Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 13
(1724-1726) Ce calme apparent se prolongea après la mort du duc d'Orléans jusqu'à celle d'Innocent XIII, qui mourut en 1724. Cependant les sectaires, moins contenus sous le ministère du duc de Bourbon, se montrèrent déjà disposés à abuser de la tolérance dont ils jouissoient, et que la prudence du chef de l'Église n'avoit pas cru devoir troubler. Le nouveau pape, Benoît XIII, n'en jugea pas ainsi: il ne lui parut pas convenable de garder plus long-temps de tels ménagements avec l'hérésie; et à peine fut-il monté sur le trône pontifical, qu'il porta son attention sur les affaires de l'Église de France, et résolut d'avoir raison de l'acceptation illusoire du cardinal de Noailles. Il n'est pas besoin de dire qu'il employa de nouveau tous les moyens de douceur et de persuasion que ses prédécesseurs avoient en quelque sorte épuisés à l'égard de ce prélat. Le parti se réveilla aussitôt, plus ardent qu'il n'avoit jamais été, quoique ses rangs commençassent déjà à s'éclaircir[118]; et aussitôt recommencèrent avec la cour de Rome ces manoeuvres insolentes et ces négociations perfides dont le scandale avoit si long-temps affligé la chrétienté. L'impudence des sectaires fut poussée cette fois jusqu'à publier, sous le nom du pape, un mémoire composé par eux et infecté de toutes leurs erreurs: convaincus de mensonge, comme ils l'avoient déjà été tant de fois, ils ne s'en déconcertèrent pas, et ce fut par des mensonges nouveaux qu'ils cherchèrent à se disculper[119].
[Note 118: La Sorbonne donnoit déjà quelques signes de retour vers la soumission à l'autorité: les facultés de théologie de Reims, de Poitiers et de Nantes s'étoient désistées de leur appel, et l'évêque de Saint-Malo, qui s'étoit fait appelant en 1717, venoit d'accepter la bulle purement et simplement.]
[Note 119: LAFITEAU, t. 2, p.]
Cependant il étoit visible que le cardinal de Noailles n'étoit qu'un instrument entre les mains des sectaires: il ne paroît pas qu'abandonné à lui-même, il eût eu assez d'énergie de caractère pour opposer une aussi longue résistance. Pressés autour de lui, les plus habiles du parti le soutenoient, le raffermissoient, écrivoient pour lui dans cette déplorable polémique, et exploitoient ainsi à leur profit sa foiblesse et sa vanité. Dans cette circonstance, ils le virent plus chancelant qu'il n'avoit été, et presque honteux du rôle qu'on lui faisoit jouer, prêt à se rendre aux sollicitations du souverain pontife, dont le zèle et la charité ne lui laissoient pas un moment de repos. Aussitôt trente curés jansénistes de Paris furent ameutés pour le rejeter dans le parti, et dans un mémoire infecté de schisme et d'hérésie, s'élevèrent aussi audacieusement qu'on l'avoit jamais pu faire contre la bulle _Unigenitus_, soutenant qu'elle mettoit la foi en péril, et qu'on ne pouvoit ni l'accepter ni la publier. Ce fut ainsi qu'ils ramenèrent le foible prélat, et que la paix d'Innocent XIII fut ouvertement rompue.
Ceci se passoit en 1726: l'évêque de Fréjus venoit d'être nommé ministre; cette même année, il avoit été décoré de la pourpre par le souverain pontife; il sembloit professer les maximes du Saint-Siége, et même il avoit publié, sous le feu roi, quelques écrits contre le _Quesnélisme_. Ses dispositions à l'égard de la cour de Rome n'étoient point hostiles sans doute; mais en supposant même qu'elles eussent été aussi favorables qu'on le pouvoit désirer, et qu'il ne les eût pas soumises aux calculs de son ambition et aux intérêts de sa nouvelle position politique, il leur auroit toujours manqué ce qui pouvoit en assurer le succès, l'étendue des vues et la fermeté du caractère.
Un arrêt du conseil supprima le mémoire des trente curés comme scandaleux et contraire aux décisions de l'Église et aux lois de l'État. Ceux-ci adressèrent au roi une remontrance, dans laquelle ils rappelèrent et soutinrent toutes les erreurs contenues dans leur mémoire. Ils y renouveloient leur appel au concile général, niant que la bulle fût une loi de l'Église et de l'État; et comme pour se mettre à couvert de l'autorité royale qu'ils bravoient avec tant d'insolence, ils y établissoient l'_inviolabilité_ de leurs personnes «en les mettant sous la protection de Dieu et du futur concile oecuménique.» Un second arrêt du conseil flétrit cet écrit détestable; mais comme le roi y déclaroit en même temps «que les curés ne formoient point un corps qui pût lui adresser des remontrances,» il fut décidé que désormais les évêques du parti prêteroient leurs noms à tous les écrits qu'il lui conviendroit de publier. Aussitôt se répandit un déluge d'invectives, de calomnies, d'erreurs de tout genre, sous la forme de mandements et d'instructions pastorales; et l'on voyoit paroître au premier rang, parmi les évêques qui ne rougissoient pas de signer ces oeuvres de ténèbres, ceux de Montpellier, d'Auxerre et de Senez.
(1727-1728) Ce dernier (M. de Soanen) se faisoit surtout remarquer par une fureur qui ne respectoit plus rien[120]: ce fut sur lui que tomba l'orage, et il éclata à l'occasion d'une dernière instruction pastorale dans laquelle il excitoit ouvertement au schisme et à la révolte[121]. Le cardinal de Fleuri, forcé enfin de reconnoître que de semblables excès ne pouvoient être plus long-temps tolérés, résolut de le faire juger par le concile de sa province. Ce concile fut assemblé à Embrun sous la présidence du métropolitain, M. de Tencin[122]: le vieil évêque, que quelques conférences amicales avec ses juges avoient d'abord ébranlé, fut raffermi dans son fanatisme par les agents que le parti se hâta de lui envoyer de Paris; il parut donc devant le concile pour récuser d'abord son autorité, avoua ensuite que l'instruction pastorale «n'étoit pas de lui,» mais déclara en même temps qu'il en adoptoit tous les principes, et persista dans ses erreurs avec une telle opiniâtreté, qu'il devint impossible même aux plus indulgents de ne pas prononcer sa condamnation. Il fut suspendu de ses fonctions et relégué en Auvergne dans une abbaye de bénédictins. Toutes les opérations du concile furent approuvées par le pape, et le roi témoigna qu'il en étoit satisfait.
[Note 120: «Il ordonnoit publiquement tous les apostats que lui envoyoient les jansénistes de Hollande, et les admettoit aux ordres sacrés, tantôt sans démissoires, tantôt sur le seul témoignage d'un évêque intrus dans les pays protestants.» (LAFITEAU, t. 2, p. 198.)]
[Note 121: Dans sa fureur janséniste, ce vieillard fanatique y défendoit à ses diocésains d'écouter le successeur que la Providence lui donneroit, s'il s'avisoit jamais de leur parler en faveur de la constitution _Unigenitus_. (LAFITEAU, t. 2, p. 198.) Il est remarquable que ce même évêque de Senez avoit accepté la bulle _Vineam Domini_.]
[Note 122: Ce prélat, dont la doctrine étoit pure et le savoir très étendu, a été peint des plus noires couleurs par les libellistes et les gazetiers du parti, parce qu'il fut un de ses plus redoutables antagonistes. Ces calomnies odieuses et dégoûtantes, que démentent toutes les circonstances de sa vie, ont été recueillies comme des vérités authentiques par les faiseurs de _Mémoires secrets_, et même, de nos jours, par des historiens sans critique, que l'on trouve toujours disposés à croire le mal que l'on peut dire d'un homme d'église, et dans tous les degrés de la hiérarchie.]
Qui le croiroit? ce fut dans le barreau de Paris que les Quesnélistes allèrent chercher des appuis; et l'on vit, pour la première fois, des avocats paroître dans ces querelles de théologie et de discipline ecclésiastique. Cinquante d'entre eux signèrent avec une rare intrépidité une consultation, dans laquelle ressassant toutes les erreurs et toutes les calomnies du parti, ils entassoient lois sur lois pour infirmer le jugement du concile d'Embrun. Sur l'invitation du cardinal de Fleuri, trente et un évêques, alors à Paris, donnèrent leur avis doctrinal sur cette pièce, qu'ils déclarèrent hérétique, diffamatoire, et par suite duquel un arrêt du conseil, du 3 juillet 1728, la supprima avec les qualifications qu'elle méritoit. Les évêques qui l'avoient jugée la flétrirent ensuite par leurs mandements; et l'un d'entre eux, l'évêque d'Évreux, allant plus loin, pénétra jusqu'aux sources où ses auteurs avoient puisé leurs prétendus arguments contre le concile d'Embrun, et les convainquit d'ignorance grossière en ce qui concernoit les lois, les exemples, les réglements qu'ils avoient rappelés dans leur consultation; de mensonge et de perfidie, pour avoir généralement supposé, tronqué, falsifié toutes les autorités dont ils avoient invoqué le témoignage. Cet écrit demeura sans réplique, parce que les preuves y étoient poussées jusqu'à la démonstration[123]; et il fut reconnu, dans le parti, que, pour le moment, les gens de chicane ne lui pouvoient apporter qu'un très foible secours.
[Note 123: LAFITEAU, t. 2, p. 217.]
Alors les sectaires revinrent à demander celui des évêques appelants. Il s'en présenta douze qui embrassèrent la cause de l'évêque de Senez; et telle fut leur aveugle précipitation que, dans une lettre au roi où ils se plaignoient du jugement rendu contre ce prélat, ils accusèrent d'irrégularité les actes du concile d'Embrun, avant d'avoir pris la précaution de les consulter, et sur le simple rapport que leur en firent les têtes les plus échauffées du parti: il en résulta que tous les faits qu'ils avoient avancés se trouvèrent faux; ce qui leur fut démontré[124]. Leur lettre fut traitée de séditieuse et désapprouvée; mais ce n'étoit pas là un événement propre à les déconcerter.
[Note 124: _Ibid._, p. 218.]
Ils le furent davantage de la rétractation solennelle que fit le cardinal de Noailles des erreurs dans lesquelles ils l'avoient entraîné. Depuis quelque temps, ce prélat, qui n'avoit jamais manqué ni de foi ni de piété, se lassoit des violences auxquelles son parti se laissoit emporter, et montroit quelque effroi de certaines conséquences de leur doctrine, qu'il avoit enfin commencé à entrevoir. Les divisions qui éclatèrent à Utrecht entre les jansénistes réfugiés sur la doctrine même qu'ils opposoient au saint siége, achevèrent de lui dessiller les yeux: il reconnut dans ces divisions le principe protestant, par conséquent l'esprit de mensonge et d'erreur, et revint sincèrement au giron de l'Église et à une soumission pleine et entière à son autorité. Il accepta publiquement la bulle sans restrictions ni modifications, condamna le livre de Quesnel, ses propres mandements et tout ce qui avoit paru sous son nom de contraire aux décisions du souverain pontife; fit à son égard des actes d'une pleine et entière soumission, et écrivit à tous les évêques qu'il avoit scandalisés[125]. Telle fut l'heureuse fin d'un prélat dont la foiblesse et la vanité avoient causé de si grands maux: elle arriva malheureusement trop tard pour produire quelque bien. Il mourut l'année suivante, poursuivi, à son lit de mort, par les invectives du parti qui l'avoit si long-temps enivré de ses adulations[126].
[Note 125: Cette même année 1728 vit la rétractation des évêques d'Agen, de Condom, d'Acqs, de Blois, d'Agde, d'Angoulême et de Rodez. Les évêques de Metz, de Mâcon, de Tréguier, de Pamiers et de Castres, bien que leurs opinions fussent suspectes, gardoient le silence. Le parti ne comptoit donc plus à sa tête que trois à quatre évêques, ceux de Montpellier, d'Auxerre, de Troyes, et l'évêque _suspens_ de Senez. Voilà ce qu'ils opposoient au pape suivi de tout le corps épiscopal. (_Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique du 18e siècle_, année 1728.)]
[Note 126: On lui fit cette épitaphe burlesque, qui peint assez bien ses continuelles variations:
Ci-gît Louis Cahin-Caha, Qui dévotement appela, De oui, de non, s'entortilla; Puis dit ceci, puis dit cela, Perdit la tête et s'en alla.
Toutefois le dernier vers manque de justesse; il eût été plus vrai de dire que le cardinal avoit _retrouvé sa tête_ avant de _s'en aller_.]
(1729-1730) Il fut remplacé par l'archevêque d'Aix, M. de Vintimille: c'étoit de la part de celui-ci un acte de courage que d'accepter la charge d'un diocèse comme celui de Paris. Le désordre y étoit au comble: il n'y avoit plus ni décence ni subordination dans le clergé inférieur, où de toutes parts avoient pénétré et fructifié les doctrines nouvelles; une gazette clandestine, dont les auteurs avoient jusqu'alors échappé à toutes les recherches de l'autorité, paroissoit régulièrement deux fois la semaine, et, sous le titre de _Nouvelles ecclésiastiques_, répandoit à grands flots le poison de l'erreur et du schisme, livroit à la haine ou à la risée du public tous ceux qui se montroient les adversaires de la secte. Le mal avoit gagné jusqu'aux classes populaires, et les femmes elles-mêmes prenoient parti avec tout l'entêtement de leur ignorance et de leurs petites passions. Tel étoit l'affligeant spectacle qui s'offroit au nouvel archevêque; tels étoient les maux que son zèle étoit appelé à combattre.
Ce zèle ne tarda pas à être éprouvé: au moment même de son installation, il avoit eu la consolation de voir le chapitre métropolitain donner, de son plein gré, une entière adhésion à la bulle. Cet exemple n'avoit pas été suivi; et, pour ramener les esprits, il avoit jugé nécessaire de prouver dogmatiquement, dans une instruction pastorale, que cette bulle, si outrageusement attaquée par l'ignorance et la mauvaise foi, ne condamnoit que des erreurs capitales; il la présentoit comme une loi de l'Église à laquelle il y avoit obligation absolue de se soumettre, et montroit, avec une force invincible, qu'à moins d'un renversement total de la foi et de la religion, on ne pouvoit opposer le témoignage de laïques ou de simples prêtres aux décisions du corps épiscopal, ayant à sa tête le vicaire de Jésus-Christ. Depuis le commencement de ces querelles déplorables, aucun écrit catholique n'avoit encore produit un effet aussi salutaire: beaucoup de simples fidèles en furent frappés et se désistèrent de leur appel; des corps entiers d'ecclésiastiques et un grand nombre de communautés religieuses se rendirent à la voix de leur pasteur; la Sorbonne, déjà ébranlée depuis quelque temps, acheva d'être entraînée par la force de conviction qui régnoit dans cette pièce, fit une rétractation solennelle, et, depuis ce moment, demeura inébranlable dans la doctrine orthodoxe. Pendant que le prélat remportoit de si doux triomphes, vingt-huit curés de Paris écrivoient et publioient contre son instruction pastorale un Mémoire insolent, railleur et séditieux: l'archevêque s'en plaignit au roi comme d'un exemple inouï de révolte du second ordre du clergé contre ses supérieurs, suppliant toutefois le monarque de ne point sévir contre les coupables, et se réservant de les ramener par tous les moyens que la charité pourroit lui suggérer.
Cet incident est remarquable par la déclaration du roi qui suivit la plainte de l'archevêque, déclaration dont l'objet étoit de rétablir l'autorité des évêques et de rendre la paix à l'Église. Elle fut rendue le 24 mars 1730: on y rappeloit les anciennes ordonnances sur la signature du formulaire[127], et elles y étoient maintenues dans toute leur vigueur; on y établissoit que la bulle _Unigenitus_, devenue loi de l'Église «par l'acceptation qui en avoit été faite,» devoit être considérée, par cette acceptation, comme loi de l'État; et, sur ce point important, il étoit accordé aux évêques un grand pouvoir à l'égard de leurs subordonnés. Mais comme rien ne se pouvoit faire en France de favorable à l'autorité spirituelle sans que le pouvoir temporel y mêlât ses méfiances et ses prétentions, indépendamment de cette clause de l'_acceptation_ qui laissoit entendre qu'une bulle du pape pouvoit être légalement refusée, un article de cette déclaration consacroit de nouveau le principe «des appels comme d'abus,» sous le prétexte officieux d'en régler l'usage; et sous l'expression de «libertés gallicanes,» si vague, si facile à interpréter dans tous les sens, et sans cesse rappelée dans tous les actes du pouvoir temporel, mettoit à couvert les doctrines et les maximes parlementaires à l'égard du clergé de France. Toutefois l'enregistrement qui s'en fit, dans un lit de justice, affligea profondément le parlement, et donna lieu, de sa part, à de très vives remontrances: on voit que cette compagnie étoit difficile à contenter[128]. Ses remontrances n'ayant point été écoutées, le calme parut renaître, et le cardinal de Fleuri, qui avoit conduit cette affaire, crut avoir remporté un grand triomphe: il ne tarda pas à être détrompé. Revenu de son premier étourdissement, le parlement lui fit bientôt voir qu'en ce qui touchoit l'Église, lui avoir accordé quelque chose c'étoit lui tout accorder.
[Note 127: Voyez la première partie de ce volume, p. 26.]
[Note 128: Parmi les plus fougueux jansénistes qui dirigeoient alors le parlement, se distinguoit un certain abbé Pucelle, conseiller-clerc, et l'un des vétérans de la secte. C'étoit autour de lui que se rassembloient les jeunes magistrats, ou autrement _la cohue des enquêtes_; et, soutenu de cette jeunesse turbulente, il dominoit le plus souvent dans les délibérations de ce genre. Dans celle qui suivit ce lit de justice, il proposa une protestation qui se composoit de quatre articles, différents sans doute pour la forme; mais pour le fond visiblement imités des quatre articles de la déclaration de 1682, dont ils mettoient à découvert les dernières conséquences[128-A]. Ce rapprochement est remarquable: ainsi les principes de cette déclaration fameuse étoient reproduits par le parlement dans une occasion où il se montroit hostile contre le clergé, et reproduits avec l'intention de donner plus de force à ses hostilités.]
[Note 128-A: Voici le texte littéral de cette protestation:
1º La puissance temporelle, établie directement par Dieu, est indépendante de toute autre; et nul pouvoir ne peut donner la moindre atteinte à son autorité.
2º Il n'appartient pas aux ministres de l'Église de fixer les termes que Dieu a placés entre les deux puissances; les canons de l'Église ne deviennent lois de l'État qu'autant qu'ils sont revêtus de l'autorité du souverain.
3º À la juridiction temporelle seule appartient la juridiction extérieure qui a le droit de contraindre les sujets du roi.
4º Les ministres de l'Église sont comptables au roi et à la cour, sous son autorité, de tout ce qui peut blesser les lois de l'État.]
Il suffisoit de lui avoir laissé «l'appel comme d'abus,» l'une des usurpations les plus criantes dont le pouvoir temporel se fût rendu coupable envers l'autorité spirituelle[129], pour qu'il lui fût facile, en s'enveloppant de tous les artifices de la chicane, d'éluder toutes dispositions faites pour en restreindre l'usage, et de renverser les foibles barrières que lui opposeroient les déclarations du roi, les arrêts de son conseil et autres injonctions royales. Il ne tarda pas à en donner la preuve, et à l'occasion même de cette déclaration: à peine les évêques eurent-ils commencé à en exécuter les clauses en ce qui concernoit la signature du formulaire et les peines canoniques à exercer contre les ecclésiastiques qui persistoient dans leur refus d'accepter la bulle, que les appels comme d'abus se renouvelèrent au parlement, y furent reçus avec plus de faveur que jamais, et suivis d'un grand nombre d'arrêts qui infirmoient les sentences des évêques, et encourageoient la rébellion de leurs subordonnés. Les avocats de Paris reparurent en cette circonstance, et signèrent, en faveur des appelants, un nouveau Mémoire où les deux puissances étoient attaquées avec une égale fureur, où ils établissoient que les arrêts de défense du parlement suffisoient pour relever des censures des évêques, et une foule d'autres maximes anarchiques qui jetèrent l'effroi parmi tous les amis de l'ordre et de la religion. Suivant une autre marche, l'évêque de Montpellier, l'un des plus furieux appelants, s'efforçoit, dans une lettre qu'il adressoit au roi, de lui rendre suspecte la fidélité des acceptants, présentant comme incompatible la soumission qu'ils professoient pour le pape et l'obéissance qu'ils devoient au monarque[130].
[Note 129: Ces appels étoient un des effets les plus déplorables de la lutte non interrompue qui, depuis plusieurs siècles, s'étoit engagée en France entre les deux puissances, et dans laquelle n'avoit cessé de triompher le pouvoir temporel avec toutes les injustices et toutes les brutalités que peut produire la force mise à la place du droit. Dans l'établissement de ces appels, on avoit d'abord procédé avec une apparence d'équité et même d'utilité: «On ne se servoit de ce moyen, est-il dit dans les procès-verbaux de l'assemblée du clergé de 1655, que pour arrêter les violences de fait, les usurpations et entreprises des juges d'Église sur la juridiction du roi et sur son temporel; peu à peu les parlements les ont étendus à toutes sortes de cas; et encore que les injustices prétendues avoir été commises par les juges de l'Église pussent être réparées par leur juge ecclésiastique supérieur, par la voie ordinaire de l'appel simple, néanmoins les parlements en attirent la connoissance à leur tribunal par la voie extraordinaire de l'_appel comme d'abus_, et par ce moyen énervent toute la juridiction ecclésiastique, et empêchent qu'elle ne puisse procéder à la discipline, correction des moeurs et réglement de la police de l'Église.» (In-folio, p. 301, § XVI.)
On lit encore dans le même recueil que, «le 24 janvier 1656, l'évêque de Lodève rendant compte, en présence du cardinal de Mazarin qui présidoit l'assemblée, des principaux points contenus au cahier des plaintes du clergé, dit que le second (point) étoit des empêchements que reçoivent les évêques dans leur juridiction, lesquels procédoient de ce que les juges royaux étendoient la leur au delà de l'ancienne coutume, lois et ordonnances du royaume, et rendoient l'ecclésiastique tout-à-fait inutile et sans pouvoir; que si l'on remontoit jusqu'aux sources et l'on considéroit l'usage continuel que les évêques avoient observé depuis treize à quatorze cents ans, l'on verroit qu'ils ont exercé paisiblement leur juridiction suivant le droit, les canons et les coutumes anciennes, sans y avoir été troublés par la juridiction séculière; mais que, depuis François Ier, les désordres des guerres civiles avoient donné occasion aux juges laïques de tout entreprendre sur les ecclésiastiques; qu'ils en ont toujours porté leurs plaintes aux rois et obtenu de leur justice le rétablissement de la juridiction ecclésiastique en certains points, qui ont demeuré néanmoins sans exécution par la résistance des juges séculiers, et par les modifications que les parlements ont apportées aux registres des ordonnances et déclarations des rois.» (P. 300, § XVI.)]
[Note 130: LAFITEAU, t. 2, p. 252.]
Nous nous arrêterons un moment sur le Mémoire des quarante avocats, parce que ce qui se passa à l'occasion de ce libelle touche le fond même de ce grand débat, et montre plus visiblement encore que tout le reste quelles étoient, au milieu de dangers aussi imminents, la déplorable politique et les funestes traditions du gouvernement, dans tout ce qui touchoit ses rapports avec l'autre puissance.