Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 12

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C'est ici que triomphèrent les libertés gallicanes. Le régent, qui trouvoit bon d'arranger les choses à l'amiable avec la cour de Rome, s'il y avoit possibilité de le faire selon son propre gré, mais non de lui laisser exercer en France des actes d'autorité, vit très tranquillement le parlement rendre aussitôt un arrêt par lequel, statuant sur tous rescrits émanés de la cour de Rome, il défendoit de recevoir en France aucune pièce de ce genre qui n'eût été préalablement munie de lettres-patentes du roi, arrêt par suite duquel les agents généraux du clergé reçurent l'ordre d'écrire à tous les évêques du royaume «qu'il leur étoit défendu, _de la part du roi_, d'accepter le bref qui venoit de leur être adressé, et qu'ils eussent à remettre aux mains de M. le régent tous les exemplaires qu'ils en avoient reçus[104].» Le pape en écrivit très vivement à ce prince, qui, sur ce point, ne voulut lui donner aucune satisfaction, et se borna seulement, pour ne pas rompre entièrement l'espèce de bonne intelligence qui paroissoit exister entre lui et le saint père, à défendre cette assemblée générale d'évêques que celui-ci avoit de si justes raisons de redouter. Mais le projet de conférences nouvelles par commissaires fut repris, et ceux des évêques acceptants qui essayoient encore de travailler au rétablissement de la paix en conçurent d'abord quelque espérance; on peut même dire que, pour y parvenir, ils se montrèrent trop faciles envers leurs adversaires. Déjà, dans ces conférences, on étoit parvenu à se mettre une seconde fois d'accord sur la doctrine, et il sembloit que l'acceptation de la bulle dût s'ensuivre naturellement; mais, arrivés à ce point principal de la querelle et poussés dans ce dernier retranchement, les opposants revinrent à leurs éternelles difficultés sur le sens auquel ils prétendoient l'entendre; les esprits s'échauffèrent par la controverse; et plusieurs d'entre eux, laissant enfin échapper leur secrète pensée, _appelèrent_ de la bulle du pape au futur concile général, et portèrent leur appel à la faculté de théologie, qui _appela_ aussitôt avec eux. Tel fut le résultat de ces funestes conférences.

[Note 104: LAFITEAU, t. I, p. 446.]

Ce fut aussi le signal de l'orage dont tout ce qui avoit précédé peut n'être considéré que comme un signe avant-coureur: se voyant ainsi soutenu et par les hésitations politiques de la cour et par la complicité des magistrats, le parti janséniste leva le masque; d'_opposants_ qu'ils étoient, ses fauteurs se firent _appelants_, et l'_appel_ devint le mot d'ordre de la révolte pour tous ceux qui partageoient leurs doctrines erronées. Un grand nombre de curés de Paris et plusieurs communautés y donnèrent leur adhésion; non content de semer ainsi la division dans son diocèse, le cardinal de Noailles, chef avoué de cette faction, alla porter le trouble partout où il espéra trouver des rebelles et des brouillons; et telle fut la mauvaise foi des sectaires, qu'ils n'eurent pas honte de faire des emprunts pour obtenir des appels à prix d'argent[105]. La licence se manifesta bientôt de la manière la plus effrayante, et surtout dans les classes subalternes du clergé: on vit des curés se réunir et délibérer ouvertement sur les moyens à prendre pour s'arroger les droits de l'épiscopat, des chapitres s'élever contre les décisions de leurs évêques; et bien que le nombre des appelants ne formât encore dans le clergé qu'une misérable minorité, le parti trouva le moyen, vu cette position sans exemple où se trouvoit l'Église de France, de se faire persécuteur de la grande majorité de ses membres[106]. À Paris, et dans les diocèses que gouvernoient des évêques appelants, les acceptants étoient interdits, soumis aux peines canoniques, en butte à toutes les vexations de leurs supérieurs; dans ceux où siégeoient des évêques acceptants, les rebelles pouvoient au contraire braver impunément leurs premiers pasteurs; au moyen de l'appel comme d'abus, ils les traînoient devant les tribunaux séculiers, où gain de cause leur étoit toujours assuré, et leur faisoient expier, par d'odieuses et insultantes condamnations, le légitime et consciencieux usage qu'ils avoient fait et dû faire de leur autorité.

[Note 105: Ce fait est avoué par un de leurs principaux historiens. (_Anecdotes_, t. 3, p. 248 et suiv.) Ils empruntèrent à cet effet au delà de quatre cent mille livres; on donnoit cinq cents livres à chaque candidat qui, dans des thèses publiques, soutenoit quelques-unes des erreurs condamnées par la bulle; les curés recevoient davantage; et l'on payoit encore de plus fortes sommes aux chanoines qui avoient assez de crédit pour gagner leurs chapitres, aux religieuses assez puissantes pour entraîner leurs communautés. Cette manoeuvre dura deux ans, et ne fut découverte que par les plaintes des créanciers qui demandoient à être payés, et qui n'obtinrent jamais le remboursement de leurs avances. Cependant, malgré l'emploi de moyens si honteux, soutenus des plus odieuses calomnies et de tous les genres de séduction, le parti des _appelants_ ne compta jamais, dans sa plus grande prospérité, que seize évêques, trois universités, deux à trois mille ecclésiastiques, et un petit nombre de laïques sans autorité.]

[Note 106: Contre ce petit nombre d'opposants que nous venons de signaler, se présentoient en France plus de cent évêques, toutes les universités, trois seulement exceptées, et plus de cent mille ecclésiastiques qui demeuroient attachés au corps épiscopal; hors de France, tous les évêques de la chrétienté.]

La conduite du régent, dans ces graves circonstances, continua d'être ce qu'elle avoit été, foible en apparence, au fond calculée, insidieuse, et telle qu'il falloit qu'elle fût pour ne donner de triomphe complet à aucun parti. Sur les plaintes que lui adressèrent de toutes parts les évêques, il leur écrivit pour les assurer de sa coopération à rétablir l'ordre dans leurs diocèses, leur protestant qu'il sauroit contenir le clergé du second ordre et même les parlements; il écrivit en même temps une lettre au pape, dont l'objet apparent étoit de renouer autant que possible les négociations; mais, dans cette lettre, ainsi que dans sa circulaire aux évêques, le principe des _appels_ étoit maintenu, et le prince se contentoit seulement de les attaquer «dans l'abus que l'on prétendoit en faire dans cette circonstance,«de manière qu'il trouva le moyen de mécontenter à la fois tout le monde[107]; ce dont il se soucioit peu, d'après le plan qu'il s'étoit tracé, dans ces querelles, de tout ramener définitivement à son autorité.

[Note 107: Quelques magistrats trouvèrent mauvais que le régent eût insinué dans sa lettre que des parlements avoient attenté aux droits de l'épiscopat. (LAFITEAU, t. 2, p. 42.)]

Les appelants avoient pénétré son dessein, et si bien qu'ils ne cherchoient qu'un moyen de le commettre avec la cour de Rome en le faisant intervenir dans les affaires de l'Église, de manière à mettre cette autorité dont il sembloit si jaloux en opposition avec celle du souverain pontife. Ce fut dans cette intention qu'ils proposèrent, comme moyen de conciliation, un silence _absolu_ sur la bulle, silence qui seroit _ordonné_ par le roi, y ajoutant toutefois cette condition que l'ordonnance royale ne paroîtroit qu'après que le cardinal de Noailles auroit publié son appel; ils demandoient même que le roi, dans cette ordonnance, s'expliquât sur les excommunications «de manière à rassurer les consciences;» que les appels y fussent considérés comme légitimement faits, et que la décision de l'affaire sur laquelle ce silence général auroit été imposé, fût renvoyée, non au pape, mais au futur concile général. Certes, l'insolence ne pouvoit aller plus loin: c'étoit non seulement se maintenir dans leur ancienne prétention de traiter avec le chef de l'Église sur le pied de la plus parfaite égalité, mais encore pousser le souverain temporel à porter la main à l'encensoir, et allumer entre les deux puissances une guerre qu'en effet ils désiroient ardemment, et dont les insensés espéroient profiter.

On conçoit avec quelle indignation un semblable projet fut rejeté. Le pape, à la vérité, demandoit le silence; mais il vouloit que l'hérésie fût seule forcée de se taire. Le cardinal de La Trémouille, ambassadeur de la cour de France auprès du Saint-Siége, et qui y jouoit, depuis le commencement de ces querelles, le rôle de conciliateur avec assez peu de discernement, commit en cette occasion une grande faute: encore qu'il connût parfaitement la pensée du saint Père sur ce projet de silence également imposé au mensonge et à la vérité, il se persuada très mal à propos que, si ce silence _général_ étoit en effet ordonné pour peu de temps, sans toutefois y admettre les conditions insolentes proposées par les appelants, on pourroit, à la faveur du moment de calme qu'il auroit procuré, parvenir à s'entendre sur le fond de la discussion; et qu'en faveur d'un si heureux résultat, on obtiendroit probablement du pape qu'il fermât les yeux sur un acte du pouvoir temporel qui pouvoit avoir de si graves conséquences. Ce fut en ce sens qu'il écrivit à sa cour; et la déclaration du roi; qui ordonnoit _le silence_ sur les affaires de la bulle, parut immédiatement après[108].

[Note 108: Le 17 octobre 1717.]

On conçoit que les acceptants ne s'y soumirent qu'avec beaucoup de répugnance: c'étoit exiger d'eux une sorte de prévarication. Quant aux appelants, ils ne vouloient point du silence à de telles conditions; et pour éluder l'effet de la déclaration; ils mirent en avant le cardinal de Noailles qui parvint à persuader au régent qu'il ne pouvoit convenablement se taire avant que le pape se fût expliqué sur le précis de doctrine qui venoit d'être arrêté entre les deux partis. L'adhésion des évêques acceptants à cet exposé doctrinal ne laissoit aucun doute sur son orthodoxie: l'explication demandée au pape ne pouvoit donc qu'être favorable, et l'on commençoit à concevoir quelque espérance d'une véritable paix. Or, et nous l'avons déjà dit, les opposants n'en vouloient point; tout ceci n'étoit de leur part qu'un jeu détestable: par une seconde fraude qui n'étoit pas moins odieuse que la première, de laquelle toutefois on prétend que le cardinal ne fut pas complice (ce qui semble difficile à croire et se trouve démenti par sa conduite postérieure), ils altérèrent ce précis de doctrine dans tout ce qu'il contenoit de contraire à leurs maximes; et résolus de mettre à cette paix un obstacle insurmontable, ils choisirent ce moment pour publier l'appel de ce prélat, appel qu'il avoit fait secrètement et auquel il avoit jusqu'alors différé de donner de la publicité. Le chapitre métropolitain et les curés de Paris y adhérèrent à l'instant même; la Sorbonne, qui, en fait d'appel, avoit déjà pris les devants, reçut celui-ci avec les plus grands applaudissements, et la confusion fut à son comble dans le clergé de Paris.

Le régent, soit qu'il fût réellement irrité de cette audace, soit qu'il feignît de l'être, ordonna au parlement de poursuivre la publication de cet appel, et le parlement, qui l'approuvoit intérieurement, le condamna _par ordre_. Alors blessé au vif dans son amour-propre, le foible et vaniteux prélat ne se contint plus: il avoua hautement son appel, en prit la défense, et montra quels étoient ses véritables sentiments en repoussant les nouvelles marques de condescendance que le pape se montroit disposé à lui donner; puis se mettant plus ouvertement encore qu'il ne l'avoit fait à la tête de son parti, il se fit l'apologiste des doctrines censurées, et déclara nettement qu'une acceptation conditionnelle étoit tout ce qu'il pouvoit accorder. Après ce dernier éclat, Clément XI, dont la modération et la longanimité ne sauroient être trop admirées dans ces circonstances difficiles et malheureuses, se décida, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, à publier sa bulle de séparation[109].

[Note 109: Cette bulle qui commence par ces mots, _Pastoralis officii_, fut publiée à Rome, le 28 août 1718. Adressée à tous les fidèles, elle leur ordonnoit de rompre toute communication avec les opposants, déclaroit ceux-ci séparés de la charité de la sainte Église romaine, les privoit de la communion ecclésiastique avec l'Église et son chef, leur obéissance seule pouvant les rétablir dans l'unité du siége apostolique.]

Ce fut le signal d'une nouvelle confusion plus grande que tout ce qui avoit précédé. Les appels contre la nouvelle bulle s'élevèrent aussitôt de toutes parts dans le parti des opposants; et le parlement tressaillit de joie en voyant des princes de l'Église lui fournir eux-mêmes, par leurs fureurs, l'occasion qu'il cherchoit depuis si long-temps d'élever sa puissance sur celle de Rome. Déjà il n'avoit pas craint de faire brûler par la main du bourreau une lettre qu'un prélat courageux (l'archevêque de Reims) avoit adressée au régent, pour lui peindre l'excès du mal et l'inviter à en arrêter le cours: en cette nouvelle circonstance, il n'eut pas même la peine de prendre l'initiative. Ce furent les gens du roi eux-mêmes qui appelèrent devant lui de la bulle comme d'abus; il reçut leur appel, et s'apprêta ainsi à procéder contre le pape lui-même. Cependant les opinions les plus monstrueuses se professoient hautement dans la Sorbonne, et le langage de ses docteurs ne différoit point de celui des plus furieux protestants; les choses allèrent même à cet excès, qu'un plan de séparation de l'Église de France avec celle de Rome, et d'union avec l'Église anglicane, fut secrètement dressé dans le parti des opposants[110]. L'archevêque de Reims écrivit de nouveau pour démasquer ces détestables machinations, et l'évêque de Soissons publia sur le même objet quelques écrits très énergiques: le parlement s'en saisit aussitôt pour les flétrir, et confia encore à la main du bourreau le soin de lui en rendre raison. Cependant les parlements de provinces s'empressoient d'imiter leur digne modèle; et plus de quarante évêques ayant déclaré les appels schismatiques, la plupart d'entre eux se virent cités devant les tribunaux séculiers, qui supprimèrent et condamnèrent leurs mandements comme abusifs.

[Note 110: Ce plan avoit été tracé par Dupin, docteur de Sorbonne, à qui ses violences et ses erreurs ont acquis, dans ces querelles, une si malheureuse célébrité. Une correspondance qu'il avoit avec l'archevêque de Cantorbery éveilla les soupçons; on saisit ses papiers, et les fils de cette trame presque incroyable furent ainsi dévoilés. «Il y étoit dit que les principes de notre foi peuvent s'accorder avec les principes de la religion anglicane; que sans altérer l'intégrité du dogme, on peut abolir la confession auriculaire, et ne plus parler de _transsubstantiation_ dans le sacrement de l'Eucharistie, anéantir les voeux de religion, permettre le mariage des prêtres, retrancher le jeûne et l'abstinence du carême, se passer du pape, et n'avoir plus ni commerce avec lui, ni égard pour ses décisions.» (LAFITEAU, t. 2, p. 126.)]

L'indignation du pape étoit à son comble, et néanmoins, lorsqu'il sembloit résolu de la faire éclater, les mêmes embarras se présentoient toujours devant lui. Plus d'une fois, il fut sur le point de sévir contre les parlements prévaricateurs; puis il s'arrêtoit, effrayé d'un coup d'autorité qui pouvoit faire éclater le schisme, depuis si long-temps préparé dans l'Église de France, et revenoit à des supplications nouvelles auprès du régent, pour qu'il arrêtât enfin ce torrent qui menaçoit de tout entraîner. Fidèle à son plan, celui-ci continuoit à prendre des demi-mesures qui, sans satisfaire le pontife, entretenoient du moins ses espérances, et ne le mettoient pas dans la nécessité périlleuse de rompre ouvertement avec lui. La première fut d'ordonner de nouveau un silence général sur tout ce qui concernoit la bulle; et ce funeste remède, déjà si malheureusement employé, et que nous verrons par la suite agraver le mal au lieu de le guérir, ne produisit pas un meilleur effet cette fois-ci que la première: les acceptants en furent affligés, et les appelants s'en moquèrent. (1719) Les excès de la Sorbonne ayant passé toutes les bornes, ses docteurs furent mandés chez le garde des sceaux et réprimandés: ils n'en continuèrent pas moins de dogmatiser avec la même insolence[111]. L'évêque de Soissons se plaignit de l'outrage qu'il venoit de recevoir: tout ce que fit pour lui le régent fut d'empêcher que l'arrêt du parlement qui condamnoit son livre au feu ne fût exécuté. Il souffroit en même temps, et avec la plus grande tranquillité, que ce même parlement supprimât par un nouvel arrêt la condamnation que le pape venoit de faire d'une instruction pastorale du cardinal de Noailles, la plus séditieuse qu'il eût encore publiée; et l'évêque de Soissons fut, en cette circonstance, moins maltraité que le souverain pontife. Alors Clément XI, poussé à bout, reprit sa résolution de refuser des bulles à tout évêque nommé qui n'accepteroit pas purement et simplement la constitution _Unigenitus_.

[Note 111: La faculté _appelante_ de Caen ayant établi très positivement dans son appel que l'opinion de l'infaillibilité du pape étoit erronée, la faculté de Paris approuva cette opinion et la confirma par un décret. On n'étoit point encore allé jusque-là en France. (_Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du 18e siècle_, année 1719.)]

(1720) Ni cette résolution, ni les rescrits et les anathèmes du Saint-Siége, ni le zèle des évêques acceptants n'auroient suffi: il falloit par dessus tout la volonté du pouvoir temporel, qui s'étoit fait en France l'arbitre suprême des rapports de l'Église avec son chef; et cette volonté, nous l'avons déjà dit, commença à se manifester au moment où Dubois eut la pensée de devenir cardinal. Alors il fut arrêté, dans le conseil du régent, qu'on se procureroit, de gré ou de force, un enregistrement quelconque de la bulle, et qu'on emploieroit des moyens plus efficaces auprès de l'archevêque de Paris, pour parvenir à vaincre son obstination. Des négociations nouvelles furent donc ouvertes avec lui, et l'on y mit plus de suite et de ténacité. Le cardinal ne se montra ni moins tenace, ni moins opiniâtre: il batailla long-temps, tergiversa, exigea de nouvelles explications qu'il fallut consentir à lui donner. D'habiles théologiens y travaillèrent pendant six mois, les arrangeant de manière à ce qu'elles pussent satisfaire ce vieillard ombrageux; ce qui fit qu'elles ne satisfirent point plusieurs évêques acceptants qui refusèrent de les signer. Telles qu'elles étoient cependant, la plupart d'entre eux les signèrent, trop complaisamment sans doute, mais tant étoit grand leur désir de la paix; et le cardinal les signa avec eux. Toutefois, alors même que cette paix sembloit être sur le point de se conclure, il donnoit des preuves nouvelles de sa mauvaise foi en publiant de nouveaux écrits contre la bulle[112], écrits que, par une mauvaise foi plus grande encore, il désavoua, après qu'ils eurent été condamnés à Rome, non pas tant à cause de cette condamnation que parce qu'ils l'exposoient à encourir l'entière disgrâce du régent.

[Note 112: Entre autres, une lettre circulaire adressée à ses curés, dans laquelle il les conjuroit de ne s'alarmer, ni sur les explications qu'il venoit d'adopter, ni sur l'acceptation qu'il avoit promise: «Par mes _explications_, disoit-il, j'ai mis _la vérité à couvert_; et si j'accepte, c'est avec une bonne _relation_. (LAFITEAU, t. 2, p. 163.)]

Cette conduite, qui semble presque inexplicable, venoit de ce qu'il comptoit sur le parlement, comme le parlement comptoit sur lui. Mais aussitôt qu'il lui fut démontré que l'existence de cette compagnie étoit menacée, il sentit son courage s'abattre; et, pour sauver le tribunal séculier qui citoit devant lui les évêques, qui les condamnoit, qui les outrageoit, il parut céder enfin; et la bulle, _forcément_ enregistrée au parlement, fut _conditionnellement_ acceptée par le prélat; c'est-à-dire que, par un dernier trait de mauvaise foi qui passoit tous les autres, tandis qu'il acceptoit _sans restriction_ dans le mandement qu'il publioit, il faisoit imprimer en même temps un second mandement clandestin où son acceptation étoit positivement _restrictive_. Le pape eut connoissance de cette fraude au moment même où le cardinal la commettoit; et l'on peut concevoir combien il dut être satisfait d'une semblable paix, la bulle étant acceptée d'une si étrange manière par l'archevêque de Paris, et enregistrée au parlement «_purement et simplement_, assuroit le régent, et sans autres bornes que celles qu'il falloit _nécessairement_ s'imposer, pour ne pas s'écarter des _maximes_ du royaume[113].» Or ces maximes étoient justement le principe de cette guerre continuelle qui se faisoit en France contre le Saint-Siége, et qui menaçoit sans cesse le royaume _très chrétien_ du schisme et de l'hérésie. Dubois convenoit lui-même «qu'il manquoit _quelque chose_ à l'affermissement de la paix; mais il démontroit, en même temps, l'impossibilité d'obtenir davantage, pour le moment[114].

[Note 113: LAFITEAU, p. 166.]

[Note 114: LAFITEAU, p. 168.]

(1721-1723) Clément XI mourut au milieu des amertumes que lui causoient cette triste paix et ces scandaleuses négociations: on n'aura pas de peine à croire qu'Innocent XIII, qui lui succéda, n'en fut pas plus satisfait. Toutefois ses efforts auprès du cardinal de Noailles pour obtenir de lui une acceptation pure et simple n'eurent pas plus de succès que ceux de son prédécesseur; et tels étoient les résultats de cette prétendue paix, que sept évêques opposants eurent l'audace singulière de lui écrire une lettre dans laquelle la bulle étoit formellement attaquée, et le caractère de Clément XI outrageusement insulté; plusieurs autres écrits furent en même temps publiés, soit par des évêques, soit par des docteurs de Sorbonne, où étoient développées contre les _deux puissances_[115] les doctrines les plus pernicieuses de la secte[116]. Le pape flétrit ces écrits avec les qualifications qu'ils méritoient, et s'adressa en même temps au régent pour obtenir raison de ces perturbateurs et de ces séditieux. Ce fut alors que, fatigué de tant de mutineries par lesquelles l'autorité royale se trouvoit elle-même avilie, et résolu de satisfaire du moins le pape dans ce qui ne compromettoit en rien les _maximes_ du royaume et l'autorité _spirituelle_ du cabinet de Versailles, le duc d'Orléans parla enfin en maître, et, soutenu de la puissante volonté de son ministre, appesantit son bras sur les jansénistes avec tant de violence[117], que, jusqu'à sa mort, ils n'osèrent plus remuer. De son côté, le nouveau pape jugea que, dans des circonstances aussi difficiles, il lui convenoit d'user de cette politique patiente du Saint-Siége, politique dont, tôt ou tard, le triomphe est assuré, parce qu'elle a pour fondement l'éternelle vérité. Il parut donc se contenter de ce que le régent avoit fait, considérant toutefois ce qui se passoit alors en France plutôt comme une trève que comme une véritable paix.

[Note 115: Il convient de remarquer que les deux _puissances_ étoient toujours _conjointement_ attaquées, chaque fois que le pouvoir temporel cessoit de se montrer tolérant à l'égard des sectaires: nous en verrons bientôt un exemple plus frappant.]

[Note 116: LAFITEAU, p. 181 à 189.]

[Note 117: Il en exila quelques-uns, en destitua d'autres, et apprit ainsi à tous qu'il vouloit être obéi: il avoit lui-même appris à bien connoître l'esprit de ces sectaires, au milieu de ces longues querelles; et les ayant bien accueillis d'abord, il avoit fini par ne plus pouvoir les supporter. Il disoit, dans les derniers temps de sa vie, «que si le ciel l'eût fait roi, il n'auroit jamais souffert, parmi ses sujets, des gens qui, dans une révolte, pussent prétexter avec les jansénistes que _la grâce leur avoit manqué_.» LAFITEAU, p. 192.]