Sur la pierre blanche

Part 5

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La basilique n'en était séparée que par une ruelle obscure. Elle s'élevait sur deux étages d'arcades, soutenues par des piliers auxquels s'appliquaient des demi-colonnes doriques portant sur une base carrée. On y reconnaissait le style romain qui imprimait son caractère à tous les autres édifices de la ville. Il ne subsistait de la première Corinthe que les débris calcinés d'un vieux temple.

Les arcades inférieures de la basilique étaient ouvertes et servaient de boutiques à des marchands de fruits, de légumes, d'huile, de vin et de friture, à des oiseleurs, des bijoutiers, des libraires et des barbiers. Des changeurs s'y tenaient assis derrière de petites tables couvertes de pièces d'or et d'argent. Et du creux sombre de ces échoppes sortaient des cris, des rires, des appels, des bruits de querelles et des odeurs fortes. Sur les degrés de marbre, partout où l'ombre bleuissait les dalles, des oisifs jouaient aux dés ou aux osselets, des plaideurs se promenaient de long en large avec un air anxieux, des matelots cherchaient gravement les plaisirs auxquels ils dussent consacrer leur argent et des curieux lisaient des nouvelles de Rome rédigées par des Grecs futiles. A cette foule de Corinthiens et d'étrangers se montraient avec obstination des mendiants aveugles, de jeunes garçons épilés et fardés, des marchands d'allumettes et des marins estropiés portant pendu à leur cou le tableau de leur naufrage. Du toit de la basilique les colombes descendaient en troupes sur les grands espaces vides, recouverts de soleil, et becquetaient des graines dans les fentes des dalles chaudes.

Une fille de douze ans, brune et veloutée comme une violette de Zanthe, posa par terre son petit frère qui ne savait pas encore marcher, mit près de lui une écuelle ébréchée, pleine de bouillie avec une cuiller de bois, et lui dit:

--Mange, Comatas, mange et tais-toi, de peur du cheval rouge.

Puis elle courut, une obole à la main, vers le marchand de poissons qui dressait derrière des corbeilles tapissées d'herbes marines sa face ridée et sa poitrine nue, couleur de safran.

Cependant une colombe, voletant au-dessus du petit Comatas, emmêla ses pattes dans les cheveux de l'enfant. Et pleurant et appelant sa soeur à son aide, il criait d'une voix étouffée par les sanglots:

--Ioessa! Ioessa!

Mais Ioessa ne l'entendait pas. Elle cherchait dans les corbeilles du vieillard, parmi les poissons et les coquillages, de quoi charmer la sécheresse de son pain. Elle ne prit ni une grive de mer, ni une smaride, dont la chair est délicate, mais qui valent beaucoup d'argent. Elle emporta, dans le creux de sa robe retroussée, trois poignées d'oursins et d'épines de mer.

Et le petit Comatas, la bouche grande ouverte et buvant ses larmes, ne cessait d'appeler:

--Ioessa! Ioessa!

L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure emmêlée.

Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois, sanglotait auprès de son écuelle renversée.

Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague, il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers:

--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines, ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs éléments primitifs. Un monde tout neuf....

En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et son bâton gisaient à son côté.

Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme couché ne lui en laissa pas le temps.

--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne l'aumône au philosophe Posocharès.

--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne vois pas encore un philosophe.

Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore lui arrêta la main.

--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même un homme.

--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui donne est meilleur que celui qui reçoit.

Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi, découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé.

--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons, d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur querelle?

Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir.

--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons rien d'intéressant.

»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe fourchue. Il s'agite comme la Pythie.

Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre, pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule moqueuse:

--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a livrés aux vices contre nature...

Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme, car il murmura en haussant les épaules:

--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous l'en croyons.

Et Stéphanas enseignait le peuple:

--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon l'esprit.

»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?

»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la famille d'Abraham.

La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures. Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande colère et le feu destructeur qui consumerait le monde.

--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui n'auront pas cru en Jésus crucifié périront.

Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au milieu des moqueries de la foule hilare.

A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant rudement:

--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines. Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes, débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine? Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire.

Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.

--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César.

Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes, d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à l'apôtre, qui vaticinait encore.

Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées, l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu:

--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde.

Et il exultait de joie.

Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant:

--Anastasis! Anastasis!

Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir. Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales, ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et suivit le vieillard.

Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et propice aux jeux d'Éros.

A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge:

--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône, qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle.

--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte d'homme à qui l'argent était très convenable.

Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, riait de voir un caillou étinceler au soleil.

--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les larmes, avec des langueurs et des fureurs...

Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.

--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et d'oignon.

--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble et plus précieuse.

--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé. Ainsi que le poète Euripide nous l'enseigne....

Méla n'acheva pas. Précédé des licteurs qui écartaient la foule, le proconsul sortit de la basilique et s'approcha de ses amis.

--Je n'ai pas été longtemps séparé de vous, dit-il. La cause que j'étais appelé à juger était aussi mince que possible et très ridicule. En entrant dans le prétoire, je le trouvai envahi par une troupe bigarrée de ces Juifs qui vendent aux marins, sur le port de Kenkhrées, dans des boutiques sordides, des tapis, des étoffes et de menus joyaux d'or et d'argent. Ils remplissaient l'air de glapissements aigus et d'une farouche odeur de bouc. J'eus du mal à saisir le sens de leurs paroles et il me fallut faire effort pour comprendre que l'un de ces Juifs, nommé Sosthène, qui se disait le chef de la synagogue, accusait d'impiété un autre Juif, celui-là fort laid, bancroche et chassieux, nommé Paul ou Saul, originaire de Tarse, qui exerce depuis quelque temps à Corinthe son métier de tapissier et s'est associé à des Juifs expulsés de Rome pour fabriquer des toiles de tente et ces vêtements ciliciens de poil de chèvre. Ils parlaient tous à la fois, en bien mauvais grec. Je saisis pourtant que ce Sosthène faisait un crime à ce Paul d'être venu dans la maison où les Juifs de Corinthe ont coutume de s'assembler chaque samedi, et d'y avoir pris la parole pour séduire ses coreligionnaires et leur persuader de servir leur dieu d'une manière contraire à leur loi. Je n'ai pas voulu en entendre davantage. Et les ayant fait taire, non sans peine, je leur dis que, s'ils étaient venus se plaindre à moi de quelque injustice ou de quelque violence dont ils eussent souffert, je les aurais écoutés patiemment, et avec toute l'attention nécessaire; mais que, puisqu'il s'agissait uniquement d'une querelle de mots et d'un différend sur les termes de leur loi, ce n'était pas mon affaire et que je ne pouvais pas être juge dans une cause de cette espèce. Puis je les congédiai sur ces mots: «Videz vos querelles entre vous comme vous l'entendrez.»

--Et qu'ont-ils dit? demanda Cassius. Se sont-ils soumis, Gallion, de bonne grâce à un arrêt si sage?

--Il n'est pas dans la nature des brutes, répondit le proconsul, de goûter la sagesse. Ces gens ont accueilli mon arrêt par d'aigres murmures dont je n'ai pris, comme vous pensez, nul souci. Je les ai laissés criant et se débattant au pied du tribunal. A ce que j'ai cru voir, c'est le plaignant qui reçut le plus de coups. Si mes licteurs n'y mettent ordre, il restera sur le carreau. Ces Juifs du port sont très ignares et, comme la plupart des ignorants, n'ayant pas la faculté de soutenir par des raisons la vérité de ce qu'ils croient, ils ne savent disputer qu'à coups de pied et à coups de poing.

»Les amis de ce petit Juif difforme et chassieux, nommé Paul, semblent particulièrement habiles à cette sorte de controverse. Dieux bons! comme ils prenaient avantage sur le chef de la synagogue en l'accablant d'une grêle de coups et en l'écrasant sous leurs talons! D'ailleurs, je ne doute pas que les amis de Sosthène, s'ils avaient été les plus forts, n'eussent traité Paul comme les amis de Paul ont traité Sosthène.

Méla félicita le proconsul.

--Tu fis bien, ô mon frère, de renvoyer dos à dos ces misérables plaideurs.

--Pouvais-je agir autrement? répliqua Gallion. Comment aurais-je jugé entre ce Sosthène et ce Paul qui sont aussi stupides et aussi extravagants l'un que l'autre?.... Si je les traite avec mépris, ne croyez pas, mes amis, que ce soit parce qu'ils sont faibles et pauvres, parce que Sosthène sent le poisson salé et parce que Paul s'est usé les doigts et l'esprit à tisser des tapis et des toiles de tente. Non! Philémon et Baucis étaient pauvres et ils étaient dignes des plus grands honneurs. Les dieux ne refusèrent point de s'asseoir à leur table frugale. La sagesse élève un esclave au-dessus de son maître. Que dis-je? un esclave vertueux est supérieur aux dieux. S'il les égale en sagesse, il les surpasse par la beauté de l'effort. Ces Juifs ne sont méprisables que parce qu'ils sont grossiers et que nulle image de la divinité ne brille en eux.

A ces mots, Marcus Lollius sourit:

--Les dieux, en effet, dit-il, ne visitent guère les Syriens qui vivent dans les ports parmi les marchands de fruits et les prostituées.

--Les Barbares eux-mêmes, reprit le proconsul, ont quelque connaissance des dieux. Sans parler des Égyptiens qui, dans les temps antiques, furent des hommes pleins de piété, il n'est pas de peuple, dans la riche Asie, qui n'ait su rendre un culte soit à Jupiter, soit à Diane, à Vulcain, à Junon ou à la mère des Aenéades. Ils donnent à ces divinités des noms étranges, des formes confuses et leur offrent parfois des victimes humaines; mais ils reconnaissent leur puissance. Seuls les Juifs ignorent la providence des dieux. Je ne sais si ce Paul, que les Syriens nomment également Saul, est aussi superstitieux que les autres et aussi obstiné dans ses erreurs; je ne sais quelle obscure idée il se fait des dieux immortels et, à vrai dire, je ne suis pas curieux de le savoir. Que peut-on apprendre de ceux qui ne savent rien? C'est, à proprement parler, s'instruire dans l'ignorance. D'après quelques propos confus qu'il a tenus devant moi, en réponse à son accusateur, j'ai cru comprendre qu'il se sépare des prêtres de sa nation, qu'il répudie la religion des Juifs et qu'il adore Orphée sous un nom étranger, que je n'ai pas retenu. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'il parle avec respect d'un dieu, ou plutôt d'un héros qui serait descendu dans les enfers et remonté au jour après avoir erré parmi les pâles ombres des morts. Peut-être a-t-il voué un culte à Mercure souterrain. Mais je croirais plus volontiers qu'il adore Adonis, car il m'a semblé entendre qu'à l'exemple des femmes de Biblos, il plaignait les souffrances et la mort d'un dieu.

»Ces dieux adolescents, qui meurent et ressuscitent, abondent sur la terre d'Asie. Les courtisanes syriennes en ont apporté plusieurs à Rome et ces célestes adolescents plaisent plus qu'il ne conviendrait aux femmes honnêtes. Nos matrones ne rougissent pas de célébrer en secret leurs mystères. Ma Julie, si prudente et si réservée, m'a plusieurs fois demandé ce qu'il fallait en croire. «Quel dieu, lui ai-je répondu avec indignation, quel dieu que celui qui se plaît aux hommages furtifs d'une femme mariée! Une femme ne doit avoir d'autres amis que ceux de son mari. Et les dieux ne sont-ils pas nos premiers amis?»

--Cet homme de Tarse, demanda le philosophe Apollodore, ne vénère-t-il pas plutôt Typhon, que les Égyptiens nomment Séthus? On dit qu'un dieu à tête d'âne est en honneur dans une certaine secte juive. Ce dieu ne peut être que Typhon et je ne serais pas surpris que les tisserands de Kenkhrées entretiennent un commerce secret avec l'Immortel qui, au rapport de notre doux Marcus, inonda la marchande de gâteaux d'une urine céleste.

--Je ne sais, reprit Gallion. On dit, à la vérité, que plusieurs Syriens s'assemblent pour célébrer en secret le culte d'un dieu à tête d'âne. Et il se peut que Paul soit de ceux-là. Mais qu'importé l'Adonis, le Mercure, l'Orphée ou le Typhon de ce Juif! Il ne régnera jamais que sur ces diseuses de bonne aventure, ces usuriers et ces marchands sordides qui, dans les ports de mer, dépouillent les marins. Tout au plus pourra-t-il conquérir, dans les faubourgs des grandes villes, quelques poignées d'esclaves.

--Eh! eh! s'écria Marcus Lollius en éclatant de rire, voyez-vous ce hideux Paul fondant une religion d'esclaves? Par Castor! ce serait une merveilleuse nouveauté. Si d'aventure le dieu des esclaves (Jupiter détourne ce présage!) escaladait l'Olympe et en chassait les dieux de l'Empire, que ferait-il à son tour? Comment exercerait-il sa puissance sur le monde étonné? Je serais curieux de le voir à l'ouvrage. Sans doute il prolongerait les Saturnales tout le long de l'année. Il ouvrirait aux gladiateurs la carrière des honneurs, établirait les prostituées de Subure dans le temple de Vesta et ferait, peut-être, de quelque misérable bourgade de Syrie la capitale du monde.

Lollius aurait poursuivi longtemps encore ce badinage, si Gallion ne l'eût arrêté.

--Marcus, n'espère pas voir ces merveilleuses nouveautés, dit-il. Bien que les hommes soient capables de grandes folies, ce n'est pas un petit tapissier juif qui saurait les séduire avec son mauvais grec et ses contes d'un Orphée syrien. Le dieu des esclaves ne pourrait que fomenter des révoltes et des guerres serviles, qui seraient vite étouffées dans le sang, et il périrait bientôt lui-même avec ses adorateurs, dans un amphithéâtre, sous la dent des bêtes féroces, aux applaudissements du peuple romain.

»Laissons Paul et Sosthène. Leur pensée ne nous serait d'aucun secours dans les recherches que nous poursuivions avant qu'ils nous eussent interrompus si malencontreusement. Nous nous efforcions de connaître l'avenir que les dieux nous réservent, non à vous, mes chers amis, et à moi en particulier (car nous sommes disposés à souffrir tout ce qui sera), mais à la patrie et au genre humain, dont nous avons l'amour et la charité. Ce n'est pas ce tapissier juif, aux paupières enflammées, qui pourrait nous dire, quoi qu'en pense Marcus, le nom du dieu qui détrônera Jupiter.

Gallion interrompit son discours pour congédier les licteurs qui se tenaient rangés immobiles devant lui, les faisceaux à l'épaule.

--Nous n'avons pas besoin de ces verges et de ces haches, fit-il en souriant. La parole est notre seule arme. Puisse, un jour, l'univers n'en plus connaître d'autres! Si vous n'êtes point fatigués, allons, mes amis, vers la fontaine Pirène. Nous trouverons à mi-chemin un antique figuier sous lequel Médée trahie médita, dit-on, sa vengeance cruelle. Les Corinthiens vénèrent cet arbre en mémoire de cette reine jalouse et y suspendent des tablettes votives: car Médée ne leur a fait que du bien. Il a plongé dans la terre des branches qui y ont jeté des racines et se couronne encore d'un épais feuillage. Assis à son ombre, nous y attendrons, en conversant, l'heure du bain.

Les enfants, lassés de poursuivre Stéphanas, jouaient aux osselets sur le bord du chemin. L'apôtre marchait à grands pas, quand il rencontra, près du lieu des supplices, une troupe de Juifs, qui venaient de Kenkhrées pour savoir le jugement du proconsul touchant la synagogue. C'étaient des amis de Sosthène. Ils étaient fort irrités contre le Juif de Tarse et ses compagnons qui voulaient changer la loi. Observant cet homme qui essuyait avec sa manche ses yeux aveuglés de sang, ils crurent le reconnaître, et l'un d'eux lui demanda, en lui tirant la barbe, s'il n'était pas Stéphanas, compagnon de Paul.

Il répondit avec orgueil:

--Vous voyez celui-là!

Mais il était déjà à terre, foulé aux pieds. Les Juifs ramassaient des pierres en criant:

--C'est un blasphémateur! Lapidons-le!

Deux des plus zélés arrachaient la borne milliaire, plantée par les Romains, et s'efforçaient de la lancer. Les pierres tombaient avec un bruit sourd sur les os décharnés de l'apôtre, qui hurlait:

--0 délices des plaies! ô joie des supplices! ô rafraîchissement des tortures! Je vois Jésus.

A quelques pas de là, le vieillard Posocharès, sous un buisson d'arbouses, au murmure d'une source, pressait dans ses bras les flancs polis d'Ioessa. Importuné du bruit, il grogna d'une voix étouffée dans les cheveux de la jeune fille:

--Fuyez, viles brutes; et ne troublez pas les jeux d'un philosophe.

Quelques instants après, un centurion qui passait sur la route déserte releva Stéphanas, lui fit boire une gorgée de vin, et lui donna du linge pour bander ses blessures.

Cependant, Gallion, assis avec ses amis sous l'arbre de Médée, disait:

--Si vous voulez connaître le successeur du maître des hommes et des dieux, méditez les paroles du poète:

L'épouse de Jupiter enfantera un fils plus puissant que son père.