Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 3/8)
Part 19
Ce monument, que l'on doit mettre, pour la pureté du style, au nombre des plus beaux de Paris, a été élevé sur les dessins de M. Brogniart. Cet architecte étant mort en 1813, la suite des travaux a été confiée à M. Labarre, qui, dit-on, a scrupuleusement suivi le plan primitif.
On assure que la rue Vivienne sera prolongée jusqu'au boulevart; et que, du côté de la rue Notre-Dame-des-Victoires, il sera percée une rue nouvelle de soixante pieds de large, laquelle devra se prolonger jusqu'à la rue Montmartre. Il est difficile, en effet, qu'un édifice de cette importance n'amène pas quelques changements dans la disposition des maisons et des rues dont il est environné.
_Théâtre de l'Opéra._ L'Opéra ne quitta le théâtre provisoire qui lui avoit été élevé sur le boulevart Saint-Martin[208] pour s'établir rue de Richelieu, que dans les premières années de la révolution. Ce vaste édifice, qui s'élève vis-à-vis la bibliothéque du roi, n'avoit point été construit pour recevoir un tel spectacle; et sous le rapport de l'architecture, il ne présente rien d'intéressant. Toutefois, par suite de cette translation, il subit, tant dans sa forme que dans sa décoration intérieure, plusieurs changements remarquables.
[Note 208: _Voyez_ l'article _Opéra_, dans la description du quartier Saint-Martin, 2e partie de ce volume.]
C'est un bâtiment isolé au milieu des quatre rues qui l'environnent, et la face principale, qui donne sur la rue de Richelieu, offre un grand portique composé de onze arcades, au-dessus duquel est le foyer.
Le vestibule intérieur est décoré de colonnes doriques, qui soutiennent le plafond. La salle qui porte en partie sur ce vestibule a 60 pieds de diamètre, et l'avant-scène présente 45 pieds d'ouverture.
Le foyer public est vaste et commode; il forme une galerie divisée sur sa longueur en trois parties par huit colonnes ioniques.
Personne n'ignore, et l'assassinat du duc de Berri, le 13 février 1820, au moment où il sortoit de ce théâtre, et toutes les circonstances si terribles et si touchantes qui accompagnèrent ses derniers moments; circonstances parmi lesquelles le lieu où la Providence avoit voulu placer le lit dans lequel ce malheureux prince mourut en héros et en chrétien, n'étoit pas la moins singulière et la moins frappante. La salle de l'Opéra dut être fermée dès ce jour même, et pour toujours; mais on trouva bientôt plusieurs millions pour en construire une nouvelle, plus vaste, plus magnifique, qui s'est élevée en peu de mois, comme par enchantement, tandis que plusieurs de nos églises restent dépouillées, sont à peine et lentement réparées, et que, faute d'une somme qui seroit à peine en capital l'intérêt annuel de celles qu'a coûté ce nouvel Opéra, les bâtiments neufs du séminaire de Saint-Sulpice sont interrompus, et tomberont peut-être en ruines avant d'avoir été achevés! Nous parlerons tout à l'heure de cette salle, qui est ouverte depuis près d'une année.
_Théâtre des Variétés._ Il a été construit par l'architecte Cellérier sur le boulevart Montmartre, et dans un emplacement long et étroit qui lui présentoit de très-grandes difficultés, difficultés qu'il a su vaincre avec autant d'adresse que de bonheur. L'entrée de ce théâtre offre un grand vestibule orné avec élégance, au fond duquel deux rampes d'escaliers conduisent aux loges et au foyer. Ce foyer, placé au-dessus du vestibule, se termine par un balcon qui a vue sur le boulevart.
La façade est à deux étages tétrastyles. Les colonnes du rez-de-chaussée sont doriques, et celles du premier étage, ioniques. Au-dessus s'élève un fronton, derrière lequel est un amortissement. Cette décoration a de l'élégance et de la simplicité.
_Nouvelle salle de l'Opéra._ Cet édifice a été bâti dans la rue le Pelletier sur un terrain qui dépend de l'hôtel Choiseul; il se compose au rez-de-chaussée de sept arcades élevées sur six marches, et présente des deux côtés un avant-corps avec terrasses, pour servir d'entrée aux piétons. Le premier étage est orné de huit colonnes ioniques, à moitié engagées dans le mur, avec attiques, portant huit statues qui représentent _huit_ muses: la _neuvième_ manque! peut-être l'architecte ignoroit-il qu'elle existât; il n'y a que ce moyen d'expliquer une si étrange omission. Les intervalles des colonnes sont percés de neuf grandes arcades, dont les archivoltes sont portées sur des colonnes et des pilastres d'ordre dorique, et d'une moindre dimension que les colonnes ioniques déjà citées. Les tympans sont ornés de figures et d'attributs symboliques. Tout cet ensemble a une apparence très-mesquine, et il est difficile de rien imaginer d'un plus mauvais goût.
_Saint-Vincent de Paule._ Cette église nouvelle a été construite dans la rue Monthalon. Elle n'a point de portail; la dimension en est très-petite; et l'intérieur jusqu'à présent ne présente rien qui mérite d'être remarqué.
_Le Timbre royal._ Cet édifice, situé dans la rue de la Paix, se compose en grande partie d'anciens bâtiments qui appartenoient au couvent des Capucines, et d'une façade nouvelle qui donne sur la rue. Cette façade, qui ressemble assez à celle d'une prison, se compose d'un grand mur tout nu, portant de chaque côté deux médaillons dans lesquels sont deux figures de génies sculptées en bas-relief.
_Église des capucins de la Chaussée-d'Antin._ On a élevé dans cette église un tombeau à M. le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur du roi de France à Constantinople avant la révolution, et auteur d'un voyage en Grèce. Il se compose d'un tronçon de colonne noire, qui s'élève sur une base en marbre blanc, et que surmonte une urne en marbre blanc. Une inscription apprend que ce tombeau lui a été élevé par son épouse.
_Fontaines des capucins de la Chaussée-d'Antin._ Ces deux fontaines extrêmement simples, mais de bon goût dans leur simplicité, se composent de deux cuves de forme antique qui reçoivent l'eau de deux mascarons placés au-dessus.
_Abatoir de Rochechouart._ Il est situé vers la barrière qui porte ce nom, et adossé au mur d'enceinte. (Voyez à la fin du troisième volume, 2e partie, l'article _Abatoirs_.)
QUARTIER SAINT-EUSTACHE.
Ce quartier étoit borné à l'orient par les rues de la Tonnellerie, Comtesse-d'Artois et Montorgueil exclusivement, jusqu'au coin de la rue Neuve-Saint-Eustache; au septentrion, par les rues Neuve-Saint-Eustache et des Fossés-Montmartre, et par la place des Victoires aussi exclusivement; à l'occident, par la rue des Bons-Enfants inclusivement; et au midi, par la rue Saint-Honoré exclusivement.
On y comptoit, en 1789, trente-six rues, un cul-de-sac, une église paroissiale, deux chapelles, une communauté de filles, une halle au blé, etc.
Avant Philippe-Auguste, le quartier que nous allons décrire formoit un de ces bourgs dont Paris étoit alors environné, et que ce prince renferma dans la nouvelle enceinte qu'il fit élever. Ce bourg, bâti sur un territoire dépendant de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, déjà entourée elle-même d'un gros bourg qui portoit son nom, étoit connu sous la dénomination de nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois[209].
[Note 209: _Voyez_ le plan de Paris sous Louis-le-Jeune.]
La muraille que ce prince éleva autour de sa capitale ne renferma cependant qu'une partie de l'espace qui forme aujourd'hui le quartier Saint-Eustache. Cette muraille passoit entre les rues d'Orléans et de Grenelle, traversoit le terrain occupé depuis par l'hôtel de Soissons (aujourd'hui par la Halle au blé), et de là se prolongeoit le long des rues Plâtrière, du Jour, la pointe Saint-Eustache, la rue Montorgueil, etc. Il y avoit dans cet espace deux portes: celle qui étoit placée vis-à-vis Saint-Eustache, entre les rues Plâtrière et du Jour, et une _fausse_ porte percée dans la rue Montorgueil pour la commodité des comtes d'Artois, qui possédoient un hôtel dans les environs.
Les murailles élevées sous Charles V et Charles VI achevèrent de renfermer dans la ville ce qui restoit encore de ce quartier hors de la vieille enceinte. Ces nouveaux murs passèrent sur l'emplacement où est situé l'hôtel de Toulouse, traversèrent ensuite le terrain de la place des Victoires, et se prolongèrent sur la ligne de la rue des Fossés-Montmartre, des rues Montmartre, de Bourbon, etc. Cet état de chose fut maintenu jusqu'au règne de Louis XIII.
L'ÉGLISE SAINT-EUSTACHE.
Cette grande paroisse n'étoit d'abord qu'une simple chapelle, sous l'invocation de sainte Agnès. Les conjectures les plus probables portent à croire qu'elle fut bâtie et érigée vers le commencement du treizième siècle, mais ce sont de simples conjectures: car il ne nous reste aucun renseignement certain ni sur l'époque précise de sa fondation, ni sur le nom de son fondateur. Une tradition vulgaire veut que _Jean Alais_ ait fait construire cette chapelle de Sainte-Agnès _en satisfaction d'avoir été le premier auteur d'un impôt d'un denier sur chaque panier de poisson qui arrivoit aux Halles_[210]. Il porta même plus loin, dit-on, le témoignage de son repentir et de ses regrets; car, selon quelques écrivains[211], il voulut que son corps fût jeté, après sa mort, dans un cloaque où se perdoient les eaux et les immondices de ce marché. Cet égout, qui existoit encore au milieu du dernier siècle, au bas de la rue Montmartre et de la rue Traînée, étoit effectivement couvert d'une pierre élevée qu'on nommoit le _Pont Alais_.
[Note 210: Hist. de Par., t. I, p. 348.]
[Note 211: _Ibid._]
Quoi qu'il en soit de la vérité de cette tradition, qui n'est appuyée sur aucun titre, il est certain que, dès l'an 1213, il y avoit en cet endroit une chapelle de Sainte-Agnès, qui dépendoit du chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois. On lit en effet, dans un cartulaire de cette église[212], un jugement rendu au mois de février 1213, sur une contestation survenue entre le doyen et les chanoines, au sujet des offrandes qui se faisoient aux quatre principales fêtes de l'année dans la chapelle de Sainte-Agnès, nouvellement bâtie, _super oblationibus novæ capellæ sanctæ Agnetis_; et ce jugement est le premier acte où il soit fait mention de l'origine de cette église. L'abbé Lebeuf semble n'avoir pas eu connoissance de cette pièce, car, en citant une sentence arbitrale rendue en 1216, par laquelle il est décidé que le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois a les mêmes droits dans la chapelle de Sainte-Agnès que dans l'église Saint-Germain, il ajoute ensuite que _c'est le premier acte qui regarde l'origine de la paroisse de Saint-Eustache_[213].
[Note 212: _Cart. S. Germ. Autiss._]
[Note 213: Hist. de Par., t. I, p. 92.--T. III, p. 97.]
Il y a lieu de penser que, peu de temps après la dernière de ces deux époques, cette chapelle fut érigée en paroisse, pour la commodité du grand nombre d'habitants qui demeuraient aux environs; car, dès l'an 1223, on la trouve qualifiée du titre d'_Ecclesia sancti Eustachii_. On voit en outre dans l'histoire de Paris que des contestations élevées entre Guillaume de Varzi, doyen de Saint-Germain, et le prêtre ou curé de cette église, furent terminées au mois de juillet de la même année 1223[214]; et l'on présume qu'ayant déjà été rebâtie et agrandie, elle avoit été dédiée sous le nom de saint Eustache, parce qu'elle possédoit sans doute quelques reliques de ce saint, qui souffrit le martyre à Rome, mais dont le corps étoit déposé, depuis environ un siècle, dans l'abbaye de Saint-Denis. Forcés de choisir entre des conjectures, celle-ci nous paroît beaucoup plus vraisemblable que ce qui a été avancé sans aucune preuve par l'auteur anonyme d'une vie de saint _Eustase_, abbé de Luxeu. Cet auteur prétend que «l'Église de Saint-Eustache doit son titre à une chapelle consacrée sous l'invocation de saint _Eustase_, qui existoit depuis plusieurs siècles près de celle de Sainte-Agnès, et que le peuple, altérant la prononciation d'_Eustase_, en avoit fait _Eustache_, lequel se trouve écrit dans les anciennes chroniques saint _Wistasse_, saint _Vitase_, et saint _Huitace_[215].» Cette opinion a été rejetée par tous les historiens de Paris.
[Note 214: _Cart. S. Germ. Autiss._--_Gall. Christ._, t. VII, col. 257. _Car. Livriac._]
[Note 215: Vie de S. Eustase, 1569.]
Aussitôt que cette chapelle eut été érigée en paroisse, plusieurs pieux citoyens s'empressèrent d'y fonder des chapellenies[216], qui, avec les oblations ordinaires des fidèles, assurèrent la subsistance de son clergé. On trouve dans les titres de ces fondations qu'un riche particulier nommé _Guillaume Poin-Lasne_, fonda, au mois de mars de l'année 1223, dans l'église de Saint-Eustache, deux chapellenies avec une dotation de 300 liv. de rente[217]. Une autre fut fondée en 1342, avec une rente de 12 liv., en exécution d'une clause du testament de dame _Marie la Pointe pâtissière_. Cette fondation étoit établie sous la condition de trois messes par semaine; et les exécuteurs testamentaires demandèrent qu'elle fût exécutée à l'autel de Saint-Jacques et de Sainte-Anne[218]. Enfin on lit parmi les noms des fondateurs de ces chapellenies ceux de Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI, de MM. Nicolaï, seigneurs de Gausainville, et de quelques autres personnages distingués.
[Note 216: Les chapellenies, dont nous avons déjà parlé plus d'une fois, étoient des espèces de bénéfices auxquels étoient attachés certains revenus provenant d'un capital ou d'un immeuble cédé par le fondateur, à la charge par celui qui en jouissoit de dire des messes ou autres prières dans une chapelle érigée ou désignée à cet effet parmi celles qui existoient dans l'église. Comme les immeubles légués avoient quelquefois une certaine étendue, ils acquirent, dans la suite des temps, de l'importance, à raison de l'accroissement du quartier où ils se trouvoient situés. Ainsi nous voyons que les chapelains de Saint-Eustache avoient, au commencement du quatorzième siècle, droit de basse-justice, et des amendes jusqu'à soixante sous en trois rues, hors des murs de la ville et dans le quartier Saint-Eustache. En conséquence ils préposoient des officiers pour rendre la justice dans les lieux soumis à leur juridiction. Ces droits, qui furent confirmés à différentes époques par des arrêts du parlement, avoient fait de ces chapellenies de très-bons bénéfices. Aussi les trouve-t-on qualifiées, dans les anciennes chartes, d'_optimæ capelleniæ_.]
[Note 217: Rech. sur Paris, t. II, quart. S. Eust., p. 29.--Cart. de l'évêché. A. 5185, fol. 67.]
[Note 218: Pet. Cart., charte 378.--_Hist. Eccles. Paris_, t. II, p. 634.]
Plusieurs confréries furent aussi établies dans cette église: une des plus anciennes étoit celle de Saint-Louis, instituée par les porteurs de blé, avec la permission de Charles VI. Le premier président du parlement fut également autorisé, en 1496, à former une confrérie en l'honneur de Saint-Roch, dans une chapelle de la même église; et en 1622, on y trouve, sous le nom de Notre-Dame-de-Bon-Secours, une autre confrérie créée pour le soulagement des pauvres honteux[219].
[Note 219: Hist. du dioc. de Par., t. II, p. 634.]
L'église de Saint-Eustache fut, à différentes époques, réparée et augmentée; mais en 1532 la résolution ayant été prise de la rebâtir entièrement, on commença à y travailler le 19 août de la même année[220]. Les dépenses considérables que nécessitoit la construction d'un édifice aussi important, élevé sur un plan extrêmement vaste, ne permirent pas de le terminer aussi promptement qu'on l'eût désiré. Il ne put être achevé qu'en 1642; et ce fut particulièrement aux libéralités du chancelier Séguier et de M. de Bullion, surintendant des finances, que l'on dut son entier achèvement. Cependant, dès le mois d'avril 1637, la consécration en avoit été faite par M. de Gondi, archevêque de Paris.
[Note 220: On prit à cet effet un terrain considérable du côté de la rue du Jour. Il paroît qu'il y avoit anciennement, entre l'église et cette rue, une autre rue parallèle. Jaillot pense que ce pouvoit être la rue de la _Croix-Neuve_, désignée sur d'anciens plans.]
L'architecture de cette église excita, dans le temps, une admiration générale, et l'on regardoit comme un chef-d'oeuvre de goût ce dessin extraordinaire, qui, s'éloignant du gothique pour se rapprocher des formes antiques, offre cependant un mélange bizarre de l'un et de l'autre[221]. On trouvoit qu'elle réunissoit tout ce qu'on peut désirer dans un monument de ce genre; grandeur du vaisseau, belle disposition, richesse de matières, ornements délicats, etc.; le portail surtout enlevoit tous les suffrages: «Il est environné, dit un des anciens historiens de Paris, d'un grand circuit formé de balustres, et c'est un des plus beaux de Paris pour sa largeur et l'excellence de ses ouvrages taillés fort mignonnement et délicatement sur la pierre[222].»
[Note 221: _Voyez_ pl. 80.]
[Note 222: _Voyez_ pl. 83.]
Cependant le goût ne tarda pas à devenir meilleur. Sous le règne de Louis XIV, on reconnut que ce portail avoit été bâti sur un plan défectueux; alors M. de Colbert fit don d'une somme de 20,000 livres[223] pour en faire construire un autre, somme qui se trouva tellement insuffisante, qu'il fut impossible à la fabrique de remplir les intentions du donataire. Sur les représentations qui lui furent faites, ce ministre permit qu'on en différât l'exécution jusqu'à ce que les intérêts de cette somme réunis au capital eussent formé un fonds assez considérable pour l'entier achèvement de cette construction.
[Note 223: Piganiol dit 40,000 liv.; nous avons suivi Jaillot, qui est toujours plus exact.]
En 1752, le curé et les marguilliers, voyant que les 20,000 livres et les intérêts s'élevoient à un capital de 111,146 livres, jugèrent qu'il étoit temps d'en remplir la destination; et la construction du nouveau portail fut décidée. La première pierre en fut posée avec grand appareil par le duc de Chartres le 12 mai 1754. À peine ce portail eut-il été élevé jusqu'au premier ordre, qu'il se trouva que la somme amassée étoit déjà épuisée, ce qui força d'interrompre les travaux. Ils furent repris en 1772; mais le manque de fonds obligea une seconde fois de les suspendre, et jusqu'à ce jour cette façade est restée imparfaite. Elle avoit été érigée sur les dessins de Mansard de Joui, et continuée après lui par Moreau, architecte du roi et de la ville de Paris.
Cette composition, qu'on peut regarder comme une imitation malheureuse du portail de Servandoni, à Saint-Sulpice, n'a d'autre mérite que d'avoir été exécutée sur une assez grande échelle. La largeur beaucoup trop considérable de ses entre-colonnements, surtout au second ordre, entraînera sa destruction; et déjà le poids énorme de la plate-bande qui supporte le fronton y a causé de fâcheuses dégradations, et semble écraser les maigres colonnes qui la soutiennent. Le genre de cette architecture massive, et qui n'est ni antique ni moderne, n'a d'ailleurs aucune espèce de rapport avec le reste de l'édifice[224]; on en peut dire autant du bâtiment de la sacristie, pratiqué au rond-point de l'église, sur le carrefour dit la Pointe-Saint-Eustache, bâtiment parasite, qui renouvelle le funeste exemple, tant de fois donné, d'adosser des maisons particulières aux temples, dont le caractère principal est d'être isolé de toute habitation profane.
[Note 224: _Voy._ pl. 79. Au côté méridional de cette église est un autre portail construit en même temps que le corps du bâtiment; et bien qu'il offre un mélange de plusieurs genres d'architecture, il est cependant fort supérieur à celui-ci et pour l'élégance des formes et pour le mérite de l'exécution. (_Voy._ pl. 83.)]
L'intérieur de cette église, la plus spacieuse de Paris après celle de Notre-Dame, n'est remarquable que par la hauteur extraordinaire de ses voûtes: car, nous le répétons, il n'est rien de plus choquant que ce mélange d'architecture gothique et moderne dont elle est composée. Au milieu de la voûte de la croisée et au centre de celle qui termine le fond du choeur sont deux clefs pendantes, dont la saillie est très-grande, et où viennent aboutir les arêtes de ces voûtes. Du reste, les piliers sont tellement multipliés dans la longueur de la nef, qu'il faut absolument être au milieu pour bien juger de l'étendue de tout le vaisseau.
À la construction du nouveau portail étoit lié le plan d'une place symétrique qui l'auroit entouré, et le roi avoit déjà même accordé 100,000 écus pour les premiers frais de cette opération; mais plusieurs circonstances obligèrent de changer la destination de cette somme[225]; et ce projet, qui eût été à la fois utile et agréable aux habitants de ce quartier, resta sans exécution.
[Note 225: Elle fut employée à bâtir une maison, rue Traînée, pour le logement du curé et des prêtres attachés au service de cette paroisse.]
Le maître-autel de cette église étoit décoré d'un corps d'architecture soutenu par quatre colonnes de marbre d'ordre corinthien. Six statues de la même matière ornoient cet autel; elles étoient de la main du célèbre Sarrasin, et représentoient saint Louis[226], la Vierge, saint Eustache, sainte Agnès et deux anges en adoration.
[Note 226: Cet artiste avoit imaginé de donner à la figure de saint Louis la ressemblance de Louis XIII; celle de la Vierge étoit le portrait d'Anne d'Autriche, et le petit Jésus qu'elle tenoit entre ses bras ressembloit à Louis XIV encore enfant.]
L'oeuvre, dessinée par Cartaud, et la chaire à prêcher, exécutée sur les dessins de Lebrun par Le Pautre, avoient de la réputation comme ouvrages de sculpture et de menuiserie. On remarquoit en outre dans cette église un très-grand nombre de peintures et de monuments, dont nous allons donner, suivant notre coutume, une notice exacte et détaillée.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-EUSTACHE.
TABLEAUX.
Derrière le maître-autel, une Cène attribuée à _Porbus_.
Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux de _Lafosse_, placés des deux côtés de l'autel, et représentant l'un et l'autre la Salutation angélique.
Dans la septième chapelle à droite, saint Jean dans le désert, par _Le Moine_.
Dans la chapelle suivante, la prédication du même saint, par _Vincent_.
Lors de la construction du nouveau portail, on détruisit deux chapelles. Dans la troisième étoient trois tableaux à fresque de _Pierre Mignard_.
1º. Au plafond, les cieux ouverts et le Père éternel au milieu d'une gloire d'anges;
2º. Sur la partie droite du mur, la Circoncision;
3º. Sur la partie gauche, saint Jean baptisant Jésus-Christ dans le Jourdain.
On voyoit dans l'autre trois sujets exécutés dans la même manière par _Lafosse_; au plafond, le Père éternel accompagné des quatre évangélistes donnoit la bénédiction aux mariages d'Adam et d'Ève et de Marie avec Joseph, qui étoient peints sur les murs latéraux de cette chapelle.
STATUES ET TOMBEAUX.
Au-dessus de la chaire du prédicateur étoit représenté saint Eustache implorant le secours du ciel pour ses deux enfants emportés par un lion et une louve. Ce morceau de sculpture avoit été exécuté sur les dessins de _Le Brun_.
Sur la grille de fer qui séparoit la nef du choeur s'élevoit un crucifix de bronze, l'un des plus grands morceaux de ce genre qu'il y eût en France. Il étoit d'un sculpteur nommé _Étienne Laporte_. Ce Christ, qui pesoit, avec la croix, 1054 livres, fut transporté ensuite dans la chapelle des fonts.
Sous un grand arc, à côté de la chapelle de la Vierge, étoit le tombeau de J.-B. Colbert, ministre sous Louis XIV, mort en 1683[227].
[Note 227: Au bas de ce tombeau, du côté de la chapelle qui lui étoit adossée, on lisoit l'épitaphe suivante:
D. O. M.