Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 1/8)

Part 16

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«Après l'attentat de Jean Châtel, dit l'historiographe Dupleix, les _huguenots_ et les _libertins_, sous prétexte d'un fervent zèle pour le salut du roi, sur le bruit que cet escolier débauché avoit estudié sous les jésuites, publièrent qu'il estudioit encore sous eux, et qu'il avoit confessé qu'ils l'avoient induit à commettre un parricide exécrable en la personne de Sa Majesté par diverses persuasions et artifices, dont les bons François _trop crédules_ furent grandement esmeus, et sur l'heure lancèrent mille exécrations, maudiçons et imprécations contre les jésuites, plusieurs criant qu'il les falloit égorger et jeter dans la rivière... Les jésuites étoient haïs _d'aucuns des_ JUGES mêmes; mais ni PREUVE NI PRÉSOMPTION ne pouvant être _arrachée_ de la bouche de l'assassin, par la violence de la torture, pour _rendre_ les jésuites _complices_ de son forfait, des commissaires furent députés pour aller fouiller tous les livres et écrits de cette compagnie[245]».

[Note 245: Hist. de Henri-le-Grand, page 163.]

Suivons toutes les traces de cette affaire, et ne marchons qu'appuyés sur des autorités irrécusables. «Ni _preuve ni présomption_ contre les jésuites n'avoient pu être arrachées de la bouche de l'assassin.» Douteroit-on de la véracité de l'historien qui nous a transmis cette circonstance? Écoutons de l'Étoile, ennemi mortel des jésuites. «Jean Châtel, dit-il, par son interrogatoire, _déchargea du tout_ les jésuites, même le père Guéret, son _précepteur_[246].» Matthieu, Cayet, les Mémoires de la ligue, M. de Thou, sont, sur ce point, d'un accord unanime, et reconnoissent avec de l'Étoile que Châtel disculpa formellement les jésuites, non-seulement de lui avoir conseillé d'assassiner le roi, mais même d'avoir eu la moindre connoissance de son dessein[247].

[Note 246: Journ. de l'Étoile. An 1595.]

[Note 247: Matth., t. II, liv. 1, p. 182.--Cayet, liv. VI, p. 430.--Mém. de Sully, t. II, p. 457. Éd. de 1763.--De Thou, liv. 3.--Cependant on n'avoit rien négligé pour lui arracher son secret; et pour y parvenir, on avoit employé jusqu'au sacrilége; car nous apprenons de l'Étoile que Lugoly, lieutenant de la maréchaussée, s'étoit déguisé en ecclésiastique, et avoit été introduit en qualité de confesseur auprès de J. Châtel.]

Cependant des commissaires sont députés pour aller _fouiller les livres et écrits de cette compagnie_, et cela uniquement parce que le régicide avoit étudié pendant trois ans sous un jésuite, le père Guéret; et bien «qu'en DERNIER LIEU, il eût étudié aux écoles de droit de l'université[248],» on ne pensa point à aller fouiller, ni les livres, ni les écrits de l'université. Quatre conseillers se transportèrent donc au collége des jésuites, où ils firent la visite de plusieurs chambres. «On trouva dans celle du père Guignard (qui étoit le bibliothécaire de la maison), parmi plusieurs écrits, un papier écrit de sa main, en 1589, dans le temps qu'on assassina Henri III: c'étoit de ces libelles que les troubles avoient enfantés, et qu'une _curiosité indiscrète_ faisoit garder[249].» Ajoutons que c'étoient de ces libelles tels que, cinq ans auparavant, on en composoit en faveur du parlement, peut-être même par ses ordres, et bien certainement dans ses vues, et avec son approbation[250].

[Note 248: Voyez le continuateur _janséniste_ de Fleury, Hist. ecclésias., t. XXXVI.]

[Note 249: Ibid.]

[Note 250: «Une chose notable, c'est que les juges qui condamnèrent Guignard, parce que Louis MASURE, _ennemi déclaré des jésuites et député_ de la cour, avoit trouvé des anciens écrits de ce jésuite, ces mêmes juges étoient, _pour la plupart_, de ceux qui avoient assisté au jugement _de l'arrêt donné contre le feu roi_, l'an 1589, qui est une CHOSE ÉTRANGE.» (De l'Étoile. Journ. d'Henri IV,--t. II, p. 155 et suiv.)]

La découverte d'un tel écrit, au milieu des papiers du bibliothécaire d'un collége, lorsqu'on sortoit à peine d'un temps de guerres civiles, qui avoit vu naître des milliers de semblables productions que l'on conservoit impunément partout, dont les collections existoient sans doute alors, puisqu'on les trouve encore aujourd'hui dans nos bibliothèques, constituoit-elle un délit suffisant, nous ne dirons pas pour faire arrêter ce bibliothécaire et lui faire subir le dernier supplice, mais seulement pour le faire réprimander et admonester par ceux qui avoient trouvé cette pièce et qui s'en étoient saisis[251]? Non, sans doute. Que sera-ce donc si le témoignage le plus grave nous force à douter de l'existence même de ce prétendu délit? Écoutons l'illustre chancelier de Chiverny, par l'ordre duquel fut instruit le procès de Jean Châtel:

[Note 251: Si le père Guignard avoit seulement conservé cet écrit, il n'étoit pas plus coupable que les autres gardiens de bibliothèques. S'il l'avoit composé lui-même, c'étoit pendant les égaremens de la ligue; et il y avoit eu amnistie pour tous les ligueurs, y _compris_ le parlement.]

«Sur l'occasion que Jean Châtel avoit estudié quelques années au collége des jésuites, et que les PREMIERS du parlement _leur vouloient mal_ d'assez long-temps, ne cherchant qu'un prétexte _pour ruiner cette société_, trouvant celui-ci _plausible_ à tout le monde, ils ordonnèrent et commirent quelques-uns d'entre eux qui étoient LEURS VRAIS ENNEMIS, pour aller chercher et fouiller partout dans le collége de Clermont, où ils trouvèrent véritablement, ou peut-être SUPPOSÈRENT, _ainsi que quelques-uns l'ont cru_, certains écrits particuliers contre la dignité des rois, et quelques mémoires contre le feu roi Henri III[252].

Le père Guignard ayant été mis en jugement et appliqué à la question, on lui produit cet écrit trouvé peut-être véritablement dans sa chambre, _peut-être supposé_. Sur cet attentat d'un nouveau genre, il est déclaré coupable du crime de lèse-majesté par des juges qui, cinq ans auparavant, avoient porté contre le roi _un arrêt régicide et sacrilége_, et condamné par eux à mourir attaché à un gibet. Il marche à cette mort infâme avec un admirable courage; prêt de monter à l'échelle ses dernières paroles sont des paroles de paix; il y proteste de nouveau avec douceur et tranquillité de son innocence et de celle de sa compagnie, et meurt avec la résignation d'un martyr[253].

[Note 252: Mém. d'Est., etc., p. 241.]

[Note 253: «Guignard, étant conduit au supplice, soutint toujours qu'il avoit _toujours_ été d'avis de prier Dieu pour Sa Majesté. Il ne voulut jamais crier _merci_ au roi, disant que depuis qu'il s'étoit converti, il ne l'avoit jamais oublié au _Memento_ de la messe. Étant venu au lieu du supplice, il protesta de son innocence, et néanmoins ne laissa _d'exhorter_ le peuple à l'_obéissance_ au roi, et _révérence_ au magistrat; même fit une prière tout haut pour Sa Majesté, à ce qu'il plût à Dieu lui donner son saint esprit..... puis pria le peuple de prier Dieu pour les jésuites, et n'ajouter foi _légèrement aux faux rapports_ que l'on faisoit courir d'eux; qu'ils n'étoient point _assassins des rois_, comme on vouloit le leur faire entendre, ni fauteurs de telles gens _qu'ils détestoient_; et que _jamais_ les jésuites n'avoient _procuré_ ni _approuvé_ la mort de roi _quelconque_. Ce furent ses dernières paroles avant de monter à l'échelle.» (Mém. d'Estat. _Loc. cit._)]

On n'avoit point trouvé d'écrit chez le père Guéret. Tout son crime étoit d'avoir été pendant trois ans le RÉGENT de Jean Châtel. Le parlement jugea, dans sa sagesse, que tout jésuite devoit répondre de tout élève qui avoit étudié sous lui, à quelque époque que ce pût être; et le régent du régicide fut aussi arrêté, interrogé et appliqué à la question. Ce fut encore un spectacle bien touchant que celui de la constance et de la résignation de ce bon père au milieu des traitements barbares qu'on lui faisoit éprouver[254]. Comme il n'avoua rien, qu'il n'y avoit contre lui aucun indice et qu'il n'avoit point d'accusateurs, ses juges crurent devoir y mettre de la _modération_[255], et le condamnèrent seulement à être banni à perpétuité, «pour avoir été, dit l'arrêt, le PRÉCEPTEUR de Jean Châtel.» «Le _précepteur_ de Jean Châtel!» s'écrie un apologiste des jésuites au sujet de cette qualification étrange inusitée, que l'on employa en cette occasion avec une affectation si marquée; «certes la qualité de précepteur décèle ici la passion des juges, qui affectoient de confondre celui qui donne des leçons publiques à tous ceux qui viennent l'entendre, avec celui qui forme en particulier l'esprit et le coeur d'un élève dont il est chargé spécialement. Il est vrai que Châtel avoit fait sa philosophie sous le père Guéret; mais Calvin et Bèze n'avoient-ils pas fait toutes leurs études en Sorbonne? s'est-on avisé d'imputer à cette célèbre école les guerres civiles dont le calvinisme a été la source? mais Châtel lui-même n'avoit-il pas fait toutes ses classes à l'université, avant de faire sa philosophie au collége? Et après être sorti du collége, n'avoit-il pas repris ses études à l'université? Que la haine est inconséquente! on ne dit rien aux premiers maîtres de Châtel, dont les leçons devoient paroître plus suspectes à toutes sortes de titres; on ne dit rien aux derniers maîtres de Châtel, au professeur en droit, sous lequel ce monstre étudioit actuellement, et l'on applique à la question, et on livre au supplice et à l'infamie, et on extermine les jésuites, parce que Châtel, dans l'intervalle de ses études, commencées et reprises à l'université, avoit étudié quelque temps sous les jésuites qu'il _déchargea de tout_ dans ses interrogatoires[256]!

[Note 254: «Guéret ne confessa jamais rien, dit de l'Étoile, et _pourtant_ fut mis à la question où il se montra fort constant, et devant fit cette prière en latin tout haut: _Jesu-Christe, fili Dei vivi, qui passus es pro me, miserere mei et fac ut sufferam patienter tormentum hoc quod mihi præparatum est, quod merui et majus adhuc_; ATTAMEN TU SCIS, Domine, quòd mundus sum et innocens ab hoc peccato». «Ce qui signifie: Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui avez souffert pour moi, ayez pitié de moi, et faites que je souffre avec patience le tourment qui m'est préparé; je l'ai mérité et un plus grand encore; _cependant vous savez_, Seigneur, que _je suis pur et innocent_ du péché qu'on m'impute. Après cette prière étant tiré, il ne jeta aucun soupir ni plainte de douleur: seulement réitéra cette prière: _Jesu Christe, fili Dei vivi_, etc.». (Journ. d'Henri IV, t. II, page 168.)]

[Note 255: À l'égard du père Guignard, le procureur général avoit conclu de même au bannissement, «et il y a grande apparence, dit le même de l'Étoile, que _s'il ne fût venu à mauvaise heure_, comme on dit, il en auroit été quitte pour cela.» (_Ibid._) Il étoit assez fâcheux sans doute pour des jésuites, qui ne pouvoient choisir ni deviner la _bonne heure_ du parlement, d'être pendus pour être venus à _sa mauvaise heure_.]

[Note 256: Compte rendu au public des comptes rendus aux divers parlemens, etc., t. II.]

Mais supposons même un instant coupables ces deux religieux, dont le témoignage uniforme de tous les historiens, les interrogatoires juridiques du régicide, leurs propres interrogatoires, le caractère connu de leurs juges, les formes rapides et violentes de la procédure élevée contre eux, tout, jusqu'aux pièces de conviction et aux motifs dérisoires de leur condamnation, rend l'innocence plus évidente et plus claire que la lumière du jour: étoit-il raisonnable de rendre la société des jésuites responsable du crime de deux de ses membres, de l'envelopper tout entière dans leur ruine; et une sorte de pudeur ne devoit-elle pas empêcher le parlement de concevoir même l'idée d'une aussi monstrueuse injustice? Non-seulement il put en concevoir l'idée, mais encore la consommer. Un arrêt qu'il rendit chassa de France tous les jésuites, comme _complices_ du père Guéret, auquel, peu de jours après, ce même parlement ouvrit les portes de sa prison, pour n'avoir pu lui découvrir ni crime ni accusateur. Tel fut le dénoûment de cette intrigue qu'on ne sait comment qualifier, qui affligea et déconcerta tous les gens de bien, même parmi ceux qui n'aimoient pas les jésuites; qui fut la joie, le triomphe et en partie l'ouvrage des sectaires protestants[257], qui montre à tous les yeux, et plus clairement qu'on ne l'avoit pu voir encore, quel étoit l'esprit _parlementaire_, et s'il n'étoit comprimé, de quels dangers il menaçoit la monarchie et la religion.

[Note 257: Mém. de du Plessis, t. II, p. 500.--Journal de Henri III, t. V, p. 424.]

La pyramide fut élevée, «et ès diverses faces furent gravées diverses inscriptions à l'opprobre des jésuites.... Car ceux qui inventoient les plus satiriques et poignantes contre leur société, étoient les _mieux venus_ de ceux qui _avoient pris la direction de cet ouvrage_[258].» C'est-à-dire des magistrats.

[Note 258: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

Cependant quelle étoit l'opinion de Henri IV sur tous ces actes si violents et si passionnés de son parlement? Considéroit-il effectivement les jésuites comme ses ennemis? Appuyoit-il ces mesures que l'on sembloit prendre pour sa sûreté et pour rendre sacrée et inviolable aux yeux des peuples la personne des rois? En 1762, lorsque le parlement _philosophe_ acheva si heureusement ce qu'avoit commencé le parlement _ligueur_[259], on produisit comme extrait de ses registres un édit de ce roi, qui confirmoit l'arrêt de bannissement porté en 1595 contre la compagnie de Jésus, et apposoit ainsi le sceau de l'autorité royale au grand et mémorable jugement qui avoit été rendu à l'égard de cette compagnie; mais l'apologiste des jésuites déjà cité[260] prouva, de manière à couvrir d'une éternelle confusion ceux qui faisoient valoir une semblable pièce, que cet édit avoit été inconnu à tous les écrivains qui ont pu et dû le connoître; inconnu aux historiographes de Henri IV, à ses ministres, à ses ambassadeurs, à ses négociateurs dans les cours étrangères, aux magistrats, gens du roi et parlements qui ont dû l'enregistrer; inconnu au chancelier de France qui auroit dû le dresser, le sceller et l'expédier, inconnu au pape qui devoit s'y intéresser si vivement, inconnu aux jésuites qu'il proscrivoit et au roi lui-même qui l'avoit rendu; que, considéré en lui-même, il étoit contradictoire dans le fond, et choquoit tous les caractères de la législation; qu'il étoit irrégulier dans sa forme, barbare dans son style, ridicule par son orthographe, évidemment faux par sa date et par les variantes des différents textes qui en ont été produits; enfin que de toutes les impostures historiques et politiques, et de toutes les pièces fabriquées, il n'y en eut jamais de plus grossière et de plus impudente.

[Note 259: C'est-à-dire leur entière destruction projetée dès le premier moment de leur existence, préparée par les efforts combinés de toutes les sectes de la prétendue réforme, hautement provoquée depuis et même prédite par les jansénistes et par tous les suppôts de la moderne philosophie.]

[Note 260: Compte rendu déjà cité.]

Mais si Henri IV n'a point confirmé cet arrêt, l'a-t-il approuvé? Nous trouvons que le 14 janvier 1595, c'est-à-dire peu de jours après le départ des jésuites, M. de Villeroi, ministre du roi, écrivit une longue lettre à d'Ossat[261], alors chargé d'affaires de la cour de France à Rome, dans laquelle, lui rendant compte de tous ces événements, il lui explique les motifs qui ont engagé le roi _à souffrir l'exécution de l'arrêt_; et ces motifs, nous les ferons connoître toute à l'heure. Le 31 du même mois, d'Ossat, répondant au ministre, lui fait un récit détaillé de ce qui s'est passé dans l'audience qu'il a obtenue du Pape à ce sujet, audience dans laquelle le pontife se montre très-instruit du fond de l'affaire et fort affligé de la conduite inique du parlement; et sur les paroles assez vives que lui adresse à cette occasion Sa Sainteté, M. d'Ossat ne peut dire autre chose sinon qu'_à tout événement_, si le parlement avoit _excédé_ en quelque chose, _ce ne seroit point la faute du roi_. Puis il prouve que, dans la circonstance présente, il est plus sage et plus utile pour la cour de Rome de prendre en _bonne part_ ce qui s'est passé, que «de se mettre en nécessité d'en demander réparation, et en danger plus certain de _ne l'avoir jamais_...., et corroborer de plus en plus le SCHISME qui n'est déjà _que trop avancé_[262].»

[Note 261: Depuis le cardinal d'Ossat.]

[Note 262: Lettres du cardinal d'Ossat., 16 et 17.]

L'ambassadeur de France n'a point d'autre réponse à faire aux ministres du saint Père, lorsqu'ils reviennent avec lui sur ce fâcheux événement, que de leur faire part de cette lettre de M. de Villeroi, dans laquelle celui-ci «rejette la résolution et exécution dudit arrêt, principalement _sur la force et nécessité du temps et des choses_ qui n'avoient permis d'en user autrement[263].»

[Note 263: _Ibid._ Lett. 23.]

Sur les plaintes _modestes_ que lui porte le général des jésuites de cet injuste arrêt, que répond-il encore? «Qu'il en étoit marry, mais qu'il pouvoit l'assurer que _le roi n'y avoit aucune part_;» puis il ajoute, et ceci est très-remarquable: «Que la cour du parlement faisoit des arrests _sans en demander congé ni advis_ à Sa Majesté; et quand le roi eût été dans Paris même, il _n'en eût rien sçu_ avant que ledit arrest eust été donné: _beaucoup moins l'avoit-il pu sçavoir_ en étant loin, et en un siége[264].» Du Perron confirme dans une autre occasion ce qu'avoit dit d'Ossat, que le bannissement des jésuites _ne provenoit d'aucune impulsion de Sa Majesté_[265]. Le duc de Luxembourg, ambassadeur à la cour de Rome quelques années après, fait de même tous ses efforts pour persuader au pape que le roi n'avoit aucune part aux arrêts portés contre les jésuites; enfin, l'année même de leur bannissement, on propose à Henri IV un jésuite pour légat en France[266]: il l'accepte volontiers. Ce jésuite meurt l'année suivante; le roi se montre très-sensible à sa perte, et lui fait rendre après sa mort des honneurs qui témoignent l'estime singulière qu'il en faisoit[267].

[Note 264: _Ibid._ Lett. 118.]

[Note 265: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

[Note 266: Le jésuite Tolet.]

[Note 267: Ce monarque ordonna, en 1596, qu'on fit par toutes les villes de son royaume, un service solennel pour le repos de l'âme, du jésuite Tolet; et il assista lui-même à celui qui fut fait dans la cathédrale de Rouen, où il étoit alors.]

Quels motifs pouvoient donc déterminer un prince qui, dans la bonne et la mauvaise fortune, avoit constamment montré tant de pénétration d'esprit et de force de caractère, à souffrir que, contre sa volonté, et même contre ses propres affections, une injustice aussi criante fût consommée dans ses états, par des gens qui n'avoient d'autre pouvoir que celui que ses prédécesseurs et lui-même leur avoient concédé, et qui ne pouvoient légitimement l'exercer qu'avec leur bon plaisir et sous leur protection? On a déjà pu voir par les diverses paroles échappées aux ministres et aux agents de Henri, à quel point l'embarrassoit ce parlement, si long-temps le foyer de la révolte et des guerres civiles; et qui, dans ces premiers moments où la paix venoit d'être faite entre le roi et ses sujets, demeuroit encore le point de ralliement de tous les mécontents, c'est-à-dire, tout à la fois des impies et des fanatiques. D'un côté, abusant lâchement de cette situation périlleuse où se trouvoit encore _son maître et seigneur_, il rendoit des arrêts, _sans lui en demander congé ni advis_, sans daigner même _lui en donner connoissance_; de l'autre, si Rome eût osé se plaindre, il levoit l'étendard du SCHISME qui _n'étoit déjà que trop avancé_. La politique exigeoit donc que son insolence fût soufferte, et l'abus qu'il faisoit de son pouvoir, toléré; et les considérations qui faisoient différer au roi le rappel des jésuites, sont très-bien présentées par l'historiographe déjà cité: «premièrement, dit-il, il ne le pouvoit, sans annuler l'arrêt donné _fraîchement_ par son parlement, ce qui eût semblé _alors_ injurieux; et avec le temps qui _donne diverses faces aux affaires_, l'action en pouvoit être moins odieuse. En second lieu, le roi étant aux prises avec l'Espagnol, ne se pouvoit passer du service de ses subjets religionnaires, lesquels, déjà outrés de sa conversion, _l'eussent abandonné_, s'il eût rappelé les jésuites.... Par une troisième considération, le roi craignoit d'offenser la reine d'Angleterre, l'alliance de laquelle lui étoit grandement nécessaire; mais après avoir mis fin aux guerres étrangères, rangé le Savoyard à la raison, étouffé la conjuration du maréchal Biron, renouvelé son alliance avec les Suisses, fermement établi la paix en son royaume, et le roi d'Écosse ayant succédé à la couronne d'Angleterre, il se résolut _facilement_ à rappeler les jésuites[268].»

[Note 268: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

«C'est alors en effet que, véritablement maître dans son royaume, connoissant l'INNOCENCE des jésuites et les services qu'ils rendoient à l'Église[269];» «sachant que le commun désir des catholiques étoit de les revoir, leur absence n'ayant servi qu'à mieux faire connoître le _bien et le profit de leur présence_[270]; cédant à son propre désir et à ce voeu général exprimé par ce qu'il y avoit de plus grand dans le royaume. Car il y avoit peu de princes officiers de la couronne et seigneurs catholiques qui ne contribuassent leur recommandation en faveur des jésuites[271].» C'est alors, disons-nous, que ce grand roi ordonna le rappel tant désiré de cette illustre société; et cet acte éclatant de justice et de haute et prévoyante politique, il le fit, «malgré les artifices d'_aucuns de ce grand sénat_ qui avoient _une étrange aversion_ au rappel des jésuites..... malgré les libertins et les religionnaires qui _faillirent en forcener de rage_[272].» Cet oeil si perçant et si sûr avoit su pénétrer tout ce qu'il y avoit de profond et d'admirable dans la législation des jésuites qu'il considéroit comme le chef-d'oeuvre de la politique chrétienne[273]; et jamais il n'y eut d'apologie plus énergique et plus éloquente de cet institut, que la réponse à jamais mémorable qu'il fit aux remontrances que le parlement osa lui adresser au sujet de son rétablissement, par l'organe de son premier président, M. de Harlay. Henri IV y prouve par des paroles aussi pleines de franchise et de vie que celles de l'orateur du parlement étoient embarrassées et captieuses, l'innocence, le désintéressement, l'humilité, la pureté des moeurs, la charité, le dévouement, l'habileté des jésuites, leur fidélité envers le roi, d'autant plus grande qu'ils étoient plus fidèles envers l'Église de Dieu; combien étoient vils et odieux les motifs de la jalousie qui animoit contre eux leurs ennemis et leurs rivaux; combien étoit excellente leur règle monastique, ayant en elle-même tous les caractères qui pouvoient en assurer l'utilité, la force et la durée; et à travers cette noble et vigoureuse réponse, perce un mépris assez grand pour ces gens de robe qui pouvoient s'honorer en remplissant leur charge, laquelle étoit de rendre la justice, et qui se rendoient en effet méprisables en se mêlant de faire les politiques: «J'ai toutes vos conceptions et services en la mienne, leur dit-il; mais vous n'avez pas la mienne en la vôtre. Vous m'avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et considérables, et n'avez cette considération que tout ce qu'avez dit, a été pesé par moi, il y a huit ou neuf ans; _vous faites les entendus_ en matière d'état; et vous n'y entendez non plus que moi à rapporter un procès[274].»

[Note 269: Choisy, Hist. de l'Égl., 1743, in-4º, t. X, liv. 31, ch. 4.]

[Note 270: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

[Note 271: _Ibid._]

[Note 272: _Ibid._]