Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 11

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Tandis que croissoit ainsi ce parti, au milieu de l'espèce d'enivrement de débauche que la régence répandoit dans toutes les classes oisives ou opulentes de la société, l'Église de France, nous l'avons déjà dit, courbée sous le joug d'une servitude outrageante et intolérable, étoit réduite, pour résister au parti janséniste et se soustraire à l'action tyrannique du parlement, de se rallier au chef de l'État, d'accepter pour protecteur son infâme favori, de supporter la profanation de ses plus hautes dignités; et c'étoit là un opprobre qui fournissoit contre elle de nouvelles armes aux incrédules, lesquels en tiroient parti pour grossir leurs rangs de beaucoup d'esprits foibles et passionnés à qui ils savoient persuader que cette protection dérisoire qu'accordoient à la religion des hommes faisant, comme eux, profession d'incrédulité, étoit une preuve évidente de la fausseté de ses dogmes. Cette humiliation du clergé produisoit encore cet autre effet de jeter dans le parti janséniste des hommes à vues courtes et à conscience timorée, qui croyoient reconnoître, dans le rigorisme affecté des sectaires et dans leur opposition au pouvoir, bien que cette opposition n'eût commencé qu'après que le pouvoir les eût lui-même repoussés, une résistance courageuse à l'iniquité du siècle, à l'égard de laquelle ils reprochoient au parti opposé de se montrer beaucoup trop indulgent. Telle étoit la position des choses et des esprits, lorsque l'évêque de Fréjus parvint au ministère.

Toutefois ce n'est point assez de cette vue générale pour bien faire comprendre ces querelles déplorables qui se continuèrent si vivement, sous l'administration de ce foible vieillard, entre le clergé, les jansénistes et les parlements, si l'on n'y joint quelques traits de ce qui s'étoit passé, depuis Louis XIV, relativement à la bulle _Unigenitus_. L'ignorance et la sottise philosophique considèrent avec beaucoup de pitié les troubles et les désordres dont cette bulle fameuse fut en France l'occasion et le prétexte, et peu s'en faut qu'elles n'en jugent les détails indignes de l'histoire: il ne leur appartient pas de concevoir que c'est là, dans son principe et dans ses conséquences, le plus grand événement du XVIIIe siècle, et qu'il suffiroit seul pour l'expliquer tout entier.

(1715-1718) Il n'est pas difficile de prévoir ce qui seroit arrivé de l'obstination du cardinal de Noailles, si Louis XIV eût vécu; il n'y a pas d'apparence qu'il eût refusé d'obéir au commandement d'un maître à qui on ne résistoit pas impunément, et pour quelque temps, du moins, la paix eût été rendue à l'Église. La politique du régent, masquée sous le voile de la modération et de l'esprit conciliateur, changea la face des choses: le cardinal le voyant plein de condescendance pour lui et de tolérance à l'égard des jansénistes, reprit courage, et le parti des opposants avec lui. Il ne fut plus question d'accepter la bulle, quoiqu'il eût fait une promesse formelle à ce sujet. Un déluge de libelles où les doctrines qu'elle contenoit étoient attaquées et les opinions de Quesnel défendues, inonda Paris et les provinces; la division éclata ouvertement dans le corps des évêques, l'esprit de révolte commença à se manifester dans le clergé inférieur, dans les universités, dans les facultés de théologie; et l'on put se croire à la veille de ce schisme depuis si long-temps redouté par tous ceux qui en avoient vu le principe dans ce qui se passoit en France depuis près de quarante ans.

Les premiers symptômes de cette guerre qui alloit désoler l'Église de France, se manifestèrent dans cette même assemblée du clergé qui s'étoit ouverte quelques mois avant la mort du feu roi[94]; et ce fut à l'occasion de deux ouvrages que le parti janséniste venoit de jeter dans le public, et dans lesquels tout le venin de leur doctrine se trouvoit répandu[95]. Il fut décidé que ces deux productions dangereuses seroient examinées et censurées: les prélats opposants[96] firent voir, dès lors, combien ils étoient favorables aux sectaires, par les manoeuvres de tout genre qu'ils employèrent pour arrêter cette censure; et, n'ayant pu y réussir, pour empêcher du moins qu'il y fût parlé honorablement de la bulle, à l'occasion de laquelle cependant ces ouvrages avoient été composés, et contre laquelle ils étoient principalement dirigés. Ayant encore échoué sur ce point, leur dernière ressource avoit été de faire intervenir le régent, dont l'intention n'étoit pas de donner en ce moment gain de cause à l'un ou à l'autre parti, et qui, sous prétexte qu'il venoit d'ouvrir une négociation avec le pape au sujet de leurs contestations, défendit provisoirement la publication des censures. Cependant la faculté de théologie de Paris avoit commencé à montrer de quel esprit elle étoit animée, en rétractant publiquement l'acceptation qu'elle avoit faite de la bulle, et déclarant même avec beaucoup d'impudence «qu'elle ne l'avoit jamais acceptée.» Son audace fut telle, dès ces premiers moments, que les livres censurés trouvèrent des apologistes au milieu d'elle, et purent y être impunément défendus.

[Note 94: Le 25 mai 1715.]

[Note 95: Les _Hexaples_ et _le Témoignage de la Vérité_[95-A]. «On y lisoit ces énormes maximes, que les peuples ne doivent point écouter leurs pasteurs; que les disciples ne doivent point être enseignés par leurs maîtres; que les fidèles n'ont pas la seule docilité pour partage. On y enseignoit au contraire que les peuples ont un droit acquis de s'élever contre tout ce qui blesse leurs préventions et d'en décider par leurs clameurs. On citoit à ce tribunal de l'esprit particulier les conciles généraux eux-mêmes, pour s'assurer de l'authenticité de leurs canons; et on faisoit du soulèvement du peuple la souveraine règle vivante et infaillible de notre foi. Telle étoit la monstrueuse doctrine du livre du _Témoignage de la Vérité_.»

«Le livre des _Hexaples_ n'étoit pas moins impie. Le but principal de son auteur étoit d'opposer la doctrine de l'Écriture et des Pères à celle de la _Constitution_, d'y mêler des remarques propres à étouffer dans le coeur des fidèles les sentiments de soumission et de respect qui sont dus au Saint-Siége, de justifier les _Réflexions morales_ aux dépens de tous ceux qui les avoient si formellement proscrites, et d'invectiver contre les auteurs d'une morale opposée à la sienne.» (LAFITEAU, _Histoire de la Bulle Unigenitus_, t. I, p. 320, in-12.)]

[Note 95-A: L'auteur des _Hexaples_ se nommoit Fouillou; celui du _Témoignage_ étoit un oratorien nommé La Borde.]

[Note 96: Ils étoient au nombre de douze, y compris leur chef, le cardinal de Noailles.]

Lorsque ces nouvelles parvinrent à Rome, Clément XI en ressentit une vive douleur, et jamais l'embarras de sa situation vis-à-vis de l'Église de France n'avoit été plus grand. Partout ailleurs, l'hérésie et la rébellion auroient été, à l'instant même, comprimées et punies par des actes décisifs de son autorité suprême, que le pouvoir temporel auroit accueillis avec respect, à l'égard desquels il eût exigé une prompte et entière obéissance. En France les obstacles se présentoient de toutes parts: formeroit-il une commission pour instruire le procès des évêques opposants? Mais c'étoit une prérogative de l'Église _gallicane_, que les évêques n'y pouvoient être jugés en première instance que par les métropolitains assistés de leurs suffragants, et ce n'étoit que par voie d'appel que le pape avoit le droit de connoître de la cause d'un évêque accusé. Assembleroit-il un concile national? c'eût été soulever à l'instant même mille questions odieuses sur l'autorité pontificale: il n'y falloit pas penser. La convocation d'un concile général, qui lui fut proposée par ses conseillers, fut encore rejetée, parce qu'il y vit de même de graves inconvénients[97]. Sévir contre la Sorbonne, contre une simple faculté de théologie, il ne le pouvoit même pas sans imprudence, et sans s'exposer à voir son autorité compromise; car l'_appel comme d'abus_ au parlement en eût été la conséquence; et, devant le tribunal séculier, la Sorbonne l'auroit très probablement emporté sur le souverain pontife. Au milieu de ces incertitudes, qui n'étoient que trop fondées, Clément XI s'arrêta du moins à la résolution de refuser des bulles à tout sujet qu'on lui présenteroit pour de nouveaux évêchés, et qui n'auroit pas accepté formellement la constitution[98]. Enfin, dans une congrégation générale qu'il assembla, et au milieu de laquelle il déplora les malheurs de l'Église avec cette éloquence noble et touchante qui éclatoit jusque dans ses moindres paroles, ce saint pape fit comprendre en peu de mots, et avec une admirable sagacité, quelles pouvoient être pour la religion en France les conséquences de l'opposition qui venoit d'y éclater: «Ce que je vous prie d'observer, dit-il au sacré collége assemblé, c'est que les évêques opposants n'attaquent ma bulle _Unigenitus_, qu'afin de saper en même temps et de faire tomber du même coup toutes celles où ce saint siége a foudroyé leurs erreurs. Comme il n'en est aucune au sujet de laquelle les formalités les plus solennelles aient été observées plus exactement qu'à l'égard de la dernière constitution, il n'en est point aussi qui mérite, avec plus de raison, d'avoir force de loi dans l'Église. Par conséquent, travailler à infirmer l'autorité de celle-ci, c'est vouloir anéantir toutes les précédentes. Bientôt on verroit la bulle d'Innocent X et d'Alexandre VII contre les cinq fameuses propositions de Jansénius, celle d'Innocent XII contre le livre des _Maximes des Saints_, celle de Pie V et de Grégoire XIII contre Baïus, la nôtre même contre le fameux _Cas de conscience_, rejetées avec hauteur. Ce n'est plus un mystère dans le parti. Depuis quelque temps il s'en explique si clairement, qu'il n'est plus permis d'en douter. Ainsi, autant qu'il importe au sacré dépôt de la foi que des erreurs capitales ne jettent pas de nouvelles racines, ou qu'elles ne prennent pas de nouvelles forces, autant est-il nécessaire que nous maintenions, dans toute sa vigueur, une bulle qui, en achevant de les démasquer, achève aussi de les confondre[99].»

[Note 97: Outre que la convocation n'en étoit pas aisée dans les circonstances où l'on se trouvoit, le pape ne voyoit pas la nécessité d'une semblable assemblée pour sanctionner une loi, qu'à l'exception de quelques réfractaires, tous les évêques du monde chrétien avoient reçue avec le respect qui lui étoit dû. Qui pouvoit assurer d'ailleurs qu'après que le concile auroit été convoqué, les Quesnélistes n'imiteroient pas les Calvinistes dans la conduite que ceux-ci avoient tenue à l'égard du concile de Trente? (LAFITEAU, _Histoire de la Bulle Unigenitus_, t. I, p. 355, in-12.)]

[Note 98: Ce qui se passe à ce sujet suffira pour faire apprécier quelles étoient, sous les apparences du respect hypocrite et de l'esprit de conciliation, les véritables dispositions de la cour de France à l'égard du Saint-Siége. En 1716, plusieurs ecclésiastiques, dont la doctrine et les liaisons étoient suspectes, avoient été nommés à des évêchés: le pape refusa des bulles; le régent demanda la stricte exécution du concordat, et il s'ensuivit entre les deux cours une altercation qui dura jusqu'en 1718. Alors perdant patience, le duc d'Orléans assembla un conseil de régence où des commissaires furent nommés, à l'effet d'examiner les motifs de ce refus que faisoit le pape, d'aviser aux moyens de le faire cesser, et s'il y persistoit, à ceux que l'on pourroit mettre en usage pour gouverner l'Église de France et pourvoir au sacre des évêques. Le duc de Saint-Simon, l'un des plus chauds opposants, étoit au nombre de ces commissaires, parmi lesquels on ne voyoit ni un évêque ni un magistrat. Les théologiens qu'il consulta étoient tous, comme lui, des opposants furieux; on y comptoit entre autres un chanoine excommunié par son évêque, et un docteur de Sorbonne qui revint exprès de Hollande où il s'étoit retiré auprès de Quesnel, pour lui donner son avis. Il sortit de ce conciliabule un Mémoire où l'on présentoit les moyens de se passer du pape et de secouer entièrement le joug de la cour de Rome. Il ne s'agissoit pas moins, suivant l'avis de Saint-Simon, que de faire _appeler_ tous les parlements et toutes les universités. Enfin les avis qui s'ouvrirent sur cette question furent si violents, que le duc d'Orléans en fut effrayé; il en vit le danger, et trouva assez de force pour résister aux sollicitations de ceux qui vouloient l'entraîner dans le schisme. Toutefois on y touchoit pour ainsi dire à chaque instant; et l'on ne peut savoir ce qui seroit arrivé en cette circonstance, si l'on n'eût appris, quelques jours après, que le pape, satisfait des explications qui lui avoient été données, avoit accordé les bulles. (Voyez les _Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du 18e siècle_, année 1718.)]

[Note 99: LAFITEAU, tom. I, pag. 390. Ce passage remarquable suffit pour démontrer que cette affaire, si légèrement traitée par tant d'esprits superficiels, touchoit le fond même de la religion, et que la question de l'acceptation de la bulle _Unigenitus_ étoit en même temps celle de savoir si la France continueroit ou cesseroit d'être catholique; la suite le fera bien voir.]

Que demandoient les opposants? Des _explications_ sur le sens de plusieurs passages de la bulle, qui leur sembloient obscurs et susceptibles de fausses interprétations. Cette demande, au premier abord, paroissoit naturelle; plusieurs avoient peine à comprendre qu'elle pût leur être refusée, et c'étoit avec ces apparences de candeur qu'ils se présentoient dans le monde. Mais lorsque, allant au fond de leur pensée, le pape leur faisoit demander, à son tour, s'ils vouloient s'engager d'avance à accepter _purement_ et _simplement_ la bulle, après que ces explications leur auroient été données, alors commençoient leurs tergiversations; et pressés sur cette question importante, ils ne pouvoient plus cacher quel étoit le véritable but de cette demande insidieuse, faite uniquement dans l'intention d'établir une sorte de controverse avec le souverain pontife, controverse dans laquelle ils se réservoient le droit de rejeter ses explications, s'ils les trouvoient contraires à leurs doctrines. Ce fut dans ce sens que parlèrent des agents qu'ils osèrent envoyer à Rome, pour y faire cette proposition insolente[100]. Luther et Calvin n'auroient pas autrement parlé[101].

[Note 100: L'un d'eux se nommoit l'abbé Chevalier; l'autre étoit ce même P. La Borde, auteur du livre du _Témoignage_. Ils finirent par se faire chasser de Rome.]

[Note 101: C'est qu'au fond la doctrine de Jansénius étoit absolument la même que celle de ces hérésiarques. Au moyen d'une interprétation absurde de Saint-Augustin, l'évêque d'Ypres enseignoit, dans son livre, que le plaisir est le seul mobile de nos actions; que lorsque le plaisir vient de la _grâce_, il nous porte à la vertu; que quand c'est la _cupidité_ qui le fait naître, il nous entraîne vers le vice; et que, depuis la chute du premier homme, notre volonté est _nécessairement_ déterminée à suivre celui de ces deux mouvements qui se trouve _actuellement_ le plus fort dans notre coeur. Ainsi le fond de son système est que l'homme, comme fils d'Adam et entaché du péché originel, est soumis à la nécessité _invincible_ de faire le bien ou le mal: le bien, quand c'est la _grâce_ qui prédomine; le mal, lorsque c'est la _cupidité_. Calvin n'enseigne rien de plus monstrueux dans ce qu'il établit sur la prédestination, sur la grâce, sur le libre arbitre. «Un ecclésiastique anglois, dit l'illustre comte de Maistre, a donné une superbe définition du calvinisme: c'est, dit-il, un système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité, une doctrine inintelligible, une foi absurde, un Dieu impitoyable.» On ne pouvoit peindre le jansénisme en termes plus énergique et plus vrais. Le même écrivain remarque que le système de l'athée Hobbes, qui soutenoit également que tout est _nécessaire_, offre, en tous points, une identité parfaite avec ceux de Calvin et de Jansénius.

«Comment donc, ajoute-t-il avec sa merveilleuse sagacité, une telle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans et même de partisans fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde? fatiguer l'État autant que l'Église? Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène; la principale est celle que j'ai touchée. Le coeur humain est _naturellement_ RÉVOLTÉ. Levez l'étendard contre l'autorité, jamais vous ne manquerez de recrues. _Non serviam_ (Jérémie, II, 20); c'est le crime éternel de notre malheureuse nature. «Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n'est ni philosophique, ni consolant; mais le plaisir d'_être d'un parti_, etc.» (_Siècle de Louis XIV._) Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là. Le _plaisir_ de l'_orgueil_ est de braver l'autorité, son _bonheur_ est de s'en emparer, ses _délices_ sont de l'humilier. Le jansénisme présentoit cette triple tentation à ses adeptes. (_De l'Église gallicane_, liv. I, ch. IV, p. 32.)]

Cependant Clément XI vit s'accroître ses incertitudes par l'usage même qu'il tenta de faire de son autorité. Immédiatement après cette congrégation des cardinaux, il avoit expédié en France deux brefs, l'un aux évêques opposants, par lequel il leur enjoignoit d'accepter la bulle sans délai, sans restriction, sans modification, y menaçant le cardinal de Noailles de le dépouiller de la pourpre, et de le traiter, lui et ses adhérents, selon toute la rigueur des canons, si, dans un terme fixé, il n'avoit pas donné des marques certaines de son obéissance; l'autre au régent, pour lui démontrer la nécessité du parti qu'il venoit de prendre, et exciter son zèle à soutenir avec lui la cause de la religion. Les deux brefs furent considérés comme non avenus, parce que, suivant les libertés de l'Église _gallicane_, telles que les avoit instituées Louis XIV, aucun rescrit de la cour de Rome ne pouvoit être présenté au roi de France avant que copie en eût été donnée d'abord à ses ministres, comme si ce monarque eût craint de déroger en traitant directement avec le vicaire de Jésus-Christ. Une telle formalité, sans exemple dans la chrétienté, auroit eu de trop graves conséquences: le pape refusa de s'y soumettre, et put dès lors reconnoître quelles étoient, dans cette affaire, les véritables dispositions du régent, sur lequel d'abord il avoit cru pouvoir compter. Ce fut donc une nécessité pour lui de suspendre des coups qu'il devenoit imprudent de frapper.

Il n'est pas besoin de dire que les opposants s'enhardirent de cet échec, que venoit d'éprouver l'autorité de la cour de Rome: dès ce moment ils ne mirent plus de bornes à leurs prétentions et à leur insolence à l'égard du chef de l'Église. Toutefois, comme on traitoit encore le dogme assez sérieusement en France, ils essayèrent d'abord de répandre dans le public que cette bulle dont on faisoit tant de bruit, ne touchoit que quelques points de discipline de peu d'importance. Cette manoeuvre ne leur ayant pas réussi, ils en imaginèrent une autre: ce fut d'inviter les acceptants à se réunir à eux pour établir ensemble un précis de doctrine que l'on soumettroit au pape, dans lequel on tomberoit d'accord sur tous les points dissidents, et qui, s'il étoit agréé, tranquilliseroit leur conscience sur l'acceptation pure et simple de la bulle. La proposition fut acceptée; on s'assembla: après de longues difficultés et des chicanes sans nombre, qui ne purent fatiguer la patience et la complaisance de leurs adversaires, ils parurent tomber d'accord avec ceux-ci sur la doctrine, et tout sembloit sur le point d'être terminé. Mais il devint évident que ce n'étoit de leur part qu'un jeu pour gagner du temps[102]; car, employant aussitôt, pour arrêter l'effet de cette conciliation, la plus insigne et la plus coupable des fourberies, ils trouvèrent le moyen de substituer à la pièce originale une copie qu'ils en avoient dressée eux-mêmes, et dans laquelle ils avoient supprimé les corrections essentielles que les évêques acceptants y avoient faites, de tous les passages entachés de jansénisme; et l'ayant ainsi altérée, ils l'envoyèrent à Rome comme la profession de foi de tout le clergé de France. Ils furent encore démasqués cette seconde fois: alors ils proposèrent une assemblée générale des évêques, faisant entendre que c'étoit le seul moyen de parvenir à une entière conciliation; mais les acceptants, qui d'abord avoient accueilli cette idée, acquirent bientôt la certitude que leurs adversaires y porteroient la même obstination et se serviroient de cette circonstance pour donner de plus grands scandales, et se hâtèrent d'écrire au pape pour le prier de mettre opposition à ce projet d'assemblée. Telle fut cependant la condescendance du souverain pontife à l'égard de cette poignée de rebelles, que, ne pouvant donner lui-même les explications demandées, et au sens qu'ils les demandoient, sans compromettre gravement son caractère et son autorité, il consentit qu'elles leur fussent indirectement offertes dans une lettre que le sacré collége demanda la permission de lui écrire, lettre qui fut rendue publique, et après laquelle les opposants n'eurent plus aucun prétexte plausible de persister dans leur refus.

[Note 102: L'abbé Dorsanne, secrétaire du cardinal de Noailles, l'avoue lui-même naïvement: «Les opposants, dit-il, ne cherchoient qu'à _allonger_ pour donner _au second ordre_ le temps de se déclarer.» (_Journal de Dorsanne_, année 1717.)]

Cette dernière marque d'indulgence ayant été accordée aux rebelles, le pape reprit le ton de maître; et dans deux nouveaux brefs, adressés, l'un au régent, l'autre aux évêques acceptants, il fixa le délai qu'il accordoit au cardinal de Noailles pour faire son acte de soumission, se montrant décidé, ce délai passé, à procéder contre lui et contre ses adhérents selon toute la rigueur des canons. Il rappeloit particulièrement, dans celui qu'il adressoit aux évêques, ce qui s'étoit passé relativement au livre des _Réflexions morales_, le venin caché dans ce livre dangereux, l'empressement avec lequel le feu roi et l'Église de France en avoient demandé la condamnation, le respect avec lequel la majorité des évêques l'avoit acceptée; et le détail de ces circonstances lui servoit à faire ressortir davantage ce qu'il y avoit d'odieux dans la révolte des opposants et dans la conduite insolente de la faculté de théologie, qui, livrée à de continuelles variations, tantôt avoit reconnu, tantôt bravé l'autorité du saint siége, et ne prétendoit pas moins qu'à se faire en France la règle de la doctrine et la dominatrice de l'épiscopat. Un troisième bref, adressé à la faculté elle-même, étoit plus que comminatoire: il prononçoit la déchéance de ceux de ses docteurs qui s'étoient déclarés opposants, et décernoit contre eux les peines canoniques[103].

[Note 103: LAFITEAU, t. I, p. 445.]