Part 21
Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réaliste portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi croyant avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart. Ce furent MM. Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et d'une attention trop vive portée vers la vie animale dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce manifeste, le premier, M. Paul Bonnetain, était un écrivain d'assez mince importance, dont le début, un livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien placé. M. Guiches, par toute son œuvre laborieuse et parfois amusante, ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien Descaves a prouvé dans les _Emmurés_, un livre de pitié profonde et de portée sociale, et par _la Colonne_ qu'il pouvait mener des œuvres à bonne fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres sur la guerre écrits en collaboration avec son frère, Victor Margueritte, toute son importance; si tout n'est point parfait dans le _Désastre_ et les _Tronçons du glaive_, si l'on en peut critiquer la manière un peu anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort considérable et de bonnes pages. Mais le plus important des manifestants était M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des théories à émettre.
Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont inégaux; comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est-à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire à fond. Parfois aussi, plus soucieux du développement de l'idée que de sa forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le double courant de leur œuvre, l'un moderniste et d'enseignement, l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du contact des psychologies individuelles avec les courants généraux des âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur assigne place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi ceux qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur d'une formule concise et pleine dont le livre le plus récent, _Minnie Brandon_, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de son roman le plus connu, _Un Caractère_. J. K. Huysmans, devenu religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris, l'observation chagrine qui fait le prix d'_En Ménage_, pour construire de fortes œuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois solide et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses efforts, et quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécialiser dans la foi et l'Eglise.
C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut autrefois le roman idéaliste à la manière de Mme Sand ou de Feuillet, qu'il faut rattacher les premières œuvres de M. Marcel Prévost. M. Marcel Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait leurs réserves; on a reproché à juste titre à M. Marcel Prévost le peu de luxe de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écrivain semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs les plus empressés du développement du féminisme, et il alterne avec M. Jules Bois les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman artiste, et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la solution qu'il en propose, ce n'est point de l'art neuf que le sien. Avec infiniment de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, ardent et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les méthodes d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier n'a placé si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience; le roman de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme _Bonnet rouge_, d'enquête spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme, comme l'_Amour artificiel_, sur l'âme retranchée des liens généraux comme celle du prêtre, l'_Ame en peine_; mais ses meilleurs livres sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse, _Promesses_ et l'_Etranger_, ce dernier, en sa concision précise, un chef-d'œuvre, et les _Sept Visages_ donnent en un court roman d'analyse, en même temps un conte de douleur et de remords qui atteint parfois, par des moyens tout analytiques, à la hantise profonde des contes tragiques d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules Case n'a point encore donné tout son développement, et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne pas encore tout entier, mais c'est un développement qui apparaîtra, un matin de littérature pure, avec toute évidence.
Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, et dont on aima les premiers livrets élégants et secs, dédiés au culte du moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier social. Il semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et que très capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, il n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un roman comme les _Déracinés_, de politique courante, de portraits actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient point les promesses de ses premiers livres, et pour avoir voulu faire plus vaste, il fait moins bien[10].
[10] Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les romans de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette étude ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les bons efforts, il faudrait l'espace d'un livre.
Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman de poète se diversifie toujours du roman de l'écrivain, uniquement prosateur, par des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont point au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend des envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont les plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet, qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point d'une semelle leur idée générale.
Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor Hugo, après _Quatre-vingt-treize_, ce fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui s'ajouta au _Roi Vierge_ et aux _Mères ennemies_, jusqu'aux deux meilleurs et presque les plus récents, _La Maison de la Vieille_ et _Gog_, œuvre de poète, d'évocateur, de narrateur lyrique. L'_Ève future_, de Villiers de l'Ile-Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la lignée de nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient du roman psychologique, du roman social, et dont les vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus haute de l'œuvre, est pourtant dans ses romans un poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète. Son art, de proportions modestes dans ses premiers livres, plus ferme en _Thaïs_, émouvant mais livresque, d'une beauté achevée mais sans nouveauté absolue (puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'œuvre critique, s'est affirmé tellement plus grand depuis le _Lys Rouge_ et le _Mannequin d'Osier_ qu'on peut considérer son développement comme récent. Et, de fait, M. Anatole France a infiniment plus de talent depuis dix ans qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la variation philosophique, qui est tout, et donne l'impression d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.
M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; d'abord son esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des dramaturges de la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingénieux décor où il place l'action de ses romans. _Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent_, son dernier et son plus beau livre, semble, dans une vision moderne et tragique, une transcription grandiose du vieux récit d'Orient, tel le _Conte du Dormeur éveillé_. On aimerait que la production de M. Bourges fût plus touffue pour avoir l'occasion d'en jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute portée de son effort.
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Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de son œuvre collective consiste en œuvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour une large part, au roman contemporain, en nombre, en qualité et en direction d'idée.
M. Paul Adam, un des premiers champions du Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de volumes qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en passant par des romans de foules à tendances sociales, et des romans où il essaie de décrire les pompes et les courages militaires. _La Force_ de Paul Adam commence une synthèse historique du XIXe siècle dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle œuvre; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore que son roman, est attachante et souvent imprévue, et donne une sensation d'art plus complète. Cela tient souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses romans, est d'une inutile tension et que les passages ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée.
Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de concentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout en restant symboliste, se rattache à Balzac.
M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même d'origine, a tracé ce joli conte antique d'_Aphrodite_ à qui tel succès a été fait; il a été moins heureux dans la _Femme et le Pantin_, où beaucoup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de l'œuvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un clair talent de styliste un peu froid, possède une variété de façons spirituelles et compatissantes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et modernes, et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur prête parfois aussi de furieuses colères de figurines. Les _Chansons de Bilitis_, si leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et si la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne réalise pas en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants poèmes.
Mme Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est souvent rêche et âpre, elle est développée toujours avec brio, et les curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux, avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant, qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la _Panthère_ donnent l'essence de ce talent robuste et félin.
M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants et subtils écrivains qui soit, si intelligemment complexe en ses désirs de roman mythique et de romans contemporains, érudit et critique de valeur, a donné, dans les _Chevaux de Diomède_, des pages remplies de métaphores neuves et ardentes.
Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de Régnier, les jeux mythologiques du XVIIIe siècle s'allient à l'accent large des Mémoires d'Outre-Tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, ni de bonnes images calmes.
M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve audacieuse, parfois lubrique, plein d'irrespect, doué supérieurement pour la reconstitution historique des époques toutes proches et dont pourtant seuls des vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins d'avis différent et qu'il faut la plus grande perspicacité pour écouter. M. Rebell a aussi remis sur pied, dans un livre énorme et grouillant, l'ancienne Venise du XVIe siècle, des grands artistes, des moines sales, du vice local, du vice importé d'Orient et il communique à tout sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique véhémence.
Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu'à tout autre groupe, et voisinant par des préoccupations de synthèse ou de style: c'est Louis Dumur, très consciencieux écrivain, développant, avec une impassibilité émue, des thèses intéressantes, plus auteur dramatique d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu au théâtre avec son collaborateur Virgile Josz, l'éminent critique d'art, des succès de réelle estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman, _le Roy_, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch, poète distingué, poète racinien, dont le roman de début _la Possession_, trop long et touffu, contait une jolie légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, cette _Route d'Emeraude_ toute chauffée du reflet des Rembrandt, excellente reconstitution historique de la vie hollandaise au XVIe siècle, se concluant sur un très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient, dans l'œuvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses notations de légendes évangéliques d'après les primitifs de Flandres; M. Henry Bourgerel dont le roman un peu lourd, _les Pierres qui pleurent_, annoncent une œuvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier développement; M. Marcel Batilliat dont _la Beauté_ donne une plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme imagée dont il sait se servir; M. Albert Lantoine qui, à côté de beaux poèmes bibliques, a écrit sur la vie militaire le plus poignant, le plus curieux, le plus vrai des romans et sans doute le meilleur des romans de ce genre, _la Caserne_; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire dramaturge d'_Ubu Roi_, qui vient de dire en belles phrases à longues traînes la Beauté de _Messaline_ et les Petites rues de Rome; M. Eugène Morel, dont _Terre Promise_ et _la Prisonnière_ ont affirmé la haute valeur.
M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une éthique singulière et attachante.
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Les romanciers humoristes ne font point défaut à notre période. C'est M. Jules Renard, qui a cet honneur d'avoir créé un type, _Poil de carotte_, et d'avoir triomphé de cette difficulté d'accuser un type d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les _Mémoires d'un jeune homme rangé_ seront un document très exact sur la médiocrité de la vie moderne, tout en restant un des plus amusants d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel et ardent, qui redécouvre la vieille province française, et avec peut-être un peu de paradoxe en dessine d'un trait précis les figures un peu oubliées, et par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme aucun, sans extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles qualités littéraires mais très agile, et de note juste. Le premier roman de M. André Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant critique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte et signifiant, pose dans les _Dupont-Leterrier_ son point de départ de la façon la plus significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur dramatique de grand talent, est un romancier très spécial dont l'œuvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de railleries cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg est parmi les humoristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez qui l'humorisme sait confiner à quelque chose de profond et de tragique. La liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard, car c'est toujours un peu le genre à la mode, et s'il ne produit pas de ces fortes poussées qui accusent dans l'art des temps des lignes directrices, il ne laisse pas: soit d'être exercé par des gens de talent qui en font leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement à des écrivains voués à d'autres travaux; mais il faut citer aux confins du terrain de l'humour, vers le roman utopique, qui participe du roman de mœurs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre de Camille de Sainte-Croix, _Pantalonie_, qui rappelle sans désavantage les grands noms des allégoristes railleurs du XVIIIe siècle. Ce ne sont pas des humoristes tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne, leur souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils ont bien du talent.
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Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité vers le roman historique. Le naturalisme l'avait laissé aux vieilleries romantiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule fantaisiste de l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus touchés de l'aspect général d'une époque ou d'une idée qui pouvait les conduire à un roman mythique ou critique, qu'à la reconstitution de détail que donne le roman historique; l'énorme succès de M. Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du roman d'histoire anecdotique, de la petite épopée familière, où des amoureux traversent un formidable choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire, ce qui est la trame classique du roman historique.
Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz une renaissance du roman historique en France, d'oublier les efforts récents qui furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'œuvre un peu lourde, barbare de terminologie, mais intéressante aux points essentiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adam ayant points de contact avec le roman historique, comme _la Force_ et surtout _Basile et Sophia_ qui est dans le meilleur sens un roman historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitution difficile qui sont permises, depuis _Salammbô_, au lecteur français. C'est du roman historique d'après la tradition indiquée par W. Scott, et aussi d'après la tradition infiniment plus sérieuse que légua Vitet, dans ses beaux romans dialogués sur la Ligue, que les romans de M. Maindron, curieuses études très informées à coup sûr dans le XVIe siècle, si elles sont discutables en tant qu'œuvres d'art. C'est un mélange du roman utopique et du roman historique que le _Voyage de Shakespeare_ de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le _Crépuscule des Dieux_, a raconté la plus curieuse histoire de prince déchu, comme il a effleuré l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne.
C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en France cette forme d'appétit du roman historique. Ce goût de l'histoire anecdotique et présentée en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez les lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants succès du théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé à cette curiosité renouvelée de nos premiers romantiques. C'est ce que les œuvres des années proches nous apprendront.
Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne.
I
Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec opportunité, essayer d'émettre un jugement d'ensemble sur l'œuvre des Parnassiens; non point que l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile envers eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle n'a point manqué, en général, au jugement de ceux qui furent, quelque vingt ans après eux, la jeunesse littéraire, et qui ne partagèrent pas leur avis, sur une foule de détails et bien des points du fond. L'impétuosité même des attaques des Parnassiens contre leurs émules, contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque tous) du dénigrement et du refus à essayer de comprendre n'oblitérèrent pas la vision de ceux qui avaient à les étudier, car il faut admettre chez les aînés ces robustes attachements à d'anciens principes, aimés durant toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens de se serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo. Hugo n'y pouvait trouver à reprendre; aucun grand vieillard ne saurait se refuser à la déification; puis Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour prévoir la rénovation poétique qui prétendit à modifier son œuvre et à retoucher sa technique du vers. On sait d'Hugo qu'il qualifia Arthur Rimbaud de Shakespeare enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane Mallarmé, à l'apparition de l'_Après-midi d'un Faune_, l'appelant le poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait de Rimbaud et de Mallarmé ne modifiait pas l'instrument lyrique, n'interrompait point le règne du Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par Gautier, Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville.
Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le grand survivant de l'admirable période de 1830 soit mort sans avoir rien su de l'évolution qui se formulait, encore que Léon Cladel eût, dit-on, profité d'instants où les Épigones favoris surveillaient de moins près la conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les esprits nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore une fois, ce grandissement de Baudelaire n'était point absolument un échec pour la technique romantique, ni pour sa conception de la mise en œuvre des territoires lyriques.
Stéphane Mallarmé a dit excellemment:
«Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était le vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je crois, avec respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer, pour lui, se rompre. Toute la langue, ajustée à la métrique y recouvrant ses coupes vitales, s'évade selon une libre disjonction aux mille éléments simples; et, je l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration qui reste verbale.» (_Divagations_, p. 230.)
La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs années avant la mort d'Hugo, et il ne faudrait pas s'exagérer la coïncidence de sa disparition et de la diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition des ressources de la langue (en matière poétique) et qu'on franchît un degré de l'évolution, il avait fallu que passât un certain nombre de générations, et celle qui entreprit résolument de substituer une esthétique neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait prête qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé demeure très juste pour les Parnassiens et caractérise leur nuance de vénération.
Ici une remarque est nécessaire.