Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)
Part 4
Le lendemain de son départ, le dauphin, qui jusque là n'avoit porté que le titre de lieutenant du royaume, ayant atteint sa vingt-unième année[31], prit le titre de régent; et quoique son pouvoir fût plus borné que jamais, il ne paroît pas que personne se soit avisé de lui contester un titre qui appartenoit légitimement à l'héritier présomptif de la couronne. Il arriva seulement que l'éclat de cette nouvelle dignité inquiétant davantage les conjurés, ils multiplièrent les vexations et les affronts de toute espèce dont ils prenoient plaisir à l'accabler, le forçant à recevoir dans le conseil de nouveaux factieux pris parmi les échevins de Paris, le contrariant dans ses moindres résolutions, observant jusqu'à ses moindres démarches. Enfin cette tyrannie alla si loin, et lui devint si insupportable, qu'il résolut de secouer enfin le joug de ces misérables, en sortant de Paris, bien déterminé à ne rentrer dans cette ville que lorsqu'il seroit dans une situation à pouvoir punir les traîtres qui l'avoient soulevée. Ce dessein fut conduit avec mystère et exécuté avec adresse: car dix-huit mois de contrainte et de malheurs avoient appris à ce prince à dissimuler à propos ses sentiments. Dès qu'il fut hors des murs, il se rendit à Compiègne, où toute la noblesse des environs vint aussitôt le trouver. Toute celle qui habitoit Paris abandonna cette ville aussitôt qu'elle eut appris son départ, et se rassembla de même auprès de lui, de manière qu'en peu de jours il se trouva à la tête d'une petite armée, toute composée de gentilshommes. Il reçut en même temps des députés de plusieurs provinces, qui lui offroient des subsides et des secours contre les Parisiens. Enfin, dans l'assemblée des états-généraux qu'il convoqua sur-le-champ dans la ville où il se trouvoit, tout ce qui s'étoit passé dans la capitale fut condamné d'une voix unanime, et l'autorité légitime commença à reprendre sa force et sa dignité.
[Note 31: Ce fut lui qui fixa depuis cette majorité à quatorze ans, comme nous le dirons ci-après.]
(1358.) Alors les factieux sentirent renaître leurs frayeurs; ils apprirent en outre que, dans une entrevue que le roi de Navarre venoit d'avoir avec le régent, celui-ci avoit rejeté toutes les propositions que l'autre avoit pu lui faire d'un accommodement avec les Parisiens, et montré la ferme résolution de punir tous ceux qui les avoient entraînés dans la révolte. Ils essayèrent alors de conjurer l'orage en envoyant au régent quelques membres de l'université, qui, au nom de leur corps, l'invitèrent à rentrer dans la ville, lui protestant de la soumission de ses habitants. Charles les reçut avec bonté, et ne refusa point une amnistie générale; mais sous la condition expresse qu'on livreroit entre ses mains cinq ou six des chefs les plus coupables, promettant d'ailleurs de ne point attenter à leur vie.
Marcel et ses complices n'eurent garde d'accepter de semblables conditions: ils ne crurent pas même que le prince fût disposé à les remplir; et prenant, comme tous les grands criminels, une sorte d'énergie dans la terreur même des supplices qu'ils avoient mérités, ils résolurent d'opposer la force à la force, et, s'il falloit succomber, de reculer du moins, à quelque prix que ce fût, le moment de leur perte. Ils marchèrent d'abord vers le Louvre, dont ils s'emparèrent sans éprouver la moindre résistance. On répara les brèches des fortifications, on creusa des fossés, on éleva des remparts dans les parties qui étoient encore découvertes; et toute la multitude, à qui les conjurés avoient persuadé que Charles s'avançoit à la tête de sa noblesse pour exercer sur elle les plus terribles vengeances, secondoit leurs travaux avec une incroyable activité. À cette triste époque, il sembloit qu'une fureur épidémique se fût emparée de tous les esprits. Tandis que les insensés Parisiens se fortifioient ainsi dans leur ville, résolus de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, la France entière étoit dans la plus épouvantable confusion: désolée à la fois par les _Grandes compagnies_[32] et par la révolte frénétique des paysans, connue sous le nom de la _Jacquerie_[33], elle n'offroit de tous côtés qu'un vaste théâtre de pillages, des massacres et d'incendies.
[Note 32: Ces _grandes compagnies_, dont il faut chercher le principe dans cette fureur des guerres féodales, qui, armant tout seigneur d'un château contre le château de son voisin, avoit porté la noblesse françoise à se faire des auxiliaires de ses serfs et de ses manants, ces _grandes compagnies_ étoient composées, la plupart, de soldats échappés à la bataille de Poitiers, auxquels s'étoient joints des vagabonds de tous les pays. Cette multitude, accoutumée à vivre de rapines et de pillages, s'étoit répandue dans les campagnes, où elle commettoit tous les désordres imaginables. La France ne fut entièrement délivrée de ce fléau que par le connétable Bertrand Duguesclin, qui détermina les grandes compagnies à le suivre en Espagne.]
[Note 33: Ils furent poussés à cette révolte par la situation extrême à laquelle les réduisoient les partis qui désoloient la France. Les campagnes étoient devenues un séjour affreux pour leurs habitants. Également opprimés, rançonnés, dépouillés par les vainqueurs et par les vaincus, tant de maux les jetèrent dans une sorte de fureur qui fut principalement dirigée contre les nobles, dont ils avoient juré l'entière extermination. La première étincelle éclata dans le Beauvoisis; et dans un moment l'embrasement fut général. Le détail des horreurs auxquelles se livra cette multitude féroce et désespérée fait frissonner, et passe tout ce que la vengeance et la barbarie ont jamais imaginé de plus exécrable. La noblesse, épouvantée d'abord, se réunit ensuite pour arrêter ce nouveau fléau, tellement terrible qu'il suspendit un moment l'animosité des factions; et ce qui peut paroître surprenant, c'est que le roi de Navarre, qui désiroit la perte des nobles presque tous attachés au régent, contribua beaucoup à la destruction des _Jacques_. Ils furent anéantis dans cette même année 1358.]
Cependant l'armée du régent s'accroissoit de jour en jour; il faisoit fortifier les places qui environnoient Paris, et tout annonçoit qu'il ne tarderoit pas à marcher sur cette ville. Les rebelles, au nombre d'environ trois cents, venoient de faire sur la ville de Meaux, alors en son pouvoir, une tentative qui ne leur avoit point réussi; et le comte de Foix, à la tête seulement de vingt-cinq hommes d'armes, avoit repoussé facilement cette troupe mal armée et sans aucune expérience de la guerre. Leur courage fut tellement abattu de ce petit échec, que, pour le ranimer, Marcel se vit dans la nécessité de rappeler le roi de Navarre, qui sembloit avoir compté sur les extrémités où se trouveroient les factieux, et en attendre impatiemment les effets. Il rentra donc dans Paris, suivi d'une petite troupe de soldats, jura de le défendre de toutes ses forces, et reçut le titre de capitaine et de gouverneur général de la ville, titre qui parut, même aux yeux de ses partisans, avilir sa dignité de roi, mais qui servoit le dessein où il étoit d'accoutumer par degrés les Parisiens à sa domination. On l'accuse d'avoir conçu dès ce moment le dessein de monter sur le trône de France; et sa conduite, chef-d'oeuvre d'adresse et de perfidie jusqu'à la fin des troubles, ne permet guère d'en douter.
L'armée du régent, nombreuse et aguerrie, étoit déjà sous les murs de la capitale. Le Navarrois fit d'abord, à la tête de six mille hommes, une sortie qui ne réussit pas; et sur-le-champ il demanda une seconde fois à traiter. Vaincu par les sollicitations de la reine Jeanne, le prince voulut bien y consentir. L'entrevue eut lieu entre Vincennes et l'abbaye Saint-Antoine, et là une nouvelle convention fut faite, par laquelle Charles-le-Mauvais s'engageoit de nouveau à s'unir avec lui _envers et contre tous, le roi de France excepté_. Le régent la signa, intérieurement convaincu que son ennemi ne tarderoit pas à la violer.
En effet, deux jours après il revint à Paris, sous prétexte d'y faire ratifier le traité. Les Parisiens, comme il l'avoit prévu, ou pour mieux dire les chefs de la faction, bien loin de vouloir y accéder, firent une nouvelle sortie, dans laquelle ils furent complètement battus par les troupes royales. Alors le roi de Navarre prétendit que par ce combat le régent avoit enfreint les conditions de l'accommodement, et renouvela ses alliances avec eux.
Quelque temps après, les rebelles, encouragés par un petit succès qu'ils avoient obtenu du côté de Corbeil, sortirent de nouveau, et en très-grand nombre, de Paris, ayant à leur tête le roi de Navarre lui-même; mais, à leur grand étonnement, dès que ce prince eut aperçu les troupes du régent, il s'avança vers leurs chefs, eut une longue conférence avec eux, et ramena ensuite ses gens dans la ville sans avoir combattu. Une telle conduite commença à le rendre suspect. Ses soldats, qui avoient aussi fait partie de l'expédition, furent insultés par le peuple, et ce prince, irrité, ou feignant de l'être, quitta brusquement Paris, et vint s'établir à Saint-Denis.
Cependant la reine Jeanne, toujours médiatrice entre les deux partis, et qui étoit restée auprès du régent, dans l'espérance de renouer les négociations, parvint à l'amener encore une fois à des conférences nouvelles, qui furent tenues à l'extrémité du pont des Carrières, village dans lequel ce prince étoit logé. Dans le traité qui fut alors proposé, le roi de Navarre eut l'air d'abandonner entièrement les Parisiens, qui devoient se remettre à la discrétion du régent, toutefois avec cette clause, qu'il ne seroit rien décidé à leur sujet que d'après l'avis unanime de la reine Jeanne, du roi de Navarre, du duc d'Orléans et du comte d'Étampes. Le Navarrois s'attendoit bien que les rebelles recevroient encore plus mal ce second traité que le premier; et en effet ils ne répondirent que par des menaces et des injures à ceux qui vinrent le leur présenter, non que le peuple ne fût las des maux qu'il souffroit et de ses vains efforts pour maintenir sa rébellion, mais parce que Marcel, désespéré, comprimoit tous les mouvements qui auroient pu le porter à rentrer dans le devoir.
C'étoit à cette situation extrême que le roi de Navarre vouloit amener le traître pour le forcer, lui et les siens, à se remettre entièrement entre ses mains; et c'est ce qui arriva. En effet, le prévôt des marchands, voyant sa ruine inévitable, et dans cette lassitude du peuple et dans les forces redoutables qui se dirigeoient contre lui, alla trouver Charles-le-Mauvais, qui, retiré à Saint-Denis, et toujours flottant en apparence entre les deux partis, attendoit dans ce lieu le succès de son astucieuse politique. La situation du rebelle étoit telle, que son salut dépendoit alors du caprice d'un homme encore plus méchant que lui, et qui ne le regardoit plus que comme un vil instrument de ses méchancetés. Dès qu'il eut pris avec le Navarrois le ton d'un suppliant, celui-ci commença par le dépouiller des trésors qu'il avoit amassés, en exigeant de lui des sommes considérables; il lui fit perdre ensuite par degrés le peu de faveur populaire qui lui restoit, en l'engageant dans de fausses démarches qui aliénoient de plus en plus les esprits, par exemple, en le forçant à délivrer environ cent cinquante Anglois que les Parisiens avoient eux-mêmes emprisonnés au Louvre. Enfin les choses en vinrent au point que Marcel, détesté de ce même peuple dont il avoit été l'idole, et de quelque côté qu'il tournât les yeux, ne voyant plus qu'une mort honteuse et certaine, convint de livrer la ville au Navarrois, et promit de le faire couronner roi de France, s'il vouloit le protéger lui et ses complices, contre les fureurs de ce peuple détrompé.
Marcel, ayant pris toutes les mesures qu'il jugea nécessaires pour l'exécution de son projet, fit avertir le roi de Navarre, qui s'approcha secrètement de la ville avec une troupe nombreuse de soldats. À un signal convenu, les portes devoient lui en être ouvertes; et la nuit qui précédoit le 1er d'août étoit celle qu'ils avoient choisie pour l'exécution de leur complot. En conséquence, le prévôt, accompagné de quelques bourgeois de sa faction, les uns armés, les autres sans armes, se rendit à la porte Saint-Denis, qui étoit une de celles qu'il devoit livrer, en demanda la clef à l'officier du poste, et voulut renvoyer la troupe qui la gardoit pour la remplacer par ses gens. Les bourgeois qui veilloient à cette porte, étonnés de cet ordre nouveau, commencèrent à concevoir des soupçons, et demandèrent à Marcel les raisons qui le portoient à en agir ainsi. Au milieu de la dispute qui s'élevoit entre eux, survint Jean Maillard, compère de Marcel, autrefois l'un de ses partisans les plus dévoués, et qui, ce jour-là même, rompit ouvertement avec lui. Il commandoit cette même nuit le quartier d'où dépendoit le poste où l'on se querelloit et étoit arrivé au bruit, avec Simon Maillard son frère et plusieurs de leurs amis[34].
[Note 34: Presque tous nos historiens racontent que ce fut Maillard qui tua Marcel au moment où il alloit livrer la Bastille Saint-Antoine aux troupes du roi de Navarre; et nous avions suivi leur récit dans notre première édition. Nous ignorions alors que M. Dacier, dans un mémoire lu à l'académie des inscriptions et belles-lettres en 1778, avoit prouvé, d'après les traditions les plus authentiques, que les choses ne s'étoient point passées ainsi, et que cet honneur d'avoir frappé le traître appartenoit à un autre: nous offrons donc ici une relation nouvelle de cet événement dans laquelle les faits sont rectifiés d'après le Mémoire du savant académicien.]
«Estienne, lui dit-il, que faites-vous ici à cette heure?--Jean, répondit le prévôt, à vous qu'en monte[35] de le savoir? Je suis ici pour prendre garde à la ville, dont j'ai le gouvernement.--Pardieu, reprit Maillard, il n'en va mie ainsi, ains n'êtes ici à cette heure pour nul bien, et je vous montrerai, continua-t-il, en s'adressant à ceux qui étoient auprès de lui, comme il tient les clefs de la porte en ses mains pour trahir la ville.--Jean, vous mentés, répliqua le prévôt.--Mais vous, Estienne, mentés, s'écria Maillard;» aussitôt il monte à cheval, fait flotter une bannière royale, et suivi des siens, parcourt les rues en criant: _Montjoie Saint-Denis au roi et au duc_; puis s'arrêtant quelque temps aux halles, il y donne l'alarme au peuple. Cependant le prévôt conserve, dans cette situation périlleuse, toute sa présence d'esprit; et trompant par une ruse ceux qui auroient pu l'arrêter, il répète avec ses gens ce même cri de _Montjoie Saint-Denis_; et tous se dirigent à grande hâte, et toujours criant, du côté de la porte Saint-Antoine.
[Note 35: Qu'importe.]
Pendant cette altercation de Marcel et de Maillard, le sire Pepin Désessarts, et le sire Jean de Charny, avoient eu, dit Froissard, comme par inspiration divine, quelque révélation du coup qui se préparoit. Sans rien savoir de ce qui se passoit, sans avoir avec Maillard aucune intelligence, ils s'arment; et Martin Désessarts, frère de Pepin, et Jacques de Pontoise, huissier d'armes, se joignent à eux. À leur premier appel se rassemblent autour de ces braves un grand nombre de leurs amis et de bourgeois restés fidèles au roi et au dauphin. D'abord ils se précipitent dans la maison de Joseran de Marcon, trésorier du roi de Navarre, agent de ce prince à Paris, et l'un des principaux conspirateurs: ils ne le trouvent point; déjà il étoit auprès de Marcel. Soudain ils courent à l'hôtel-de-ville: le chevalier Désessarts y saisit une bannière royale et se met à la poursuite du prévôt, en criant avec ses amis: _Montjoie Saint-Denis au roi et au duc: meurent les traîtres_. En un moment ils sont à la porte Saint-Antoine; ils y surprennent Marcel, tenant entre ses mains les clefs de Paris, et l'interpellent brusquement. Là comme à la Bastille Saint-Denis commencent de violents débats; les esprits s'échauffent: les menaces suivent les injures; déjà Maillard étoit arrivé avec ses amis, et leur troupe avoit grossi celle des fidèles. Les amis de Marcel se mettent en défense; on se mêle, on se frappe en tumulte. Le peuple attroupé poussoit contre eux des cris: _À mort, à mort; tuez, tuez le prévôt et ses alliés; car ils sont traîtres_. Philippe Giffart, échevin, étoit bien armé et le casque en tête: il vendit chèrement sa vie. Marcel, voyant tout perdu, étoit monté sur les degrés de la Bastille; il alloit s'enfuir: le sire de Charny s'élance à sa poursuite, l'atteint, lui décharge un coup de hache sur la tête, et le renverse mourant. Pierre Fouace et d'autres bourgeois se jettent sur lui et l'achèvent à coups d'épée et de hallebarde. Simon le Paumier et beaucoup de ses satellites, percés de mille coups, expirent sur son corps plus noblement qu'il n'appartenoit à de tels scélérats. On cherche de tous côtés les partisans de Marcel; tous ceux que l'on rencontre sont massacrés; beaucoup sont pris dans leurs demeures, chargés de fers et traînés en prison. La populace exerce mille outrages sur le corps du traître et sur ceux de ses complices les plus criminels; les autres périrent, les jours suivants, par la main du bourreau, et, à l'exception de l'évêque de Laon, pas un seul n'échappa[36].
[Note 36: Ces dernières circonstances de l'événement sont racontées un peu différemment par les historiens de Paris. Nous avons préféré suivre Vély, le père Daniel, le président Hénault, etc.]
Trois jours après ce grand événement, le régent rentra dans la ville soumise et repentante, au milieu de mille cris de joie, et alla loger au Louvre. Le gouverneur de ce château, nommé Pierre Caillard, eut la tête coupée pour l'avoir mal défendu contre Marcel.
Cependant le roi de Navarre, voyant ses projets avortés du côté des Parisiens, se livre tout entier au roi d'Angleterre, avec lequel il avoit toujours négocié, même dans le temps qu'il faisoit avec le régent traité sur traité; et cessant dès lors de garder aucune mesure à l'égard de ce prince, lui déclare une guerre ouverte, bloque Paris avec une nombreuse armée, et ravage ses environs. La situation du dauphin parut en ce moment plus difficile que jamais. Il avoit beaucoup de peine à lever les troupes nécessaires pour combattre avec succès un ennemi aussi acharné: car la noblesse étoit rentrée dans ses foyers aussitôt qu'elle l'avoit vu maître de Paris; et, dans les désordres qu'une licence générale faisoit naître en France, chaque ville, forcée de songer à sa propre sûreté, ne s'empressoit guère à lui fournir des soldats. D'un autre côté, il n'osoit s'éloigner de la capitale, où il y avoit encore des mécontents et de nouveaux complots à craindre, où son autorité étoit loin d'être bien affermie. Il en fit dans ce temps-là même une assez fâcheuse expérience: douze bourgeois accusés d'intelligence avec le roi de Navarre avoient été arrêtés par son ordre. Cette arrestation excita de grands murmures; et tel étoit l'esprit de méfiance et de mutinerie qui régnoit encore, que ce prince fut obligé de se rendre sur la place de Grève, et là, monté sur les degrés de la croix, de se justifier devant le peuple de cet acte d'autorité, en donnant la preuve que ces hommes étoient coupables. Bien qu'ils fussent convaincus, il n'osa pas ensuite les punir.
Toutefois ce prince mit dans sa conduite un tel mélange de douceur et de fermeté; il montra tellement, par toutes ses démarches, qu'il n'avoit en vue que le bien de l'État, qu'il parvint peu à peu à se concilier tous les esprits, et qu'il obtint des états-généraux, qui furent convoqués peu de temps après, des forces suffisantes pour tenir tête au Navarrois. (1359) Alors celui-ci osa encore proposer de faire un traité; et tel étoit le malheur des temps, que le dauphin jugea avantageux de l'accepter, et même reçut dans Paris, avec toutes sortes d'honneurs et de caresses, un perfide qui ne méditoit que sa ruine, qui même, en signant cette paix frauduleuse, continuoit en effet la guerre: car son frère Philippe de Navarre avoit refusé, d'accord avec lui, d'entrer dans l'accommodement, et venoit de réunir aux troupes du roi d'Angleterre les soldats qu'il commandoit, lesquels appartenoient réellement à Charles-le-Mauvais[37].
[Note 37: Tandis que Philippe dévastoit les provinces avec les troupes de son frère, celui-ci conspiroit encore à Paris pour y introduire les Anglois. Le complot fut découvert par deux fidèles citoyens qu'on avoit voulu y faire entrer. Le roi de Navarre quitta alors cette ville avec précipitation, et se retira à Mantes, d'où il envoya défier le régent et ses frères.]
Peu de temps après, fut présenté aux États assemblés le traité négocié en Angleterre pour la liberté du roi Jean: les conditions en étoient si honteuses, qu'il excita une indignation générale et fut rejeté d'une voix unanime. Édouard irrité rentre dans la France désolée par tant d'ennemis intérieurs, l'attaque par l'Artois, la Champagne et la Bourgogne, ne trouve de résistance nulle part, et s'avance jusqu'aux portes de Paris, chassant devant lui les habitants de la campagne qui se réfugièrent dans ses murs. Ce fut dans cette circonstance que le dauphin donna ordre de mettre le feu aux maisons qui étoient hors de l'enceinte, du côté méridional[38], afin que les Anglois ne pussent pas s'y loger. Ceux-ci, après être demeurés huit jours devant la ville, furent forcés de décamper, faute de vivres[39]. Édouard se retira dans la Beauce avec son armée, et l'année d'après, le traité de Brétigni[40] rendit la liberté au roi Jean. Charles-le-Mauvais fit en même temps sa paix avec ce prince, par la médiation du roi d'Angleterre.
[Note 38: _Voyez_ t. Ier, p. 34, 1re partie.]
[Note 39: On dit que dans le dépit qu'il conçut de ne pouvoir s'en emparer, Édouard envoya un défi au régent, qui eut le bon esprit de le refuser.]
[Note 40: Un orage violent qu'Édouard essuya dans cet endroit, épouvanta, dit-on, si fort son armée, qu'il crut y reconnoître l'ordre du ciel de faire la paix. (HÉNAULT.)]