Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)
Part 23
_Rue Mercier._ Cette rue va d'un bout à la rue de Grenelle, de l'autre à la Halle au blé. Elle doit son nom à M. Mercier, l'un des échevins de la ville lors de la construction de cette halle, et fut percée à la même époque.
_Rue Montmartre._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce quartier commence à la pointe Saint-Eustache, et finit au coin des rues Neuve-Saint-Eustache et des Fossés-Montmartre. On l'appeloit, au quatorzième siècle, _rue de la Porte-Montmartre_, parce que la porte désignée sous ce nom y étoit située.
Il y a, dans cette partie de la rue Montmartre, un cul-de-sac nommé _cul-de-sac de Saint-Claude_. Les censiers de l'évêché du siècle passé l'indiquent sous le nom de _cul-de-sac de la rue du Bout-du-Monde_. Boisseau, sur son plan, le nomme _rue du Rempart_, et sur un plan manuscrit il est nommé _rue du Puits_; de Chuyes et Valleyre l'appellent _rue Saint-Claude_, quoiqu'il y ait plus de deux siècles que ce soit un cul-de-sac. Ce dernier nom lui vient d'une enseigne.
_Rue Oblin._ Elle va de la place qui est devant Saint-Eustache à la Halle au Blé, et doit son nom à l'un des entrepreneurs de ce dernier édifice.
_Rue d'Orléans._ Elle va de la rue Saint-Honoré à celle des Deux-Écus. Son premier nom étoit _rue de Nesle_, et alors elle se prolongeoit jusqu'à la rue Coquillière. Lorsque le roi de Bohème, Jean de Luxembourg, y demeura, elle prit le nom de _Bohème_; et en 1388 on l'appela rue _d'Orléans_, après que Louis de France, duc d'Orléans, fut devenu propriétaire de l'hôtel de Bohème. On la trouve aussi quelquefois sous la dénomination de _rue d'Orléans_, dite _des Filles-Pénitentes_ et _des Filles-Repenties_[289].
[Note 289: Arch. de l'archev.]
_Rue Pagevin._ Elle fait la continuation de la rue Verderet, depuis la rue Coq-Héron jusqu'à celle des Vieux-Augustins, et doit son nom à un particulier qui y demeuroit. Cette rue existoit dès 1293, et n'étoit connue alors que sous la dénomination de _ruelle_; depuis elle fut appelée _rue Breneuse_, vieux mot qui désignoit une rue étroite et malpropre; peut-être n'étoit-ce qu'une altération du nom de _Jacques Berneult_, sous lequel elle est indiquée dans le rôle de taxe de l'année 1313. On la trouve encore nommée _rue Berneuse_ sur le plan de Dheullan et dans Corrozet; cependant elle étoit connue sous celui de Pagevin dès 1575[290].
[Note 290: Cens. de l'évêché.]
_Rue du Pélican._ C'est une petite rue qui traverse de la rue de Grenelle dans celle de la rue Croix-des-Petits-Champs. Le nom obscène qu'elle portoit anciennement a été heureusement changé depuis plus de deux cents ans en celui de _Pélican_. Cette rue est ainsi nommée dans un titre de 1565[291].
[Note 291: Arch. de l'archev.]
_Rue Plâtrière._ Elle fait la continuation de la rue de Grenelle depuis la rue Coquillière jusqu'à la rue Montmartre. Sauval dit que, dans une charte de 1283, il a trouvé «_Domus Guillelmi Plasterii in vico Henri de Guernelles_; or, ajoute-t-il, comme la rue de Grenelle est contiguë à la rue Plâtrière, de là on peut inférer que la rue Plâtrière s'appeloit anciennement _rue Guernelle_, et qu'avec le temps elle a pris son nom de ce Guillaume Plâtrier.»
Cette conjecture, adoptée par plusieurs auteurs, est rejetée par Jaillot, qui pense que le nom de cette rue ne vient point de celui d'un particulier, mais d'une plâtrière qui se trouvoit dans cet endroit. On ne la trouve point en effet sous la dénomination de _Guillaume Plâtrier_, comme cela devroit être si ce particulier lui eût donné son nom; mais tous les actes de ce temps et la taxe de 1313 l'indiquent sous celui de _la Plâtrière_, _vicus Plastrariæ_ et _Plastreriæ_[292]. Cet ancien nom et la preuve de sa véritable étymologie sont également consignés dans le contrat de vente que fit, en 1293, _Simon Matifas de Buci_, évêque de Paris, en faveur du comte de Flandre, du terrain qu'avoient occupé les Augustins, et des terres labourables qui en étoient voisines[293]. Ce terrain étoit séparé de celui de l'hôtel de Flandre par une ruelle représentée aujourd'hui par la rue Pagevin; l'évêque cède cette ruelle autant qu'il est en lui, et s'exprime ainsi: _Ruellam pourprisio antedicto, quæ ruella in directum protenditur, usque ad murum mansionis, vel manerii potentissimi viri comitis antedicti, et tendit usque ad vicum qui dicitur vicus_ MAVERSÆ _in quo vico est_ PLASTRERIA _quædam_.
[Note 292: Arch. de l'archev.]
[Note 293: _Ibid._]
C'est donc cette plâtrière qui a fait donner à la rue dont il s'agit le nom qu'elle porte, et qu'elle a toujours conservé depuis. Pendant la révolution on l'appeloit rue J.-J. Rousseau, parce que cet écrivain y avoit demeuré.
_Rue des Prouvaires._ Elle fait la continuation de la rue du Roule, et aboutit à la rue Traînée, en face du portail méridional de Saint-Eustache. Le véritable nom de cette rue est celui des _Prévoires_ ou _Provoires_[294], mot qui, dans l'ancien langage, vouloit dire _prêtres_; et ce nom lui avoit été donné parce que, dès le treizième siècle, les prêtres de Saint-Eustache y demeuroient. La preuve que le mot _provoire_ ou _prévoire_ signifioit autrefois _prêtre_ se trouve dans une chronique françoise du quatorzième siècle, où on lit que _li prevoires chantèrent leurs litanies par la ville, et gittèrent eau bénite par les hosteux_[295].
[Note 294: Role de Taxe de 1313.--Cens. de l'évêché, 1372.]
[Note 295: En 1476, Alphonse V, roi de Portugal, vint à Paris pour y solliciter des secours contre Ferdinand, fils du roi d'Aragon, qui lui avoit enlevé la Castille. Louis XI, disent les historiens, lui fit rendre de grands honneurs, et tâcha de lui procurer tous les agréments possibles. On le logea rue des Prouvaires, chez un épicier nommé _Laurent Herbelot_. On le mena au Palais, où il eut le plaisir d'entendre plaider une belle cause. Le lendemain il alla à l'évêché, où l'on procéda en sa présence à la réception d'un docteur en théologie; et, le dimanche suivant, premier décembre, on ordonna une procession de l'université qui passa sous ses fenêtres. Tels étoient les amusements d'alors.]
_Rue du Reposoir_, ou _du Petit-Reposoir_. On ignore l'étymologie du nom de cette rue, qui, faisant la continuation de la rue Pagevin, vient aboutir à la place des Victoires; elle se prolongeoit autrefois jusqu'à la rue du Mail, et la rue Vide-Gousset en faisoit partie avant la construction de la place. On ne la connoissoit dans le principe que sous le nom de rue Breneuse, qui lui étoit commun avec la rue Pagevin et la rue Verderet, dont nous allons parler tout à l'heure.
_Rue de Sartine._ Cette rue, qui commence au carrefour des rues Coquillière, Plâtrière et de Grenelle, et va aboutir à la Halle au blé, fut ainsi nommée parce que M. de Sartine étoit lieutenant-général de police lorsqu'elle fut ouverte.
_Rue Soly._ Cette rue qui traverse de la rue de la Jussienne dans celle des Vieux-Augustins, a pris son nom d'un particulier appelé _Bertrand Soly_, lequel étoit propriétaire de plusieurs maisons dans la rue des Vieux-Augustins[296].
[Note 296: Cens. de l'évêché.]
_Rue Tiquetonne._ Elle va de la rue Montmartre dans celle de Montorgueil. On la nommoit en 1372 rue de _Denys le Coffrier_, du nom d'un de ses habitants. Celui de Tiquetonne lui vient, par altération, de Rogier de _Quiquetonne_, boulanger, lequel y demeuroit en 1339, et obtint, après Denys le Coffrier, l'honneur de lui donner le nom qu'elle a conservé jusqu'à ce jour[297].
[Note 297: _Ibid._]
_Rue Traînée._ Elle règne le long de l'église de Saint-Eustache, depuis la rue du Four jusqu'à la rue Montmartre. Sauval dit qu'en 1313 on lit la _ruelle_ au curé de _Saint-Huystace_. Cette rue s'appeloit aussi anciennement _rue de la Barillerie_; elle est ainsi énoncée dans les titres de l'archevêché, et dans les criées d'une maison qui y étoit située en 1476. Les censiers de 1489 et de 1530 lui donnent le même nom, et l'indiquent comme située devant _le petit huis Saint-Eustache_. C'est dans un titre _nouvel_ du 2 mars 1574, qu'on la trouve pour la première fois nommée rue _Traînée_. Du reste, on ignore l'étymologie de ce dernier nom.
_Rues de Vannes_, _de Varennes_ et _de Viarmes_. Ce sont des communications pratiquées pour faciliter l'entrée de la Halle au Blé.
La rue de Viarmes est l'espace circulaire qui règne autour de la Halle; elle doit son nom à M. _de Viarmes_, prévôt des marchands. Celle de Vannes doit le sien à M. _Jolivet de Vannes_, avocat et procureur du roi et de la ville; et celle de Varennes à M. _de Varennes_, échevin.
_Rue Verderet_ ou _Verdelet_. Elle aboutit d'un côté à la rue Plâtrière, et de l'autre au coin des rues de la Jussienne et Coq-Héron. Ce nom est altéré. Nos aïeux, plus naïfs, voulant désigner une rue très-malpropre, l'avoient appelée rue _Merderet_. Tel étoit son véritable nom en 1295[298]. Au siècle suivant, on la trouve sous celui de _l'Orderue_, autrement la rue sale, et de rue _Breneuse_[299]; ce dernier nom lui étoit commun, comme nous l'avons dit, avec les ruelles qui en faisoient la continuation. Cette rue fut élargie en 1758 de cinq pieds qu'on prit sur le terrain de l'hôtel des postes.
[Note 298: Cart. de S. Magl.]
[Note 299: Nécrol. de N. D.]
_Rue de la Vrillière._ Elle traverse de la rue Croix-des-Petits-Champs dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, dont autrefois elle faisoit partie. Son nom lui vient de M. Phelypeaux _de la Vrillière_, secrétaire d'état, qui y fit bâtir, en 1620, un magnifique hôtel, lequel passa depuis au comte de Toulouse[300].
[Note 300: _Voyez_ p. 344.]
_Rue (petite) de la Vrillière._ Elle va de la grande rue de la Vrillière à la place des Victoires, qui, dans l'origine, n'avoit point d'issue de ce côté; il y avoit même un corps-de-logis bâti dans la rue de la Vrillière, sur la partie du terrain qu'avoit occupée la rue des Fossés-Montmartre, laquelle se prolongeoit anciennement jusqu'à cet endroit. M. Phelypeaux de Châteauneuf obtint qu'il seroit abattu, et procura par là à son hôtel un point de vue à peu près semblable à celui dont il jouissoit avant que la place eût été bâtie. Cette nouvelle issue fut d'abord appelée _rue Percée_, ensuite petite rue _de la Vrillière_.
ANTIQUITÉS ROMAINES
DÉCOUVERTES DANS LE QUARTIER SAINT-EUSTACHE.
_Tête d'Isis Cybèle._ Nous avons déjà fait mention de ce monument[301] qui a fort exercé la sagacité de nos antiquaires, et que chacun d'eux a expliqué suivant les conjectures plus ou moins heureuses qui se sont présentées à son esprit. Aux savants que nous avons déjà cités il faut joindre le comte de Caylus qui a fait sur cette tête une dissertation dans laquelle il cherche à éclaircir difficilement ce qui ne présente pas la moindre difficulté. Avant que le christianisme eût été introduit dans les Gaules, elles étoient déjà devenues provinces romaines, et l'on y adoroit les dieux des Romains: il ne faut donc pas plus s'étonner d'avoir trouvé à Paris une tête de Cybèle ou d'Isis, que d'y avoir découvert un autel consacré à Jupiter, à Mercure, à Vénus, etc. Tous ces dieux du paganisme y avoient des temples et sans doute des statues; et s'il faut s'étonner de quelque chose, c'est de n'en avoir pas trouvé de plus nombreux débris.[302]
[Note 301: _Voyez_ p. 332.]
[Note 302: Antiquités, etc., t. II, p. 379.]
MONUMENTS NOUVEAUX
ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.
_Église Saint-Eustache._ Le portail de cette église est maintenant dégagé des échoppes qui l'obstruoient, et fermé d'une grille de fer.--La ville de Paris lui a donné quatre tableaux exécutés par des peintres modernes, et représentant la conversion de saint Augustin; le baptême de Jésus-Christ; sa prédication; un martyr.
_Halle au blé._ La voûte en bois de ce monument ayant été brûlée vers l'année 1802, on conçut, comme nous l'avons déjà dit, l'heureuse idée de la reconstruire en cercles de fer, dont les diverses parties sont liées entre elles par des écrous; ces cercles, posés les uns au-dessus des autres, vont diminuant de diamètre jusqu'au sommet de la voûte, formant dix-huit assises à partir de son extrémité inférieure. Ils sont recouverts en lames de cuivre que l'on a étamées afin de les préserver de l'oxidation. Ainsi cette voûte unit maintenant la plus grande solidité à sa légèreté première, et se trouve à l'abri de presque tous les accidents possibles.
_Banque de France._ Elle a été placée dans l'hôtel de Toulouse, auquel on a fait, à cette occasion, des réparations immenses, et où l'on a pratiqué toutes les dispositions nécessaires à un aussi vaste établissement. La porte d'entrée a reçu aussi une décoration nouvelle: dans son tympan ont été sculptées deux figures en bas-relief, dont l'une tient un aviron et l'autre porte une corne d'abondance, symboles de l'agriculture et du commerce. L'attique est surmonté de deux autres figures de ronde bosse et également symboliques; sur la clef sont deux mains serrées, et dans une niche au fond de la cour on a placé une statue de Mercure.
_Marché des Prouvaires._ Il a été établi entre les rues des Prouvaires, du Four, des Deux-Écus, et se prolonge jusqu'à la rue Traînée. Tout cet espace a été divisé en compartiments par des poteaux qui soutiennent des charpentes couvertes. Certains jours de la semaine on y étale de la viande, et dans d'autres jours il est destiné à la vente du fromage.
PASSAGES.
_Passage des Prouvaires._ Ce passage a été percé en face du nouveau marché, et conduit à l'ancienne Halle à la viande.
QUARTIER DES HALLES.
Ce quartier est borné à l'orient par la rue Saint-Denis exclusivement, depuis le coin de la rue de la Ferronnerie jusqu'au coin de la rue Mauconseil; au septentrion, par la rue Mauconseil aussi exclusivement; à l'occident, par les rues Comtesse-d'Artois et de la Tonnellerie inclusivement; et au midi, par la rue de la Ferronnerie et partie de celle de Saint-Honoré exclusivement.
On y comptoit, en 1789, vingt-quatre rues, une place, plusieurs halles, etc., et plus anciennement, une église paroissiale et un cimetière public.
Sous le règne de Charles VII, lorsque, par une suite des malheurs du règne précédent, un prince anglois s'arrogeoit le titre de roi de France, et que Paris, sous sa domination tyrannique, recevoit un juste châtiment de sa rébellion, le quartier que nous allons décrire fut le théâtre de plusieurs scènes aussi tragiques que touchantes. C'étoit aux halles que l'on exécutoit ordinairement les coupables de conspiration contre l'État, ou de trahison contre les intérêts du prince; et comme on appeloit alors traîtres et conspirateurs tous ceux qui, restés fidèles à leur légitime souverain, cherchoient à le servir autrement que par des voeux stériles, plusieurs citoyens généreux qui conspirèrent ainsi, à différentes époques, pour l'honneur et pour la justice, criminels uniquement par le mauvais succès de leur entreprise, vinrent sur cette place recevoir la mort de la main d'un bourreau.
Dans cette épouvantable confusion où la démence de Charles VI et les attentats de Jean-sans-Peur avoient plongé la France, dans cette suite d'événements prodigieux qui la relevèrent contre toute probabilité, qui arrachèrent enfin sa capitale au joug de l'étranger, il se trouve un tel enchaînement de causes et d'effets, que l'histoire de Paris devient plus que jamais celle de la monarchie entière, et qu'on ne peut en rendre la suite intelligible sans présenter en même temps quelque esquisse de ce vaste tableau.
Tout paroissoit désespéré: l'autorité légitime avoit non-seulement perdu la force qui lui étoit nécessaire pour se maintenir et se faire respecter, mais encore presque tout son ascendant moral qui seul pouvoit la lui faire recouvrer. Charles, déshérité par son père, soupçonné d'un meurtre qui sembloit justifier ce traitement barbare, sembloit ne posséder d'ailleurs aucune de ces qualités brillantes qui, dans les situations difficiles, éblouissent et ramènent le vulgaire, maîtrisent les événements, et finissent par enchaîner la fortune. Pour reconquérir un grand royaume, il falloit joindre à une activité infatigable une constance à toute épreuve, une politique profonde, toute la science d'un habile général. Le dauphin, à peine âgé de vingt ans, n'avoit que le courage d'un soldat: du reste, il montroit un caractère foible, doux, facile à dominer, un penchant très-vif pour les plaisirs et la volupté, une indolence presque invincible; telles étoient les dispositions apparentes d'un prince qui, resserré entre les pays asservis sous la domination angloise et les vastes états du duc de Bourgogne[303], entouré d'une noblesse valeureuse sans doute, mais où l'on ne comptoit pas alors un seul chef expérimenté[304], d'une poignée de soldats découragés et sans discipline, avoit à lutter contre un ennemi[305] maître de sa capitale et de la plus grande partie de ses provinces, contre des armées puissantes que commandoient les premiers capitaines de l'Europe. D'ailleurs, telle étoit alors la corruption où un demi-siècle de discordes intestines avoit plongé les esprits, qu'aux yeux d'un très-grand nombre de François un roi d'Angleterre, petit-fils de leur propre souverain, apportant en outre à la couronne de France de prétendus droits, toujours contestés, mais réclamés sans cesse, n'avoit nullement les apparences d'un usurpateur. Un prince du sang royal, puissant et considéré, s'étoit déclaré en sa faveur; et le nouveau duc de Bourgogne, succédant à la haine de son père contre Charles, sembloit faire un acte de piété filiale qui augmentoit encore cette affection aveugle que le peuple portoit à sa maison. Enfin, tel étoit l'état des choses et le vertige qui entraînoit la nation, que, s'il eût été possible que les conquérants, oubliant qu'ils avoient une autre patrie, se fussent faits François pour gouverner la France, il est presque indubitable que la révolution eût été complète et sans retour.
[Note 303: Voici quelle étoit la position respective des deux partis: Les Anglois, maîtres de Paris, possédoient la Normandie, l'Île-de-France, la Brie, la Champagne, la Picardie, le Ponthieu, le Boulonois, le Calaisis jusqu'aux frontières de Flandre; la partie la plus considérable de l'Aquitaine jusqu'aux Pyrénées et à l'Océan; ils disposoient, par leur alliance avec le duc de Bourgogne, du duché de ce nom et des provinces de Flandre et d'Artois.
Charles étoit réduit à la province de Languedoc, arrachée avec peine au comte de Foix, à celles du Dauphiné, de l'Auvergne, du Bourbonnais, du Berry, du Poitou, de la Saintonge, de la Touraine et de l'Orléanois. Il pouvoit aussi compter sur quelques parties de l'Anjou et du Maine, qui jusque là n'avoient point été entamées. La Bretagne, incertaine encore entre les deux partis, sembloit attendre les événements.]
[Note 304: Ils se formèrent depuis dans les combats innombrables qu'il leur fallut livrer pour rétablir leur maître sur son trône; et en effet l'expérience n'a que trop prouvé que, dans la guerre surtout, la théorie n'est rien sans une pratique continuelle. Mais, à cette époque, Xaintrailles, La Hire, La Fayette, Narbonne, le duc d'Alençon, etc., etc., n'étoient encore que de braves guerriers, tandis que Salisbury, Warwick, Arundel, Sommerset, Suffolk, Talbot, étaient des généraux aussi habiles que courageux.]
[Note 305: Henri VI, nommé pendant près de vingt ans roi de France et d'Angleterre, et depuis chassé du premier royaume et dépouillé du second, n'étoit alors qu'un enfant de neuf mois; mais l'intrépidité et les lumières de Henri V sembloient revivre dans son frère, le duc de Bedfort, qu'il avoit nommé, en mourant, régent de France.]
Mais c'est un vice radical attaché à toute conquête où le vainqueur, conservant les liens naturels qui l'attachent à son pays, apporte au milieu de la nation conquise son esprit national et ses habitudes étrangères, que, dès le commencement de sa domination, il s'établit nécessairement entre ses anciens et ses nouveaux sujets des différences humiliantes pour ces derniers, et qui excitent en eux de vifs ressentiments. Leur mécontentement fait bientôt naître des méfiances qui divisent sans retour les deux peuples; et la tyrannie d'un côté, la révolte de l'autre, sont des suites inévitables de ce choc des passions et des intérêts. Dans cet état de choses, si la nation est brave et généreuse, et qu'il se présente un chef assez imposant pour rallier autour de lui tous ceux qui sont impatients du joug, ce n'est pas une armée qu'il rassemble, c'est une population entière, à laquelle il est difficile que le conquérant, qui n'a que des soldats, puisse long-temps résister. Telle fut, dans la révolution qui rendit à Charles VII l'héritage de ses pères, la marche et la cause des événements; et nous pensons, contre l'opinion de plusieurs historiens, que ce fut moins par amour pour son roi que par haine contre un vainqueur insolent, que la France entière se souleva pour replacer sur le trône un prince qu'elle en avoit vu chasser, pour ainsi dire, avec joie. Du reste, ces discordes intestines, ces désordres qui sembloient devoir perdre à la fois l'État et son souverain, augmentèrent en effet la vigueur et la prospérité de l'un et de l'autre: car de telles révolutions ne se font point sans que l'autorité légitime n'en acquière de nouvelles forces, par la raison que, revenant à elle à cause du besoin extrême qu'ils en ont, les sujets sont alors disposés à lui accorder même plus qu'elle n'eût jamais osé demander. Aussi verrons-nous, par suite de cet heureux retour, le peuple françois prendre un esprit meilleur, et la monarchie plus de puissance et de majesté.
(1422.) Charles étoit dans le château d'Espally, situé auprès du Puy en Velay, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son père. Après les premiers moments donnés à sa douleur, il pensa à poursuivre le projet légitime qu'il avoit formé de remonter sur le trône de ses ancêtres. La bannière de France fut déployée dans la chapelle du château; un petit nombre de courtisans et d'officiers qui l'accompagnoient l'y proclamèrent roi, et, peu de jours après, le nouveau monarque prit la route de Poitiers, où il se fit couronner avec le plus grand appareil. On vit à cette cérémonie les princes de Clermont, d'Alençon, et les principaux seigneurs attachés à son parti.
Tandis que ces choses se passoient, le duc de Bedfort, régent du royaume, rassembloit à Paris, dans la grand'chambre du parlement, tous les membres de cette cour suprême, les magistrats des autres cours supérieures, ceux du Châtelet, les députés des divers chapitres, l'université, le prévôt de la ville, ses échevins et ses principaux bourgeois. Dans cette assemblée, si imposante en apparence, mais dont les membres étoient, ou dominés par la terreur, ou aveuglés par la passion, le chancelier fit du traité de Troyes une lecture et une apologie qui furent suivies d'un serment de fidélité au roi d'Angleterre Henri VI, que l'on exigea de tous les assistants, que prêtèrent ensuite tous les bourgeois séparément, et généralement tous les habitants de la ville, depuis les princes et les prélats jusqu'aux domestiques et aux simples artisans.