# Sur la pierre blanche

## Part 7

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»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute. Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire, Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis. Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il n'avait de culture d'aucune sorte.

»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y éprouverait plus de surprise que le proconsul.

»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait de cendre.

Hippolyte Dufresne intervint:

--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu. Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine, au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable. Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout entier.

--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.

--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier. J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires, sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements, d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années, quelques indices de leur destination première. Quant aux religions, tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres, qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient, sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes, il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste, qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II, le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait pas plus que Gallion sur le dieu futur.

--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun sens.

Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.

--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan, dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.

--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs, sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.

»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui prophétisaient au temps des Hérodes.

»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé. On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel, grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux. Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel, l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin; et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique. C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.

--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se trompait.

--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu, par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté; cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien, on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications; comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à ressembler au paganisme.

--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»

--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines. Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile? L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.

»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.

M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.

--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.

--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir, ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.

--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée, et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars, à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.

--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.

Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en rêveries astronomiques.

--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître, c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce monde.

--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus. Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir. N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella, Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite. D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane. Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux et les plus cruelles misères.

