Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)
Part 2
Or, les villes appartenantes au roi ayant aussi leurs priviléges, il falloit également négocier avec elles. Philippe-le-Bel crut bien faire en simplifiant ces opérations, et convoqua à cet effet des assemblées générales, où furent appelés les députés des villes en même temps que ceux de la noblesse. Ce fut en 1304 que se tint la première assemblée de cette espèce. Elle présenta avec les anciens parlements de la nation cette différence essentielle, que les barons et les pairs n'y formèrent point une chambre séparée où, de même que dans le _conseil suprême_ décrit par Hincmar[10-A], se seroient préparées les propositions qui devoient être ensuite présentées à la noblesse du second ordre, et seulement aux députés de cette noblesse: car, dans cette première assemblée, ainsi que dans quelques-unes des suivantes, les députés des villes n'eurent point voix consultative, et ne furent admis qu'à représenter leurs besoins et leurs facultés. Si l'assemblée des états eût été ainsi divisée en deux chambres, les grands présidents de la cour du roi auroient eu seuls le droit d'entrer dans celle des seigneurs, et les moindres conseillers n'eussent été placés qu'au degré où il leur convenoit d'être. Mais tous les députés des différents ordres s'étant réunis dans une seule assemblée, les conseillers de la cour firent corps avec les députés des villes, ou le tiers-état; le baronnage disparut et les pairs ne comparurent pas. Ce changement dans la forme de ces assemblées générales eut, en raison du nouvel élément qu'on y avoit introduit, les plus graves conséquences. Ce n'étoit plus le parlement général de la nation; et comme de telles réunions étoient en effet composées de tous les états, il fallut donner un nom nouveau à une chose toute nouvelle, et on les nomma _états-généraux_.]
[Note 10-A: _Voyez_ t. I, p. 133, 1re partie.]
Édouard Ier eût poussé plus loin ses avantages, si, heureusement pour la France, il n'eût trouvé, dans son propre pays, des embarras qui arrêtèrent le cours de ses projets ambitieux. Sous son foible successeur Édouard II, les monarques françois reprirent leur ascendant; et les règnes de Louis-le-Hutin, de Philippe-le-Long et de Charles-le-Bel furent moins agités. Mais un grand prince monta sur le trône d'Angleterre; et la cause du mal n'étant point détruite, le caractère de ce nouvel ennemi, et des circonstances encore plus fâcheuses en aggravèrent bientôt les effets.
Et d'abord la première démarche hostile que fit Édouard III, dont le règne mémorable préparoit tant de malheurs à la France, fut de disputer la possession de ce royaume à Philippe de Valois, renouvelant à l'occasion de l'avénement de ce prince les querelles qui s'étoient élevées entre Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, et Philippe-le-Long. Pour succéder à Charles-le-Bel, il appuyoit son droit sur ce que sa mère Isabelle étoit fille de Philippe-le-Bel, dont, par conséquent, il étoit le petit-fils, et plus proche parent que Philippe-de-Valois, neveu de ce monarque; d'un autre côté, on revendiquoit aussi la couronne pour Blanche, fille unique du feu roi, et née après la mort de son père. Mais la même loi[11] qui avoit donné l'exclusion à Jeanne fit rejeter Blanche; et les prétentions d'Édouard, qui ne présentoit d'autres titres à cet héritage que ceux que lui donnoit la ligne féminine, ne semblèrent pas plus légitimes aux barons assemblés. Forcé de céder, et reconnoissant peut-être au fond de l'âme combien étoient futiles ces titres sur lesquels se fondoit sa demande, le roi d'Angleterre n'en feignit pas moins de grands ressentiments comme si on l'eût dépouillé d'un bien qui lui appartenoit légitimement, et fit de cette injustice prétendue le principal prétexte de la guerre acharnée qu'il ne cessa de faire à Philippe, s'alliant à tous ses ennemis, se déclarant contre lui l'auxiliaire des rebelles et le protecteur des traîtres.
[Note 11: Tous nos historiens disent les uns après les autres que ce fut en vertu de la loi salique que cette exclusion fut prononcée. Il eût été plus exact de dire que ce fut en vertu d'une loi commune à tous les Francs, loi qui existoit chez eux de temps immémorial, et qui, voulant qu'on fût _brave, robuste, utile à la nation_, pour avoir le droit de la gouverner (_Voy._ t. I, p. 66, 1re partie), déclaroit par cela même les femmes incapables de régner. La marque à laquelle Gontram fit connoître à Childebert qu'il l'appeloit à l'héritage de son royaume, fut de lui mettre une lance à la main: «Mes péchés ont fait, lui dit-il ensuite, qu'il ne me reste rien de ma race, si ce n'est vous, qui êtes le fils de mon frère: soyez donc mon héritier.» (_Greg. Tur._, lib. 7, c. 33, lib. 9, c. 20.) Gontram avoit cependant une fille; mais elle ne pouvoit _manier la lance_; et il se contenta de lui donner un apanage considérable. La cérémonie d'élever un prince sur le _pavois_ ou bouclier pour lui faire prendre possession de la royauté, prouve seule que, pour être roi, il falloit être homme et guerrier.]
À l'époque où ces ressentiments, vrais ou faux, excitoient contre le successeur de Charles-le-Bel un ennemi si actif et si puissant, et sembloient donner une animosité nouvelle à la vieille haine de l'Angleterre contre la France, si nous examinons la situation de ce prince à l'égard des autres grands vassaux, nous la voyons également entourée de périls et d'inimitiés.
Le comté d'Artois avoit été séparé de la couronne avant l'existence de la loi salutaire qui changeoit en simples apanages les portions du domaine de la couronne que nos rois avoient jusqu'alors si imprudemment accordées en toute propriété à leurs fils cadets. Ce grand fief étant devenu vacant par la mort de Robert II, Philippe-le-Bel, fondé sur ce que la représentation n'y avoit pas lieu, l'avoit adjugé, en 1302, à Mahaud, fille de ce prince, par préférence à Robert III, qui n'étoit que son petit-fils, et neveu de l'héritière. Robert ayant appelé de ce jugement sous Philippe-le-Long, et essayé même de soutenir son droit par la force des armes, un nouvel arrêt confirma Mahaud dans la possession du comté-pairie d'Artois, et Robert, contraint une seconde fois de s'y soumettre, resta tranquille pendant les règnes assez courts de ce prince et de Charles-le-Bel son successeur.
Mais sous celui de Philippe de Valois, dont il étoit beau-frère, et à qui il avoit rendu des services assez importants, Robert crut pouvoir faire revivre ses prétentions, et attaqua, pour la troisième fois, le jugement rendu en faveur de Mahaud. Il le pouvoit, sans doute, et sans mériter aucun blâme, au risque de se voir condamné pour la quatrième fois; mais pour faire réussir une mauvaise cause dont lui-même désespéroit, il employa des moyens frauduleux, indignes d'un prince, et déshonorants pour tout homme, quel qu'il pût être[12]. Cette basse et criminelle intrigue fut découverte, et la condamnation de ce prince est célèbre par toutes les formalités qui y furent observées, et qui nous ont conservé la manière dont on procédoit à l'égard des pairs de France dans les causes criminelles. Banni du royaume, le comte d'Artois va chercher un asile en Angleterre, où Édouard le reçoit à bras ouverts, l'admet dans tous ses conseils et ce dangereux esprit, qui ne respiroit que la vengeance, n'a plus d'autre pensée que d'exciter à la guerre contre son propre pays un prince ardent et ambitieux qui n'y étoit déjà que trop disposé. En même temps qu'il le détermine à entrer en France, il l'aide à pratiquer dans plusieurs provinces des intelligences qui devoient assurer le succès de son invasion. Édouard se fait donc le chef secret de tous les seigneurs mécontents. Il pousse à la révolte les Flamands, toujours prêts à se révolter, et commence les hostilités. Elles n'ont toutefois rien de décisif; la ligue se dissout, et une trève d'un an qu'il obtient de son ennemi trop facile, lui donne le temps de mieux prendre ses mesures.
[Note 12: Il s'étoit fait fabriquer de faux titres, entre autres un contrat de mariage de Philippe d'Artois son père, et de Blanche de Bretagne sa mère, par lequel le comte d'Artois son grand père cédoit le comté à Philippe et à ses enfants mâles, à l'exclusion des filles, en s'en réservant seulement l'usufruit.]
Des troubles naissent en Bretagne au sujet de l'hérédité de ce grand fief. Le roi de France se déclare pour Charles de Blois que le feu duc avoit institué son héritier; Édouard prend aussitôt le parti de Jean de Montfort son contendant. La guerre recommence et cesse encore au détriment de Philippe, qui ne sait point profiter des avantages qu'il avoit obtenus. Le supplice d'Olivier de Clisson, que le roi fait exécuter comme coupable de félonie[13], la rallume bientôt, et plus furieuse que jamais. Ici commence cette suite non interrompue de revers dont la France fut accablée sous le règne de ce prince, et sous le règne plus malheureux encore de son successeur. Édouard débarque en Normandie où la trahison lui avoit préparé des voies qui le conduisent jusqu'aux portes de Paris dont il brûle et dévaste les environs[14]. Cependant tout étoit tellement livré au hasard dans les opérations militaires de ce temps-là, que pressé à son tour par Philippe qui le poursuit sans relâche et l'atteint près de Créci, le roi d'Angleterre, qui essayoit de faire sa retraite en Flandre, sembloit perdu sans ressource et ne pouvoir échapper à une entière défaite: la valeur impétueuse et inconsidérée des Français lui procure, dans cette situation désespérée, une victoire complète, décisive, et dont les suites sont terribles. Tout semble perdu; la France consternée ne peut empêcher son ennemi de prendre Calais, après un siége de trois ans, et de se faire ainsi une place d'armes d'où il lui devient facile de conduire, dans quelques jours, une armée jusqu'aux portes de sa capitale et à travers la plus riche de ses provinces; le peuple est foulé et mécontent, la noblesse dispersée et découragée; les campagnes ravagées restent sans culture; les traîtres et les rebelles s'affermissent dans l'alliance de l'étranger, et le royaume entier est en proie à des maux qui, depuis long-temps, lui étoient inconnus.
[Note 13: Le crime de félonie ou de trahison, différent de celui de révolte ouverte, avoit été, dans tous les temps, considéré chez les Francs comme le plus grand des crimes et puni de mort: «La multiplicité des princes à qui il étoit permis de se _recommander_, dit du Buat, et qui possédoient comme par indivis le droit de régner sur leurs _fidèles communs_, fournissoit toujours des protecteurs à la révolte, et en diminuoit en quelque sorte la noirceur.»]
[Note 14: _Voyez_ t. I, p. 735, 2e partie.]
D'un autre côté, cette application de la loi fondamentale de l'État qui avoit porté sur le trône Philippe-le-Long et Philippe de Valois, au préjudice de deux filles des rois leurs prédécesseurs, n'avoit pu avoir lieu sans faire naître une foule de mécontents; et le premier de ces deux princes s'étoit vu forcé à faire de grands sacrifices pour apaiser les plus puissants. Dans ces diverses transactions, Eudes de Bourgogne, oncle de Jeanne, avoit obtenu en mariage la fille aînée du roi, et pour dot le comté de Bourgogne, ce qui le rendit possesseur des deux grands fiefs de ce nom. Pour se faire donner un si riche présent, Eudes avoit sacrifié entièrement les intérêts de sa pupille; et la fille de Louis Hutin, mariée à Philippe, comte d'Évreux, étoit restée dépouillée de presque tout apanage jusqu'à l'avénement de Philippe de Valois. Ce prince, en montant sur le trône, crut devoir lui rendre le royaume de Navarre, comme une sorte de compensation de la perte qu'elle avoit essuyée; mais cette donation, qui pouvoit être juste dans les idées et les coutumes de ce temps-là, suscita bientôt un ennemi de plus aux rois de France, en créant encore un grand fief; et nous allons bientôt voir Charles, roi de Navarre, fils de Jeanne et de Philippe d'Évreux, appeler à son tour l'Anglois dans le coeur de la France.
Jean commença à régner sous ces tristes auspices, au milieu de cette confusion de tous les droits et de cet oubli de tous les devoirs. Les Flamands, les Bretons et une partie des seigneurs normands introduisoient à l'envi les Anglois jusque dans le coeur de la France, marchoient sous leurs bannières, ou les aidoient de toute leur influence. Mais de tous ces ennemis intérieurs, le plus dangereux étoit ce fameux roi de Navarre, Charles-le-Mauvais, prince qui joignoit malheureusement à tous les vices du coeur toutes les ressources de l'esprit, et dont on ne peut mieux peindre la perversité qu'en disant qu'il a complétement mérité le surnom odieux que lui a conservé l'histoire. Maître en Normandie de plusieurs places fortifiées que le roi lui avoit imprudemment accordées en échange du comté d'Angoulême, et ne cherchant qu'un prétexte pour lever l'étendard de la révolte, il feignit d'être mortellement offensé de ce que le roi avoit donné ce comté au connétable Charles d'Espagne son favori; et se vengeant de cet affront prétendu comme il convenoit à un caractère tel que le sien de le faire, il fit assassiner le connétable, et ouvrit aussitôt aux Anglois toutes ces places qu'il possédoit si près de la capitale du royaume. Réduit à faire un traité honteux avec ce traître, et le coeur toujours ulcéré du meurtre de son connétable, Jean fait arrêter à Rouen et exécuter sur-le-champ les seigneurs qui avoient aidé le Navarrois dans cet assassinat; ce prince est arrêté lui-même à Paris, où il étoit venu, à la prière du dauphin, pour assister à sa réception comme duc de Normandie. «Cette action auroit l'air d'une perfidie, dit le président Hénault, si le roi n'avoit pas été informé que Charles traitoit avec l'Anglois, et avoit voulu séduire jusqu'à son fils: mais le meurtre du connétable n'auroit-il pas été une excuse suffisante à cette vengeance?»
(1356.) L'emprisonnement du roi de Navarre fait courir aux armes son frère Philippe, et les parents des seigneurs qui avoient été exécutés à Rouen; ils appellent à leur secours Édouard III: la trève entre la France et l'Angleterre, tant de fois rompue et renouvelée, se change enfin en une guerre cruelle et ouvertement déclarée.
Le roi Jean marche contre le prince de Galles, l'atteint à Maupertuis, à deux lieues de Poitiers, dans des vignes d'où il lui étoit impossible de se sauver, livre bataille, la perd par cette inconsidération et cette témérité qui lui ont été trop justement reprochées, est fait prisonnier, et laisse son royaume en proie aux factieux, déchiré par la guerre civile et extérieure, et n'ayant pour tout appui, dans de telles extrémités, qu'un jeune prince sans expérience et sans considération personnelle. En effet, on auguroit mal de l'esprit du dauphin pour avoir prêté un moment l'oreille aux séductions du Navarrois, qui vouloit le mettre mal avec son père; de son courage, parce qu'on l'accusoit de s'être retiré du combat dès le commencement de la bataille de Poitiers[15]: telle étoit l'opinion qu'on avoit alors de ce Charles, _jeune d'âge et de conseil_, comme dit Froissart, et qui fut depuis le sauveur de la France, et l'un de ses plus grands rois.
[Note 15: Ce fut, dit-on, la faute de son gouverneur, qui le força, ainsi que deux de ses frères, à cette action dont le résultat fut d'indisposer contre eux tous les esprits.]
Ce prince revint à Paris aussitôt après cette funeste bataille, y prit le titre de lieutenant-général du royaume[16], et assembla les états-généraux pour en obtenir des secours et des conseils dans une situation aussi pressante. De telles assemblées, si souvent dangereuses, le sont surtout dans les moments de trouble et de foiblesse du gouvernement. Celle-ci commença par se plaindre de l'administration, des ministres, etc., et fut d'autant plus turbulente, que le tiers-ordre y eut la principale influence[17]. L'arrestation d'un grand nombre de serviteurs du roi[18], et la mise en liberté de Charles-le-Mauvais furent ensuite demandées; on vouloit que le dauphin se fît un conseil pris parmi les membres des états, et que rien ne s'exécutât sans sa participation: c'étoit à ce prix qu'on lui accordoit des troupes et de l'argent. Ce prince, qui sentit l'atteinte que de telles demandes portoient à son autorité, feignit d'être disposé à y consentir, en même temps qu'il cherchoit des mesures pour les déconcerter. Il n'y en avoit point d'autres à prendre que de rompre à l'instant cette assemblée de factieux: c'est ce qu'il fit en leur déclarant qu'il attendoit des ordres du roi, sans lesquels il ne pouvoit rien décider, et qu'il étoit aussi résolu de consulter à ce sujet l'empereur son oncle. L'assemblée se sépara, non sans murmures, et le peuple, à qui on avoit fait concevoir de grandes espérances de la nouvelle administration, commença à éprouver du mécontentement.
[Note 16: Le dauphin n'avoit alors que dix-neuf ans, et par les lois du royaume il ne pouvoit être majeur qu'à vingt-un ans; sa minorité étoit incompatible avec la régence, à moins d'un ordre particulier du roi.]
[Note 17: La noblesse étoit alors sans crédit. Écrasée à la bataille de Créci, la défaite de Poitiers avoit achevé sa ruine. Ceux qui n'y avoient point été tués ou pris étoient l'objet du mépris du peuple, qui les accusoit d'avoir abandonné le roi.]
[Note 18: Entre autres Pierre de La Forest, chancelier de France, archevêque de Rouen; Simon de Bussy, premier président du parlement; Robert de Lorris, chambellan du roi; Jean Chamillart et Pierre d'Orgemont, présidents du parlement; Jean Poilvillain, souverain maître des monnoies, etc.]
Le dauphin partit en effet pour aller trouver l'empereur Charles IV qui étoit alors à Metz, et laissa le duc d'Anjou son frère à Paris, avec le titre de son lieutenant. Avant son départ, il avoit été arrêté entre ces deux princes, que, pendant l'absence du premier, l'autre publieroit une ordonnance sur la mise en circulation d'une monnoie nouvelle où l'espèce étoit altérée; fâcheuse, mais seule ressource qu'il fût possible d'employer, puisqu'on n'avoit obtenu de l'assemblée aucun subside. Une fermentation sourde régnoit dans la ville: il sembloit qu'elle n'attendît qu'un coup d'autorité pour éclater. À peine l'ordonnance fut-elle rendue publique, qu'Étienne Marcel, prévôt des marchands, qui déjà s'étoit fait remarquer dans l'assemblée des états par la violence de ses opinions, et qui va jouer un rôle si odieux dans cette funeste époque de notre histoire, se rendit au Louvre, suivi de quelques factieux, et là parla au duc d'Anjou avec tant de hardiesse et d'insolence, que ce prince intimidé consentit à suspendre l'exécution de cette mesure jusqu'à l'arrivée de son frère.
Instruit par le duc d'Anjou de ce qui se passoit, le dauphin hâta son retour, dévoré d'inquiétudes et fort incertain de ce qui lui restoit à faire. Il sembloit que la France entière fût insensible à ces malheurs et à ces dangers du trône, qui devoient cependant retomber sur elle de tout leur poids: le prince n'avoit trouvé de bonnes dispositions nulle part, excepté dans les états de Languedoc qui arrêtèrent de lui envoyer quelques troupes, mais qui ne purent exécuter cette bonne résolution, parce que leur pays étoit menacé lui-même par les Anglois, maîtres d'une grande partie de la Guienne, et qui infestoient toutes les provinces maritimes de France, depuis la Gascogne jusqu'à la Flandre. Arrivé à Paris, Charles ne tarda point à reconnoître qu'il lui étoit impossible de détruire le crédit que Marcel avoit su prendre sur les Parisiens; il essaya donc de le gagner, car il étoit urgent pour lui de donner cours à la nouvelle monnoie. Une entrevue eut lieu, dans une maison du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, entre plusieurs envoyés du prince et le prévôt des marchands; mais ils essayèrent vainement de le ramener à des sentiments plus modérés: non-seulement Marcel demeura inflexible et sourd à toutes leurs propositions, mais, jugeant très-bien qu'il pouvoit mettre à profit un semblable incident pour accroître encore son influence, il alla, en sortant de cette assemblée, apprendre au peuple tout ce qui venoit de s'y passer.
Il y eut aussitôt un soulèvement général; toutes les boutiques furent fermées; les ouvriers cessèrent leurs travaux; les bourgeois prirent les armes, et l'on n'entendit plus de tous côtés que des injures et des menaces contre le gouvernement. On n'avoit point de troupes à opposer à ce peuple révolté; et ce fut une nécessité de céder pour le moment à l'orage; en conséquence, le dauphin se rendit le lendemain au palais, et là, en présence de Marcel, il annonça la suppression de la nouvelle monnoie et le pardon du tumulte de la veille. Devenu plus audacieux par cet acte de condescendance, le prévôt des marchands demanda de nouveau la proscription des serviteurs du roi, qu'il avoit rendus les objets de la haine publique, ajoutant à cette demande celle de la confiscation de leurs biens, et, d'une seconde convocation des états-généraux: il fallut encore consentir à ces demandes séditieuses.
Ce fut dans cette assemblée que l'autorité du dauphin, déjà si chancelante, reçut les dernières atteintes. Un nouveau conseil lui fut donné, composé de trente-six membres tirés du sein des états, et il n'est pas besoin de dire que Marcel fut le premier choisi. Ce conseil eut l'administration des finances, la conduite de toutes les affaires, et l'on ne laissa au lieutenant-général du royaume d'autre marque d'autorité que la triste prérogative de consacrer les délibérations absolues de ces insolents conseillers, par une ordonnance publiée en son nom. Il avoit été décidé qu'on leveroit un subside pour former une armée: il fut arrêté qu'eux seuls pourroient en disposer. Sur leur demande, les deux cours supérieures du parlement et de la chambre des comptes furent dissoutes, et ils créèrent eux-mêmes un nouveau parlement qu'ils remplirent de gens dévoués à leurs volontés. Tels furent les premiers excès auxquels se livrèrent les factieux pendant la tenue des états; et Robert Lecoq, évêque de Laon, l'un des plus emportés d'entre eux, termina la dernière séance par un discours séditieux qui prouva qu'ils ne comptoient point en rester au point où ils étoient parvenus.
Cependant le roi prisonnier venoit de conclure à Bordeaux une trève de deux années, pendant laquelle on devoit négocier de sa rançon: la nouvelle en fut apportée à Paris par le comte d'Eu, le comte de Tancarville et l'archevêque de Sens. Ces seigneurs étoient en même temps porteurs d'une lettre signée du roi, qui annuloit, en conséquence du nouveau traité, tout ce qu'avoient fait les états, et surtout la levée du subside. Ce fut alors qu'on put voir jusqu'où va l'aveuglement d'un peuple livré à des chefs de parti. Ceux-ci, voyant le coup terrible qu'un tel message alloit porter à leur autorité, trouvèrent le moyen de persuader à cette populace insensée qu'une telle mesure étoit un attentat contre sa propre sûreté; de manière qu'elle s'attroupa de nouveau, demandant la levée du subside avec une fureur qui n'eût été explicable que si l'on eût voulu le maintenir, et qu'elle en eût demandé la suppression. Les députés du roi, menacés pour leur vie, furent forcés de quitter Paris, et le dauphin ne put apaiser le tumulte qu'en publiant, contre l'ordre de son père, la prorogation des états et la levée de l'impôt: ce qui rétablit pour quelque temps un calme apparent dans la capitale.