Part 5
Je la saisis par le bras, elle se dérobait comme si nous étions déjà à la mer et qu'elle eût peur de m'alourdir. J'essayais d'arracher la ceinture: elle me regardait, tenant à la main un petit paquet pour sa soeur, qu'elle n'osait plus me confier, puisque j'étais si folle. Je courais après elle; alors elle enjamba le bastingage, et me cria, aveu terrible, avant de disparaître:
--C'est la tempête!...
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Oui, c'est bien que vous pensez. Ce fut Nenetza me relevant, m'embrassant. Elle m'embaumait, elle avait dû briser sur elle son flacon de parfums. De la terre, de Paris, l'effluve la plus odorante m'enveloppait. Elle me passait son collier de perles, une de ses bagues. Naki me maintenait, elle défaisait sa ceinture et me l'attachait de force, car on avait dû prendre la mienne pendant mon évanouissement. Elle riait. Son sacrifice, son sang-froid assuraient pour toujours son triomphe sur Naki, elle le savourait, elle était heureuse d'avoir eu finalement raison dans tous ces tournois interminables qu'était leur vie. Tous les gestes de Naki, ses yeux, ses lèvres, prouvaient qu'il ne contesterait plus jamais rien désormais de ce qu'elle avait affirmé, que Merika Arnagos était moins belle que Basilea Persinellas, que l'âme était immortelle, que le bordeaux valait le bourgogne, que tribord est sur la gauche et bâbord sur la droite. Nenetza s'épanouissait d'aise; puis, comme j'étais calmée et que je pleurais, elle m'embrassa.
--Adieu, chérie,--dit-elle.--Je sens trop bon, hein? Adieu, mon petit Naki. Tu vois que les flacons de Coty ne sont pas solides. Adieu, Naki aimé. Tu vois qu'il y a parfois des tempêtes... Oh! regardez cette étoile!
Nous avions levé la tête, nous rabaissions les yeux, trop tard, elle avait sauté.
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Oui, des heures, des matins, des soirs, ce fut Naki nageant au pied de mon radeau. Je le regardais des minutes entières, mon seul secours, ma seule demeure, qui s'entêtait à me sauver, avec son accent grec. L'après-midi je dus tourner la tête, à cause du soleil, et Naki, pour nourrir mon regard, fit le tour du radeau. On entendait de grands coups au fond de la mer. Nous avions je ne sais quel espoir comme des mineurs qu'on va délivrer. Je lui fis signe de monter sur le radeau: il y posa un genou,--toujours je le verrai ainsi,--et il se rejeta en arrière avec le geste des petits Grecs, qu'on chasse du marche-pied de la victoria.
La nuit tomba, je m'endormis. Le jour revint, je m'éveillai. Le radeau s'augmentait de toutes les épaves qui passaient à portée de Naki, toute une collection qui prouvait quelle confiance il avait jusqu'au bout en mon sort, des bouteilles pour que je puisse boire une fois à terre, une ombrelle, pour me faire dans cette Océanie une ombre à moi, une espèce de fourrure pour que je n'aie pas froid quand viendrait l'hiver. Je délirais, d'un délire qui me poussait à l'amour, à la gratitude, comme une opérée au réveil. Je cherchais dans mon esprit tout ce que je savais pouvoir flatter Naki, et je le lui criais: son épingle de cravate, si affreuse et dont il était fier, cette perle rocaille tenue par un serpent d'or, tenu lui-même par une main, une main debout sur une tortue d'émeraude, je lui criais combien elle était simple,--et combien superbe, combien anglaise sa cravate de smyrne, toute carmin avec des fleurs de lys et des lisérés verts. Il m'approuvait d'un geste de tête qui amenait l'Océan juste au-dessous de sa bouche.
Il nagea soudain à ma hauteur, caressa mon visage desséché de sa main humide. Qu'ils étaient beaux, ses boutons de manchette en malachite ceinte de dragons! Qu'ils étaient simples, ses yeux d'aventurine sur ivoire encadrés de sourcils bleus touffus comme des palmes! et je ne compris pas pourquoi il me tendit sa bourse, comme la dame qui fait payer son invité au restaurant, et pourquoi, car il n'avait pas d'imagination, il me désigna soudain quelque chose dans le ciel, comme Nenetza, bien que ce fût le jour, et me fit détourner les yeux de lui une seconde...
CHAPITRE QUATRIÈME
C'était la nuit. J'avais dû rester évanouie un jour entier, car aussi loin que pouvaient porter mes mains, je me trouvais sèche et tiède. J'eus l'idée de passer le bras à travers les planches du radeau: c'était la terre!
--Suzanne!--criai-je.
Ce n'était pas seulement parce qu'il m'avait semblé, par ce sable, ces cailloux, retrouver la preuve de moi-même. Tant de fois j'ai heurté depuis la terre sans crier mon nom! Mais c'était le mot que Nenetza prononçait à tout propos; et toutes les manies de langage des amis qui étaient morts pour me sauver, le «Je vous promets» de Mademoiselle au lieu de «Je vous assure», le «péricliter» de Naki quand il voulait dire «perdre au jeu», toute cette nuit-là je les eus dans mon oreille comme si c'étaient les derniers cris qu'ils eussent poussés en mourant... Ma main avait rencontré dans le sable une racine; je somnolais sans la lâcher, mon dernier câble...
--Très pratique,--dis-je en m'éveillant, malgré moi encore...
C'est ainsi que j'appris la mort du général...
Il n'y avait pas de lune. Je cherchais vainement à prendre pied dans ce ciel opaque. Je n'osais sortir de mon radeau; à mon côté droit, la mer passait et repassait comme une varlope; à mon côté gauche, l'île se taisait. Pourquoi une île? Je ne sais quoi l'indiquait au toucher. Les heures s'écoulaient. Je reconnaissais chacune des veilles à un bruit inconnu, mais dont je devinais la traduction. Vers le milieu de la nuit, un cri de trompette et trois hululements, ce qui devait être ici le premier chant du coq; un peu plus tard, ce qui devait être ici notre brise de deux heures et ses jasmins et sa glycine: une haleine en vanille et en poivre; plus tard encore, des fracas de baisers qui firent taire tous les autres oiseaux, ce qui devait correspondre ici aux roulades, au rossignol. Je n'osais penser. Deux ou trois mots me traversaient parfois, le mot la Nuit, le mot la Mer, comme si tous ceux qui ont prononcé ces deux mots-là m'avaient sauvée, puis étaient morts... Puis un souffle sec, ardent, ce qui correspondait dans cet archipel à la rosée... Puis la même angoisse... Puis un coup à ma tête, un oiseau à gros bec s'enfuit après m'avoir blessée, le sang coulait de mon front... Ce qui correspondait ici à l'appel de Mademoiselle. C'est ainsi que l'île éveillait... En effet une faible lune passa sans hâte sur tout le ciel un enduit blanchâtre, et subitement le soleil, derrière moi, d'un rayon, d'un nuage chiffon fit tout étinceler... Je me retournai, et vis mon île...
Elle sortait de la brume. Mille arcs-en-ciel levés ou posés de biais joignaient les criques à des mornes. Des bosquets d'arbres à palmes, coupés de frondaisons carmin, scintillaient dans la vapeur d'eau, plus immobiles que le zinc... J'entendais soudain, comme celui de jets d'eau qu'on ouvre au jour, le bruit de cascades... Chaque arbre livrait l'oiseau rouge ou doré qu'il avait gardé toute la nuit en otage pour l'aurore; et, à dix mètres de moi, je voyais déjà réuni,--pour que tout malentendu à ce propos fût dissipé dès la première minute entre la Providence et moi,--presque à portée de la main comme un déjeuner auprès d'un dormeur,--tout ce qui pourrait jamais apaiser ma faim et ma soif. Des bananiers offrant autour d'eux mille bananes, comme leurs mille anses, dont on rompait la plus belle doucement avec la bonté d'un chirurgien qui rompt une côte, heureux aussi au craquement; des cocotiers plus hauts que les chênes, dont les noix tombaient sur une mousse ou sur des stalagmites qui les faisaient éclater; des manguiers, et la première mangue que je cueillis était juste à point. Depuis des milliers d'années, la course entre mon destin et celui de cette mangue avait été réglée à la seconde. Un beau soleil vaquait derrière fougères et palmes comme une cuisinière. Ou bien, de rayons séparés et croisés comme les bâtons d'un Chinois qui mange, il harcelait et me révélait de petits ananas et d'énormes fraises. Partout des arbres inconnus, mais qu'on devinait des aliments rébus; il devait me suffire de patience pour en trouver la solution, pour découvrir entre eux quel était l'arbre pain, l'arbre lait, peut-être l'arbre viande. Des arbres sans fruits et presque sans feuillage, mais cerclés de cercles rouges, qu'on devinait pleins d'abondance, et dont je tapais le fût, pour voir s'ils étaient pleins, de ma main ou d'un bâton. Des arbres qui, à mesure qu'il étaient plus stériles, offraient plus franchement leurs dons: des trous d'où sortaient les abeilles, des trous d'où coulait le miel même; ou bien, à la hauteur d'appui de cet être humain qui jamais encore n'était passé là, des oeufs d'oiseaux dans des nids. Des tortues, arrêtées dans l'ombre, mais tout près de la tache de soleil qui couvait leurs oeufs, comme un oiseau mâle près de sa femelle. Entre des arbustes qu'on devinait épices, des herbes qu'on devinait légumes; des fleurs qu'un instinct me poussait à goûter, qui avaient goût de porcelet, qui étaient nourrissantes. De grandes fleurs pleines d'eau de pluie à la cannelle où je pouvais boire par une paille..., et mes mains, après une matinée dans l'île, sentaient tout ce que sentent, le premier matin de son apprentissage au bar, les mains de la barmaid.
Pour que tout malentendu fût dissipé aussi entre la Providence des parfums et moi, la brise me vaporisait de toutes les odeurs de l'île. Il y en avait de familières, que je retrouvais aussi nettes qu'autour de leur flacon, Rose d'Orsay, Ambre Antique, le Mouchoir de Monsieur; mais surtout de plus étranges, que je sentais pour la première fois et qui agitaient en moi, à défaut de vrais souvenirs, à vide, la mémoire d'une sauvage. Elles s'attachaient à vous, on devinait qu'elles n'étaient pas stériles, comme en Europe, qu'elles se déposaient sur vous dans un but choisi par la nature. Chaque parfum me poussait hors de son bosquet, comme si j'avais à le fuir. J'allais, prenant sans m'en douter l'île dans sa longueur, allant d'instinct vers le promontoire qui l'avait jadis rattachée au continent, et soudain au-dessus d'un rivage rompu, désespérée, en retard de milliers d'années... Mais la vie montait en moi avec le jour... Un beau soleil attaquait chaque fleur et la cascade d'une lance courtoise. L'oiseau-mouche avait le parfum de la dernière fleur visitée et le bec de sa couleur... Des lianes dorées, comme des tuyaux reliaient les massifs, et semblaient y faire circuler entre les arbres abonnés tous les agréments de l'Océanie. Tout le luxe était là, tout le confort que peut se donner la nature par fierté personnelle, dans de petites îles sans visiteurs; une petite source chaude dans un rocher d'agate, près d'une petite source froide, dans la mousse; un geyser d'eau tiède, qui montait toutes les heures, près d'une chute d'eau glacée; des fruits semblables à des savons, des pierres ponces éparses, des feuilles-brosses, des épines-épingles; les simulacres en quartz d'or d'une grande cheminée Louis XV et d'un orgue de style moins pur; une caverne de cristal de roche, dans laquelle se prenait parfois un oiseau rouge qui la faisait scintiller comme une ampoule; et, suprême confort des îles, tout comme au fond des beaux sous-sols de Poiré et de Groux, au fond de chaque allée toute droite, pavée de corail de deuil et bordée de cocotiers où montaient et descendaient des crabes roses; amassées contre un petit mont central, des monceaux de plumes rouges et bleues... C'était bien une île. Errant le long de la grève, cherchant un gué, un gué à traverser le Pacifique, le soir j'en avais fait le tour... Deux milles peut-être en largeur, trois en longueur; de biais dans l'Océan, à ce que le soleil m'indiqua. Le soir même, j'avais franchi les sept ruisseaux, obligée, pour le plus rapide et le plus large, de remonter à leur source; j'avais gravi la montagne, aperçu--pour que tout malentendu fût dissipé aussi dès le premier jour avec l'Espérance--à deux ou trois kilomètres au sud une seconde île, un peu plus grande, et, à mi-chemin entre celle-là et l'horizon, pour que la route n'en parût point à mon regard même infinie, une troisième, scintillante de grandes lumières vertes comme les arrêts facultatifs des tramways, à Paris...
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Je rougis d'avouer à quoi se passa ma première semaine, quand je compare cette vie frivole à celle des naufragés classiques. A part le coup de bec qui m'éveillait chaque matin et qui cessa du jour où je surpris et frappai l'oiseau, à part ce coup au front, pas beaucoup plus fort d'ailleurs pour celles de mon âge qu'une forte pensée, je n'ai pas eu une douleur dans l'île. Le second jour, je l'occupai à me faire, dans une des trois niches de la caverne de corail blanc, un lit avec les plumages dont l'île était jonchée. Le troisième jour, je retirai les plumes trop dures et amassai les duvets de gros oiseaux de mer, qui les perdaient en flocons au moindre vol et qu'un regard plumait comme une volée de plomb. Le quatrième jour, je triai les plumes d'après leur couleur, pour avoir trois divans, jaune, ocre, rouge. Le cinquième jour, je dus vider ces trois niches comme trois baignoires, pour retrouver une des bagues de Nenetza, que j'y avais perdue. Le sixième jour, je retirai certaines plumes vertes qui déteignaient, et certaines pourpres qui piquaient. Après ces six jours de création, j'étais juste arrivée à faire mon lit... Déjà cependant le lait avait jailli pour moi de l'arbre à lait; flattant l'arbre de la main, génisse millénaire dont le vent retournait parfois la crinière vers ma joue, je réussissais à emplir ma boîte de conserves; déjà je savais que l'on peut boire à même l'arbre vin, mais qu'il faut que repose le suc de l'arbre cidre; déjà les fruits que l'on sèche et ceux que l'on mange frais. Puis, ma grève balayée d'un balai en vrai marabout, mon costume de ficelles et de plumes de paradis achevé, une fois tout vérifié, le soleil vérifié avec mes deux loupes d'où je tirais le feu le plus facile, vérifié le ruisseau plein de ces poissons qui n'avaient que deux cents mètres pour leurs ébats entre l'eau salée et le roc de la source, vérifiés trois échos dont le dernier répétait douze fois vos paroles, écho pour femme seule, vérifiées les huîtres, les moules, excellentes mais dont la nacre était molle de nouveauté, vérifiée l'herbe qui remplacerait pour moi le cerfeuil, celle qui serait mon échalote, me sentant pour jamais sans occupation sur cette île parfaite, j'attendis...
Tant pis si je vous décris trop tôt les tortures de l'attente. Je passais mes journées au bord même de la mer, les pieds touchant l'Océan par je ne sais quelle superstition qui me condamnait à ne pas perdre son contact; j'attendais pour le soir même, pour le lendemain au plus tard. Parfois, désespérée, je me reculais d'un mètre, d'un pas, c'est que je n'attendais plus le secours que pour dans six mois, dans un an. Par des additions, par des chiffres que je vérifiais tout le jour, gagnant quelquefois une semaine sur le total précédent, je trouvais le compte précis des mois, des années qu'il me faudrait subir dans l'île, à moins d'un hasard, avant qu'un navire fût envoyé à notre recherche. Mieux qu'un armateur qui construirait lui-même son steamer, je connais maintenant ce qu'un navire coûte de peine et de jours... Que de semaines encore, avant qu'on ait passé le mien au radoub, qu'on ait repeint (pourvu qu'il fasse soleil en Europe!) sa bande rouge, qu'on ait rassemblé dans son entrepont ces matelots que je voyais en ce moment au fond d'un cabaret de Saint-Brieuc ou dans un wagon de la gare de Gannat, sur cette diagonale de Brest à Toulon qui amène les équipages d'une mer à l'autre avec l'Auvergne pour écluse; avant que ne soient embarqués ces moutons qui pâturaient encore en Nivernais, près d'une ferme dont on raserait les haies avant leur vente! Six mois de soleil continu en Europe m'auraient fait gagner deux ou trois jours! Parfois je croyais sentir que le navire partait, peut-être partait-il, on mettait un navire gigantesque à la mer, j'avais de l'eau soudain jusqu'aux chevilles; mais un soupçon se glissait en moi, un défaut se glissait en lui, et je me sentais obligée de le ramener au port. Le boeuf de Salers, qui devait remplir ses conserves, je le voyais subitement, encore vivant et paisible, dans un chemin creux de Salers; le troisième anneau de l'ancre de tribord, je le voyais abandonné sur une écluse du Creusot,--l'ouvrier avait la grippe, la pneumonie le menaçait... Tous ces objets infimes, mais plus nécessaires pour lui dans l'éternité que ses chaudières et ses cloisons, le flacon de pickles de la table du commandant, la breloque à double fond du second médecin, ils étaient celui-là à l'embouteillage, celle-ci au fond d'un tiroir d'horloger d'Angoulême. Que le second médecin n'eût pas une panne d'auto sur cette place d'Angoulême, n'eût pas à flâner, et j'étais abandonnée pour toujours! Enfin mon navire partait au complet, mais tout subitement m'en paraissait trop neuf; il fallait qu'avant le départ trois verres de la cuisine fussent cassés, deux vergues (ah! qu'un orage souffle vite sur l'Europe!) abattues, qu'un matelot fût amputé d'un doigt, un passager du lobe de l'oreille; dans ma hâte j'avais raccolé un équipage brillant, mais sans vie, de fantômes, et je les débarquais, les relâchant vers les morsures et les accidents d'ascenseurs, vers la vie qui poinçonne! Parfois c'était une saison entière qui se soulevait contre moi; la glace du garde-manger était encore un ruisseau; le vin de l'équipage était encore raisin... Ou bien, au milieu du voyage, l'oiseau parti du cap Nord que sa vigie devait apercevoir au large de Terre-Neuve, l'algue déportée de Cuba qui devait même toucher sa quille, la tortue de Patagonie qui devait danser dans son remous aux environs des Açores n'arrivaient pas à temps sur sa ligne, et tous les fils de mon destin partaient d'un coup sous cette navette impuissante. Tant une Française du Centre est impuissante à faire la besogne de Dieu et doit lui remettre sa tâche!... Que de fois, subitement, mon coeur s'est serré: c'est que je venais de voir, grimpant à un orme en Savoie, le chat sauvage dont la fourrure entourerait le cou du timonier mon sauveteur, ou, immobile au terme de la Dalécarlie (sur le fond de neige je ne voyais que les deux ou trois taches de son écorce), le bouleau qui fournirait le papier du premier _Petit Parisien_ que je lirais à bord.
Le soir, quand je m'endormais, et que je ruminais tous les sauvetages, de nouveaux calculs se posaient, que je ne pouvais non plus résoudre. Un sauvage abordait bien l'île, mais il était dans un canot qui ne pouvait tenir qu'une personne. Un petit sous-marin apparaissait, mais pas un de ses trois hommes qui ne fût indispensable à la manoeuvre et pas de place pour un autre. Un ballon atterrissait, avec une nacelle de onze passagers, mais pas un, cette fois, qui ne fût indispensable non au maniement du ballon mais à la vie des dix autres, dans un engrenage plus nécessaire que celui des bielles, je renonçais à séparer la femme du capitaine de son ami le mécanicien; du cuisinier, le médecin qui devait mourir le jour où il n'aurait plus son régime. Je ne voulais pas être cause de tant de désastres, je renonçais à trouver ma place parmi eux, et seule, à de tels moments, m'aurait remplie de joie sans mélange la vue du _Lusitania_. Je m'endormais, n'ayant plus d'espérance que dans le plus grand bateau du monde.
Parfois j'attendais sans parler, sans manger, sans espérer, étendue devant la mer comme un chien devant une tombe. Ce que j'éprouvais? le remords d'un enfant qui s'est fait écraser ou perdre. Toujours d'ailleurs j'avais été distraite, sans trop d'ordre. Au bord du Rhône, c'est le Joanne de la Loire que je retrouvais dans ma valise et je visitais le château des Papes avec l'humeur de Chenonceaux. Dans mon cours de seconde année, je me passionnais pour les auteurs du troisième, et j'arrivais à l'examen, non pas avec Racine, avec Fénelon et Baudelaire, mais avec Dante, Shakespeare et du Bellay, avec de faux témoins, qui m'abandonnaient lâchement au premier froncement du sourcil de M. Joubin. Or, ces matins-là, dans mon île, j'avais l'impression, non pas d'être séparée de tout, mais d'avoir tout égaré. Voilà que j'arrivais à vingt ans non avec les poiriers, les rossignols, mais avec les acajous et les cacatoès. J'étais à un faux rendez-vous: j'aurais dû consulter un agent, prendre un bon bateau. Si bien que chaque arbre, chaque oiseau, je clignais des yeux en les voyant, pour en faire apparaître un plus vrai à leur place ou leur enlever cette forme exotique qu'il faut cligner des yeux, en Europe, pour leur donner; j'avais égaré le pain, le vin, les hors-d'oeuvre; j'avais égaré les hommes, les enfants, les femmes; j'avais perdu les animaux, les légumes. Quel désordre!... Du haut du rocher, j'apercevais ces arbres à branches écrasées, ces lianes à bout perdu comme l'envers d'une tapisserie; j'avais mis ma vie du mauvais côté; j'avais retourné la mer sur sa surface déserte... J'attendais... Déjà dans ce temps éternel tout se dissociait de mon passé. Alors que, les premiers mois, j'avais gardé mes heures de prière, de repos, de repas, que je m'étais crue obligée chaque jour de déjeuner, de dîner, de souper,... maintenant je vivais de bananes ou de mangues heure par heure. J'avais au milieu de la nuit des heures de veille qui ne me semblaient pas prises sur le sommeil... J'attendais... Par bonheur les moments qui aiguisent l'attente en Europe n'existaient point ici. Pas de crépuscule, pas d'aurore. Nuit et jour se succédaient plus rapidement que par un bouton électrique. Alors que préparée à la mélancolie je m'asseyais au bord de la mer, la tirant doucement à moi d'un mouvement qui devait là-bas découvrir un tout petit peu le Pérou, doubler le Chili, face au soleil couchant, attendant toutes ces fausses couleurs du soir qui dans Bellac donnent à l'âme ses vrais reflets, attendant que la lagune devînt violette, les champs de nacre orange, les arbres pourpre, le ciel vermillon, à peine le soleil commençait-il à rougir qu'une main le lâchait et que tout n'était plus que nuit. Une nuit toujours éclatante, laiteuse, qui passait sur le monde sa couche de nacre, et qui soudain, au bout de douze heures, me donnait à un jour aussitôt pompeux et rutilant. J'étais déversée sans arrêt de cette conque d'argent à cette conque d'or. Toute la nuit tombait sur le premier appel de la mélancolie. Tout le jour se levait sur la première angoisse. Ce monde en laque et en obsidienne n'acceptait pas plus le chagrin que la pluie. Donc bientôt ma tristesse, je l'oubliai et la laissai en moi s'arranger toute seule comme une tumeur.
Mais il est temps que je vous décrive mon île...
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Vous allez être déçus. Non pas qu'elle ne fût comble des arbres les plus beaux, de ces minéraux qui servent d'étalon pour juger les autres minéraux et sont à eux ce qu'aux métaux est l'or, de ces papillons sur la présence desquels se juge une collection. Mais je ne pourrais vous dire le nom de ces merveilles. On avait négligé à Bellac de m'apprendre la faune et la flore équatoriales. Sans trop de peine, j'identifiai les cocotiers, les oiseaux de paradis, mais ce fut tout. J'emploierai donc à tort, pour vous parler des plantes, tout ce qui me reviendra des mots exotiques, palétuviers, mandragores, mancenilliers, tout ce que m'a appris de botanique le grand opéra, et pour vous décrire la plus belle volière du monde, ou des mots un peu simples: la poule tricolore, la pie à bavette, ou, pour que le décor ait l'air situé, les trois ou quatre mots que l'on retient par dérision, à dix ans, après une lecture de voyage en Guinée, et qui servent à surnommer des camarades: ptemérops, gourah Morandi, et Mucuna.