraine et indépendante, le terme de _juridiction_ ne pouvoit lui être appliqué, et n'appartenoit qu'à la puissance séculière.
[Note 132: Les mandements furent condamnés au feu et brûlés en même temps que les _Nouvelles ecclésiastiques_, cette gazette clandestine des jansénistes dont nous avons déjà parlé. On ne dit point ce qu'il advint par la suite des mandements; mais la gazette n'en continua pas moins de paroître très régulièrement, et fut lue avec la même avidité.]
Indignés de semblables excès, et surtout de cette usurpation en matière de foi faite par un tribunal séculier sur son propre pasteur, tous les évêques de France, à l'exception du petit nombre des appelants, se préparèrent à publier leurs mandements: qui le croiroit? Cette disposition effraya la cour, et le parti fut pris d'en arrêter les effets; un arrêt parut dans lequel le roi, après avoir longuement assuré les évêques qu'il maintiendroit à l'_Église_ «l'autorité qu'elle tenoit de Dieu seul,» finissoit par imposer un silence _absolu et général_ sur cet article, jusqu'à ce qu'il eût pris, pour terminer entièrement cette discussion, une résolution définitive. Les évêques furent étonnés et affligés: ils représentèrent que le silence ne pouvoit leur être imposé; ils demandèrent que cette expression si vague de l'_autorité de l'Église_, que les Quesnélistes eux-mêmes admettoient dans un sens anarchique, fût restreinte au seul corps épiscopal; que l'arrêt du roi rétablît le mot de _juridiction_, qui appartenoit si évidemment à leurs hautes fonctions et qu'on sembloit avoir affecté de n'y point insérer; enfin que justice fût rendue à l'archevêque de Paris de l'entreprise inouïe du parlement[133]. La cour trouva que c'étoit beaucoup trop exiger: l'arrêt fut maintenu; et l'on jugea que les évêques pouvoient se contenter d'une lettre circulaire que le roi leur adressa, et dans laquelle il vouloit bien reconnoître leur droit de juridiction. Quant au fond de leurs demandes, il fut résolu qu'il seroit établi une commission pour en connoître et y faire droit: elle se composa de huit commissaires, que présidoit le cardinal de Fleuri, s'assembla plusieurs fois à Fontainebleau où étoit alors la cour, et se sépara «sans avoir publié aucun fruit de ses travaux.»
[Note 133: On eut égard à cette partie de la demande; et l'affaire ayant été évoquée au conseil du roi, il fut permis à l'archevêque de publier son mandement. Les avocats signataires de la consultation en furent choqués et fermèrent leur cabinet. La plupart de leurs confrères imitèrent cet exemple; on cria que l'honneur du corps étoit outragé; ceux qui refusèrent d'entrer dans la ligue furent honnis, et le public prit parti dans cette querelle. Dix des plus ardents furent exilés; mais cet acte de sévérité effraya la cour elle-même qui l'avoit tenté. Lorsqu'elle vit que les autres n'en étoient point intimidés, elle négocia avec eux; ils voulurent bien rentrer au Palais, et les dix exilés furent rappelés. On apprit ainsi ce qu'une résistance persévérante pouvoit obtenir de la foiblesse du pouvoir et de la position fausse où il s'étoit placé.]
On jugea convenable en même temps de donner quelques marques de déférence aux appelants qui ne vouloient pas que la bulle fût appelée _règle de foi_; et une nouvelle circulaire du roi aux évêques les invita, «pour le bien de la paix,» à supprimer ce mot, puisqu'il déplaisoit, disant qu'après tout il étoit indifférent de l'employer ou de le supprimer, la qualification de _jugement dogmatique de l'Église universelle_, que les Quesnélistes vouloient bien supporter, n'ayant point d'autre sens que celle de _règle de foi_. Enfin cette même lettre leur faisoit entendre qu'il falloit y aller plus doucement avec les réfractaires, et les invitoit à recourir à la protection du roi «chaque fois qu'il y auroit occasion de sévir contre eux.» Sa Majesté usoit, disoit-on, de tous ces ménagements pour assoupir les disputes.
C'étoit ainsi qu'un prince de l'Église, ministre absolu du roi Très-Chrétien, gouvernoit en France les affaires de la religion.
(1731-1735) Les sectaires s'enhardissoient de toutes ces foiblesses: ils voyoient que la cour demeuroit chancelante au milieu des deux partis, disposée sans doute à comprimer l'un, mais aussi ne jugeant pas qu'il fût de sa politique de trop fortifier l'autre. Ils pensèrent donc que s'ils parvenoient à l'effrayer en exaltant la multitude, que depuis si long-temps leurs doctrines licencieuses faisoient fermenter, leur parti finiroit par triompher. Ils avoient déjà, et dans cette intention, jeté les bases d'un projet tout-à-fait digne d'eux: c'étoit d'appuyer par de faux miracles leur doctrine mensongère. Ce n'étoit pas la première fois qu'ils avoient eu recours à de semblables moyens; et on le peut facilement concevoir d'une secte qui, au fond toute protestante, couvroit hypocritement ses erreurs d'un masque de catholicité, prétendoit combattre avec Rome toutes les hérésies, pour ensuite combattre Rome, sous prétexte qu'elle n'étoit point assez catholique. Les miracles étoient une des grandes preuves du christianisme: Dieu devoit sans doute de semblables témoignages à ceux qui prétendoient être, dans les derniers temps, les seuls défenseurs de la véritable foi; et puisqu'ils se présentoient pour remplacer les apôtres, il étoit à propos qu'ils ne fussent point embarrassés lorsqu'on leur demanderoit des preuves de leur mission. Il avoit donc été résolu que l'on feroit un saint d'un diacre mort depuis quelques années[134], appelant des plus opiniâtres et des plus fanatiques, et qui, au moment de mourir, avoit renouvelé solennellement son appel. Ce prétendu saint se nommoit Pâris, et avoit été inhumé dans le cimetière de la paroisse Saint-Médard.
[Note 134: En 1727.]
On s'y étoit pris adroitement: d'abord quelques personnes, des plus simples dans le troupeau que dirigeoient les sectaires, avoient été invitées à aller faire quelques prières sur le tombeau de l'homme de Dieu; on faisoit, en même temps, répandre sourdement le bruit de prodiges et de guérisons miraculeuses qui s'opéroient sur ce tombeau; et des témoins se présentoient pour les affirmer. On y fit ensuite des neuvaines qui attirèrent un certain concours de _fidèles_; et il ne fut pas difficile à des gens qui avoient su se procurer des appelants à prix d'argent, de rassembler, par les mêmes moyens, des jongleurs assez adroits pour fasciner les yeux de la multitude, et donner à ces farces criminelles quelque apparence de réalité. La chose devint assez sérieuse pour que l'archevêque de Paris crût devoir faire une information juridique: elle eut le résultat qu'on en devoit attendre, et il fut prouvé que les prétendus miracles n'étoient que de grossières impostures. Convaincus de mensonge, les sectaires n'en mentirent que plus effrontément; et cette audace eut son succès. L'Église nioit leurs miracles; ils les multiplièrent; et bientôt tout Paris accourut au cimetière Saint-Médard pour y voir les merveilles qu'on en publioit. «Les voitures publiques ne suffisoient pas pour y transporter la multitude de ceux que la curiosité y attiroit; et les avenues étoient si remplies de monde, que, durant plusieurs heures du jour, on ne pouvoit fendre la presse. Autour du tombeau, les places se louoient à prix d'argent; on y trouvoit constamment une foule de prétendus malades, tous gens apostés et secourus dans leur mendicité pour y affecter les plus violentes convulsions; quelques personnes séduites qui, dans leur simplicité, adressoient leurs voeux au sieur Pâris pour obtenir leur guérison; cinq ou six prêtres qui se relevoient successivement, et qui, alternativement avec des personnes de l'un et de l'autre sexe, récitoient des psaumes à haute voix. Jusque dans les charniers, il se passoit des spectacles dignes de compassion. On y voyoit des personnes gagées qui, au moyen de courroies qu'on leur attachoit sous les bras, sembloient dans l'obscurité s'élever au dessus de leurs forces, et être enlevées par une vertu surnaturelle. Par là l'église Saint-Médard se trouvoit travestie en une espèce de théâtre, où la religion étoit indignement jouée, et où la vérité des miracles étoit tournée en dérision[135].»
[Note 135: LAFITEAU, t. 2, p. 280.]
Cependant les appelants, qui n'avoient pas arrangé les ressorts de cette comédie pour en faire un vain amusement, en tiroient, pour la multitude abusée, les conséquences qui sembloient naturellement en sortir; et leurs écrivains établissoient, dans les écrits qu'ils répandoient au milieu d'elle, «que ce n'étoit plus au siége apostolique et au corps pastoral qu'il falloit recourir pour recevoir la règle de la foi; que ce n'étoit plus par le ministère des apôtres ni de leurs successeurs que la vérité étoit enseignée; que c'étoit au tombeau du sieur Pâris qu'elle se manifestoit, et que c'étoit à lui qu'il falloit s'adresser pour obtenir de Dieu l'intelligence[136].» Toutes ces abominations se faisoient, s'écrivoient, se publioient à la face de l'Église, qui les anathématisoit, du gouvernement, dont la foiblesse ou l'indifférence les toléroit, et purent se continuer impunément, non pas durant quelques jours, quelques semaines, mais pendant près d'une année. On craignoit un soulèvement de la multitude fanatisée; et, avec de telles craintes, personne n'étoit moins capable que le cardinal de Fleuri de prendre un parti vigoureux et chrétien.
[Note 136: _Ibid._, p. 278. Ces inconcevables folies, et beaucoup d'autres semblables, furent sérieusement débitées dans trois ouvrages qui parurent alors, sous le titre commun de _Vie de M. Pâris, diacre_.]
Ce furent les incrédules qui se chargèrent de porter les premiers coups aux convulsionnaires: leur parti continuoit de s'accroître au milieu des divisions des autres partis; et, spectateurs malicieux de ce qui se passoit autour d'eux, leurs voeux et leurs applaudissements hypocrites avoient été jusqu'alors pour les jansénistes, qui calomnioient et persécutoient les _molinistes_[137] (c'étoit le sobriquet qu'on avoit imaginé de donner à ceux qui, ayant accepté la bulle, demeuroient dans l'unité catholique), et pour le parlement, qui continuoit, à l'égard de l'Église, le cours de ses usurpations. Mais c'étoit les mettre à une épreuve trop rude que d'opérer des prodiges: quoiqu'il fût visiblement contre leur intérêt de rompre l'espèce d'alliance qu'ils avoient contractée avec la secte, il leur fut impossible de ne pas se moquer des miracles du sieur Pâris; et sur ce point, ils se firent, sans s'en douter, les auxiliaires du parti catholique. Leur influence étoit grande: leurs sarcasmes piquants et leurs continuelles moqueries firent impression; la multitude elle-même commença à rougir de sa crédulité, et ce fut au profit de l'impiété que se calma peu à peu le fanatisme, et que s'affoiblit la croyance au thaumaturge. Le gouvernement eut la lâcheté d'attendre qu'il fût entièrement discrédité pour fermer le cimetière Saint-Médard[138]. Chassés d'un lieu public et abandonnés de la foule, les convulsionnaires se réfugièrent dans des maisons particulières, où, pendant long-temps encore, ils purent exploiter la crédulité des plus fanatiques de leurs partisans[139].
[Note 137: Du nom de Molina, jésuite espagnol, auteur d'un système sur la grâce et le libre arbitre, système qui a trouvé des adversaires très passionnés, mais que le Saint-Siége n'a pas condamné, et qui s'est toujours enseigné comme opinion _libre_ dans les écoles.]
[Note 138: Il fut fermé le 27 janvier 1732.]
[Note 139: On feroit un livre entier des folies, des turpitudes, des abominations de tout genre qui se passoient dans ces assemblées, composées d'imbécilles, de fripons, de libertins hypocrites, de femmes perdues, où les séances, commencées par des miracles, des prophéties, surtout par des tortures bizarres (coups de poing, coups d'épée, crucifiements, etc.), exercées particulièrement sur ces malheureuses par ceux qui les avoient ou payées ou séduites, dégénéroient souvent en orgies infâmes et dégoûtantes. Réunis d'abord sous la même bannière, les convulsionnaires se partagèrent bientôt en une multitude de sectes, désignées par le nom de leurs chefs, divisées par leurs doctrines, et retraçant, dans leurs rêveries, ce que les anciennes hérésies les plus décriées ont jamais offert de plus absurde, de plus impie, de plus fanatique. Abandonnés par les appelants qui n'avoient pas renoncé à tout bon sens et à toute pudeur, ils trouvèrent long-temps encore des partisans et des protecteurs, et jusque dans le parlement; mais ce que beaucoup de personnes ignorent, c'est que la secte des convulsionnaires n'étoit pas encore entièrement éteinte au commencement du dix-neuvième siècle. En 1787, deux ans avant la révolution, il parut une relation imprimée d'un crucifiement, qu'un curé de Fareins, nommé Bonjour, avoit fait subir à une jeune fille, devant la porte même de son église. Il fut arrêté et renfermé. On le vit reparoître en 1792, accompagné d'un enfant _miraculeux_, dont la mission divine devoit commencer en 1813; et il trouva, même encore à cette époque, quelques partisans. Leurs rassemblements mystérieux se prolongèrent jusqu'en 1806, où ils excitèrent l'attention de la police. Bonjour fut arrêté ainsi que l'enfant; et depuis cette époque la trace de ces sectaires insensés s'est entièrement perdue. (_Voyez_ les _Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1761.)]
Qui n'auroit cru la secte perdue sans retour, après avoir été si honteusement démasquée? À peine en fut-elle déconcertée: ses racines étoient dans le parlement même, et tant qu'il seroit debout, elle se sentoit impérissable. On la vit donc renoncer aux miracles, mais non aux injures et aux calomnies. Sa gazette clandestine, qui continuoit de paroître régulièrement toutes les semaines, échappant à toutes les recherches réelles ou affectées de la police, redoubla de fureur; et pour les avoir si long-temps ménagés et ensuite si doucement réprimés, le gouvernement ne gagna rien avec les sectaires. Ils recommencèrent, dans leurs libelles périodiques, à invectiver contre l'autorité du roi, en même temps qu'ils continuoient d'outrager les évêques et de blasphémer contre l'Église. La majesté royale partageant de nouveau les injures du sacerdoce, l'archevêque de Paris crut que le moment étoit favorable pour flétrir de ses censures ces détestables écrits, ne supposant pas que, vu cette circonstance, ils trouvassent des défenseurs. Ils en trouvèrent: vingt-deux curés de Paris refusèrent de publier le mandement de leur archevêque. Poursuivis par l'official pour cet acte de révolte et de scandale, ils allèrent plus loin encore, et dénoncèrent au parlement et l'official et le mandement de l'archevêque.
Le ministère montroit une apparence de vigueur, chaque fois que les sectaires s'attaquoient au pouvoir du roi: il fut défendu au parlement de prendre aucune délibération et de rien statuer sur la dénonciation qui venoit de lui être faite. Cette compagnie, bien qu'elle eût elle-même condamné la gazette, ne voulut pas manquer une occasion de condamner son archevêque: elle présenta, à trois reprises, ses remontrances; trois fois on les rejeta, et six de ses conseillers les plus opiniâtres furent exilés. Alors le parlement cessa de s'assembler et de rendre la justice. Il lui fut enjoint, par des lettres patentes, de reprendre ses fonctions: il les reprit; mais, continuant ses expériences sur la politique si foible et si incertaine de la cour dans toute cette affaire, quelques jours étoient à peine passés qu'il rendit un arrêt par lequel «les gens du roi n'ayant rien requis à cet égard,» il recevoit le procureur général comme appelant du mandement de l'archevêque. Le conseil d'État cassa l'arrêt: il fut défendu au parlement, «à peine de désobéissance et d'encourir l'indignation du roi, et de privation de leurs charges à ceux qui y contreviendroient,» de rien statuer sur cette affaire. Plus de cent trente conseillers donnèrent leur démission: ils reçurent aussitôt l'ordre de se retirer dans leurs terres. Qui n'auroit cru, à voir frapper ces grands coups d'autorité, que le parlement étoit abattu sans retour et le triomphe de l'Église assuré? La cour ne vouloit en effet ni l'un ni l'autre. Son déplorable système étoit de se maintenir, comme elle pourroit, au milieu de ces deux extrêmes: à peine ces conseillers étoient-ils arrivés dans le lieu de leur exil, qu'une négociation s'ouvrit pour leur rappel. Peu de mois après ils furent tous rappelés.
Le parlement dut croire avec juste raison qu'on le craignoit, et qu'il n'étoit rien qu'il ne pût oser. Après un moment de calme, il reprit donc, et plus violemment encore, le cours de ses usurpations; et deux arrêts parurent successivement, l'un dans lequel, marquant plus clairement encore qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors le but qu'il vouloit atteindre, «il régloit la doctrine qui devoit s'enseigner dans les écoles, déterminoit les sources où l'on devoit puiser les principes _autorisés_ et les maximes _décidées_; fixoit à son gré la soumission et le respect qui étoient dus aux saints canons[140];» l'autre, où il défendoit positivement de publier la bulle _Unigenitus_ comme _règle de foi_. Une ordonnance du roi annula ces arrêts. Le parlement fit des remontrances, où cette doctrine prodigieuse, qui n'alloit pas moins qu'à livrer aux tribunaux séculiers ce qui restoit d'autorité dogmatique à l'Église, étoit encore plus fortement énoncée. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, dès le lendemain les chambres assemblées rendirent un nouvel arrêt, portant «qu'en tout temps et en toute occasion, la compagnie représenteroit au roi combien il étoit important qu'on ne pût révoquer en doute sa compétence, à l'effet d'empêcher qu'on ne donnât à la bulle _Unigenitus_ le caractère de _règle de foi_, qu'elle ne pouvoit avoir _par sa nature_[141].» «Mais comme cet arrêt ne fut pas rendu public, dit Lafiteau, on n'y donna aucune attention;» ce qui prouve que la cour se contentoit du moindre prétexte pour éviter de continuer la lutte avec le parlement.
[Note 140: LAFITEAU, t. 2, p. 287.]
[Note 141: Les actes de cette compagnie furent dès lors poussés à cet excès de démence de supprimer une lettre pastorale de l'archevêque de Cambray, par la raison qu'il y donnoit au roi le titre de _Très-Chrétien_, soutenant que, de la part d'un sujet de Sa Majesté, c'étoit lui _manquer de respect_ que de ne pas lui donner simplement le nom de _Roi_. Cet arrêt, qui semble incroyable, est du 13 juin 1734 (LAFITEAU, t. 2, p. 299). Cependant, jusqu'à un certain point, cette compagnie raisonnoit conséquemment; car sous les rois païens, quels qu'ils fussent, la religion du pays, quelle qu'elle pût être, étoit constamment honorée, protégée, et au besoin vengée de quiconque osoit l'insulter dans ses dogmes ou dans ses ministres.]