# Sur la pierre blanche

## Part 4

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En réponse à cette question, Annaeus Mela promit l'immortalité aux héros et aux sages. Mais il la refusa au commun des hommes.

--Il n'est pas croyable, dit-il, que les avares, les gourmands, les envieux aient une âme immortelle. Un semblable privilège pourrait-il appartenir à des êtres ineptes et grossiers? Nous ne le pensons pas. Ce serait offenser la majesté des dieux que de croire qu'ils ont destiné à l'immortalité le rustre qui ne connaît que ses chèvres et ses fromages, et l'affranchi, plus riche que Crésus, qui n'eut d'autres soins au monde que de vérifier les comptes de ses intendants. Pourquoi, dieux bons! seraient-ils pourvus d'une âme? Quelle figure feraient-ils parmi les héros et les sages, dans les prairies élyséennes? Ces malheureux, semblables à tant d'autres sur la terre, ne sont pas capables de remplir la vie humaine, qui est courte. Comment en rempliraient-ils une plus longue? Les âmes vulgaires s'éteignent à la mort, ou tourbillonnent quelque temps autour de notre globe et se dissipent dans les couches épaisses de l'air. La vertu seule, en égalant l'homme aux dieux, le fait participer à leur immortalité. Ainsi que l'a dit un poète:

Elle ne descend jamais aux ombres du Styx, l'illustre vertu. Vis en héros et les destins ne t'entraîneront point dans le fleuve cruel de l'oubli. Au dernier de tes jours, la gloire t'ouvrira le chemin du ciel.

»Connaissons notre condition. Nous devons tous périr et périr tout entiers. L'homme d'une vertu éclatante n'échappe au sort commun qu'en devenant dieu et en se faisant admettre dans l'Olympe parmi les Héros et les Dieux.

--Mais il n'a pas connaissance de sa propre apothéose, dit Marcus Lollius. Il n'existe pas sur la terre un esclave, il n'existe pas un barbare qui ne sache qu'Auguste est un dieu. Mais Auguste ne le sait pas. Aussi nos Césars s'acheminent-ils à regret vers les constellations et nous voyons aujourd'hui Claudius approcher en pâlissant de ces pâles honneurs.

Gallion secoua la tête:

--Le poète Euripide a dit:

Nous aimons cette vie qui se montre à nous sur la terre parce que nous n'en connaissons point d'autre.

Tout ce qu'on rapporte des morts est incertain, mêlé de fables et de mensonges. Toutefois, je crois que les hommes vertueux parviennent à une immortalité dont ils ont pleine connaissance. Entendez bien qu'ils l'obtiennent par leur propre effort et non point comme une récompense décernée par les dieux. De quel droit les dieux immortels abaisseraient-ils un homme vertueux jusqu'à le récompenser? Le véritable salaire du bien est de l'avoir fait et il n'y a hors de la vertu aucun prix digne d'elle. Laissons aux âmes vulgaires, pour soutenir leurs vils courages, la crainte du châtiment et l'espoir de la récompense. N'aimons dans la vertu que la vertu elle-même. Gallion, si ce que les poètes content des enfers est véritable, si après ta mort tu es conduit devant le tribunal de Minos, tu lui diras: «Minos ne me jugera pas. Mes actions m'ont jugé.»

--Comment, demanda le philosophe Apollodore, les dieux donneraient-ils aux hommes l'immortalité dont ils ne jouissent pas eux-mêmes?

Apollodore, en effet, ne croyait pas que les dieux fussent immortels ou du moins que leur empire sur le monde dût s'exercer éternellement.

Il en donna ses raisons:

--Le règne de Jupiter a commencé, dit-il, après l'âge d'or. Nous savons, par des traditions que des poètes nous ont conservées, que le fils de Saturne a succédé à son père dans le gouvernement du monde. Or, tout ce qui eut commencement doit avoir fin. Il est inepte de supposer qu'une chose limitée par un côté peut être d'un autre côté illimitée. Il faudrait alors la dire tout ensemble finie et infinie, ce qui serait absurde. Tout ce qui présente un point extrême est mesurable à partir de ce point et ne saurait cesser d'être mesurable sur aucun point de son étendue, à moins de changer de nature, et c'est le propre de ce qui est mesurable d'être compris entre deux points extrêmes. Nous devons donc tenir pour certain que le règne de Jupiter finira comme a fini le règne de Saturne. Ainsi que l'a dit Eschyle:

Jupiter est soumis à la Nécessité. Il ne peut échapper à ce qui est fatal.

Gallion pensait de même, pour des raisons tirées de l'observation de la nature.

--J'estime comme toi, ô mon Apollodore, que les règnes des dieux ne sont pas immortels; et l'observation des phénomènes célestes m'incline à cet avis. Les cieux ainsi que la terre sont sujets à la corruption, et les palais divins, ruineux comme les demeures des hommes, s'écroulent sous le poids des siècles. J'ai vu des pierres tombées des régions de l'air. Elles étaient noires et toutes rongées par le feu. Elles nous apportaient le témoignage certain d'une conflagration céleste.

»Apollodore, les corps des dieux ne sont pas plus inaltérables que leurs maisons. S'il est vrai, comme l'enseigne Homère, que les dieux, habitants de l'Olympe, ensemencent les flancs des déesses et des mortelles, c'est donc qu'ils ne sont pas eux-mêmes immortels, bien que leur vie passe de beaucoup en longueur celle des hommes, et il est manifeste, par là, que le destin les soumet à la nécessité de transmettre une existence qu'ils ne sauraient garder toujours.

--En effet, dit Lollius, on ne conçoit guère que des immortels produisent des enfants à la manière des hommes et des animaux, ni même qu'ils possèdent des organes pour cet usage. Mais les amours des dieux sont peut-être un mensonge des poètes.

Apollodore soutint de nouveau, par des raisons déliées, que le règne de Jupiter finirait un jour. Et il annonça qu'au fils de Saturne succéderait Prométhée.

--Prométhée, répliqua Gallion, fut délivré par Hercule avec le consentement de Jupiter, et il jouit dans l'Olympe de la félicité due à sa prévoyance et à son amour des hommes. Rien ne changera plus ses destins heureux.

Apollodore demanda:

--Qui donc, alors, selon toi, ô Gallion, héritera la foudre qui ébranle le monde?

--Bien qu'il semble audacieux de répondre à cette question, je crois pouvoir le faire, répondit Gallion, et nommer le successeur de Jupiter.

Comme il prononçait ces mots, un officier de la basilique, chargé d'appeler les causes, se présenta devant lui et l'avertit que des plaideurs l'attendaient au tribunal.

Le proconsul demanda si l'affaire était de grande importance.

--C'est une affaire très petite, ô Gallion, répondit l'officier de la basilique. Un homme du port de Kenchrées vient de traîner un étranger devant ton tribunal. Ils sont tous deux Juifs et d'humble condition. Ils se querellent au sujet de quelque coutume barbare ou de quelque grossière superstition, comme c'est l'habitude des Syriens. Voici la minute de leur plainte. C'est du punique pour le greffier qui l'a écrite.

»Le plaignant te représente, ô Gallion, qu'il est chef de l'assemblée des Juifs ou, comme on dit en grec, de la synagogue, et il te demande justice contre un homme de Tarse, qui, établi nouvellement à Kenchrées, vient, chaque samedi, parler dans la synagogue contre la loi juive. «C'est un scandale et une abomination, que tu feras cesser», dit le plaignant. Et il réclame l'intégrité des privilèges appartenant aux enfants d'Israël. Le défendeur revendique pour tous ceux qui croient à ce qu'il enseigne leur adoption et leur incorporation dans la famille d'un homme nommé Abrahamus et il menace le plaignant de la colère divine. Tu vois, ô Gallion, que cette cause est petite et obscure. Il t'appartient de décider si tu la retiens pour toi ou si tu la laisseras juger par un moindre magistrat.

Les amis du proconsul lui conseillèrent de ne point se déranger pour une si méchante affaire.

--Je me fais un devoir, leur répondit-il, de suivre à cet égard les règles tracées par le divin Auguste. Ce ne sont pas seulement les grandes causes qu'il importe que je juge moi-même; mais aussi les petites quand la jurisprudence n'en est pas fixée. Certaines affaires minimes reviennent tous les jours et sont importantes, du moins par leur fréquence. Il convient que j'en juge moi-même une de chaque sorte. Un jugement du proconsul est exemplaire et fait loi.

--Il faut te louer, ô Gallion, dit Lollius, du zèle que tu mets à remplir tes fonctions consulaires. Mais, connaissant ta sagesse, je doute qu'il te soit agréable de rendre la justice. Ce que les hommes décorent de ce nom n'est, en réalité, qu'un ministère de basse prudence et de vengeance cruelle. Les lois humaines sont filles de la colère et de la peur.

Gallion rejeta mollement cette maxime. Il ne reconnaissait pas aux lois humaines les caractères de la véritable justice:

--Le châtiment du crime est de l'avoir commis. La peine que les lois y ajoutent est inégale et superflue. Mais enfin puisque, par la faute des hommes, il est des lois, nous devons les appliquer équitablement.

Il avertit l'officier de la basilique qu'il se rendrait dans quelques instants au tribunal, puis, se tournant vers ses amis:

--A vrai dire, j'ai une raison particulière d'examiner cette affaire par mes yeux. Je ne dois négliger aucune occasion de surveiller ces Juifs de Kenchrées, race turbulente, haineuse, contemptrice des lois, qu'il n'est pas facile de contenir. Si jamais la paix de Corinthe est troublée, ce sera par eux. Ce port, où viennent mouiller tous les navires de l'Orient, cache dans un amas confus de magasins et d'auberges une foule innombrable de voleurs, d'eunuques, de devins, de sorciers, de lépreux, de violateurs de sépulcres et d'homicides. C'est le repaire de toutes les infamies et de toutes les superstitions. On y vénère Isis, Eschmoun, la Vénus Phénicienne et le dieu des Juifs. Je suis effrayé de voir ces Juifs immondes se multiplier, plutôt à la manière des poissons qu'à celle des hommes. Ils pullulent dans les rues fangeuses du port comme des crabes dans les rochers.

--Ils pullulent de même à Rome, chose plus effrayante, s'écria Lucius Cassius. C'est le crime du grand Pompée d'avoir introduit cette lèpre dans la Ville. Les prisonniers, amenés de Judée pour son triomphe et qu'il eut le tort de ne pas traiter selon la coutume des aïeux, ont peuplé de leur engeance servile la rive droite du fleuve. Au pied du Janicule, parmi les tanneries, les boyauderies et les pourrissoirs, dans ces faubourgs où afflue tout ce qu'il y a d'infamies et d'horreurs dans le monde, ils vivent des métiers les plus vils, déchargent les chalans venus d'Ostie, vendent des loques et des rogatons, échangent des allumettes contre des verres cassés. Leurs femmes vont dire l'avenir dans les maisons des riches; leurs enfants tendent la main aux passants dans les bosquets d'Egérie. Comme tu l'as dit, Gallion, ennemis du genre humain et d'eux-mêmes, ils fomentent sans cesse la sédition. Il y a quelques années, les partisans d'un certains Chrestus ou Cherestus, soulevèrent parmi les Juifs de sanglantes émeutes. La porta Portese fut mise à feu et à sang, et César, en dépit de sa longanimité, dut sévir. Il chassa de Rome les plus séditieux.

--Je le sais, dit Gallion. Plusieurs de ces bannis vinrent habiter Kenchrées, entre autres un Juif et une Juive du Pont qui y vivent encore et y exercent quelque humble métier. Ils tissent, je crois, les grossières étoffes de Cilicie. Je n'ai rien appris de remarquable sur les partisans de Chrestus. Quant à Chrestus lui-même, j'ignore ce qu'il est devenu et s'il vit encore.

--Je l'ignore comme toi, Gallion, reprit Lucius Cassius, et nul ne le saura jamais. Ces êtres vils ne parviennent pas même à la célébrité du crime. D'ailleurs, il y a tant d'esclaves du nom de Chrestus qu'il serait malaisé d'en discerner un dans cette multitude.

»Mais c'est peu que les Juifs soulèvent des tumultes dans ces bouges où leur nombre et leur infimité les dérobent à toute surveillance. Ils se répandent par la Ville, ils s'insinuent dans les familles et partout ils jettent le trouble. Ils vont crier dans le Forum pour le compte des agitateurs qui les payent, et ces méprisables étrangers excitent les citoyens à se haïr entre eux. Nous avons trop longtemps souffert leur présence dans les assemblées populaires, et ce n'est pas d'aujourd'hui que les orateurs évitent de parler contre le sentiment de ces misérables, de peur des outrages. Entêtés à se soumettre à leur loi barbare, ils veulent y soumettre les autres, et ils trouvent des adeptes parmi les Asiatiques et même parmi les Grecs. Et, chose à peine croyable, pourtant certaine, ils imposent leurs usages aux Latins eux-mêmes. Il y a, dans la Ville, des quartiers entiers où toutes les boutiques sont fermées le jour de leur Sabbat. O honte de Rome! Et tandis qu'ils corrompent les gens de peu, parmi lesquels ils vivent, leurs rois, admis dans le palais de César, pratiquent leurs superstitions avec insolence et donnent à tous les citoyens un exemple illustre et détestable. Ainsi, de toutes parts, les Juifs imbibent l'Italie du venin oriental.

Annaeus Mela, qui avait voyagé par tout le monde romain, fit sentir à ses amis l'étendue du mal dont ils se plaignaient.

--Les Juifs corrompent toute la terre, dit-il. Il n'y a point de ville grecque, il n'y a presque point de villes barbares où l'on ne cesse de travailler le septième jour, où l'on n'allume des lampes, où l'on ne célèbre des jeûnes à leur exemple, où l'on ne s'abstienne comme eux de manger la chair de certains animaux. »J'ai rencontré à Alexandrie un vieillard juif qui ne manquait pas d'intelligence et qui même était versé dans les lettres grecques. Il se réjouissait du progrès de sa religion dans l'Empire. «A mesure que les étrangers connaissent nos lois, m'a-t-il dit, ils les trouvent aimables et s'y soumettent volontiers, tant les Romains que les Grecs, et ceux qui demeurent sur le continent et les habitants des îles, les nations occidentales et orientales, l'Europe et l'Asie.» Ce vieillard parlait peut-être avec quelque exagération. Pourtant on voit beaucoup de Grecs incliner aux croyances des Juifs.

Apollodore nia avec vivacité qu'il en fût ainsi.

--Des Grecs qui judaïsent, dit-il, vous n'en trouverez que dans la lie du peuple et parmi les Barbares errant dans la Grèce comme des brigands et des vagabonds. Il se peut toutefois que les sectateurs du Bègue aient séduit quelques Grecs ignorants, en leur faisant croire qu'on trouve dans des livres hébreux les idées de Platon sur la providence divine. Tel est, en effet, le mensonge qu'ils s'efforcent de répandre.

--C'est un fait, répondit Gallion, que les Juifs reconnaissent un dieu unique, invisible, tout-puissant, créateur du monde. Mais il s'en faut qu'ils l'adorent avec sagesse. Ils publient que ce dieu est l'ennemi de tout ce qui n'est pas juif et qu'il ne peut souffrir dans son temple ni les simulacres des autres dieux, ni la statue de César ni ses propres images. Ils traitent d'impies ceux qui, avec des matières périssables, se fabriquent un dieu à la ressemblance de l'homme. Que ce dieu ne puisse être exprimé par le marbre ni l'airain, on en donne diverses raisons dont quelques-unes, je l'avoue, sont bonnes et conformes à l'idée que nous nous faisons de la divine providence. Mais que penser, ô cher Apollodore, d'un dieu assez ennemi de la république pour ne point admettre dans son sanctuaire les statues du Prince? Que penser d'un dieu qui s'offense des honneurs rendus à d'autres dieux? Et que penser d'un peuple qui prête à ses dieux de pareils sentiments? Les Juifs regardent les dieux des Latins, des Grecs et des Barbares comme des dieux ennemis, et ils poussent la superstition jusqu'à croire qu'ils possèdent de Dieu une pleine et entière connaissance, à laquelle on ne doit rien ajouter, dont on ne saurait rien retrancher.

»Vous le savez, chers amis, ce n'est pas assez de souffrir toutes les religions; il faut les honorer toutes, croire que toutes sont saintes, qu'elles sont égales entre elles par la bonne foi de ceux qui les professent, que semblables à des traits lancés de points différents vers un même but, elles se rejoignent dans le sein de Dieu. Seule, cette religion qui ne souffre qu'elle, ne saurait être tolérée. Si on la laissait croître, elle dévorerait toutes les autres. Que dis-je? une religion si farouche n'est pas une religion, mais plutôt une abligion et non plus un lien qui unit les hommes pieux, mais le tranchant de ce lien sacré. C'est une impiété et la plus grande de toutes. Car, peut-on faire un plus cruel outrage à la divinité que de l'adorer sous une forme particulière et de la vouer en même temps à l'exécration sous toutes les autres formes qu'elle revêt au regard des hommes?

»Quoi! sacrifiant à Jupiter qui porte un boisseau sur la tête, j'interdirais à un homme étranger de sacrifier à Jupiter dont la chevelure, semblable à la fleur d'hyacinthe, descend nue sur ses épaules; et je me croirais encore adorateur de Jupiter, impie que je serais! Non! non! l'homme religieux, lié aux dieux immortels, est également lié à tous les hommes par la religion qui embrasse la terre avec le ciel. Exécrable erreur des Juifs qui se croient pieux en n'adorant que leur Dieu!

--Ils se font circoncire en son honneur, dit Annaeus Mela. Pour dissimuler cette mutilation, ils sont obligés, quand ils vont aux bains publics, de renfermer dans un étui ce qu'on ne doit raisonnablement ni étaler avec ostentation ni cacher comme une ignominie. Car il est également ridicule à un homme de se faire orgueil ou honte de ce qu'il a de commun avec tous les hommes. Ce n'est pas sans raison que nous redoutons, chers amis, le progrès des usages judéens dans l'Empire. Il n'est pas à craindre toutefois que les Romains et les Grecs adoptent la circoncision. Il n'est pas croyable que cet usage pénètre même chez les Barbares, qui pourtant en éprouveraient une moindre disgrâce, puisqu'ils sont, pour la plupart, assez absurdes pour imputer à déshonneur à un homme de se montrer nu devant ses semblables.

--J'y songe! s'écria Lollius. Quand notre douce Canidia, la fleur des matrones de l'Esquilin, envoie ses beaux esclaves aux thermes, elle les oblige à mettre un caleçon, enviant à tout le monde jusqu'à la vue de ce qui lui est le plus cher en eux. Par Pollux! elle sera cause qu'on les croira Juifs, soupçon outrageant, même pour un esclave.

Lucius Cassius reprit d'une âme irritée:

--J'ignore si la démence juive gagnera le monde entier. Mais c'est trop que cette folie se propage parmi les ignorants, c'est trop qu'on la souffre dans l'Empire, c'est trop qu'on laisse subsister cette race fétide, descendue à toutes les hontes, absurde et sordide dans ses moeurs, impie et scélérate dans ses lois, en exécration aux dieux immortels. Le Syrien obscène corrompt la Ville de Rome. Cette humiliation est la peine de nos crimes. Nous avons méprisé les anciens usages et les bonnes disciplines des ancêtres. Ces maîtres de la terre, qui nous l'ont soumise, nous ne les servons plus. Qui pense encore aux aruspices? Qui respecte les augures? Qui révère Mavors et les Jumeaux divins? 0 triste abandon des devoirs religieux! L'Italie a répudié ses dieux indigètes et ses génies tutélaires. Elle est désormais ouverte de toutes parts aux superstitions étrangères et livrée sans défense à la foule impure des prêtres orientaux. Hélas! Rome n'a-t-elle conquis le monde que pour être conquise par les Juifs! Certes, les avertissements ne nous auront pas manqué. Les débordements du Tibre et la disette des grains ne sont pas des signes douteux de la colère divine. Chaque jour nous apporte quelque présage funeste. La terre tremble, le soleil se voile, la foudre éclate dans un ciel pur. Les prodiges succèdent aux prodiges. On a vu des oiseaux sinistres perchés au faîte du Capitole. Sur la rive étrusque, un boeuf a parlé. Des femmes ont enfanté des monstres; une voix lamentable s'est élevée au milieu des jeux du théâtre. La statue de la Victoire a lâché les rênes de son char.

--Les habitants des palais célestes, dit Marcus Lollius, ont d'étranges façons de se faire entendre. S'il veulent un peu plus de graisse et d'encens, qu'ils le disent clairement au lieu de s'exprimer par le tonnerre, les nuages, les corneilles, les boeufs, les statues d'airain et les enfants à deux têtes. Reconnais aussi, Lucius, qu'ils ont trop beau jeu à nous présager des malheurs, puisque, selon le cours naturel des choses, il n'y a pas de jour qui n'amène une infortune privée ou publique.

Mais Gallion semblait touché des douleurs de Cassius.

--Claudius, dit-il, Claudius, bien qu'il dorme toujours, s'est ému d'un si grand péril. Il s'est plaint au Sénat du mépris où étaient tombés les anciens usages. Effrayé du progrès des superstitions étrangères, le Sénat, sur son avis, a rétabli les aruspices. Mais ce ne sont pas seulement les cérémonies du culte, ce sont les coeurs des hommes qu'il faudrait rétablir dans leur pureté première. Romains, vous redemandez vos dieux. Le vrai séjour des dieux en ce monde est l'âme des hommes vertueux. Rappelez en vous les vertus passées, la simplicité, la bonne foi, l'amour du bien public, et les dieux y rentreront aussitôt. Vous serez vous-mêmes des temples et des autels.

Il dit, et, prenant congé de ses amis, gagna sa litière qui, depuis quelques instants, l'attendait près du bosquet de myrtes, pour le porter au tribunal.

Ils s'étaient levés et, derrière lui, quittant les jardins, ils marchaient à pas lents sous un double portique, disposé de manière à ce qu'on y trouvât de l'ombre à toute heure du jour, et qui conduisait des murs de la villa jusqu'à la basilique où le proconsul rendait la justice.

Lucius Cassius, chemin faisant, se plaignait à Méla de l'oubli où étaient tombées les antiques disciplines.

Marcus Lollius, posant la main sur l'épaule d'Apollodore:

--Il me semble que ni notre doux Gallion, ni Méla ni même Cassius n'ont dit pourquoi ils haïssaient si fort les Juifs. Je crois le savoir et veux te le confier, très cher Apollodore. Les Romains qui offrent aux dieux, comme un présent agréable, une truie blanche, ornée de bandelettes, ont en exécration ces Juifs qui refusent de manger du porc. Ce n'est pas en vain que les destins envoyèrent au pieux Énée une laie blanche en présage. Si les dieux n'avaient pas couvert de chênes les royaumes sauvages d'Évandre et de Turnus, Rome ne serait pas aujourd'hui la maîtresse du monde. Les glands du Latium engraissèrent les cochons dont la chair a seule apaisé l'insatiable faim des magnanimes neveux de Rémus. Nos Italiens, dont les corps sont formés de sangliers et de porcs, se sentent offensés par l'orgueilleuse abstinence des Juifs, obstinés à rejeter, ainsi qu'un aliment immonde, ces gras troupeaux, chers au vieux Caton, qui nourrissent les maîtres de l'Univers.

Ainsi, tous quatre, échangeant de faciles propos et goûtant l'ombre douce, ils parvinrent à l'extrémité du portique et virent tout à coup le Forum étincelant de lumière.

A cette heure matinale, il était tout agité du mouvement de la foule sonore. Au milieu de la place se dressait une Minerve d'airain sur un socle où étaient sculptées les Muses, et l'on voyait, à droite et à gauche, un Mercure et un Apollon de bronze, oeuvre d'Hermogène de Cythère. Un Neptune à la barbe verte se tenait debout dans une vasque. Sous les pieds du dieu, un dauphin vomissait de l'eau. Le Forum était de toutes parts environné de monuments dont les hautes colonnes et les voûtes révélaient l'architecture romaine. En face du portique par lequel Méla et ses amis étaient venus, les Propylées, que surmontaient deux chars dorés, bornaient la place publique et conduisaient par un escalier de marbre dans la voie large et droite du Leckhée. De l'un et l'autre côté de ces portes héroïques, régnaient les frontons peints des sanctuaires, le Panthéon et le temple de Diane Éphésienne. Le temple d'Octavie, soeur d'Auguste, dominait le Forum et regardait la mer.

