Part 8
»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales, que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves. Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.
»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais, comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits, d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.
--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.
Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique et renommé de la via Condotti.
IV
La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.
Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos philosophiques.
--Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin, puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir, d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme de la production; en constatant que le capital industriel s'est substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et la conséquence fatale de l'évolution capitaliste.
»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du christianisme dont nous voyons le déclin.
»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera belliqueuse ou pacifique.
--Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin Leclerc.
M. Goubin secoua la tête:
--Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La guerre durera autant que le monde.
--Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des conditions essentielles de la vie sociale.
Et Langelier, en attendant la _minestra_ qui tardait à venir, développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété habituelle à son esprit.
--Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu près constant.
»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour, crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère de la paix universelle.
»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées que pour le soutenir.
»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle la civilisation moderne.
»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes.
»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un avenir encore indéterminé, la paix du monde.
»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête. Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de la vie publique, aux réalités de la vie sociale.
»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique, conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus grande humanité et à l'association des peuples et des races pour l'exploitation en commun des richesses de la terre...
Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière fumante et le fromage râpé.
Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, conclut en ces termes:
--Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du travail et rétablissement des États-Unis du monde.
»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les maintenaient dans l'état de guerre.
--Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux. Buvons à la paix future du monde.
Joséphin Leclerc leva son verre:
--Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement. Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.
--Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter deux mille ans en arrière.
»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix chinoise.
»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre. Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit. Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.
»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de son gorille.
»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.
»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.
«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.
»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.
»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien entendre.
»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et l'espoir de la race jaune.