Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)
Part 33
Près de la porte Saint-Denis, et sur le côté droit de la rue du même nom, étoit la communauté des Filles de l'Union-Chrétienne, autrement dites de Saint-Chaumont. Elle avoit été fondée en 1661 par demoiselle Anne de Croze, d'une famille noble et ancienne, pour l'instruction des nouvelles catholiques et des jeunes filles qui manquoient de secours temporels et de protecteurs qui pussent les leur procurer. L'association des Filles de la Providence, formée par madame de Pollalion, servit de modèle à la nouvelle institution: ce fut même dans la maison créée par cette sainte veuve que les premiers fondements en furent jetés. Toutefois c'est par erreur que plusieurs historiens lui en ont attribué l'origine; et ce ne fut que trois ans après sa mort, arrivée en 1657, que commença l'établissement dont nous parlons ici.
Mademoiselle de Croze fut aidée dans l'exécution de son dessein par un saint prêtre nommé Jean-Antoine Le Vachet, qui, depuis plusieurs années, travailloit à Paris avec beaucoup de succès à l'instruction des nouvelles catholiques. Trois dames, élèves de madame de Pollalion, s'étant offertes pour partager les travaux de la pieuse fondatrice, elle leur proposa de s'établir avec elle dans une maison qui lui appartenoit à Charonne; et c'est là que furent faits les premiers essais de ce nouvel institut. Ils furent si heureux que cette charitable demoiselle résolut d'y consacrer entièrement sa personne et ses biens, et fit sur-le-champ au séminaire qu'elle venoit de former une donation de la maison et des dépendances qui y étoient attachées. Non-seulement Louis XIV approuva ce contrat, mais il y ajouta la faveur de donner en 1673 des lettres-patentes qui autorisèrent l'établissement, et permit à ces filles de recevoir, acquérir et posséder tous dons, legs et héritages à titre de fondation. On doit bien penser que l'équité et la reconnoissance mirent la fondatrice à la tête de cette communauté, laquelle ne tarda pas à procurer à la religion des avantages supérieurs même aux espérances qu'on en avoit conçues. Pour les rendre encore plus efficaces, la soeur de Croze et ses associées jugèrent qu'il étoit nécessaire de transférer leur institution dans le sein même de la capitale; et M. de Harlai, archevêque de Paris, auprès de qui elles en sollicitèrent la permission, n'apporta aucun obstacle à ce projet. Il s'agissoit de choisir un local: ces dames n'en trouvèrent point qui fût plus convenable que l'hôtel de Saint-Chaumont, près la porte Saint-Denis. Ce lieu, qu'on nommoit, au commencement du dix-septième siècle, _la Cour Bellot_, avoit reçu son nouveau nom de Melchior Mitte, marquis de Saint-Chaumont, qui, en 1631, en avoit fait l'acquisition, et qui, s'étant également rendu propriétaire de dix maisons environnantes, avoit fait bâtir un hôtel sur ce vaste emplacement. Cette propriété, passée depuis en d'autres mains, étoit alors en vente, et les soeurs de l'Union-Chrétienne se trouvèrent en état de l'acheter pour la somme de 92,000 liv. Le contrat d'acquisition fut passé le 30 août 1683. Le roi autorisa encore cette translation par de nouvelles lettres-patentes données au mois d'avril 1687, et enregistrées le 18 novembre de la même année, lesquelles portent expressément que _cette maison ne pourra être changée ni convertie en maison de profession religieuse; que les soeurs qui y sont actuellement et celles qui leur succéderont seront toujours en l'état de séculières, suivant leur institut_. Cette formalité nécessaire pour rendre un établissement légal n'étoit cependant pas entièrement remplie, lorsque les Filles de l'Union-Chrétienne vinrent à Paris, car elles s'y rendirent au commencement de l'année 1685, dès que l'acte qui assuroit leur possession eut été ratifié; et, au mois de février suivant, leur chapelle fut bénite sous l'invocation de Saint-Joseph.
Les maisons de cet institut se multiplièrent: on en comptoit vingt distribuées dans différentes villes du royaume, et qui formoient une congrégation dont le séminaire de Saint-Chaumont étoit la maison principale, et la résidence de la supérieure générale.
Une partie de cette maison ainsi que la chapelle avoient été rebâties en 1781, sur les dessins de M. Convers, architecte de la princesse de Conti. Ce fut cette princesse, protectrice de la communauté de Saint-Chaumont, qui en posa la première pierre, et, l'année suivante, la bénédiction en fut faite par l'archevêque de Paris. Cette chapelle, dont la façade existe encore, offre une décoration composée de colonnes ioniennes, au-dessus desquelles règne une voûte ornée de caissons. On voyoit sur le maître-autel un tableau représentant une Nativité, par Ménageot[441].
[Note 441: Ces bâtiments existent encore, et sont occupés par des marchands et des particuliers.]
C'est dans le jardin de cette maison, où logea autrefois le duc de La Feuillade, que fut jetée en fonte la statue de Louis XIV qui étoit sur la place des Victoires.
NOTRE-DAME
DE BONNE-NOUVELLE.
Cette église, située dans le quartier qu'on appeloit autrefois Ville-Neuve-sur-Gravois, entre la rue Beauregard et celle de la Lune, a succédé à une chapelle qui y avoit été construite en 1551, pour servir de succursale à la paroisse Saint-Laurent. Cette chapelle porta le nom de Saint-Louis et de Sainte-Barbe jusqu'en 1563, qu'elle fut dédiée par Jean-Baptiste Tiercelain, évêque de Luçon, sous l'invocation de la Sainte-Vierge[442]. Ce n'étoit au reste qu'un très-petit édifice, long de treize toises sur quatre de large.
[Note 442: Piganiol et ceux qui l'ont copié se sont trompés en disant que cette dédicace n'eut lieu qu'après la reconstruction de cette chapelle. (L'abbé Lebeuf, p. 491.)]
Lors des guerres de la Ligue, en 1593, on avoit été obligé de raser les maisons de ce quartier, ainsi que cette chapelle, pour y construire des fortifications. La paix et la tranquillité ayant succédé aux désordres que ces divisions intestines avoient fait naître, ce lieu abandonné se repeupla assez promptement, au moyen des priviléges qui furent accordés aux ouvriers qui vinrent s'y établir. En 1624, la population en étoit déjà si nombreuse que ses habitants déclarèrent à l'archevêque de Paris que, se trouvant trop éloignés de la paroisse de Saint-Laurent, ils désiroient obtenir la permission de faire rebâtir la chapelle de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, dont il restoit encore quelques débris; permission qui leur fut accordée par ce prélat, toutefois après qu'il se fut assuré du consentement du curé de Saint-Laurent[443]. Il paroît que ce pasteur, qui le donna d'abord, jugea à propos par la suite de le retirer: car il survint des difficultés qui suspendirent l'entier achèvement de l'église; et, quoiqu'une inscription placée au frontispice marquât qu'elle avoit été achevée en 1626, ce n'est cependant qu'en 1652 qu'un arrêt du 21 mai permit aux habitants d'en reprendre les travaux. Cependant plusieurs actes antérieurs portent à croire qu'on y célébroit le service divin avant cette dernière époque. Elle ne fut érigée en cure ou vicairie perpétuelle que dans le mois de juillet 1673.
[Note 443: L'abbé Lebeuf, p. 491.]
Les curés de cette église eurent depuis quelques contestations moins importantes avec les prieurs et religieux de Saint-Martin-des-Champs, curés primitifs de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, et qui réclamoient tous les ans certains priviléges et certaines redevances auxquels ces pasteurs cherchèrent vainement à se soustraire. Un arrêt du parlement, donné en 1676, les força à reconnoître le patronage de ce monastère, et à remplir les obligations contractées envers lui. On remarquera ici qu'il faut dire et écrire Notre-Dame-_de-Bonne-Nouvelle_, et non pas _de Bonnes-Nouvelles_, comme plusieurs auteurs l'ont cru mal à propos: car le titre de cette église est relatif à l'Annonciation de la Vierge; et dans tous les actes latins passés par les curés de cette église, ils se qualifient _pastor à Bono Nuntio_.
La circonscription du territoire de cette paroisse étoit triangulaire. Elle commençoit au coin de la rue de Bourbon et de celle du Petit-Carreau; et toutes les maisons à droite qui terminoient cette dernière rue, ainsi que toutes celles du côté droit de la rue Poissonnière, étoient de cette paroisse. Au bout de cette rue, suivant le rempart aussi à droite, revenant au premier coin de la rue de Bourbon, et longeant ensuite cette dernière rue jusqu'à son bout qui donne dans la rue du Petit-Carreau, on se trouve avoir fait le tour du triangle. Ce triangle renfermoit ainsi, dans ces deux côtés, la moitié de la rue de Cléry, la rue Beauregard, et plusieurs autres petites rues adjacentes.
FILLES DE LA PETITE
UNION-CHRÉTIENNE,
OU LE PETIT SAINT-CHAUMONT.
Cet établissement faisoit partie de la congrégation de l'Union-Chrétienne, dont nous venons de parler; il avoit à peu près le même but et la même destination. Ce fut au vertueux ecclésiastique dont le zèle avoit si puissamment contribué à la fondation de la première communauté, que l'on dut encore cette nouvelle institution. Témoin des dangers et des embarras auxquels étoient exposées des personnes persécutées par leurs parents pour avoir embrassé la foi catholique, des extrémités auxquelles étoient réduites de jeunes filles qui, cherchant à se mettre en condition, manquoient de toutes les ressources de la vie, et même d'asile, il persuada à plusieurs personnes pieuses de partager l'intérêt que lui inspiroient ces êtres foibles et malheureux, et leur eut bientôt trouvé des protecteurs assez puissants[444] pour pouvoir penser à leur procurer une retraite et les secours nécessaires. Les membres de cette association charitable jetèrent les yeux sur une maison située rue de la Lune, que François Berthelot, secrétaire des commandements de Marie-Victoire de Bavière, dauphine de France, et Marie Regnault son épouse, avoient fait bâtir pour y recevoir et soigner cinquante soldats revenus de l'armée, malades ou blessés. La construction de l'hôtel royal des Invalides, que le roi avoit ordonnée vers ce temps-là, ayant rendu inutiles les vues bienfaisantes de ces deux époux, ils acceptèrent avec plaisir les propositions qui leur furent faites de céder cette maison aux Filles de l'Union-Chrétienne, que la soeur Anne de Croze envoya de Charonne pour administrer le nouvel établissement. Ceci se passa en 1682; des lettres-patentes du mois de février 1685, enregistrées au parlement du 5 février 1686, et à la chambre des comptes le 4 du même mois de l'année suivante, confirmèrent ensuite cette donation.
[Note 444: Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons; la duchesse de Noailles sa mère; mademoiselle de Lamoignon; mademoiselle Mallet, etc.]
Sainte-Anne étoit la patronne titulaire de cette maison, qui a subsisté jusqu'au commencement de la révolution[445].
[Note 445: La maison, qui existe encore, est maintenant habitée par des particuliers.]
LA PORTE SAINT-DENIS.
Dans la première enceinte, élevée sous le règne de Philippe-Auguste, la porte Saint-Denis étoit située entre la rue Mauconseil et celle du Petit-Lion; sous Charles IX elle fut reculée et placée entre les rues Neuve-Saint-Denis et Sainte-Appoline. Une suite constante de victoires et de prospérités avoit déjà fait ériger deux arcs-de-triomphe à la gloire de Louis XIV: la rapidité de ses conquêtes en 1672, le passage du Rhin, quarante villes fortifiées, et trois provinces soumises dans l'espace de deux mois, engagèrent la ville de Paris à lui élever ce nouveau monument de son amour et de sa reconnoissance.
Les murailles de Paris avoient été abattues; les faubourgs touchoient à la ville, dont ils terminoient alors le vaste circuit. L'isolement du nouveau monument, sa forme, son caractère, ses attributs, ses inscriptions, tout concouroit à en donner une autre idée que celle que produit l'aspect d'une _porte_ de ville. Cependant cette dénomination populaire a prévalu, tant pour cet arc-de-triomphe que pour celui qui l'avoisine[446]; et, quoiqu'elle manque entièrement de justesse, la tyrannie de l'usage ne nous permet pas d'en employer une autre.
[Note 446: La porte Saint-Martin.]
François Blondel, le plus savant et peut-être le plus grand architecte du dix-septième siècle, fit élever sur ses dessins cette magnifique composition. Il lui donna une largeur de soixante-douze pieds sur une hauteur précisément égale; puis, partageant cette largeur en trois parties, chacune de vingt-quatre pieds, il assigna celle du milieu pour l'ouverture de l'arc, et réserva les deux autres pour ses piédroits, au milieu desquels il perça deux portes de cinq pieds d'ouverture sur le double de hauteur[447].
[Note 447: Ces portes avoient été faites, dans l'origine de ce bâtiment, pour le passage des gens de pied. L'intérieur de chaque passage, voûté en cintre bombé, sert de communication à un escalier qui monte à des entresols pris au-dessus les uns des autres dans l'épaisseur des piles. L'un de ces escaliers, contenant cent cinquante marches, s'élève depuis le rez-de-chaussée jusqu'à la plate-forme.
Du reste ce fut contre son gré que Blondel fit ces ouvertures, et il se plaint avec juste raison, dans un de ses ouvrages, de la nécessité de pratiquer de telles percées dans les piédestaux et sous les pyramides qui semblent avoir besoin d'un soubassement de la plus grande solidité.]
Sur le nu de ces piédroits sont placées de grandes pyramides en bas-relief, qui, de leurs piédestaux, s'élèvent jusqu'au-dessous de l'entablement, où elles se terminent par un globe que porte un petit amortissement. Ces piédestaux et ces pyramides, également répétés sur la façade qui regarde la ville, et sur celle qui est tournée vers le faubourg, sont chargés de trophées d'armes disposés avec un art admirable, et dont l'exécution rappelle jusqu'à un certain point celle des ornements de la colonne Trajane.
Au pied des pyramides qui sont en regard de la ville, à droite est représenté le Rhin saisi d'étonnement et d'épouvante; on voit à gauche la Hollande, sous la figure d'une femme éperdue, assise sur un lion demi-mort, qui, d'une de ses pates, tient une épée rompue, et de l'autre un faisceau de flèches brisées et en partie renversées[448]. Les pyramides de l'autre façade n'offrent point de figures: elles posent sur des lions couchés[449].
[Note 448: Blondel dit qu'il a imaginé ces figures au bas des pyramides, «à l'exemple des médailles que nous avons d'Auguste et de Titus, où l'on voit des figures de femmes assises au pied des trophées et des palmiers, qui marquoient ou la conquête de l'Égypte par Auguste, ou celle de la Judée par Titus.»]
[Note 449: Sur des tables placées sous les piédestaux des pyramides étoient quatre inscriptions, composées par Blondel lui-même, aussi bon littérateur que grand architecte, savoir:
À droite du côté de la ville:
_Quod diebus vix sexaginta Rhenum, Vahalim, Mosam, Isalam superavit. Subegit provincias tres. Cepit urbes munitas quadraginta._
À gauche, du même côté:
_Emendatâ malè memori Batavorum gente. Præf. et Ædil. Poni_ C. C. _anno_ R. S. M. DC. LXXII.
À droite, sur la façade en regard du faubourg:
_Præf. et Ædil. Poni_ C. C. _anno_ R. S. M. DC. LXXIII.
À gauche, sur la même façade:
_Quod Trajectum ad Mosam XIII diebus cepit_.
À côté de ces inscriptions, et sur le retour supérieur des piédroits des portes, sont des trophées d'armes en bas-relief, dans le goût de ceux du piédestal de la colonne Trajane.]
Deux bas-reliefs, placés au-dessous de l'arc, représentent, du côté de la ville, le passage du Rhin à Tholuys; de l'autre, la prise de Maëstricht; dans la frise de l'entablement qui règne immédiatement au-dessus, on lisoit en gros caractères cette inscription: _Ludovico Magno_. Une niche carrée, figurée au-dessous des bas-reliefs, reçoit la porte: elle a pour claveau la dépouille d'un lion dont la tête et les pates pendent sur le sommet de l'archivolte; et dans les tympans triangulaires de la niche sont sculptées des Renommées en bas-relief, tant à la face du faubourg qu'à celle de la ville.
Girardon avoit été chargé d'abord de l'exécution de tous ces ornements de sculpture; et déjà il avoit achevé les rosaces du grand archivolte, lorsqu'il se vit obligé d'abandonner cette entreprise pour aller à Versailles, où le roi l'appeloit à d'autres travaux. Anguier l'aîné, qui lui succéda, ne le fit point regretter; et l'on convient généralement qu'il n'a point été produit, dans le siècle de Louis XIV, de sculpture qui soit supérieure à celle de ce monument.
Sous le rapport de l'architecture, il est également considéré, tant pour l'harmonie et le grand caractère de ses proportions, que pour l'excellente exécution de toutes ses parties, comme un des plus beaux ouvrages de cette époque célèbre. »On peut même avancer, dit un habile architecte (M. Legrand), qu'il n'est peut-être point d'édifice en France qui porte un caractère plus viril et plus capable de mériter l'attention des hommes qui se destinent aux arts, et d'attirer l'admiration des connoisseurs.»
LA MAISON DE SAINT-LAZARE.
Il y a grande apparence que la maison de Saint-Lazare a été bâtie sur les ruines du monastère de Saint-Laurent, dont Grégoire de Tours fait mention[450], et dont nous ne tarderons pas à parler. Toutefois ce sont de simples conjectures; et il faut avouer qu'il est impossible de rien présenter de certain sur les commencements de cet ancien hospice. Il avoit été institué pour servir d'asile aux malades attaqués de la lèpre, et l'on a des preuves qu'il existoit dès le douzième siècle. Cependant, bien qu'on ne puisse fixer précisément la date de son établissement, on peut assurer qu'à cette époque il étoit encore nouveau, par la raison qu'il n'y avoit pas très-long-temps que la maladie affreuse et incurable qu'on y soignoit avoit pénétré en France. En effet, soit qu'avant les croisades le peu de communications que nous avions avec l'Orient, où elle existoit de temps immémorial, nous eût préservés de ce fléau, soit que les progrès en eussent été arrêtés par cette police sage et sévère qui interdisoit l'entrée des villes aux lépreux, nous ne voyons pas qu'on ait établi de léproseries dans ce royaume sous les deux premières races de nos rois.
[Note 450: _Lib. VI, cap. 9._]
Une des principales causes de l'obscurité qui règne sur l'origine de Saint-Lazare, c'est la perte presque totale des titres originaux de cette maison. Ils furent en grande partie dispersés ou détruits dès le commencement de ces temps malheureux où la ville de Paris étoit sous la domination des Anglois, ainsi que le roi Charles VI le reconnoît lui-même dans ses lettres du 1er mai 1404. De là l'incertitude et les contradictions des historiens, tant sur l'état primitif de cette espèce de communauté, que sur celui de la léproserie qui y étoit jointe.
Quelques-uns ont pensé que c'étoit un prieuré de Saint-Augustin, sans doute parce que, dans plusieurs actes, il est fait mention du prieur et du couvent de Saint-Lazare. L'abbé Lebeuf, qui penche pour cette opinion, ajoute qu'on ne connoît rien de certain sur cette maison avant l'an 1147, et que ce n'est qu'en 1191 qu'il y fut établi un clergé régulier, composé d'un prieur et de religieux de l'ordre que nous venons de nommer.
Lemaire a avancé une autre opinion[451]: il a prétendu que les religieux du monastère de Saint-Laurent, qui existoit anciennement en cet endroit, prirent le titre de Saint-Lazare, qui leur fut donné par Philippe-Auguste au mois de juin 1197. Les auteurs du _Gallia Christiana_ disent au contraire[452] qu'en 1150 Louis-le-Jeune ayant ramené avec lui de la Terre-Sainte douze chevaliers de Saint-Lazare, il leur donna un palais qu'il avoit hors de la ville et la chapelle qui en dépendoit, laquelle depuis ce temps a pris le nom de Saint-Lazare.
[Note 451: T. II, p. 67.]
[Note 452: T. VII, Col. 1045.]
Le commissaire Delamare, qui a adopté leur sentiment[453], donne à cet événement une époque antérieure: il dit que les Sarrasins ayant chassé les chrétiens de la Terre-Sainte, les chevaliers de Saint-Lazare se retirèrent en France l'an 1137, et se mirent sous la protection de Louis VII, qui leur donna la maison dont nous venons de parler. Mais ni ces anecdotes ni ces dates ne sont malheureusement soutenues de la moindre autorité. 1º. Lorsque Louis-le-Jeune revint de la Terre-Sainte, l'hôpital de Saint-Lazare existoit depuis plus de quarante ans; et, s'il fut donné par lui aux chevaliers hospitaliers, ce n'est pas d'eux qu'il a pris son nom, puisqu'il le portoit auparavant. 2º. On ne trouve aucune preuve de ce don; il n'existe pas la moindre trace que les chevaliers de Saint-Lazare aient joui de cette maison, qu'ils l'aient conservée, ni qu'ils l'aient cédée, soit volontairement, soit par autorité.
[Note 453: Traité de la Pol., t. I, p. 607.]
Nous n'essaierons pas d'ajouter des conjectures nouvelles à celles de ces écrivains; et, laissant pour incertain ce qui ne peut être suffisamment éclairci, nous nous bornerons à faire connoître ce que nous avons pu réunir de plus authentique sur cette institution, d'après les titres et les actes qui en font mention.
C'est, comme nous venons de le dire, lorsque nous parlerons de l'église Saint-Laurent, que nous donnerons les raisons qui nous portent à croire que cette basilique étoit située, dans le principe, à l'endroit où fut construite depuis la léproserie dont il est ici question; mais sans nous occuper ici de cette origine, si nous examinons uniquement ce dernier établissement, nous ne voyons pas qu'il en soit fait mention nulle part avant le règne de Louis-le-Gros. Le premier qui en ait parlé est un auteur contemporain de ce prince[454], lequel nous apprend qu'en allant à Saint-Denis y prendre l'oriflamme il s'arrêta long-temps dans la maison des lépreux, _tandem foràs progrediens, leprosorum adiit officinas_. On sait aussi qu'Adélaïde de Savoie sa femme en fut la principale bienfaitrice; que le même prince accorda à cette maison, en 1110, une foire, qui fut depuis rachetée par Philippe-Auguste, et transférée aux halles, comme nous l'avons remarqué en parlant du quartier où elles sont maintenant situées. Enfin les marques de bienveillance et de protection que leur donnèrent ces souverains et leurs premiers successeurs[455] furent telles, que la plupart des historiens en ont tiré la conséquence que cette maison étoit de fondation royale, et lui en ont donné la qualification.
[Note 454: _Odo de Diogilo_, _Hist. Ecc. Par._, t. II, p. 456.]
[Note 455: Nous apprenons d'une charte de Louis-le-Jeune, de l'an 1147, que les lépreux de Saint-Lazare avoient droit de faire choisir dans les caves de Paris, où étoit le vin du roi, dix muids de vin par an, et qu'ensuite on leur donna en échange la pièce de boeuf royal avec six pains et quelques bouteilles de vin.]