Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)

Part 34

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On ne peut douter que cette léproserie n'ait eu, dès ses commencements, une chapelle, et qu'on n'ait donné à l'une et à l'autre le nom de saint-Lazare, vulgairement _Saint-Ladre_: car la plus grande partie des établissements de ce genre sont sous son invocation[456]. Il est certain aussi que cette maison étoit gouvernée par un prêtre qui prenoit la qualité de prieur; mais nous pensons avec Jaillot, et contre le sentiment de l'abbé Lebeuf, que ce titre n'indique point ici le supérieur d'une communauté régulière. En effet, les termes de _prieur_ et de _couvent_ n'avoient pas toujours alors l'acception positive qu'on leur donne aujourd'hui: le mot _religiosi_ ne signifioit pas toujours des religieux, mais une société de personnes pieuses engagées dans l'état ecclésiastique, ou vivant en communauté, quoique séculières. Telle étoit sans doute la communauté des frères et soeurs qui composoient la maison dont nous parlons; et l'on peut opposer aux actes où son chef est appelé prieur une foule de titres non moins authentiques, où il n'est question que _du maître et des frères tant sains que malades de la maison de Saint-Lazare_[457]. Mais il est une preuve plus forte, et même sans réplique, qu'on ne peut voir dans cette institution un ordre régulier: c'est que cette maison étoit dans la dépendance du chapitre de Notre-Dame[458], et que le maître, nommé par l'évêque, étoit amovible à sa volonté. L'évêque seul avoit le droit de visiter la léproserie, de faire des réglements, de les changer, de réformer les abus, de se faire rendre des comptes, etc.; et l'on sait que tous ces actes d'autorité étoient exercés, dans les communautés régulières, par le chapitre général et particulier. Enfin, dans les institutions de ce genre, on nomme souvent pour prieurs d'une maison des sujets qui lui sont étrangers; ici le prieur devoit être pris dans la maison même; l'abbé Lebeuf, qui cite les statuts que Foulques de Chanac, évêque de Paris, donna en 1348 à la maison de Saint-Lazare, statuts qui furent confirmés par Audouin, son successeur immédiat, détruit lui-même par cette citation l'opinion qu'il a avancée. Un des article porte «que le prieur seroit un frère _Donné_, et cependant prêtre; qu'il seroit _curé_ des frères et des soeurs, et administrateur de leurs biens.» Or il ne pouvoit ignorer ce qu'étoient les Donnés[459]; et ce seul mot devoit suffire pour le convaincre qu'il n'y avoit point de religieux à Saint-Lazare.

[Note 456: Les historiens modernes ont souvent confondu les léproseries avec les hôpitaux, en les appelant _maladeries_, qui est le nom de ces derniers, au lieu de _maladreries_, qui ne convient qu'aux léproseries.]

[Note 457: Hist. de Par., t. V, p. 602, 603.--_Hist. eccles. Par._, t. II, p. 454, 455.]

[Note 458: Past. A. p. 712, B. p. 307, D. p. 285. La maison de Saint-Lazare étoit assujettie à une redevance envers le clergé et les marguilliers de Notre-Dame de Paris, dont un manuscrit de l'an 1490 parle en ces termes: «Les marguilliers ont toujours pris, le lundi avant l'Ascension, quand la procession est retournée de Montmartre à Saint-Ladre, XXI sistreuses de vin (chaque sistreuse contenant trois chopines) par les mains des sergents du chapitre; lequel vin les frères Saint-Ladre payent et livrent auxdits sergents.»]

[Note 459: Les frères DONNÉS, _Donati_, _Condonati_, étoient différents de ceux qu'on appeloit _Oblats_, _oblati_. On entendoit, par les premiers, des personnes qui se dévouoient à des monastères, auxquels elles donnoient leur bien en tout ou en partie, pour y être vêtues, nourries et logées. C'étoient des personnes libres qui prenoient ce parti par dévotion, et pour éviter les dangers que l'on court dans le monde. Cette classe étoit composée d'ecclésiastiques et de séculiers. Les _Oblati_, au contraire, étoient des gens d'une condition basse, qui s'agrégeoient à un monastère pour y rendre les services les plus vils. Ils étoient astreints les uns et les autres à l'obéissance envers l'abbé ou les supérieurs; mais il y avoit une différence marquée dans leur dévouement et dans leurs fonctions: les uns ne se donnoient aux monastères que pour s'y sanctifier, et y mener une vie douce et tranquille; un contrat solennel déposé sur l'autel formoit leur engagement. Les autres, au contraire, sembloient contracter une sorte de servitude; ils se passoient autour du cou la corde des cloches, et se mettoient sur la tête trois ou quatre deniers, qu'ils déposoient ensuite sur l'autel en signe d'esclavage.]

Il y a une grande apparence que cette maison fut ainsi administrée jusqu'au commencement du seizième siècle: mais les visites que l'évêque y fit en 1513 l'ayant convaincu de la nécessité d'une réforme et de la difficulté d'y réussir sans changer entièrement l'administration, il usa du droit qu'il avoit, et y introduisit en 1515 des chanoines réguliers de Saint-Victor. Il paroît que même alors cette maison ne prit pas le titre de prieuré, ou du moins qu'il lui fut contesté: car le parlement, qui, dès 1560, avoit nommé des commissaires pour la visiter, donna enfin, sur le vu des lettres, titres et papiers concernant cette maison et _prétendu prieuré de Saint-Lazare_, un arrêt de réglement, le 9 février 1566, par lequel le tiers du revenu de ladite maison est destiné à _la nourriture et entretenement des pauvres lépreux, auquel est affectée la léproserie dudit lieu_, un autre tiers à la subsistance des religieux, et le tiers restant à payer les dettes dudit _prétendu prieuré_. Cet arrêt prouve au moins que le parlement ne regardoit pas cette maison comme un prieuré, et en outre qu'à cette époque il y avoit encore en France des lépreux. Par ce même arrêt, l'évêque est maintenu dans son droit de visite et de réforme, et le prieur est tenu de lui représenter tous les trois mois les registres de recette et de dépense, et une fois chaque année de lui rendre compte de son administration. Un tel acte suffit seul pour détruire absolument l'opinion de Lemaire et autres, qui supposent un prieuré affecté à Saint-Lazare, auquel on joignit depuis une léproserie.

Au commencement du siècle suivant, les guerres de religion et les malheurs de la Ligue furent des obstacles à l'entière exécution du réglement dont nous venons de parler. La lèpre ayant cessé en France, on ne voyoit plus de malades à Saint-Lazare; la mésintelligence régnoit entre le chef et les membres; la subordination n'existoit plus, et le temporel étoit mal administré. Adrien Lebon, alors prieur ou chef de cette maison, n'ayant pu, malgré sa sagesse et sa prudence, y rétablir l'ordre et la concorde, prit enfin le parti d'offrir la conduite de cet établissement au célèbre Vincent-de-Paul, instituteur et supérieur des Prêtres de la Mission, et de consentir à l'union qui en fut faite à cette congrégation par un concordat du 7 janvier 1632.

_Les Prêtres de la Mission._

Ce ne fut pas tout-à-fait, comme le dit le père Hélyot, dans son Histoire des ordres religieux, à l'instar de la congrégation de l'Oratoire, ni dans la vue de former de jeunes ecclésiastiques à la piété et à la vertu, que le saint personnage que nous venons de nommer jeta les fondements de la congrégation de la Mission. Le nom seul de cette institution annonce l'objet que Vincent-de-Paul se proposoit: il avoit reconnu par lui-même le besoin d'instruction qu'on éprouvoit dans les campagnes, où trop souvent la négligence des pasteurs, quelquefois même leur peu de lumières et de discernement, laissoit les hommes simples et grossiers qui les habitent dans l'ignorance des premiers éléments de la religion. Ce fut donc pour dissiper cette ignorance, aussi préjudiciable aux individus qu'à la société, que cet homme apostolique se dévoua particulièrement à ces missions. Quelques prêtres vertueux et choisis par lui l'aidoient dans ces pieux travaux; et le fruit qu'ils produisirent dans les terres du comte de Joigny, auquel Vincent-de-Paul étoit attaché, fit naître à ce seigneur, ainsi qu'à la dame son épouse, le désir de former à Paris un établissement de ce genre, et sous sa direction. Toutefois ce projet, conçu dès 1617, n'eut son exécution que quelques années après. Ce fut en 1624 que M. de Gondi, archevêque de Paris, et frère de M. le comte de Joigny, voulant favoriser un projet si utile et si saint, donna à Vincent-de-Paul la place de principal et chapelain du collége des Bons-Enfants, près de Saint-Victor. Ce prélat destina dès lors ce collége pour la fondation de la nouvelle congrégation, à laquelle il l'unit et l'incorpora par son décret du 8 juillet 1627.

Cependant il restoit encore beaucoup à faire pour arriver au but que l'on s'étoit proposé: le collége et les maisons qui en dépendoient menaçoient ruine, et les revenus en étoient trop modiques pour subvenir aux besoins de l'établissement. M. et Mme de Joigny sentirent la nécessité d'achever l'oeuvre qu'ils avoient si heureusement commencée, et donnèrent une somme de 40,000 liv., tant pour la reconstruction des édifices que pour l'entretien des membres de la communauté. Le contrat, qui est du 7 avril, annonce la piété des fondateurs et l'objet de l'institut, dont les «membres doivent s'occuper de l'instruction des pauvres de la campagne, ne prêcher ni administrer les sacrements dans les grandes villes, sinon en cas d'une notable nécessité, et assister spirituellement les pauvres forçats, afin qu'ils profitent de leurs peines corporelles.»

Les services que la congrégation des Missions rendit dès ses commencements furent si utiles à la religion, que le souverain pontife, par sa bulle du mois de janvier 1632, l'érigea en titre, sous le nom de _Prêtres de la Mission_; ce qui fut depuis confirmé par lettres-patentes du mois de mai 1642, enregistrées au mois de septembre suivant.

Ce fut à cette époque que M. Lebon, prieur ou chef de la maison de Saint-Lazare, en offrit l'administration à saint Vincent-de-Paul. Celui-ci, vaincu par des instances réitérées pendant plus d'une année, et déterminé par des conseils qu'il ne pouvoit ni ne devoit rejeter, consentit enfin à l'accepter. Le concordat fut passé, comme nous l'avons dit, le 7 janvier 1632, enregistré le 21 mars suivant, et approuvé par la bulle d'Innocent X, du 18 avril 1645. De nouvelles lettres-patentes du mois de mars 1660, enregistrées le 15 mai 1662, confirmèrent cette transaction.

En plaçant à Saint-Lazare les Prêtres de la Mission, le cardinal de Gondi exigea qu'il y eût au moins douze ecclésiastiques pour célébrer les saints offices, et acquitter les fondations; il les chargea de recevoir les lépreux de la ville et des faubourgs, de faire des missions chaque année dans quelques bourgs ou villages de son diocèse[460], de faire des catéchismes, de confesser, prêcher, et préparer les jeunes ecclésiastiques aux ordinations. Personne n'ignore que, jusqu'au moment de sa suppression, les membres de cette congrégation s'acquittèrent de tous ces devoirs avec autant de zèle que de succès[461].

[Note 460: La bulle d'érection portoit que les ecclésiastiques qui voudroient y entrer s'obligeroient à ne jamais prêcher dans les villes où il y a archevêché, évêché ou présidial. Cette congrégation étoit du corps du clergé séculier; on y faisoit cependant les quatre voeux simples, dont on ne pouvoit être relevé que par le pape ou le supérieur général.]

[Note 461: Il s'y faisoit en outre des retraites pour les ecclésiastiques à chaque ordination; on y recevoit également des laïques qui vouloient faire des exercices spirituels, et particulièrement des jeunes gens dérangés que leurs parents y faisoient renfermer: ce qui s'exécutoit sur un ordre du roi.]

Dès que saint Vincent-de-Paul et ses dignes associés furent entrés en possession de Saint-Lazare, tout commença à y prendre une face nouvelle. La maison, qui menaçoit ruine de tous côtés, fut réparée en attendant qu'on en eût bâti une plus grande et plus convenable à une communauté aussi nombreuse: elle devint bientôt le chef-lieu de la mission et la résidence du supérieur-général.

Ce fut Edme Joly, troisième général de la congrégation, qui fit élever la plupart des vastes et solides édifices qui composent cette maison, et qui existent encore aujourd'hui. Cependant le grand corps-de-logis qui donne du côté de la ville avoit été construit quelque temps avant lui. Quant aux anciens bâtiments de l'hôpital Saint-Lazare, ils avoient tous été détruits, à l'exception de l'église, qui étoit petite[462], et dont la construction gothique n'avoit rien de remarquable. L'enclos de cette communauté étoit le plus grand qu'il y eût à Paris et dans les faubourgs[463].

[Note 462: Nous donnons une vue de cette église telle qu'elle étoit avant la construction du corps-de-logis qui fait la façade du bâtiment. (_Voyez_ pl. 92.)]

[Note 463: Cet enclos, planté d'arbres, existe encore en entier. Il est seulement bordé de maisons du côté du faubourg Poissonnière. Il paroît qu'on y fera passer une branche du canal de l'Ourcq.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-LAZARE.

TABLEAUX.

Dans la nef, un tableau représentant l'apothéose de saint Vincent-de-Paul; par frère _André_.

Dans le choeur, huit autres tableaux, savoir:

1. Saint Vincent-de-Paule prêchant les pauvres de l'hôpital du Saint-Nom-de-Jésus; par le même.

2. Le même saint faisant une mission dans les campagnes; par _de Troy_.

3. Louis XIII au lit de la mort, assisté par ce saint prêtre, comme il l'avoit désiré; par le même.

4. Saint Vincent présidant une conférence ecclésiastique, par le même.

5. Le conseil de conscience établi par Anne d'Autriche, dans lequel siégeoit saint Vincent; par le même.

6. Saint Vincent prêchant les galériens; par _Restout_.

7. Le même saint présentant à Dieu les prêtres de sa congrégation; par _Baptiste_.

8. Le saint au milieu d'une assemblée de dames, qu'il exhorte à faire des charités aux enfants trouvés; par _Galloche_.

Au fond du réfectoire, où le général de la congrégation mangeoit toujours au milieu de deux pauvres, qui partageoient les mets qu'on lui servoit, étoit un grand tableau représentant le déluge universel. Ce réfectoire pouvoit contenir plus de deux cents personnes.

TOMBEAUX ET INSCRIPTIONS.

Au milieu du choeur, près de l'aigle, étoit autrefois une tombe plate, sur laquelle on lisoit:

_HIC JACET_

_Venerabilis vir_ Vincentius à Paulo, _præsbyter, fundator, seu institutor et primus superior generalis congregationis missionis, nec non puellarum charitatis. Obiit die 26 septembris anno 1660, ætatis verò suæ 84_.

Vincent-de-Paul ayant été béatifié par le pape Innocent XIII, le 13 août 1729, le 29 septembre suivant son corps fut exhumé en présence de l'archevêque de Paris, et déposé dans une châsse d'argent, que l'on plaça sur l'autel de la chapelle de Saint-Lazare.

Sur le premier pilier de l'église, en entrant dans le choeur, à gauche, étoit une inscription latine où étoient gravées les principales conditions auxquelles l'hôpital Saint-Lazare avoit été donné à saint Vincent-de-Paul et à sa congrégation.

L'apothicairerie et la bibliothéque méritoient d'être vues, pour le bel ordre qui y régnoit.

Lorsque nos rois vouloient faire leur entrée solennelle dans Paris, ils se rendoient autrefois à Saint-Lazare, où ils recevoient le serment de fidélité et d'obéissance de tous les ordres de la ville. Cette cérémonie se faisoit dans un bâtiment nommé le _Logis du Roi_; puis la cavalcade partoit de là pour entrer ensuite dans la ville par la porte Saint-Denis[464]. L'usage étoit aussi de déposer dans cette maison les corps des rois et des reines de France, lorsqu'on les conduisoit à Saint-Denis pour être inhumés. L'archevêque de Paris et tous les prélats du royaume se trouvoient entre les deux portes du prieuré, pour recevoir le convoi, chantoient sur le cercueil le _De profundis_ et les autres prières accoutumées, y donnoient l'eau bénite, et ensuite le corps étoit porté à Saint-Denis par les _hannouars_, ou vingt-quatre porteurs de sel jurés de la ville[465].

[Note 464: Vers la fin du dix-huitième siècle, ces entrées commencèrent à se faire par la porte Saint-Antoine.]

[Note 465: Voici ce qu'on lit dans le récit de la pompe funèbre de Charles VIII: «Marchoient les vingt-quatre porteurs de sel de la ville, qu'on nomme _hannouars_; lesquels disoient que, par privilége, ils devoient porter le corps dudit seigneur roi[465-A], depuis Paris jusqu'à la Croix-Pendante, près de Saint-Denis; mais il fut dit que les gentilshommes de la chambre le porteroient, sans préjudice du privilége que disoient avoir lesdits hannouars.»

«Sur quel motif, dit Saint-Foix, pouvoit être fondé ce privilége? Voici ce que j'imagine: On avoit perdu l'art d'embaumer les corps; on les coupoit par pièces, qu'on saloit après les avoir fait bouillir dans de l'eau pour séparer les os de la chair. Apparemment que les porteurs de sel étoient chargés de ces grossières et barbares opérations, et qu'ils obtinrent l'honneur de porter ces tristes restes, etc.[465-B]»]

[Note 465-A: Ils avoient porté les corps de Charles VI et de Charles VII, et portèrent celui de Henri IV. (De Thou, liv. III, chap. 25.)]

[Note 465-B: Henri V, roi d'Angleterre, étant mort à Vincennes en 1422, «son corps fut mis par pièces et bouilli dans un chaudron, tellement que la chair se sépara des os; l'eau fut jetée dans un cimetière, et les os avec la chair furent mis dans un coffre de plomb, avec plusieurs espèces d'épices et de choses odoriférantes et sentant bon.»]

À l'extrémité de l'enclos de Saint-Lazare et sur la rue du faubourg étoit une grande maison appelée _le Séminaire Saint-Charles_; c'étoit une dépendance de celle des Prêtres de la Mission, destinée pour ses membres convalescents et pour les retraites de quelques ecclésiastiques[466].

[Note 466: La maison de Saint-Lazare est actuellement destinée à la réclusion des femmes condamnées par jugement du tribunal criminel. Elles y sont occupées aux différents travaux convenables à leur sexe.]

LES FILLES DE LA CHARITÉ.

La maison principale des Filles de la Charité, également instituée par saint Vincent-de-Paul, étoit vis-à-vis celle de Saint-Lazare. Quoique cet établissement ne soit pas fort ancien, les historiens de Paris ne paroissent cependant pas d'accord sur l'époque de son institution. Cette discordance vient sans doute des différentes manières dont chacun d'eux a considéré cet établissement, comme projeté, naissant ou consolidé par l'autorité civile et ecclésiastique. En effet, dom Félibien et l'abbé Lebeuf placent l'institution des Filles de la Charité en 1642; Piganiol en 1633; La Caille et l'auteur des _Tablettes parisiennes_ en 1653. On en pourroit faire remonter l'origine jusqu'à l'année 1617, dans laquelle ce saint prêtre institua en province _l'Association de la Charité des Servantes des Pauvres_.

Cette louable et pieuse institution avoit pour objet de rendre aux pauvres malades les soins qu'exigeoit leur état. Elle se répandit dans les provinces voisines, et fut même adoptée à Paris dans la paroisse de Saint-Sauveur; mais une telle association n'étoit alors que ce que nous appelons encore aujourd'hui _Assemblées de Dames de Charité_. Le zèle et la prévoyance ne suffisoient pas: il falloit des forces et une certaine activité qu'on ne peut guère trouver dans des personnes délicates et élevées dans toutes les habitudes de l'aisance et de la mollesse. _Louise de Marillac_, veuve de M. Legras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis, se distinguoit alors par son ardente charité envers les pauvres, au service desquels elle s'étoit particulièrement dévouée: l'exercice des vertus chrétiennes augmentant de jour en jour l'ardeur de son zèle, cette vertueuse dame désira de s'y consacrer encore d'une manière plus spéciale, c'est-à-dire par un voeu solennel. Vincent-de-Paul, sous la direction duquel elle s'étoit placée, l'ayant soumise aux épreuves réitérées que la prudence exigeoit, lui permit enfin d'entreprendre l'utile établissement qu'elle projetoit. Madame Legras commença, le 21 novembre 1633, à en faire l'essai dans la maison qu'elle occupoit près Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le succès passa ses espérances, et le nombre de celles qui, entraînées par un si grand exemple, vinrent s'offrir pour partager ses charitables travaux, devint en peu de temps assez considérable pour l'engager à chercher une plus vaste demeure: en 1636 elle alla habiter une maison située à la Villette: dans ce nouvel asile la communauté continua à s'accroître; mais elle étoit également éloignée des secours de la maison de Saint-Lazare, sous l'administration et la direction de laquelle elle avoit été mise, et des pauvres auxquels ses services étoient consacrés. Ces inconvénients engagèrent, cinq ans après, madame Legras à se rapprocher de Saint-Lazare, et à s'établir vis-à-vis de cette maison. Ce fut dans ce dernier domicile que cette communauté, chef-lieu de toutes les maisons des Soeurs de la Charité, demeura fixée jusqu'au moment où la révolution, après avoir anéanti les premières classes de la société, exerça ses fureurs jusque sur les servantes des pauvres, qu'elle chassa de leur asile, qu'elle dispersa au nom de la philosophie et de l'humanité[467].

[Note 467: Les Soeurs de la Charité ont été rétablies par les révolutionnaires eux-mêmes, forcés ainsi de rendre à la religion un hommage involontaire, et de reconnoître qu'il est des choses qu'il n'appartient qu'à elle de commander et d'opérer. Le chef-lieu de cette sainte et admirable institution est maintenant rue du Bac, faubourg Saint-Germain.]

La communauté des Soeurs de la Charité avoit été érigée en confrérie par M. de Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris, le 20 novembre 1646: ce prélat, plus connu sous le nom du cardinal de Retz, ayant succédé à M. de Gondi son oncle, approuva, le 18 janvier 1655, les réglements que Vincent-de-Paul avoit faits pour cette communauté. L'autorité royale ne tarda pas à confirmer cet établissement par des lettres-patentes, qui furent expédiées au mois de novembre 1658 et enregistrées le 16 décembre suivant.

Par les règles et constitutions données aux Filles ou Soeurs de la Charité, elles étoient mises sous la direction perpétuelle du général de la Mission, et l'on renouveloit tous les trois ans l'élection de leur supérieure. Il n'y eut que madame Legras, fondatrice de la communauté, qui, à la prière de saint-Vincent-de-Paul, conserva cette dignité suprême pendant le reste de sa vie. Elle mourut le 15 mars 1660, âgée de soixante-huit ans.