Symbolistes et Décadents

Part 25

Chapter 252,725 wordsPublic domain

J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot de M. Gaston Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette occasion que le porte-parole des poètes et des critiques académiciens--«ce que l'Académie refuse à un système dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs exagérations». On aimerait être fixé. Qui vise-t-on ici. Si l'on avait affaire en M. Boissier et ses amis, à des gens bien informés, il faudrait croire qu'un ami de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq ans, a coupablement distendu et exagéré la rythmique du vers libre. Mais ce ne doit pas être cela. Je penserai plutôt que l'Académie adresse habilement une tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés franchement dans la voie du vers libre, et ne sont pas non plus restés absolument fidèles à l'ancienne technique. M. Henri de Régnier représente notamment ce compromis. Et alors, dans ce sens, ce seraient les vrais vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin. L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir qu'il y a eu réforme, et qu'ensuite certains esprits ont jugé sage de choisir dans cette réforme les éléments qui leur convenaient, et de les juxtaposer à leurs connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a commencé par de timides efforts pour se déganguer et qu'ensuite certains, moi peut-être, ont été excessifs, vraiment excessifs. Non, Monsieur Boissier, le vers libre est allé tout d'un coup, lors de sa création, jusqu'au bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des assagissements et des arrangements, cela est postérieur.

L'histoire de cette question est, je crois, connue à l'Académie, au rebours; ce n'est pas la seule question qui apparaisse ainsi à la docte assemblée. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. La conscience d'avoir créé quelque chose en poésie française nous suffit, et nous n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.

Nous avions eu déjà cette année quelques notions de l'opinion académique, d'abord à la _Revue des Deux-Mondes_ où il serait parfois curieux, à titre de document, d'avoir l'opinion de M. Brunetière. Malheureusement, depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de M. Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur la poésie nouvelle, cette année, une petite drôlerie trop sotte pour nous occuper. M. Deschamps, du _Temps_, a vagué autour de ce terrain, et c'est à lui que j'ai une observation à présenter.

M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est son droit; il peut à sa guise les citer et même les aimer par-dessus tout; ce qu'il ne peut, sans être taxé d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à M. de Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle école poétique, et le constituer de son plein droit un exemple théorique et pratique (pour ses lecteurs) de ce que je fais, de ce que font d'autres poètes, Verhaeren, par exemple. Il y a là une nuance. M. de Souza s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques années après son éclosion. Il émet à côté des vers-libristes plus anciens ses opinions et publie ses poèmes. Je ne discute nullement ici son talent, j'infirme seulement, mais absolument, le rôle extensif que M. Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme, veut lui attribuer aux yeux des lecteurs du _Temps_, dans le mouvement du vers libre.

Doumic contre Verlaine.

M. René Doumic vient de publier, dans la _Revue des Deux-Mondes_, un article sur Paul Verlaine.

Il y est dit--qu'il est fort heureux que nous possédions enfin une édition complète et compacte de l'œuvre de Paul Verlaine, que nous l'avions lu, dans ces minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de Paul Verlaine, _tapageuses_ et _furtives_; maintenant, nous avons tout, les _farces_, _les calembours_, _les jurons_, _les ordures_, _les non-sens_, _tout le bavardage_, _tout le radotage_, _tout le fatras_ où sont noyés quelques vers d'un charme _morbide_. Cette publication a l'avantage de remettre les choses au point et de faire apprécier l'_égale platitude du personnage et de son œuvre_. Le succès de Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba aux pires déchéances, et, à son retour en France, après quelques années de Belgique, il fut mis à la mode par ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut publié par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit brin d'originalité qui constitue, pour une grande part, le fait Paris. Les Parnassiens célèbres, auprès de qui il avait rimé, eurent pitié et l'aidèrent. En plus, la critique du temps, qui était impressionniste et s'amusait aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole France et des articles de Jules Lemaître.

Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité; cet art est le contraire d'un art nouveau. La jeunesse se tromperait en prenant un Verlaine pour guide; il est la convulsion dernière du romantisme: on ne pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait les théories du romantisme dont il est la sénile expression. De plus, Verlaine ne _sait pas sa langue_, il n'a jamais été qu'un _très médiocre écrivain_. Il y a chez lui de la _fumisterie_, de l'_incohérence des idées_, _des mots_, incontinence de _verbiage_. Sa prétendue primitivité n'est que de la _sénilité_. Son art est tout à fait stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.

Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est à craindre que Verlaine ne soit pas complètement oublié... Qu'il ait pu grouper des admirateurs, dont quelques-uns étaient de bonne foi, que sa poésie ait pu trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient quelque chose d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on citera pour caractériser un moment de notre littérature, et montrer à quelle déliquescence les notions de morale et le sentiment artistique ont, à une certaine date et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se perdre et sombrer.»

Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine perdue: l'admiration des poètes, soit qu'elle admette l'œuvre en son ensemble, soit qu'elle choisisse, et qu'elle écarte quelques volumes de la fin de vie malade et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite aux quatre ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et un novateur dont on a pu exagérer l'apport, mais dont l'apport existe très considérable. Cette admiration des poètes vaut bien le dédain de quelques critiques, surtout quand ces critiques sont de purs sectaires. Je ne relèverai pas autrement que d'une indication ceci: c'est que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné qu'il paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir de tirer un pétard, et aussi un désir encore moins élevé, qui a été d'imiter avec le plus d'exactitude possible le _maniaque obscène_, glapi derrière l'ombre de Baudelaire, par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux gens les motifs les plus nobles possible, et admettre, presque contre l'évidence, que M. Doumic n'a insulté la mémoire de Verlaine que parce que, littérairement, il le trouve un poète inférieur, et ici la question devient plus intéressante parce que, tout en ne cessant point de concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic, elle concerne tous les grands poètes morts et tous les petits critiques.

La critique bien entendue serait un art. Actuellement, elle est surtout un métier que des gens exercent sans aucune aptitude. Au lieu d'être une explication d'œuvres et de courants d'œuvres, elle confine, d'un côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.

On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de la critique, on ne se rend pas compte qu'elle nécessite chez le critique une information et aussi qu'elle ne peut être exercée utilement, sauf exceptions infiniment rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même des œuvres d'art.

La _Revue des Deux-Mondes_ résout le problème du choix du critique en appelant à elle un professeur. Il y a là une insuffisance. Non que je veuille proscrire d'un coup, hors la connaissance littéraire, des hommes instruits, érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université, et certains écrivent sur l'art et la littérature avec goût et de façon amusante, sinon révélatrice. Mais le professeur, critique par échappées, est professionnellement un peu manieur de férule. De là, chez les meilleurs, une tendance à préférer aux classifications méthodiques un mode de palmarès et de distributions de récompenses. Le professeur a un peu l'habitude de faire de l'esprit aux frais des intelligences un peu lentes de sa classe; il transporte parfois dans la critique ce ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses doyens ne parle que de ce qu'il sait. De là une habitude d'avoir raison, dont il transporte dans sa critique le ton d'assurance.

Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur se trouve devant des phénomènes d'ordre nouveau, sur lesquels il n'a plus de lumières spéciales et acquises. Il lui arrive alors de se tromper d'un petit ton d'assurance un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui est celui-ci:

Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique antérieure, au fait de Sophocle et aussi de Nisard, se croit le gardien d'un héritage précieux. Du fait qu'il est un de ceux qui transmettent le moyen d'étudier les textes des langues mortes, il se figure assez volontiers que Sophocle lui appartient davantage qu'à ceux qui ne savent pas le grec. Et là il a un peu raison. Mais, ceci posé, il a tort de deux façons.

D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique point qu'on participe de ses mérites, et, s'il est beau d'être le gardien d'une tradition antique, il ne faut pas s'identifier, même légèrement, aux créateurs de cette tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et de là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge récent et de langue vulgaire, l'attitude d'un ancêtre chargé de gloire. Il ne faut pas croire non plus, parce qu'on s'essaie à écrire exactement comme les gens du XVIIe siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt (que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne faut pas croire, parce qu'on a étudié les siècles d'art, qu'on les représente. Ce serait comme si l'ange placé à la porte du Paradis terrestre se croyait Dieu, ou, pour nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de nos meilleurs classiques, imiter l'âne porteur de reliques du bon La Fontaine.

Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle ou La Bruyère, il ne doit se figurer qu'il est leur représentant désigné de droit d'examen, et qu'il tient la clef qui ouvre les portes du passé, et que, seul, il porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien faits, ont coutume, même quand ils ont quelque valeur, de s'arrêter à une certaine date. Ce fut 1789, ce fut 1815. C'est maintenant après l'éclosion définitive du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les fait suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms et des opinions sur ces noms qui n'ont plus la même valeur de certitude, et cette timide sélection est en général mal faite. Mais le professeur se tromperait en croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre. On comprend que l'Université n'étant pas créée pour mettre ses élèves au courant du dernier mouvement littéraire, s'arrête après le dernier mouvement bien déterminé et compte sur la vie pour que ses jeunes gens, plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel, n'a pas toujours l'occasion de ratifier complètement l'appendice de son prédécesseur, et, le ferait-il, qu'importe? L'Université fit à Victor Hugo la guerre la plus ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les critiques de provenance universitaire nous combattent. Si les choses vont logiquement, c'est en notre nom qu'on combattra nos successeurs; mais bien du temps encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine autorisé de l'esprit français.

Tous ces défauts qui infirment la critique professorale se rachètent chez l'un ou l'autre par telle qualité, et puis il y a des exceptions; mais quand la critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce phénomène, de voir un pur et simple essayiste traiter un grand poète comme un écolier et, sans notion des distances, l'insulter après sa mort. Je pourrais dire ici à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent irréprochablement, au lieu, comme Verlaine, de porter des loques, que si tous les gens qui recherchent des notions morales dans la littérature étaient pareils à lui, Doumic, Verlaine aurait eu parfaitement raison de mettre entre eux et lui, Verlaine, tout l'intervalle de sa supériorité. Nous pouvons admettre le point de vue prudent et même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons admettre l'erreur qui est humaine, même quand elle prend un ton agressif qui est de trop, nous pouvons hausser les épaules devant les assertions de critiques qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils sont en baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir le métier qu'il prétend exercer, nous pouvons ne pas nous soucier qu'un critique, placé dans une chaire retentissante, ne dise que des pauvretés.

Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte envers un poète qui n'est plus là pour répondre, c'est cette lâche attaque à un mort dans son talent et dans son caractère. On n'admettrait pas qu'un homme quelconque qui n'a point fait de vers, qui a exercé une profession quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau. Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué aux outrages ignominieux, et c'est non tant la sottise de M. Doumic que son inconvenance que je flétris ici.

NOTE FINALE

Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute l'histoire du symbolisme; il lui manque, pour être complet, de contenir une étude détaillée de l'œuvre de chaque symboliste, et conséquemment une étude des nuances, des différences, et même des contrastes entre les nombreux écrivains qui constituent le _Symbolisme_.

Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis son épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule sera la matière d'un nouveau et prochain volume.

Il nous a paru que le mieux était de commencer par le commencement, c'est-à-dire, d'indiquer exactement les origines du symbolisme, puis d'en donner la ligne générale, non tant par l'étude intérieure du mouvement, que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait, de dire son milieu et son opportunité.

Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines et un peu de l'avenir du mouvement. Le second traitera de ses individualités, de son irradiation qui a été grande, et reviendra plus fortement sur son avenir. De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe pas. C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après le succès de la _Lucrèce_ de Ponsard. Il semble que ce jugement a été infirmé; comme tant d'autres! La critique passe son temps à rectifier ces pronostics hâtifs et ces notations excessives d'après les petits phénomènes de réaction.

Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme met toujours en scène un chevalier qui s'adresse à une dame, ou qu'il consiste uniquement dans la recherche d'une langue curieuse et rare; d'autres reprochent au chevalier d'importance si accrue d'habiter une Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle au Bois dormant. Ce livre a suffi à prouver le contraire, et le suivant le confirmera de plus de preuves.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE: Les origines du symbolisme 9

=Une campagne du symbolisme en 1888.=

Poictevin. Paysages 76

Paul Verlaine: à propos d'un article 81

Amour 88

Paul Adam: Etre 96

A propos de Baudelaire 102

De Victor Hugo à M. Lavedan 106

Crime et châtiment 123

Les Poètes maudits 135

Les Poèmes de Poe 145

Le socialisme du comte Tolstoï 154

A M. Brunetière 163

=Portraits.=

Paul Verlaine 175

Jules Laforgue 181

Georges Rodenbach 191

Villiers de l'Isle Adam 201

Gabriel Vicaire 219

Arthur Rimbaud 245

(Le monument d'Arthur Rimbaud) 265

=Études.=

De l'Evolution de la Poésie au XIXe siècle 283

L'Art social et l'art pour l'art 295

La littérature des jeunes et son orientation 309

Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne 343

Le Roman socialiste 381

L'Académie et le vers libre 389

Doumic contre Verlaine 394

Note finale 401

FIN DE LA TABLE

Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.

End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn