Symbolistes et Décadents

Part 20

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Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au Parnasse qu'il n'était point une école neuve, mais une fin de romantisme, une variation sur le romantisme, un romantisme classicisant et hellénisant; au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun compte des besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie dont ils avaient la notion depuis les œuvres étrangères d'un Poe ou d'un Heine. Des écrivains eussent pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans des tics spéciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui venaient de s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais si entaché d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine rachetait la fréquence de ses oraisons par la sorte de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, à ses notations curieuses, toute la lourdeur et l'énervement gastralgique de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré la beauté de ses œuvres, souvent trop schématique et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son naturisme pessimiste. Mallarmé eut une influence de grand honnête homme; le désintéressement de son œuvre et de sa vie, et la hauteur de sa parole, devait plaire plus encore que la très grande beauté de son œuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, des premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art, et non plus, comme cela se fit plus tard, pour glaner près des javelles de ce causeur charmant (qui, s'il dédaignait d'écrire d'une foule de choses, les éclairait, en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.

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L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de Symbolisme est aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris, qu'en fin de compte, sa signification très claire, le vers librisme est quelque chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a été trouvé, non pas une formule plus large que celle du vers romantique, mais une formule élastique qui, en affranchissant l'oreille du ronron toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant cette cadence empirique qui semblait rappeler sans cesse à la poésie son origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter la chanson qui est en soi et de la traduire le plus strictement possible. C'est à cause de la largeur même de son ambition que le vers libre, s'il a des définitions, n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne pourra être un petit code fondé sur des habitudes de l'oreille et la tradition comme l'antérieure prosodie, mais une poétique tenant compte des lois du langage et de l'émotion artiste.

Quant au symbolisme[8], la meilleure définition en est encore la plus large; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa préface du livre des _Masques_: «Admettons que le symbolisme c'est même excessive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.» Ajoutons que c'est un retour à la nature et à la vie, très accentué, puisqu'il s'agit pour l'écrivain qui veut créer, de se consulter lui-même en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les débutants de toutes les époques, la tradition mise à la mode par les derniers succès.

[8] Voir sur cette question, _Les Propos de littérature_, de M. Albert Mockel et le livre des _Masques_ de M. Remy de Gourmont, _L'Art symboliste_, de M. Georges Vanor, contemporain de la naissance du mouvement.

Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprès d'œuvres de Mallarmé et Paul Verlaine et la réimpression ou impression première des œuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue, de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire de cet article. Très rapidement de nouveaux symbolistes apportèrent poèmes et livres, et la liste actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, Stuart Merrill, Dubus, Charles Morice, Remy de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André Gide, Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles Henry Hirsch, André Fontainas, Charles van Lerberghe, Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon, Henry Degron, A. Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au mouvement symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers libre participaient par certaines nuances fondamentales au groupe nouveau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M. Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut assez grande pour que des groupes différents s'y pussent former, que de nombreuses diversités s'y montrassent, ce qui est le cas d'un mouvement individualiste, ayant pris en passant une étiquette, plutôt pour se différencier des écoles en vigueur que pour se désigner effectivement.

Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane, M. Jean Moréas, M. Raymond de la Tailhède, M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui était l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer à l'union artificielle que fut la Pléiade du XVIe siècle. La Pléiade recherchant un but commun, une modernisation, par archaïsme, de la langue, pouvait affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces messieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses défauts les plus apparents, par l'épitaphe commune et le sonnet dédicatoire, par quelques archaïsmes, puis revinrent à leur nature de bons poètes un peu classiques et les _Stances_ que publie M. Jean Moréas, délivrées de ce jargon, semblent devoir être la meilleure œuvre du poète des _Cantilènes_ et sa plus individuelle encore que certaine gracilité de l'idée en dépare la pure forme.

Ensuite parut un groupement où figuraient surtout M. André Gide et Henry Maubel, et qui parla d'un certain idéo-réalisme qui eût eu pour but d'exprimer des sensations très rares, de recréer la vie et le rêve, de donner des impressions de silence, de phénomènes d'âmes, de paysages d'âmes, en prose ou en vers dans une forme plus unie que celle des premiers symbolistes, le _Voyage d'Urien_, _Paludes_, _Dans l'Ile_, tout récemment la _Connaissance de l'Est_ de Paul Claudel ressortent de cette esthétique.

Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et les poètes parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni Dierx n'apportèrent à leur esthétique poétique de modification. M. de Heredia non plus; néanmoins la publication, en 1892, des _Trophées_[9], crée une date d'influence et une esthétique se présenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa carrure; il semble que ce courant ait prévalu auprès de quelques symbolistes qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupations, des désirs plus précisés de décors antiques et de vers plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de Régnier, ainsi l'auteur d'_Aphrodite_. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Heredia est surtout suivi par M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de réelle valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice de décors qui se dégage des _Trophées_ se retrouverait dans un sillon plus large. Cette esthétique, en tenant compte en route d'admirations romantiques et parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui au classique du XVIIe et à l'antique. Elle infirmerait, en tant que tendance, la recherche romantique du pittoresque et les recherches de réalité du réalisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles fables païennes, librement restituées du grec, avec quelques nuances de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme, un poète très distingué, Georges Rodenbach, qui lors de ses débuts avait manié un vers parnassien souple et familier, progressait lentement vers un art plus personnel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il apportait un joli chant d'intimités, une attention douce et sérieuse à noter de la vie intime et douloureuse, à décrire des sensations brèves et blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était tantôt de calmes béguinages, des traductions de Vies muettes (comme dit si joliment l'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des _stilleben_) des vies encloses, selon son expression. Certaines contemplations ardentes de silence d'eau et de lune font penser à Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach, _le Miroir du ciel natal_, est écrit en vers libres. C'était, pour le vers librisme, la plus précieuse des amitiés nouvelles.

[9] Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur M. de Heredia.

La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à écrire des intimités est d'ailleurs nombreuse et variée, et les talents ici abondent, chez les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme régulière; c'est là d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière offre le moins de danger, car la rhétorique, sa conséquence ordinaire, y est plus difficile, et détonne si fort qu'on peut mieux la supprimer. Ce sont, ces poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers très parfumés d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Béarn, et aussi les joies et les tristesses des humbles. M. Henry Bataille (dont le développement dramatique est puissant) a donné, dans la _Chambre Blanche_, les plus minutieuses sensations de convalescence; il a publié aussi de très curieuses notations versifiées des œuvres peintes. M. Charles Guérin est un poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son livre, _les Premiers Pas_, et des poèmes épars, a traduit le soleil et la glèbe de son Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. René d'Avril et Paul Briquel ont fait défiler des heures transparentes du paysage lorrain. M. Henri Ghéon, dans les _Chansons d'Aube_, a chanté à la beauté des choses une jolie sérénade matinale.

C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son décor, qu'il faut ranger M. André Rivoire dont _le Songe de l'amour_, narre par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une amusante tentative d'imagerie littéraire, une _Berthe aux grands pieds_, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et lyrique: M. André Dumas se tient dans la même région d'art que M. André Rivoire.

D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur recherche serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du désir libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but et la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers toutes les écoles depuis et y compris le romantisme; je veux dire que ces jeunes poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils précisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le plus simple de le faire, en la restreignant. Ce sont M. Fernand Gregh, et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland. Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter deux groupements assez différents, quoique avec certains points d'attache avec cette branche du symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant, car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou les poètes plus complexes que la définition qu'ils donnent d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain et le groupement des Naturistes. Un point commun leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus prononcée chez les Naturistes que chez les Toulousains.

Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux, de beaucoup le moins artificiel; le lien qui unit MM. Delbousquet, Magre, Laforgue, Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et Mme Nervat, etc., c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ, ils aiment à se tenir en grande union, et cela sans que la forme de leurs vers soit nécessairement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme est du reste faible. Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi presque en commun la préoccupation de peindre les choses de tous les jours, et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne dis pas qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obstinément l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou M. Laforgue sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de cadence ni d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse absolument. Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les recherches les plus abstruses du symbolisme.

Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que les vers de M. Viollis ou de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de terroir qui est loin d'être négligeable. Mais pour eux comme pour les autres, je crois qu'il doit y avoir une façon plus lyrique, plus profonde et moins gâtée par des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller vers le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions du soir.

Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des Toulousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de poètes de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M. Albert Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une affection d'ingénuité, un peu trop de rhétorique et d'éloquence. Ils ont le tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute satisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier, le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses proclamations qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses œuvres de début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux mais intéressants. M. Montfort dépense autour de ses émotions trop de mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut, je crois, considérer l'état actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que ces jeunes écrivains, à qui ne manquent point des dons d'abondance, d'émotion et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs yeux plus complexe, et que leur développement personnel dépassera leurs doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter d'autres ambitions et une esthétique différente. C'est ce qui explique la critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats prédécesseurs. On leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès et non de réaction littéraire.

Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que n'aient auparavant tenté des symbolistes, et que le naturisme n'est point très différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon MM. Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par sa curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, un grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très inégal, quelquefois doué d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se trompant à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des plus doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à l'excès, exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et précise, trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes, toujours hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en prose dont la formule fut, il y a dix ans, presque imprévue, M. Saint-Pol Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, _la Dame à la faulx_, offre, dans une complication peut-être trop touffue, des scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces derniers temps.

Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si large que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du passé, et rénovant sa langue aux sources du XVIe siècle, c'est avec le symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué, et un artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert de Souza; c'est un symboliste, encore que son dernier livre se retrempe volontiers aux sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux formes connues du vers quelques rythmes, particulièrement un vers de quatorze syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, dans son harmonie également balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un esprit très libre dont le vers frissonne souvent d'images neuves et justes. Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté d'élégantes chansons de joie et un Orient joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages, et des dons remarquables de rythmiste et une valeur de décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui a de jolies chansons émues. De même M. André Fontainas qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel néanmoins pour la cadence, est un symboliste par l'essence même de ses recherches. C'est encore sous le nom du symbolisme bien des efforts différents, mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra, je pense, que Lamartine était un romantique;--or, qu'y a-t-il de moins romantique au sens qui s'imposa sur le tard, de par Hugo et Gautier, que Lamartine et les poètes lamartiniens.

Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le fond, M. Sébastien Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes de grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne, tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'_Hellas_ et _A l'Orée_, si curieusement sylvain. M. Henry Barbusse ne s'associerait à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Rivoire, encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très claire, et de rythmique traditionnelle.

Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le droit au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même un peu abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières œuvres, le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la gaine si fragile de son titre, et se décomposera encore en courants divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui les noms des principaux poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera vers une poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui conclut vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme eut donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme, avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa tendance et aux œuvres qui le représentent.

Le Roman.

Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à l'image complète de sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique toujours à l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas d'œuvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule théorique, soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit des efforts de Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait davantage de Maupassant et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique, qui suivit, en date, le roman naturaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se cherchait des pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez Balzac, Stendahl et Constant.

Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. Néanmoins la critique au temps de _Cruelle énigme_ aimait associer à son nom ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce groupement qui put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et depuis longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le meilleur avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et une réaction politique semble être _Le Disciple_, M. Robert de Bonnières ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contribution; M. Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement son œuvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile de classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un livre, cette intelligence toujours en évolution et en ébullition.

_Le Calvaire_, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avec le roman psychologique que de très légers points de contact: et M. Mirbeau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de roman à lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant; il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision combative dans le _Journal d'une femme de chambre_, cette puissante et violente exhibition des dessous d'une société. C'est, parmi les romanciers actuels, celui qui montre le plus de points de contacts avec Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la vie ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais non par la forte et harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de Zola.

En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, une scission s'opérait dans le camp naturaliste.