Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)

Part 30

Chapter 303,645 wordsPublic domain

_Rue de la Coçonnerie_, ou _Cossonnerie_. Elle va de la rue Saint-Denis aux halles. Cette rue est fort ancienne. Sauval dit[387] qu'au douzième siècle elle portoit le nom de _Via Cochoneria_, et en 1330 de la Coçonnerie. On lit _Vicus Quoconneriæ_ dans un titre de Saint-Magloire, en 1283[388]; in _Buco Coconnerie ante halas_, dans un acte du mois d'octobre 1295. Sauval dit que ces noms viennent des cochons et de la charcuterie qu'on y vendoit, ou des volailles, gibiers et oeufs qui s'y débitoient, _Cossonnerie voulant dire la même chose que Poulaillerie_. On la trouve indiquée dans nos nomenclatures _Cossonnerie_, ce qui ne suit pas aussi exactement l'orthographe du vieux mot latin que l'autre manière.

[Note 387: T. I, p. 128.]

[Note 388: Lebeuf, t. II, p. 586.]

_Rue du Cygne._ Elle va de la rue Saint-Denis dans celle de Mondetour, et doit ce nom à une enseigne. Dès la fin du treizième siècle on connoissoit la maison _O Cingne_. Guillot indique la rue au _Cingne_, et le rôle de 1314 la rue au _Cigne_.

_Rue de l'Échaudé._ C'étoit un petit passage qui alloit de la rue au Lard dans celle de la Poterie. On ignore d'où lui vient ce nom qu'on ne donne qu'à trois rues disposées en triangle: il se confond maintenant avec la rue _Le Noir_, dont il fait la suite.

_Rue de la Pointe Saint-Eustache._ Un de ses bouts donne à l'extrémité de la rue Traînée, et l'autre se termine aux halles, au coin de la rue de la Tonnellerie. Son nom vient, selon quelques-uns, du clocher de l'église de Saint-Eustache, qui étoit bâti en pointe ou pyramide. Selon d'autres, il vient de la pointe formée par les rues qui y viennent aboutir. Ce carrefour est en effet indiqué en 1300 et dans les siècles suivants sous le nom de la _Pointe Saint-Huystace_. Nous avons déjà dit que nous croyons cette rue la même que celle qui est désignée par Guillot sous le nom de _Nicolas Arode_[389].

[Note 389: On la nomme maintenant _place de la pointe Saint-Eustache_.]

_Rue aux Fers._ Elle va de la rue Saint-Denis au marché aux Poirées. On a beaucoup varié sur le nom de cette rue qui est très-ancienne, étant connue dès le treizième siècle. Sur plusieurs plans, tant anciens que modernes, on lit _rue aux Fers_; d'autres écrivent _au Ferre_, et _aux Fèves_. Le voisinage de la halle où l'on vend des légumes a sans doute servi de fondement à cette dernière dénomination. Le rôle de 1313 et d'autres actes l'indiquent sous le nom de rue _au Feure_. Sauval dit qu'elle le portoit en 1297[390]; et il peut lui convenir, ainsi que celui de _Fouare_, qui signifie aussi paille, parce qu'on croit, dit-il, qu'elle a _servi de marché_. Jaillot pense que son véritable nom est celui de rue _au Fèvre_, qu'on écrivoit anciennement _au Feure_ la consonne _v_ ne se distinguant point alors dans les actes d'avec la voyelle _u_. Dans ce sens le mot _fèvre_ veut dire un artisan, un fabricant, _faber_. C'est ainsi qu'elle est nommée dans un arrêt du 26 mars 1321: _in capite vici Fabri juxta halas_. Ainsi la dénomination de rue _aux Fers_, qu'on lui donne depuis plus de cent cinquante ans, n'a pas d'autre fondement que l'usage.

[Note 390: T. I, p. 134.]

_Rue de la Friperie_ (la grande et la petite). Ces deux rues doivent leur nom aux fripiers qui en habitent la plus grande partie; elles aboutissent toutes deux à la rue de la Tonnellerie. La grande rue de la Friperie se termine à la rue Jean-de-Beausse, et la petite à celle de la Lingerie[391].

[Note 391: La petite rue de la Friperie est indiquée sur quelques plans sous le nom de la _Chausseterie_. On donnoit anciennement ce nom à la rue Saint-Honoré, depuis les piliers des halles jusqu'à la rue des Prouvaires.]

_Rue de la Fromagerie._ Elle aboutit d'un côté dans la rue de la Pointe-Saint-Eustache; de l'autre dans le marché aux Poirées. On la nommoit anciennement _vieille Fromagerie_, sans doute à cause des marchands de fromage qui y demeuroient[392]; et c'est ainsi qu'on la trouve indiquée dans les plans de la fin du quinzième siècle. Guillot l'appelle _de la Formagerie_.

[Note 392: Sauval, t. I, p. 137.]

_Rue Jean-de-Beausse._ Elle traverse de la rue de la Friperie dans celle de la Cordonnerie, et doit son nom à un particulier qui y avoit un étal. Il en est fait mention dans un compte du hallage, en 1484. Son nom n'a pas varié depuis[393].

[Note 393: Il y avoit encore, à la fin du siècle dernier, une petite rue qui formoit une partie circulaire, laquelle sortoit de la rue Jean-de-Beausse et y rentroit. Cette rue, qu'on nommoit _du Petit-Saint-Martin_, s'appeloit, au quinzième siècle, suivant Jaillot, ruelle ou rue _du Four-Saint-Martin_. Cette opinion est fondée sur des actes qui prouvent que, dès 1119, le prieuré de Saint-Martin-des-Champs jouissoit d'un four aux halles. Ce four, dont il est fait mention dans une bulle de Calixte II, est désigné dans tous les titres de cette abbaye sous le nom de _fief de la Rapée_ (au marché aux Poirées), _in vico qui dicitur Judæorum_. Or, cette rue des Juifs, le même auteur la croit remplacée par la grande rue de la Friperie, qui aboutissoit à celle du _Petit-Saint-Martin_. Il ne reste plus aucun vestige de cette dernière, dont l'emplacement est entièrement couvert par des maisons. On a également fermé un cul-de-sac ou passage qui donnoit dans cette rue, et qui existoit encore avant la révolution. On l'avoit alors partagé en deux parties qui formoient des cours, et on l'appeloit rue _Grosnière_. Ce nom, dont nous ignorons l'origine, a beaucoup varié, et l'on trouve ce même passage sous ceux de l'_Engronnerie_, l'_Angrognerie_, de la _Grongnerie_. On l'a aussi nommé _petite rue Saint-Martin_.]

_Rue au Lard._ Elle commence à la rue de la Lingerie et aboutit à la boucherie de Beauvais. Presque toutes les nomenclatures portent rue _Aulard_, comme si elle eût emprunté ce nom d'un particulier. Cependant il est certain qu'on y vendoit autrefois du lard et des charcuteries, ce qui donne lieu de croire qu'il faut écrire _au Lard_, opinion que fortifie la vue de plusieurs anciens plans où l'on s'est conformé à cette orthographe[394].

[Note 394: L'ancienne boucherie de Beauvais étoit placée en face de cette rue, et en faisoit la continuation. C'est maintenant un cul-de-sac, nommé, comme la rue, _cul-de-sac au Lard_.]

_Rue de la Lingerie._ Une de ses extrémités donne dans la rue de la Féronnerie, l'autre dans le marché aux Poirées, au coin de la rue aux Fers. Elle doit son nom aux lingères et vendeurs de menues friperies à qui saint Louis permit d'étaler le long du cimetière des Innocents jusqu'au marché aux Poirées, privilége qui leur fut confirmé par plusieurs de ses successeurs. Les gantiers étoient établis de l'autre côté de cette rue: aussi trouve-t-on dans plusieurs actes la lingerie et la ganterie indiquées au même endroit. Les étaux de lingères subsistèrent en ce lieu jusqu'au règne de Henri II. Ce prince, ayant racheté toutes les halles, vendit cet emplacement à des particuliers pour y construire des maisons[395], lesquelles ont formé une rue qui a pris le nom de _rue de la Lingerie_.

[Note 395: Ils s'étoient engagés à les construire avec des arcades de pierres et quatre étages au-dessus, ce qui ne fut pas entièrement exécuté.]

_Rue de Mondetour._ Elle aboutit d'un côté dans la rue des Prêcheurs, et de l'autre dans celle du Cygne. Guillot et ceux qui l'ont suivi ont écrit _Maudetour_, et avec raison. Elle est ainsi nommée dans les rôles de 1300 et de 1313; et ce nom subsistoit encore du temps de Corrozet. Sauval dit qu'elle s'appeloit, au quatorzième siècle, _Maudestour_ et _Maudestours_[396], et, depuis la rue du Cygne jusqu'à celle de la Truanderie, ruelle ou rue _Jean Gilles_. On varie sur l'étymologie de ce nom. L'abbé Lebeuf a inféré du nom de _Maudetour_, qui veut dire _mauvais détour_, ou que c'étoit un endroit dans lequel on avoit fait quelque mauvaise rencontre, ou que ce nom pouvoit venir de l'ancien château de Maudestor[397]. Jaillot pense que c'est un nom de famille, et il cite à l'appui de son sentiment plusieurs titres anciens, et entre autres les déclarations rendues en 1540, parmi lesquelles on trouve celle d'une maison sise rue Pyrouet en Thérouenne, aboutissant des deux parts aux héritiers de feu _Claude Foucault, sieur de Maudetour_[398].

[Note 396: T. I, p. 151.]

[Note 397: T. II, p. 587.]

[Note 398: Rec. de Blondeau, t. XXVIII, 1er cahier.]

_Rue Le Noir._ Cette rue, qui donne de la rue Saint-Honoré dans celle de la Poterie, a été ouverte depuis 1780, et doit son nom à M. Le Noir, lieutenant-général de police.

_Rue Pirouette._ Voyez _Tirouane_.

_Rue de la Poterie._ Elle donne d'un bout dans la rue de la Lingerie, et de l'autre dans celle de la Tonnellerie. Son nom lui vient des poteries qui s'y vendoient encore dans le dix-septième siècle. Elle a porté anciennement les noms de _rue des deux Jeux de Paume_, _rue Neuve des deux Jeux de Paume_, parce qu'effectivement il y en avoit deux qui occupoient l'emplacement où est aujourd'hui la halle aux draps et aux toiles.

_Rue des Potiers d'Étain._ On désigne sous ce nom la partie des piliers des halles qui règne depuis la rue Pirouette jusqu'à celle de la Cossonnerie. Elle doit ce nom aux potiers d'étain qui s'y sont établis. On la désignoit plus ordinairement sous le nom général de _Piliers des Halles_, et quelquefois sous celui de _Petits Piliers_, parce qu'il y en a un plus petit nombre de ce côté[399].

[Note 399: On la nomme aujourd'hui rue _des Piliers des Potiers d'Étain_.]

_Rue des Prêcheurs._ Elle aboutit d'un côté dans la rue Saint-Denis, et de l'autre à la halle. On la connoissoit sous ce nom dès le douzième siècle. Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit _rue aux Prêcheurs_, et depuis _au Prêcheur_, à cause d'une maison où pendoit pour enseigne le _prêcheur_, et qui étoit nommée en 1381 l'hôtel du Prêcheur[400].

[Note 400: T. I, p. 159.]

Jaillot croit que la maison et l'enseigne devoient leur nom à un particulier: car il dit avoir vu des lettres de Maurice de Sully, évêque de Paris, de l'an 1184[401], qui attestent que _Jean de Mosterolo_ avoit donné à l'abbaye de Saint-Magloire ce qu'il avoit de droit _in terra Morinensi_, et 9 sous sur la maison de Robert le Prêcheur, _Prædicatoris_. Au siècle suivant, cette rue se nommoit des Prêcheurs; elle est indiquée ainsi dans un amortissement du mois de juin 1252, concernant une maison située _in vico Prædicatorum_[402].

[Note 401: _Cart. S. Magl._, fol. 40.]

[Note 402: _Ibid._, fol 38.]

_Rue de la Réale._ Elle donne d'un bout dans la rue de la grande Truanderie, et de l'autre sous les piliers des halles. Dans les titres du quinzième siècle, elle est appelée ruelle ou rue Jean _Vingne_, _Vuigne_, _Vigne_, des _Vignes_. Ce mot, que Jaillot croit être une altération de celui de Jean _Bigne_, _Bingue_ ou _Bigue_, ainsi que l'écrivoit Guillot, a été le nom de plusieurs particuliers dont les actes font mention[403]. Du reste, on trouve cette rue déjà désignée sous le nom de _la Réale_, sur tous les plans du dix-septième siècle.

[Note 403: On trouve un Jean _Bigue_ échevin de Paris en 1281.]

_Rue Tirouane._ Elle va d'un côté aux rues de Mondetour et de la Petite Truanderie, et de l'autre aux piliers des halles. On la connoît également sous le nom de rue _Pirouette_. Il y a apparence que ce terrain formoit anciennement deux rues, dont l'une s'appeloit _Therouenne_, qui est le nom du fief. Quant au nom de la seconde, il a été souvent altéré. On trouve dans la liste des rues du quinzième siècle, rue _Petonnet_, et rue _Tironne_, ou _Térouenne_; dans Corrozet et Bonfons, rue du _Petonnet_, _du Peronnet_, _Tironnet_ et _Teronne_. Enfin elles semblent ne former plus qu'une seule rue sous le nom de _Pirouet_ en _Tiroye_, en _Tiroire_, en _Theroenne_, _Tirouer_, _Therouanne_ et _Tirouanne_; en 1413, _Pierret de Terouenne_; _Pirouet en Therouenne_ dans le quinzième et le seizième siècle; enfin _Pirouette en Therouenne_, qui est son véritable nom.

_Rue de la Tonnellerie._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Honoré, de l'autre à celle de la Fromagerie et à la halle; elle portoit ce nom dès le treizième siècle. On la trouve quelquefois désignée sous le nom de la _Toilerie_, parce qu'autrefois cette rue étoit distinguée en deux parties: la Tonnellerie étoit la rue ou chemin sous les piliers, l'autre côté étoit la Toilerie. On l'appeloit aussi rue des _Toilières_; et au quatrième livre des comptes de Marcel, en 1557, elle est indiquée rue _des Toilières, qui fait front aux rues de la Tonnellerie et aux Toilières du côté de la halle au blé_. On connoît plus particulièrement cette rue sous le nom _des grands Piliers des Halles_[404].

[Note 404: Molière naquit, dit-on, dans une maison de cette rue, laquelle subsiste encore: c'est la seconde du côté de la rue Saint-Honoré, sous les piliers. On y a placé son buste, avec une inscription qui rappelle cet événement. Depuis quelques années ce petit fait a été contesté.]

_Rue de la Grande Truanderie._ Elle traverse de la rue Comtesse d'Artois dans celle de Saint-Denis. On donne à ce nom deux étymologies: les uns le font venir du vieux mot _truand_, qui signifioit un gueux, un vagabond, un diseur de bonne aventure, espèce de gens que les partisans de cette étymologie supposent avoir occupé autrefois cette rue, à laquelle ils auroient donné leur nom. D'autres, et c'est le plus grand nombre, font dériver ce nom du vieux mot _tru_, _truage_, qui signifie tribut, impôt, subside. Jaillot penche pour cette dernière opinion. «De ce mot _trus_, dit Pasquier dans ses Recherches, vient celui de _Truander_, pour dire gourmander, parce que ceux qui sont destinés à exiger les tributs sont ordinairement gens fâcheux qui ont peu de pitié des pauvres, sur lesquels ils exercent les mandements du roi.» Il y a grande apparence, ajoute-t-il, qu'on donna le nom de truanderie aux rues où les bureaux de ces fermiers et receveurs étoient établis.

Guillot parle en cet endroit du carrefour _de la Tour_.

Où l'on geite mainte sentence En la maison à dam Sequence[405].

[Note 405: _Voyez_ t. Ier, p. 436, 1re partie.]

Ce carrefour étoit la première entrée des halles; il est vraisemblable qu'on y percevoit les droits sur les marchandises qui arrivoient à ce marché, et que la rue en avoit pris le nom qu'elle n'a point cessé de porter jusqu'à ce jour. Ce carrefour subsiste encore à l'endroit où les deux rues de la Truanderie forment un angle.

_Rue de la Petite Truanderie._ Elle commence au coin de la rue Mondetour et aboutit dans la rue de la Grande Truanderie, à la place du puits d'Amour[406], d'où cette rue fut appelée anciennement rue du _Puits d'Amour_ et de _l'Arian_, ou _Arienne_.

[Note 406: Ce puits, qui ne subsiste plus, se trouvoit à la pointe de la grande et de la petite _Truanderie_. Il fut, dit-on, ainsi nommé à cause de la fin tragique d'une jeune fille qui s'y précipita et s'y noya, se voyant trompée et abandonnée par son amant. Environ trois cents ans après cette aventure, un jeune homme, réduit au désespoir par les rigueurs de sa maîtresse, choisit le même puits pour terminer sa vie et ses tourments; mais le résultat en fut bien différent: il s'y jeta avec tant de bonheur, qu'il ne fut pas même blessé, et que sa maîtresse, touchée de cette preuve d'amour, consentit ensuite à l'épouser. L'heureux époux, voulant marquer sa reconnoissance envers ce puits, le fit refaire à neuf, et fit graver sur la margelle ces deux vers, qu'on y lisoit encore, dit Sauval, vers la fin du seizième siècle.

L'amour m'a refait, En 1525, tout-à-fait.

Cependant Piganiol n'a aucun égard à ces anecdotes, et prétend que le puits d'amour n'a reçu ce nom que _parce qu'il servoit de rendez-vous aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte de venir puiser de l'eau, y venaient faire l'amour_. (T. III, p. 311.) Jaillot trouve cette nouvelle explication suspecte, ainsi que celle de _puy_ ou _podium_, nom qui, selon le même auteur, signifie un carrefour ou une petite éminence, et qu'il suppose avoir été donné anciennement à cet endroit à cause de sa situation. Toutefois ce critique ne paroît pas adopter davantage l'autre étymologie, et pense que ce nom vient du propriétaire ou de l'enseigne de la maison à laquelle le puits étoit adossé.]

_Rue Verdelet._ Cette rue, qui traverse de la rue Mauconseil dans celle de la Grande Truanderie, se nommoit anciennement rue _Merderiau_, _Merderai_, _Merderel_ et _Merderet_. On a adouci ce mot en changeant deux lettres; et, au commencement du dix-septième siècle, on la nommoit déjà rue _Verdelet_.

MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Marché des Innocents._ Il étoit autrefois occupé tous les jours par des marchands fripiers, immédiatement après avoir servi de marché aux légumes. Depuis la révolution, les fripiers ont été transportés au marché du Temple; et sur le vaste emplacement de la place des Innocents on a élevé quatre rangs de poteaux figurés en colonnes, et soutenant des charpentes recouvertes en ardoises; et là sont placés plus commodément ceux qui vendent les légumes, les herbes, les fruits, etc.

_Marché au Poisson._ Il a été nouvellement construit sur son ancien emplacement: c'est un grand carré, circonscrit et divisé par des poteaux. Ceux de l'extrémité sont en pierres de taille, et ceux de l'intérieur simplement en bois et d'une plus petite dimension. Tout ce carré est couvert, et abondamment pourvu d'eau par diverses fontaines.

_Ancienne halle à la Viande._ Elle est aujourd'hui destinée à la vente du beurre et des oeufs, et se divise comme les autres en compartiments formés par des poteaux que recouvre une toiture. Plusieurs maisons ont été abattues afin de rendre l'entrée de cette halle plus commode.

_Fontaine de la Pointe-Saint-Eustache._ Cette fontaine, dont la simplicité étoit extrême, a reçu une décoration fort élégante. Elle se compose maintenant d'une niche au fond de laquelle est un masque de Silène vomissant l'eau dans une coquille d'où elle se répand dans un vase à deux anses, porté par quatre gaînes formées de pates et de têtes de lions, dont deux rejettent l'eau dans un bassin demi-circulaire. Sur le vase, un bas-relief représente une nymphe qui donne à boire à un amour.

QUARTIER SAINT-DENIS.

Ce quartier est borné à l'orient par la rue Saint-Martin et par celle du faubourg du même nom exclusivement; au septentrion, par les faubourgs Saint-Denis et Saint-Lazare inclusivement et jusqu'aux barrières; à l'occident, par les rues du Faubourg-Poissonnière, Poissonnière et Montorgueil jusqu'au coin de la rue Mauconseil inclusivement; et au midi, par les rues aux Oues[407] et Mauconseil aussi inclusivement.

[Note 407: Vulgairement _aux Ours_.]

On y comptoit, en 1789, cinquante et une rues, onze culs-de-sacs, trois églises paroissiales, une église collégiale, une chapelle, une communauté d'hommes, un couvent et trois communautés de filles, un hôpital, etc.

Ce quartier, qui commence au centre de la ville, et qui finit à son extrémité septentrionale, a suivi, dans son accroissement, celui des diverses enceintes qui se sont succédé.

Avant Philippe-Auguste il n'existoit point encore, puisque la clôture qui environnoit Paris du temps de Louis-le-Jeune passoit à l'endroit où est aujourd'hui le cloître Saint-Merri. Les murailles que Philippe fit bâtir embrassèrent un vaste terrain qui, dans la partie dépendante de ce quartier, s'étendoit depuis dans la rue Montorgueil jusqu'à celle du Bourg-l'Abbé, renfermant dans son circuit une partie du bourg qui a donné son nom à cette dernière rue, l'hôpital Saint-Josse et le couvent de Saint-Magloire, avec les cultures qui en dépendoient[408].

[Note 408: _Voyez_ le deuxième plan de Paris, et successivement les autres plans.]

Ces cultures furent bientôt couvertes de maisons; et la rue Saint-Denis, qu'on nomma depuis _la grant rue_, _la grant chaussée de M. saint Denis_, commença à se former. Un faubourg nouveau la prolongea bientôt hors de l'enceinte; et lorsque, sous Charles V, on jugea nécessaire de reculer les fortifications de la ville, le terrain qui fut renfermé dans le quartier dont nous parlons étoit déjà presque entièrement couvert de maisons. La porte Saint-Denis fut dès lors placée à l'endroit où elle étoit encore au commencement du règne de Louis XIV[409]: car, depuis Charles V jusqu'à cette époque, cette partie de l'enceinte de Paris ne reçut aucun nouvel accroissement. Mais à peine eut-elle été bâtie, qu'on vit une autre rue extérieure, faisant encore suite à la rue Saint-Denis, se prolonger dans la campagne avec le nom de rue du Faubourg Saint-Denis.

[Note 409: _Voyez_ pl. 91.]

Cette dernière rue, qui conduisoit à la maison Saint-Lazare, resta, jusqu'au règne de Louis XIV, isolée au milieu des champs. Sous ce prince, on la voit enfin coupée par quelques rues transversales qui la lient aux autres faubourgs; mais le terrain que renfermoient ces rues ne contenoit encore que des jardins, des marais et autres terres labourables.

Ce n'est que dans le dix-huitième siècle qu'on a commencé à couvrir ces places vides, et que ce faubourg est devenu successivement un des plus populeux de la capitale.

SAINT-JACQUES-DE-L'HÔPITAL.

Cet hôpital et son église avoient été fondés pour y recevoir les pélerins qui iroient à Saint-Jacques de Compostelle et qui en reviendroient: mais par qui et à quelle époque? c'est sur quoi les historiens ne sont pas d'accord. On a pu déjà remarquer que, dans l'histoire des anciens monuments de Paris, ce sont presque toujours ces deux points qui sont enveloppés d'une plus profonde obscurité. Ce n'est qu'en discutant les différentes opinions, en comparant les dates, en vérifiant les actes, qu'on peut espérer d'y jeter quelques lumières, et de démêler la vérité à travers tant de traditions confuses et d'erreurs accréditées ou par l'ignorance ou par l'intérêt personnel. Par exemple, une ancienne tradition attribue la fondation de l'hôpital et de l'église de Saint-Jacques à Charlemagne; et quoique cette opinion soit destituée de tout fondement, elle a cependant été adoptée par une foule d'écrivains, tant anciens que modernes[410]. Les chanoines mêmes de cette église sembloient l'avoir autorisée par la forme de leur sceau, qui représentoit d'un côté saint Jacques, et de l'autre Charlemagne. Cependant il n'y a d'autre autorité, pour soutenir une origine aussi peu vraisemblable, que la Chronique du faux Turpin, où il est dit que ce monarque avoit fait bâtir, entre Paris et Montmartre, une église du titre de Saint-Jacques. Non-seulement on s'est trompé en croyant que cela devoit s'entendre de Saint-Jacques-de-l'Hôpital, mais il s'est trouvé qu'on commettoit une double erreur: car, quoique le fait ne soit pas plus vrai à l'égard de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, cependant ceux qui ont fabriqué l'histoire de Turpin n'ont pu avoir en vue que cette dernière église, puisqu'il existe des manuscrits de cette histoire fabuleuse écrits dès le treizième siècle, temps auquel l'église de Saint-Jacques-de-l'Hôpital n'étoit certainement pas bâtie. Les auteurs les plus exacts fixent l'époque de sa fondation en 1315; une ancienne inscription gravée sur une des portes la marquoit en 1317; l'abbé Lebeuf la place en 1322.

[Note 410: Fauchet, Corrozet, Belleforest, Duchesne, Lemaire, les auteurs du Dictionnaire historique.]