Part 3
Un jeune homme me suivait. S'il voulait le secret des jeunes filles, il tombait bien. Chaque matin il m'attendait près de l'hôtel, devant une boutique d'anatomie, avec des poumons vernis en vitrine, des foies en cire, des têtes demi-découpées, mais qui exhalait l'odeur du pain frais, car il y avait un pétrin dans le sous-sol. On voyait le boulanger tout blanc au-dessous des squelettes, incolore et gras, fantôme bien nourri. Dès que j'étais passée, l'autre m'escortait à distance, désormais indifférent aux humains et à leurs membres, à leurs globes oculaires, aux muscles de leur rotule, mais caressant les chats, les chiens, et, toujours, à la porte d'un café, une grosse terre-neuve si affectueuse qu'elle se laissait choir tout entière du côté de la caresse. Bientôt il osa prendre mes tramways jusqu'à leur point terminus, inspecta ces butoirs qui les arrêtent à Bonneuil ou à Créteil, revenant avec moi sur la banquette d'en face, au-dessus du rail qui n'était pas le mien, aussi proche et aussi lointain de moi qu'une vie d'une vie parallèle, soumis aux mêmes édits de la police des omnibus qu'il lisait sans cesse, aux mêmes humeurs des receveurs, ayant parfois sur cent mille numéros de tickets le numéro qui juste suivait le mien...; mais, tant que nos rails ne se couperaient pas, je n'avais pas même l'idée qu'il pût m'adresser la parole. Parfois je le dévisageais, et lui transmettait froidement ce regard à l'affiche des tarifs extra-urbains. Parfois il tournait les yeux avec affectation vers un point dans la campagne; j'étais sûre alors, si je l'imitais, de voir quelque étang ou quelque villa bizarre. Parfois il tournait tout son corps, c'est qu'il m'indiquait plus encore, un château, une ruine; parfois il mettait un lorgnon, il insistait: j'avais l'impression, comme le cocher de ma grand'mère quand j'étais assise sur le siège avec lui, qu'il m'orientait la tête de sa main vers des clochers ou vers des églises. Alors je résistais et sacrifiais à ma liberté la vue d'un donjon ou d'une cathédrale. Puis,--il faut bien s'amuser,--je jouais avec lui à notre jeu du pensionnat, qui consistait à s'occuper des êtres les plus indifférents avec les mots et les gradations mêmes de la passion. J'étais satisfaite de le voir rabroué par un contrôleur pour avoir grignoté son billet après l'avoir plié en quatre, puis roulé; j'étais charmée de voir son reflet dans la vitre,--en dépit des histoires qu'on nous contait à Bellac,--se conduire avec mon reflet avec plus d'égards encore qu'avec moi-même; j'étais navrée et sans force de voir qu'il n'avait ni moustache, ni barbe; j'étais folle et délirante que le contrôleur le forçât à payer de nouveau. Tout cela au fond m'était égal, et rentrée à Paris, je l'abandonnais sans plus y penser entre son pain frais et ses cadavres; un peu vexée cependant d'être suivie non pour moi-même, mais, comme un chien d'arrêt, pour je ne sais quel gibier dont je sentais sa carnassière pleine quand les douaniers l'interrogeaient aux portes. Un matin d'ailleurs il ne parut point; le lendemain pas davantage; mais en somme j'étais satisfaite d'être enfin seule; j'étais charmée de sentir deux guides flotter sur mon cou; j'étais ravie et sans force de m'asseoir au bord de l'abreuvoir de Marly sans trouver en face l'image d'un étranger dans l'eau; j'étais folle et délirante d'avoir effleuré une amitié d'homme, de l'avoir égarée pour toujours. Au fond je le regrettais un peu, et, privée de mon spectateur, comme les grands joueurs de tennis ou de pelote dès qu'ils n'ont plus de public, je jouais mal avec Paris, je prenais une voiture pour une autre, je devais changer à mi-chemin, je décochais avec moins de sûreté mes tramways sur Triel ou sur Pavillons. Un jour je tombai. Je me surpris à la recherche de quelqu'un qui m'aurait cherchée. Un après-midi je l'aperçus enfin assis dans un jardin; il ne me voyait pas, il avait les deux bras passés derrière la barre du banc, une guêpe l'attaquait sans cesse. Au moindre tressaillement il allait être piqué. J'abattis la guêpe et l'écrasai. Puis je m'éloignai, d'une ardeur qui me fit tuer une seconde guêpe, qui jamais ne l'eût menacé, un perce-oreille, à terre cependant et loin de toute oreille, et je brisai la branche basse d'un arbre bien peu vénéneux, d'un tilleul. Puis,--que risque-t-on quand on part dans quinze jours pour contourner le monde?--pour la première fois, de bien plus loin d'ailleurs que je ne voulais le faire avec le globe, je tournai autour d'un homme; ennuyée de ne pas avoir été élevée avec lui depuis l'âge de deux ans, désolée de ne pouvoir me rappeler au juste la couleur de ses cheveux, navrée de n'avoir pas de miroir pour lui envoyer un rond de soleil, désespérée de n'être pas sa fiancée, sa femme. Tout heureuse, si heureuse d'être libre, et de ne le connaître jamais!
Soudain, sans que mes yeux pourtant se fussent détournés de lui et comme dédoublé en un quart de seconde par cette attention que je lui accordais enfin, je le vis debout et près d'une jeune fille. Il parlait; elle ne répondait pas, double trop récent encore pour avoir un avis; le soleil se voilait ou se découvrait, elle ouvrait son ombrelle et refermait comme pour garder un équilibre que chaque mot du jeune homme semblait menacer. Je ne saurai jamais décrire un visage parce que je ne sais, comme pour faire un signe de croix ou une cravate sur un autre, par quel trait commencer; mais elle avait le type grec avec un nez retroussé, des cheveux blonds, une bouche ronde; elle était simple avec tout ce qui surcharge, des petits noeuds le long de chaque couture, des boucles d'or sur les souliers, des paniers à sa robe; elle avait une tête et des mains qui semblaient indécemment nues malgré une dizaine de grosses turquoises à ses doigts, un collier, des peignes ornés de turquoises, des boucles d'oreille en turquoises. On devinait que c'était sur elle une éruption subite de pierres bleues, qu'elle s'en était couverte ce jour-là par un amour soudain pour elles, et que c'était une preuve, non de mauvais goût, mais de courage. Elle appelait le jeune homme Simon et l'embrassait, de petits baisers furtifs dont il n'avait pas l'air de s'apercevoir, et sans qu'elle quittât son air noble et railleur. Elle lui ressemblait un peu. J'avais devant moi un spectacle bien simple, une rencontre de famille, des fiancés, des cousins; ou affreusement compliqué, un adultère, un inceste. A travers les grilles du jardin, je regardais ce monstre sans qu'aucun des sentiments préparés en moi pour le jour de ma rencontre avec lui pût me servir, comme d'ailleurs pour le premier lion que je vis. Je les regardais de biais, un peu honteuse malgré tout, comme ces provinciaux qui se confient à un banquier parisien, de placer soudain sur ce groupe inconnu tout le dévouement économisé sou à sou dans Bellac aux dépens de coeurs limousins; et bientôt, comme s'il y avait par là un quatrième spectateur dont l'oeil, plus puissant que le mien, devait donner au jeune homme deux doubles au lieu d'un, j'allai vers lui, et il me regarda venir en souriant, sans surprise, comme ceux auxquels l'univers a l'habitude de fournir des amies et des taxis. Satisfait de moi ou de lui, il m'accueillit dans ce jardin public comme un enfant qui vient vers un autre groupe jouer à la liberté, à l'hypocrisie, à la franchise. Moi, satisfaite à la fois et mécontente que mon joli profil fût du côté d'elle et non de lui, j'eus la stupidité de demander le boulevard Gambetta.
--Comme cela tombe bien,--dit-il,--nous y allons. Vous tombez sur deux personnes qui partaient pour le boulevard Gambetta. Venez. Notre voiture est là.
Il m'entraîna. Son amie Anne nous suivait, mais je vis, quand elle monta dans la voiture, qu'elle n'avait plus de boucles d'oreille et plus de bagues. On entendait dans sa robe de petits craquements qui étaient des chocs de turquoises.
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Quand ils apprirent mon départ, Anne et Simon voulurent me faire connaître un soir leurs amis voyageurs. Je vis arriver, à de longs ou courts intervalles, et comme si c'était l'arrivée même d'une course autour de la terre, un jeune homme tout blond, potelé, craquelé par la Chine mais toujours rose, qui était le duc de Sarignon, une vieille actrice israélite des Français, qui parlait avec l'accent anglais et qu'on appelait Ceorelle, un explorateur d'âge, remarquable en tous pays par ses canines qui étaient doubles, le seul qui parût avoir tiré un profit naturel de ses voyages, car il avait des perles aux oreilles, une chaîne de corail, des boutons en dents de molosse et des photographies de Lapons dans ses poches; la princesse Marie Belliard, toujours si curieuse et si étonnée de ce que disaient les autres qu'on se demandait quel chemin elle avait bien pu suivre autour du monde pour éviter à la fois la Sibérie et les Indes, le Brésil et les États-Unis,--se retrouvant cependant un peu aux isthmes, Suez, Singapour et Panama, et sachant le nom du président de compagnie qui l'avait reçue à l'entrée de chaque canal,--et un grand personnage maigre sur un ami tout rond, qui était Toulet sur Curnonsky.
L'explorateur se rua sur les huîtres. Rien de plus douloureux, déclarait-il, que la faim des huîtres au centre du Thibet! On voyait qu'il inventerait une anecdote pour chaque service. Mais Toulet l'avait, dès son premier mot, pris en haine, l'arrêta au potage, juste avant la description du potage nuptial des Kirghizes (toujours servi bouillant mais au dehors de la tente et qui s'achève vu la température en sorbet), et lui prodigua les avanies. Il lui prouva, malgré ses dires, demandant un dictionnaire au maître d'hôtel, que le Canada était plus grand que les États-Unis; puis, réclamant de la femme de chambre des hémisphères, que le fameux voyage de l'explorateur par la Sibérie, l'Alaska et l'Hudson n'atteignait pas en kilomètres le quart du voyage par l'Équateur. Comme l'autre se défendait, Toulet sut lui rappeler aigrement qu'il avait dédié son récit à Soleillet, et fit des allusions délicates à un autre Soleillet, qui venait d'assassiner une petite fille, affectant de les confondre. Comme l'autre insistait encore, Toulet lui montra bien qu'il n'ignorait pas que ce par quoi ce pauvre homme avait été soudain poussé aux voyages c'était l'inconduite de sa femme: quand l'explorateur prononçait le nom de Perm, d'Irkoutsk ou de Vancouver, il le regardait d'un air à la fois furibond et méprisant comme si cet homme à barbe blanche avouait sans rougir les péripéties de ses infortunes conjugales: au mot traîneau, s'indigna comme jamais prélat ne le fit en entendant nommer le plus vil objet de toilette; au mot de pemmican rougit, et plus le malheureux s'entêtait à nous apprendre le passage à pied sec d'Asie en Amérique, par soixante degrés de gel, plus la mine de Toulet laissait croire qu'il nous contait là une indigne et discourtoise histoire de femme. Si bien que la transition parut naturelle à Curnonsky et qu'il nous mima le chant d'amour des épouses du Labouan, quand l'amant veut partir par le tramway pour Bornéo et que les maris le retiennent avec des fleurs.
C'était le 14 juillet. Toute l'assemblée monta pour le feu d'artifice sur le toit. Assis dans des transatlantiques, sur la terrasse en tôle comme sur une quille de bateau retourné, tous ces Français échappés du Pacifique regardèrent tirer le plus beau signal que capitaine ait jamais fait jaillir de son naufrage... Toulet fit éteindre le cigare de l'explorateur, disant que la lumière l'en gênait et troublait l'obscurité entre les pièces d'artifice... Autour de l'Institut, du Louvre, les rampes de gaz indiquaient de ces palais la vraie architecture, le vrai squelette... Le collier en feu de Ceorelle, ses bagues flamboyantes, semblaient de même correspondre à je ne sais quels os en cercles, ou quels os tout courts et ronds, différents des nôtres; et quand elle entendait un cri dans la foule, elle frémissait, prétendait que le bâton de la fusée venait sûrement de retomber sur un crâne, de le percer peut-être s'il était retombé vertical, comptant après chaque détonation comme on le fait pour le tonnerre et rassurée au chiffre vingt. Marie Belliard, amie des drogues, inclinait curieusement son petit nez vers le duc de Sarignon, qui ne méritait pas tant d'honneur, qui avait tout simplement lavé son stylo à l'éther, et qui nous parlait, avec sa science des rites chinois et des distances françaises, selon que nous étions rouges, blancs ou verts (il n'y avait que ces trois couleurs, même pour le 14 juillet, car les pièces étaient italiennes), d'une voix et avec des égards différents. J'écoutais Toulet décrire le ciel ou les feux par des noms de couleurs que je ne connaissais pas, l'aventurine, l'itéra, le latil; d'une voix si tendre et insinuante qu'il me semblait me farder les yeux. Il y avait ceux qui parlaient quand la fusée montait, ceux qui parlaient quand elle était éclatée, Ceorelle debout de peur, battant les secondes aussi fort qu'une horloge de campagne, et l'explorateur poussant un petit cri, un seul, juste au moment de l'éclat. Pourchassé par Toulet, il n'avait trouvé de refuge que sur cette seconde de lumière.
Toulet était maintenant près de moi, Curnonsky tenant sa droite qu'il avait gardée dans tout leur voyage autour du monde, un peu penché, paraissant rechercher de ses yeux myopes une signature dans le coin droit de toutes choses et de tous spectacles, Toulet ne lui cédant jamais la place centrale,--la signature des Pyramides, des baobabs... De cette main cruelle qui lança mille piastres de langoustes, une par une, aux pieuvres de l'aquarium de Malacca, pour qu'on vît la carapace happée jusqu'au fond par les ventouses remonter vide à la vitesse d'un boulet, Toulet suivait, bue par la nuit, chaque fusée. Je me sentais près de lui satisfaite. Quand on cause dix minutes avec Toulet, horloger des âmes, toujours courbé comme sur un rouage, on se sent aller juste pendant vingt-quatre heures; on ne commet plus de pléonasmes, de solécismes, on n'obéit plus à de faux syllogismes; et je n'étais un peu troublée que par ses yeux inspectant mon visage éclairé, réparateur qu'il était aussi de cadrans solaires! Il me demanda ma province, et se mit alors à me parler du Limousin comme si c'était non point mon pays de départ, mais mon but et un lointain Eden. Chaque mot que je disais de Bellac, de Fursac, de Chateauponsac, il le prenait pour je ne sais quel compliment fait par moi à lui-même, saluant au mot Eymoutiers, rougissant (de plaisir cette fois) au mot Crozant,--ou bien comme une révélation telle, me baisant la main au mot Rochechouart, le poignet au mot Ambazac, que je n'osais lui parler de mes villages favoris. M'amusant à ce jeu de mon enfance, qui était d'ajouter à chacune de mes réponses, mais tout bas, un aveu à celui qui me parlait et me plaisait, je lui révélai qu'entre toutes nos collines, mon vieux Toulet, il y a non des grès et de la lave, ainsi que le prétend Reclus, mais de petits lacs,--et il écartait de plaisir ses lèvres, comme celui qui trouve plein de liqueur un bonbon qu'on dit au nougat; que les rochers de Blond, Toulet aux belles mains, poussent des plaintes en automne, et il me remerciait, comme s'il apprenait de moi non pas le mot Montagne-de-Blond, mais le mot plainte, mais le mot automne; que les bergères, pour chasser, adorable Toulet, les loups, retirent leurs sabots et les claquent l'un contre l'autre, et il avait l'air délivré, comme s'il allait profiter aussitôt de la recette dès qu'il arriverait près de Saint-Augustin, sa paroisse. Puis, comme une modiste de Paris vous prend un chapeau de Limoges, le chiffonne et vous en coiffe à nouveau, il me rendit un pays élégant où je me connaissais à peine. Dans chacun de mes bourgs médiocres, il trouva le moyen de loger un grand homme; cette province que je lui avais décrite, toute fière (confuse maintenant), éclairée à l'électricité jusque dans les métairies et les porcheries, il l'éclaira soudain, lui, au génie; dans Limoges il logea Renoir, m'obligea à découvrir que mes grands-parents s'étaient mariés alors qu'il y peignait la porcelaine; que leurs services à café et de table avaient été décorés, sûrement, par Renoir; dans Bellac même, La Fontaine, qui y aima une jeune veuve, fort probablement, disait-il, mon aïeule; dans Bessines, l'Anglais Young et la Danoise Yversen, l'amie de Chopin, qui y aima un jeune bourgeois, blond justement, sans aucun doute mon grand-père; de sorte qu'à ses yeux je fus bientôt la seule descendante du plus grand des poètes de France et de la plus belle romantique d'Europe, et il me traitait comme telle. Il tenait les yeux fermés, car le feu d'artifice maintenant l'excédait. Moi, je voyais des soleils tournant de gauche à droite, des lunes tournant de droite à gauche, Henri IV à cheval comme un fer à repasser sur la Seine toute lisse. Il me parlait, d'une lumière aussi lointaine que celle d'où les vieillards parlent à un enfant; après un silence, disant du bien de Bertrand de Born, le troubadour limousin, l'approuvant après tout de n'avoir fait dans toute son oeuvre qu'une métaphore; après un autre, disant tout ce qui se peut dire d'affectueux, de sensible et d'équitable sur le kaolin et la pâte mi-tendre; après un autre, la vérité éternelle sur les saumons, les châtaignes, et j'étais vaguement heureuse et béate, agitée mollement dans mon pays comme dans un berceau.
Des brûlots suivaient maintenant la Seine; Paris était attaqué par un faux incendie, couvert d'une vraie fumée, et les ombres de ses monuments se consumaient une par une. Le petit Sarignon m'avait pris le bras et me disait, je ne sais pourquoi, tout ce par quoi l'on console les rois qui abdiquent (excepté les rois de France), que Paris seul est beau,--Paris et Versailles,--Paris, Versailles et Marly; il ne pouvait plus s'arrêter: Paris, Versailles, Marly, Saint-Cloud. Puis tout fut noir comme dans les beaux théâtres où l'on change le décor sans baisser le rideau, et, avec le bruit des grandes eaux, sous la pression de la nuit la plus comble, tous les jets des pièces finales, fontaines parties des points les plus pétrifiés de Paris, du plâtre de Montmartre, du pavé du Pont-Neuf, du marbre du Père-Lachaise, jaillirent. Tant d'éclairs luxueux, tant d'éclairs artificiels remuaient imperceptiblement en moi, mais du moins remuaient, tout ce qu'y réveillait un seul vrai éclair d'orage à Bellac, ces désirs, ce minimum de désirs, Sarignon chéri, d'une vingtième mort, d'un troisième sexe, d'une millième vie. Avec le vieil explorateur dans notre dos qui tressait à la dérobée les cheveux de Ceorelle comme les lutins le font aux crinières des pouliches; avec Simon et Anne qui me souriaient, tantôt rouges, ou verts, ou bleus, comme des états différents de l'amitié; entre Marie Belliard, qu'on disait un peu menteuse, qui me murmurait: «Je vous déteste», qui embaumait «Un jour d'autrefois», parfum sur elle prometteur, et le petit duc qui cette fois me donnait avec une seule vraie larme dans un seul oeil tous ces avis pratiques qu'on donne aux rois qui prennent le pouvoir, que la beauté seule est belle, le vrai seul est vrai; avec Curnonsky au coin, à droite, cherchant au lorgnon la signature de cette nuit; avec toutes ces maisons au bord de l'eau portant tous leurs habitants dans l'angle de leur plus haute terrasse comme si elles allaient plonger et s'en débarrasser pour toujours; avec des femmes criant vers nous de la rue comme elles crient des fenêtres à ceux du sol pendant les vrais incendies; alors, avec Toulet près de moi comme Asmodée, j'attendais je ne sais quelle science subite et infernale de Paris, et en effet il leva le bras, et il... Hélas! la nuit revint; l'on n'entendit plus que les aboiements d'un chien, comme à la campagne, et tous les astronomes déjà s'empressaient vers leurs lunettes pour les tourner sur un ciel si bien secoué.
Tout le monde m'accompagna, car je partais pour Saint-Nazaire le lendemain, et j'entendis, en ouvrant ma fenêtre, Toulet qui frappait de sa canne en buis contre la canne en rhinocéros de l'explorateur, de toutes ses forces, pour me dire un dernier adieu et faire peur au loup.
CHAPITRE TROISIÈME
C'était dimanche. Échangeant leurs dieux, équipages allaient entendre la messe dans les églises, et citadins aux paquebots. Je m'embarquais. Il y avait entre mon navire et le quai deux mètres d'océan incompressible et deux mètres de lumière entre l'extrême mer et l'horizon. Des voyageurs retour de Damas qui partaient pour l'Océanie regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n'avaient jamais quitté Saint-Nazaire. Le soleil étincelait. Les flammèches et les pavillons doublés pour le jour saint battaient l'air, et de chaque élément, de chaque être aussi l'on sentait doublée l'épithète, la même épithète; le navire était blanc, blanc; la mer bleue, bleue. Seule, abandonnée dans le dock, parmi ses bagages, une jolie petite femme, au lieu d'être brune, brune, était brune, rose. Je lui proposai mon porteur, déchargé de ma grosse malle, et qui, de voir ces petits sacs, rapprochait déjà les bras comme un compas:
--Ma soeur Sofia en cherche un,--répondit-elle.
Nourri de malles en beau cuir, le navire tressaillait déjà et poussait de petits sifflements. Je proposai d'envoyer chercher Sofia.
--Mon mari Naki la cherche,--répondit-elle.
J'attendis donc encore. Puis je proposai d'envoyer chercher Naki.
--Riko le cherche, mon beau-frère. Nous avons un billet du sous-préfet pour la cabine de pont qu'a déjà obtenue une fois mon cousin Papo...
C'est au mot Papo que je ne résistai plus, que je fus agrippée, que cette petite Grecque me prit dans le rouage sans fin de ses parentés: je demandai si Papo était allé loin.
--Papo allait à Rancagua du Chili rejoindre Maria, ma tante. Elle habite maintenant Lima.
--Elle s'y plaît?
C'est ainsi que ma nouvelle amie, d'un mot, vous obligeait, en une seconde, à demander, sous peine d'être impoli, les nouvelles d'une veuve de juge à Lima, d'un pharmacien à Monastir. Je dus donc écouter la dernière lettre de la tante Marika, qui racontait son voyage aux Andes et s'extasiait d'avoir vu tout un troupeau de lamas qui avait dormi sous la neige, en surgir, de ses hautes têtes que la foudre atteint plutôt que l'homme. L'oncle Lili avait photographié le rocher d'où partirent les trois frères Incas, dont le père...
Car tout se ramenait pour Nenetza, dans l'histoire ou dans le présent, à des affaires de famille, et, des mouettes volant autour de nous, elles distingua parmi elles le père, la mère, les enfants. Entre les bateaux qui venaient et sortaient, elle semblait imaginer des liens aussi naturels que la conception et l'enfantement. Puis le beau Naki arriva, deux fois haut et large comme elle et qui l'ombrageait comme un mur, avec une bonne âme dont on sentait aussi les flammèches doublées en ce beau dimanche: il était tranquille, tranquille, il était fort. Mais sa femme Nenetza, son épouse, sa compagne, continuait à être douce, acerbe... Le temps d'insulter Riko, de l'embrasser quinze fois sur la bouche, et elle bondit dans notre grosse cousine de navire, dont toujours elle prononça le nom entier, _Amélie-Cécile-Rochambeau_, car elle ne donnait de diminutif d'amitié ou d'amour qu'aux noms d'homme. Déjà filait à l'avance vers le large, comme dans une petite course à pied entre amis pour contrôler votre arrivée, un gros nuage.
Je retrouvai Nenetza une heure plus tard, accoudée au bastingage, suivant les adieux, insensible à des séparations qui semblaient déchirantes, émue et atterrée devant des gens qui se pressaient simplement la main, puisqu'elle distinguait sans jamais s'y tromper les larmes filiales, fraternelles ou seulement avunculaires,--interrogeant et moi et le steward d'une phrase pourtant simple mais qui ordonnait je ne sais quelle réponse poétique, comme celles de soeur Anne.
--Qui sont-elles ces centaines de voyageurs sans bagage qui gravissent l'autre bateau?
--Elles sont les forçats qui partent pour la Guyane.