Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8)
Part 5
[Note 77: Toutefois il est important de remarquer que, dans le principe, tous les grands seigneurs n'étoient pas vassaux. Les ordonnances des rois carlovingiens distinguent le _cantonnier_ ou possesseur d'un bénéfice militaire, du _libre propriétaire_, et par conséquent le serf _propre_ du serf _cantonnier_. (Agobard, _De privileg. et jure sacerdot., c. 2._) Le noble franc qui n'avoit point voulu joindre de grands fiefs aux propriétés qu'il avoit reçues de ses ancêtres, et déroger par un _hommage_ à la liberté qui étoit le privilége de sa naissance, n'étoit obligé de prendre les armes que pour _la défense de la patrie_. Ce fut la raison pour laquelle Clovis, lorsqu'il voulut se faire chrétien, se vit abandonné par un grand nombre des _hommes libres_ qui l'avoient suivi. Ses vassaux seuls crurent que le devoir du _vasselage_ les obligeoit d'embrasser la religion de leur prince. Ce fut à ces _fidèles_ qu'il donna, après la conquête, de grandes propriétés dont la possession étoit _indépendante du vasselage_; après sa mort, ils devinrent donc _libres propriétaires_, et formèrent cette haute noblesse qui, comme nous le dirons tout à l'heure, partageoit _avec les rois l'exercice de l'autorité souveraine_.]
C'est là cette _féodalité_ qui signifie la _fidélité_, et dont on parle de nos jours avec tant d'ignorance et de fureur; institution plus naturelle qu'on ne pense, dit M. de Bonald, puisque, selon Condorcet, «on la retrouve à la même époque chez tous les peuples.» Elle n'étoit autre chose, dans son principe, que la plus noble relation d'autorité et d'obéissance, de protection et de dévouement, de foi gardée et d'assistance réciproque; elle offroit dans les nombreux rapports qu'elle établissoit entre les citoyens de toutes les classes de la société, et dans tous les degrés de sa hiérarchie, une image touchante de la famille[78]. Au milieu d'une nation si turbulente, si fière, livrée à des passions si violentes et si guerrières, s'ils n'eussent eu des vassaux _fidèles_, certes, jamais les rois de France n'eussent pu contenir tant de vassaux qui se révoltoient; et l'anarchie qui troubla trop souvent leur empire n'eût cessé qu'avec l'entier anéantissement de cette nation, qui portoit en elle-même un principe de destruction auquel jamais gouvernement monarchique n'a pu résister.
[Note 78: «Le vassal doit porter honneur à son seigneur, sa femme et son fils aîné, _comme aussi_ les frères puînés doivent porter _honneur_ à leur frère aîné[78-A]. Si le vassal est convaincu par justice avoir mis la main violentement sur son seigneur, il perd le fief; et toute la droiture qu'il y a revient au seigneur. Pareillement le seigneur qui met la main sur son homme et vassal pour l'outrager, perd l'hommage et tenures, rentes et devoirs à lui dus à cause du fief de son vassal, et sont _ses foi et hommage dévolus et acquis au seigneur supérieur_; et ne paie le vassal outragé rentes de son fief, fors ce qui en est dû au chef-seigneur.» (Cout. de Normand., art 124, 125, 126.)]
[Note 78-A: Le respect que les cadets devoient à leur frère aîné étoit tellement le modèle de celui que les vassaux devoient à leur suzerain, que ce droit d'aînesse se confondit long-temps avec la suzeraineté. C'étoit là ce qu'on appeloit le _parage_, que le président Hénault a mal entendu et dont il a donné une fausse définition (Otton de Freisingen, lib. 1. _De gest. Freder._ _Voyez_ aussi le président Hénault, règne de Charles-le-Chauve.) Tout ce que cet écrivain a dit sur les fiefs, sur le vasselage et sur la féodalité en général, est obscur, incomplet, inexact, et prouve qu'il n'avoit ni bien étudié ni bien compris cette matière. (_Voyez_ ses remarques particulières sur la seconde race.)]
Ce principe de destruction étoit l'incertitude de l'hérédité et de la succession au trône dans la famille du souverain. Attachés au sang de leurs rois, les Francs ne connoissoient point encore la loi salutaire qui désigne un seul héritier et qui reconnoît pour tel l'aîné des enfans, ou, à défaut d'enfans, le parent le plus proche: ils choisissoient le prince qui leur sembloit le plus digne de commander, parce que la principale attribution de leurs rois étoit d'être leurs chefs militaires, le plus beau de leurs droits et le premier de leurs devoirs celui de commander les armées; d'où il résultoit que des collatéraux, des bâtards mêmes, pouvoient obtenir une juste préférence sur la postérité du prince régnant. Ce fut pour leur ôter la _liberté du choix_, que Clovis, retrouvant cette férocité première que le christianisme sembloit avoir adoucie et même entièrement détruite en lui, poursuivit jusqu'à leur entière extermination tous les princes de son sang[79]. Et toutefois, après tant de crimes, il ne sut faire autre chose[80] que démembrer et partager entre ses quatre fils le royaume qu'il avoit créé et qu'il n'avoit su maintenir dans l'ordre et dans la paix que parce qu'il y avoit régné sans partage. Alors commencèrent ces guerres funestes et continuelles entre des frères avides et jaloux, cette effroyable suite de vengeances et de trahisons, de violences, d'empoisonnements, d'assassinats dont l'histoire des deux premières dynasties nous présente trop souvent l'odieux et dégoûtant tableau. La race de Clovis ayant commencé à dégénérer, les maires du palais s'emparèrent de l'autorité, et ce changement produisit des guerres et des dissensions nouvelles. Une confusion horrible bouleversa l'empire français; et dans ce désordre général chacun put méconnoître une autorité qui n'avoit plus la force ni de punir ni de protéger. Elle ne fut point cependant tellement méconnue, cette autorité suprême, qu'une main vigoureuse ne pût encore rassembler ces parties éparses d'un grand état, et leur imprimer, de nouveau, le mouvement et la vie. C'est ce que fit Charlemagne, le plus grand homme de son temps, et l'un des hommes les plus étonnants qui aient paru dans aucun temps. Mais après sa mort, la foiblesse de ses successeurs, et surtout la loi désastreuse du partage de l'autorité, amenèrent des troubles nouveaux et peut-être encore une plus grande confusion. À ces calamités domestiques se joignit une autre calamité, les incursions terribles des Normands, nouveaux barbares qui, pendant près d'un siècle, ne cessèrent de traverser la France en tous sens, ravageant les campagnes, saccageant les villes, massacrant leurs habitants ou les emmenant en esclavage. La foiblesse des descendants de Charlemagne, plus grande encore que celle de la postérité de Clovis, les fit bientôt tomber d'un trône dont ils s'étoient rendus indignes; et ils tombèrent aux acclamations de toute une nation qui alors, on ne doit point se lasser de le redire, n'avoit ni sur l'hérédité légitime, ni sur l'ordre de la succession au pouvoir politique, les idées plus salutaires et plus justes que depuis elle a su acquérir, et qu'un long usage a consacrées au milieu d'elle, pour son bonheur et pour sa gloire. Dans ces premiers temps de la monarchie française ce n'étoit pas un droit suffisant au trône que d'être du sang royal: il falloit encore _être utile à la nation_ pour prétendre à devenir son roi.[81]
[Note 79: Greg. Tur., lib. 2., cap. 40 et 42. Aim., lib. 1, cap. 25.]
[Note 80: Il seroit plus exact de dire: _il ne put faire autre chose_. Que l'on veuille bien pénétrer un moment avec nous, et avec les écrivains qui ont le mieux connu les antiquités de notre nation, jusqu'à l'origine du pouvoir royal parmi les Francs, afin d'en bien concevoir la nature, et de bien saisir le caractère qu'il dut avoir dans les premiers temps de la monarchie: ce sera pour plusieurs l'occasion de s'en faire une idée plus juste, et de se débarrasser de beaucoup d'erreurs et de préjugés que tant d'écrivains superficiels ont répandus sur cette époque de notre histoire.
Chez les Francs, tous les princes de la maison royale naissoient avec le titre de _roi_; et tous avoient droit à l'hommage des personnes libres. Ce droit fut égal et sans partage entre eux, avant la conquête, parce qu'il étoit alors l'unique domaine de la famille. Ce fut autre chose quand le chef de cette famille eut acquis des provinces et des trésors: ces biens nouveaux purent être partagés entre ses enfants; mais on ne put de même partager les hommes libres, alors trop fiers et trop indépendants pour se soumettre à un semblable partage.
Il en résultoit donc que, lorsqu'un roi n'avoit pas pris de précautions pour assurer l'état de ses enfants, celui d'entre eux qui avoit su s'attacher un plus grand nombre d'_hommes libres_, étoit en mesure de se faire donner un plus grand nombre de provinces, et même de se rendre maître du royaume entier, à l'exclusion de ses co-partageants. Un trésor étoit un moyen sûr d'y parvenir; et ce fut pour avoir su s'emparer de celui de son père Clotaire (Grég., Tur. _hist._, lib. 4, cap. 22) que Chilpéric s'assura l'hommage des seigneurs puissants, de ceux qui _commandoient les nations_, à qui l'_administration militaire_ avoit été confiée, et qui étoient en possession _de partager avec le roi l'exercice de l'autorité souveraine_. (Aim. lib. 4, cap. 17.) Ce ne fut point autrement que Dagobert se rendit maître du pouvoir suprême, dont son frère Aribert fut exclu.
On conçoit maintenant que les rois francs n'avoient qu'un seul moyen d'assurer à leurs enfants leur part de royauté: c'étoit de leur donner _partage_ dès leur vivant, et de leur faire rendre hommage par les seigneurs des terres dont se composoit le partage, en prenant toutefois la précaution de se faire comprendre eux-mêmes dans le serment de fidélité que l'on exigeoit à cette occasion. (Marculph. _Form._ lib. 1., tit. 2.) Les reines qui, comme Frédégonde, craignoient de voir exclure leurs enfants par les enfants d'un autre lit, avoient surtout un grand intérêt à les faire déclarer rois; et comme le moyen le plus efficace de soutenir de pareils droits à la royauté étoit de faire des largesses aux grands, elles avoient soin de leur assigner un trésor, alors qu'ils étoient encore au berceau.
Ainsi les frères étoient les concurrents et les rivaux de leurs frères, les oncles de leurs neveux, souvent même les cousins de leurs cousins; et cette confusion de droits et les désordres qui s'ensuivirent, venoient de ce que la famille _publique_ se gouvernoit par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles privées. Elle partageoit l'État, comme s'il lui eût appartenu, ne sachant pas encore qu'elle appartenoit à l'État.
Les rois carlovingiens imitèrent les rois francs; et ils avoient un motif de plus pour faire ces élections anticipées: c'est qu'alors le vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus régulières, et étant nécessairement attaché à tout bénéfice militaire, il s'ensuivoit que, donnant partage à l'un de leurs enfants, ils lui transportèrent ainsi l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu leur léguer, parce que _la mort du suzerain délioit le vassal_, ce que nous prouverons tout à l'heure et ce qu'il est important de remarquer: c'étoit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royauté dans leur maison, qui fut toujours moins respectée que celle des rois francs.
«Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses recherches nous ont été très-utiles dans cette dissertation, la Maison carlovingienne se fut partagée en plusieurs branches, la même précaution fut absolument nécessaire pour assurer au fils unique d'un roi la succession de son père, à laquelle un oncle et un cousin _croyoient avoir autant de droit que lui_. Tel fut le motif des élections éventuelles et des désignations, dont l'usage fut encore plus fréquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit été sous la première.» (_Origines_, t. 1).]
[Note 81: (Aim., lib. V, cap. 70.) «La coutume des Francs fut toujours de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois derniers morts. Ils n'élurent pas Charles-le-Simple aussitôt après Louis-le-Gros, parce qu'il étoit alors _enfant et de corps et d'esprit_; qu'il n'étoit pas encore capable de gouverner un royaume, et qu'il eût, par conséquent, été _dangereux de l'élire_, tandis que la nation étoit exposée à la cruelle persécution des Normands.» (Flodoard, liv. 15., _Hist. Remens._, cap. 5.)
Ceci se passoit sous la seconde race. Écoutons maintenant Grégoire de Tours, faisant raconter à Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui l'avoient porté à venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits qu'ils prétendoit avoir à la couronne: «Lorsque j'étois à Constantinople, disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel état étoit ma famille, et j'appris de lui qu'elle étoit réduite à fort peu de chose. Il me dit que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que les fils de Chilpéric étoient morts aussi bien que lui, à l'exception d'un enfant qui _étoit encore au berceau_; que Gontram mon frère n'avoit point d'enfants, et que mon neveu Childebert étoit encore très-foible (_minime fortis_); que par cette raison tous les princes du royaume avoient pris la résolution _de me rappeler_, et que personne n'avoit osé parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous êtes fils de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, _il n'y est resté personne qui puisse les gouverner_.» (Hist., lib. VII, cap. 36.) Gontram lui-même, s'adressant au _peuple_ après la mort de Chilpéric, ne fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprême. «Je vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me tuer comme ont été tués mes frères; qu'au moins je puisse élever mes neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive pendant qu'ils sont en bas âge, entraînera nécessairement votre ruine, puisqu'il ne restera de notre race _aucune personne robuste_ qui puisse vous défendre.» (_Ibid._, lib. VII, cap. 8.)
Ceci prouve encore que le peuple concouroit à l'élection du monarque; et en effet, dans la charte où Louis-le-Débonnaire règle l'état de ses enfants, il ordonne expressément «que tout _le peuple assemblé_[81-A] élise celui des princes _qu'il plaira à Dieu_.» (Cart. division., an 817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion d'idées qui régnoit alors au sujet de la succession au trône, principale cause de tous les désordres qui éclatèrent en France sous les deux premières races.]
[Note 81-A: Par _peuple_ il faut entendre ici tout ce qui avoit la _noblesse_ ou du moins l'_ingénuité_, depuis les grands vassaux de la couronne jusqu'aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités. Les _serfs_ ou esclaves et les colons attachés à la glèbe en étoient exclus: c'est cette classe nombreuse de la société que nous appelons _peuple_ aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degré, brisé les fers.]
Ainsi s'explique ce qu'on appelle l'usurpation des maires du palais sous la première race et celle des comtes de Paris sous la seconde: les deux races étoient tombées dans le mépris[82]. Sous des princes foibles s'étoient élevés des chefs guerriers devenus par leurs hautes qualités des objets d'estime, d'attachement et d'espérance pour une nation toute guerrière: elle choisit pour la commander celui qui lui sembla le plus digne; et en rejetant de même qu'en remplaçant des races dégénérées, ni la nation qui choisissoit le nouveau roi, ni les chefs qui avoient dirigé et confirmé son choix, ne pensoient avoir commis une action coupable devant Dieu et devant les hommes. Il n'est rien de plus déraisonnable que cette disposition qui nous porte à juger les siècles passés avec les idées et d'après les lois, les coutumes et les préjugés du siècle où nous vivons, rien qui indique davantage une profonde ignorance et les vues étroites de l'esprit: c'est là une des principales sources de tant d'erreurs et d'absurdités dont se compose la politique des sophistes de nos jours.
[Note 82: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de libres propriétaires, étoit peu nombreuse, et d'une telle fierté qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas même la famille des rois. «Remplis de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la première classe tâchoit de s'emparer du gouvernement, et ne prétendoit à rien moins qu'à mettre la couronne sur sa tête.» Ceci se passoit immédiatement après la mort de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions où elle dut se trouver, lorsque, après deux siècles de règne, cette race eut donné des preuves si multipliées de sa dégénération.]
[Note 82-A: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)]
Au milieu de tant de désordres et de calamités publiques, les liens de la subordination féodale s'étoient sans doute fort relâchés: profitant de cette extrême foiblesse du pouvoir politique, chacun cherchoit à se rendre indépendant; et c'est une tendance naturelle et malheureuse de l'esprit humain. Toutefois le principe monarchique que le _vasselage_ avoit si long-temps contribué à maintenir, restoit encore comme gravé dans le fond des coeurs; ce fut le _vasselage_ lui-même qui rassembla en quelque sorte les membres épars de la monarchie pour la constituer de nouveau; car Hugues Capet n'étoit ni plus illustre par sa naissance, ni plus puissant par ses domaines que beaucoup d'autres grands vassaux de la couronne; et ce fut uniquement parce que ceux-ci lui prêtèrent foi et hommage et le reconnurent pour leur seigneur, qu'il fut roi[83]. Ici commence le temps _des grandes polices_, comme dit Mézeray: une loi de l'hérédité au trône plus régulière, plus monarchique, affermit la puissance des princes, et leur fournit les moyens de reconquérir par degrés ce que le malheur des temps leur avoit fait perdre d'influence et d'autorité; et peut-être allèrent-ils depuis trop loin dans une route où si long-temps ils s'étoient vus forcés de rétrograder: c'est ce que nous aurons occasion d'examiner. Il n'est question ici que de chercher si le régime féodal fut un bien ou un mal pour la France; et sur ce sujet nous croyons avoir déjà rempli une partie de la tâche que nous nous sommes imposée.
[Note 83: On a beaucoup déclamé et l'on déclame encore sur l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde et de la troisième race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit à ce sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces premiers siècles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race des rois francs? une famille plus honorée sans doute que les autres, où la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manière cependant que tous les membres qui la composent peuvent prétendre à l'être, et souvent tous à la fois, et quel que puisse être leur degré de consanguinité. Quels sont ceux qui élisent ces rois? d'une part des seigneurs _libres propriétaires_, qui ne leur ont jamais _engagé leur foi_, qui se croient les égaux de cette famille, qui le sont en effet; de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a _déliés de tout engagement_; car le vasselage étoit _personnel_, et rien n'est plus attesté. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les commander, de les défendre; et ils étoient jugés indignes du trône, lorsqu'ils étoient _inutiles_ à la nation. Que devoit-il résulter de droits établis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur des obligations aussi légères de l'autre? que la race entière seroit nécessairement rejetée, dès qu'elle auroit dégénéré au point de ne plus offrir que des princes incapables et imbéciles, parce que, il ne faut point se lasser de le répéter, selon la maxime fondamentale des Francs, un prince _inutile_ ne pouvoit être roi. C'est ainsi que la famille des Carlovingiens fut substituée à celle de Clovis, qui ne fut dépossédée qu'en raison de son _inutilité_; et c'est ce qui fit que Pépin, dont l'élévation supposoit la nullité de tout droit à conserver le pouvoir dans une même famille, essaya de sortir de cette situation fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle, seule capable en effet de donner de la fixité à toute institution politique. Le pape Étienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et prononça l'excommunication contre ceux «qui entreprendroient d'élire un roi qui ne descendit pas de ceux que la bonté divine avoit daigné élever à ce rang suprême.» Mais les coutumes de la nation, le partage impolitique qui continua d'être fait de la puissance royale, le malheur des temps qui rendit la noblesse plus indépendante encore qu'elle ne l'avoit été, surtout le mépris dans lequel tomba la seconde race, qui ne fut jamais aussi respectée que la première, tout se réunit pour légitimer le choix d'une nouvelle famille royale: «car, comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut substitué étoient au moins _inutiles_; et l'un d'eux _avoit fait un hommage_ qui le rendoit étranger à la nation et peut-être son ennemi.» De telles coutumes et de tels préjugés composoient sans doute une fort mauvaise loi d'hérédité au trône: on ne prétend point le nier; on soutient seulement que ces coutumes et ces préjugés existoient, et que tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des absurdités sur les deux premières races de nos rois.]
Que l'on se fasse une juste idée de ce qu'étoit la Gaule sous ces deux premières races, ainsi livrée à des peuples, féroces et grossiers qui l'avoient si long-temps ravagée, et qui, partagés sous différents chefs décorés du nom de roi, se la disputoient encore plusieurs siècles après l'avoir conquise; qu'on se la représente soumise à un pouvoir monarchique si mal constitué, à l'action duquel on échappoit de toutes parts par la difficulté des communications[84], par l'insuffisance des moyens d'administration matérielle, depuis si prodigieusement perfectionnés, et parvenus de nos jours à une perfection que l'on peut appeler _désespérante_; que l'on considère cette vaste contrée, si long-temps désolée, tourmentée par cette race d'hommes turbulents et impatients du joug; de nouveau tourmentée, désolée, et pendant plus d'un siècle, par d'autres barbares[85], qui, dans leurs continuelles incursions, en attaquent et en isolent les unes après les autres toutes les parties; et qu'ensuite on essaie d'imaginer une forme d'administration, nous ne dirons pas plus propre à conserver un tel pays que l'administration féodale, mais au moyen de laquelle il eût été même possible de le conserver: on ne la trouvera point. Dans un grand empire, presque toujours mal gouverné, qui très-souvent même n'_étoit point gouverné_, tout grand propriétaire se trouvoit naturellement substitué à ce gouvernement suprême qui sembloit l'avoir abandonné; et devenu lui-même _souverain_, protégeoit, défendoit, punissoit, récompensoit, encourageoit, maintenoit dans l'ordre et dans la subordination, la population plus ou moins nombreuse que la loi de la féodalité avoit mise sous sa dépendance: c'étoit, nous le répétons, une vivante image de la famille; et pour louer une telle institution autant qu'elle mérite de l'être, nous appellerons en témoignage l'un de ses plus grands ennemis: «Le gouvernement féodal, dit Mably, étoit sans doute ce que la licence a imaginé de plus contraire à la fin que les hommes _se sont proposée en se réunissant en société_[86]. Cependant, malgré ses pillages, son anarchie, ses violences et ses guerres privées, nos campagnes _n'étoient pas dévastées_ comme elles le sont _aujourd'hui_. L'espèce de point d'honneur qu'on se faisoit de compter beaucoup de vassaux dans sa terre _servoit de contre-poids_ à la tyrannie des fiefs. Loin de dévorer tout ce qui l'entouroit, le seigneur principal _faisoit des démembrements de ses terres_ pour se faire des vassaux, et les familles _se multipliaient sous sa protection_.»