# Sur la pierre blanche

## Part 6

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»Ce vers désigne, non pas l'auguste Junon, mais la plus illustre des mortelles auxquelles s'unit l'Olympien qui changea tant de fois de formes et d'amours. Il me paraît certain que le gouvernement de l'univers doit passer à Hercule. Cette opinion est depuis longtemps établie dans mon esprit sur des raisons tirées non seulement des poètes, mais encore des philosophes et des savants. J'ai, pour ainsi dire, salué par avance l'avenement du fils d'Alcmène, au dénouement de ma tragédie d'_Hercule sur l'Oeta_, qui se termine par ces vers:

0 toi, grand vainqueur des monstres et pacificateur du monde, sois-nous propice. Regarde la terre, et, si quelque monstre d'une forme nouvelle épouvante les hommes, détruis-le d'un coup de foudre. Tu sauras mieux que ton père lancer le tonnerre.

»J'augure favorablement du règne prochain d'Hercule. Il montra dans sa vie terrestre une âme patiente et tendue vers de hautes pensées. Il terrassa les monstres. Quand la foudre armera son bras, il ne laissera pas un nouveau Caïus gouverner impunément l'Empire. La vertu, la simplicité antique, le courage, l'innocence et la paix régneront avec lui. Voilà mon oracle!

Et Gallion, s'étant levé, congédia ses amis en ces mots:

--Portez-vous bien et aimez-moi.

III

Quand Nicole Langelier eut achevé sa lecture, les oiseaux annoncés par Giacomo Boni couvrirent de leurs cris amicaux le Forum désert.

Le ciel étendait sur les ruines romaines le voile cendré du soir; les jeunes lauriers plantés sur la voie Sacrée élevaient dans l'air léger leurs rameaux noirs comme des bronzes antiques, et les flancs du Palatin se revêtaient d'azur.

--Langelier, vous n'avez pas imaginé cette histoire, dit M. Goubin, qu'on ne trompait pas aisément. Le procès intenté par Sosthène à saint Paul devant le tribunal de Gallion, proconsul d'Achaïe, est dans les _Actes des Apôtres_.

Nicole Langelier en convint sans difficulté.

--Il y est, dit-il, au chapitre XVIII, et remplit les versets 12 à 17, que je puis vous lire, car j'en ai pris copie sur un feuillet de mon manuscrit.

Et il lut:

12. _Or, Gallion étant proconsul d'Achaïe, les Juifs d'un commun accord s'élevèrent contre Paul, et le menèrent à son tribunal,_

13. _En disant: «Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu d'une manière contraire à la loi.»_

14. _Et Paul étant près de parler pour sa défense, Gallion dit aux Juifs: «O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice, ou de quelque mauvaise action, je me croirais obligé de vous entendre avec patience._

15. _»Mais s'il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots, et de votre loi démélez vos différends comme vous l'entendrez: car je ne veux point m'en rendre juge.»_

16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._

17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._

»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe, province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies. Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il recherchait les honneurs.

»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite. Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique. En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste, pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla, différents de caractère, mais également dignes de son affection.

»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une vie douce et paisible pour se consacrer à toi.

»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps, couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs, c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques, qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète. Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.

»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison. Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable. Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute délation était crue aveuglément.

»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui, sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il se donna la mort.

»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance, et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art, philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à travers des curiosités variées, une préoccupation constante de l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties scientifiques.

--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques, rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre, aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!

--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier, qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul. On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?

»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain. Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier, dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le proconsul d'Achaïe. C'est Néron.

»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute, du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus. Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.» Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient bien pu se dire?

»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique, ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout, leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides, le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit, dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité. Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en conversation avec lui au moyen d'un interprète:

»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la justice et la liberté.

»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche.

»--Comment le savais-tu?

»--Par une éclipse de soleil.

»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements de nos armées?

»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés.

»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je vais te la faire connaître.

»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il trace des figures:

»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...

»Et, quand il eut terminé sa démonstration:

»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.

»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:

»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète.

»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les éclipses en se mettant devant le soleil.

»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.

»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.

»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche et du général Desaix.

--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a vu.

--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier, de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan. Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement. C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.

--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte historique.

--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse autoriser d'une référence.

--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre, s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de connaître.

--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan, après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.

»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes, aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles, croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous. Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion. Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse. Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours, je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre, assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire. Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien. Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.

