Part 3
--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer les destinées de l'homme et du monde.
--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire, éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire. C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes.
Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients, la dépravation féroce de la multitude.
Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant, ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés, conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante, comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le style de Sénèque à un mortier sans ciment.
Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté. Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître.
Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.
--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César.
Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.
--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses, Ilion, Bologne, Apamée.
--Ainsi donc, demanda Lucius Cassius, il n'a pas hérité l'humeur noire des Domitius, ses aïeux?
--Non certes, répondit Gallion. C'est Germanicus qui revit en lui.
Annaeus Mela, qui ne passait pas pour flatteur, donna aussi des louanges au fils d'Agrippine. Elles paraissaient touchantes et sincères, parce qu'il les garantissait, pour ainsi dire, sur la tête de son fils encore enfant.
--Néron est chaste, modeste, bienveillant et pieux. Mon petit Lucain, qui m'est plus cher que mes yeux, fut son compagnon de jeux et d'études. Ils s'exercèrent ensemble à déclamer en langue grecque et en langue latine. Ils s'essayèrent ensemble à composer des poèmes. Jamais, dans ces luttes ingénieuses, Néron ne donna le moindre signe d'envie. Il se plaisait au contraire à vanter les vers de son rival, où, malgré la faiblesse de l'âge, paraissait, ça et là, une ardente énergie. Il semblait quelquefois heureux d'être vaincu par le neveu de son précepteur. Charmante modestie du prince de la jeunesse! Les poètes compareront un jour l'amitié de Néron et de Lucain à la sainte amitié d'Euryale et de Nisus.
--Néron, reprit le proconsul, montre dans l'ardeur de la jeunesse, une âme douce et pleine de pitié. Ce sont là des vertus que les années ne pourront qu'affermir.
»Claudius, en l'adoptant, a sagement acquiescé au voeu du Sénat et au désir du peuple. Par cette adoption il a écarté de l'Empire un enfant accablé du déshonneur de sa mère, et il vient, en donnant Octavie à Néron, d'assurer l'avènement d'un jeune César qui fera les délices de Rome. Fils respectueux d'une mère honorée, disciple zélé d'un philosophe, Néron, dont l'adolescence brille des plus aimables vertus, Néron, notre espoir et l'espoir du monde, se souviendra dans la pourpre des leçons du Portique et gouvernera l'univers avec justice et modération.
--Nous en acceptons l'augure, dit Lollius. Puisse une ère de bonheur s'ouvrir pour le genre humain!
--Il est difficile de prévoir l'avenir, dit Gallion. Pourtant nous ne doutons point de l'éternité de la Ville. Les oracles ont promis à Rome un empire sans fin et il serait impie de n'en pas croire les dieux. Vous dirai-je ma plus chère espérance? Je m'attends avec joie à ce que la paix règne pour toujours sur la terre après le châtiment des Parthes. Oui, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, annoncer la fin des guerres détestées des mères. Qui pourrait désormais troubler la paix romaine? Nos aigles ont touché les bornes de l'univers. Tous les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le Sabéen, l'habitant de l'Haemus, le Sarmate qui se désaltère dans le sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, l'Éthiopien crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les sables brûlants de la Libye tiennent en réserve des ennemis du peuple romain? Tous les Barbares, gagnés à notre amitié, déposeront les armes, et Rome, aïeule aux cheveux blancs, calme dans sa vieillesse, verra les peuples assis avec respect autour d'elle, comme ses enfants adoptifs, méditer la concorde et l'amour.
Tous approuvèrent ces paroles, hors Cassius qui secoua la tête.
Il s'enorgueillissait des honneurs militaires attachés à sa naissance, et la gloire des armes, tant vantée par les poètes et les rhéteurs, excitait son enthousiasme.
--Je doute, ô Gallion, dit-il, que les peuples cessent jamais de se haïr et de se craindre. Et, à vrai dire, je ne le souhaite pas. Si la guerre cessait, que deviendraient la force des caractères, la grandeur d'âme, l'amour de la patrie? Le courage et le dévouement ne seraient plus que des vertus sans emploi.
--Rassure-toi, Lucius, dit Gallion, quand les hommes auront cessé de se vaincre entre eux, ils travailleront à se vaincre eux-mêmes. Et c'est là le plus vertueux effort qu'ils puissent faire, le plus noble emploi de leur courage et de leur magnanimité. Oui, la mère auguste dont nous adorons les rides et les cheveux blanchis par les siècles, Rome, établira la paix universelle. Alors il fera bon vivre. La vie dans certaines conditions mérite d'être vécue. C'est une petite flamme entre deux ombres infinies; c'est notre part de divinité. Tant qu'il vit, un homme est semblable aux dieux.
Pendant que Gallion parlait de la sorte, une colombe vint se poser sur l'épaule de la Vénus dont les formes de marbre brillaient entre les myrtes.
--Cher Gallion, dit Lollius en souriant, l'oiseau d'Aphrodite se plaît à tes discours. Ils sont doux et pleins de vénusté.
Un esclave apporta du vin frais, et les amis du proconsul parlèrent des dieux. Apollodore pensait qu'il n'était pas facile d'en connaître la nature. Lollius doutait de leur existence.
--Quand, dit-il, la foudre tombe, il dépend du philosophe que ce soit la nuée ou le dieu qui ait tonné.
Mais Cassius n'approuvait pas ces propos légers. Il croyait aux dieux de la République. Incertain seulement des limites de leur providence, il affirmait qu'ils existaient, ne consentant pas à se séparer du genre humain sur un point essentiel. Et pour se confirmer dans la religion des aïeux, il employait un raisonnement qu'il avait appris des Grecs:
--Les dieux existent, dit-il. Les hommes s'en font une image. Et l'on ne peut concevoir une image sans réalité. Comment verrait-on Minerve, Neptune, Mercure, s'il n'y avait ni Mercure, ni Neptune, ni Minerve?
--Tu m'as persuadé, lui dit Lollius, en se moquant. La vieille femme qui vend des gâteaux de miel, sur le Forum, au pied de la basilique, a vu le dieu Typhon, ayant d'un âne la tête velue et le ventre formidable. Il la terrassa, la troussa par-dessus les oreilles, la frappa en cadence de coups retentissants et la laissa demi-morte, inondée d'une urine prodigieusement infecte. Elle rapporta elle-même comment, à l'exemple d'Antiope, elle avait été visitée par un immortel. Il est certain que le dieu Typhon existe puisqu'il a pissé sur une marchande de gâteaux.
--En dépit de tes moqueries, Marcus, je ne doute pas de l'existence des dieux, reprit Cassius. Et je pense qu'ils ont la forme humaine, puisque c'est sous cette forme qu'ils se montrent toujours à nous, soit que nous dormions, soit que nous nous tenions éveillés.
--Il est meilleur, fit observer Apollodore, de dire que les hommes ont la forme divine, puisque les dieux existaient avant eux.
--O cher Apollodore, s'écria Lollius, tu oublies que Diane fut honorée d'abord sous la forme d'un arbre et que de grands dieux ont l'apparence d'une pierre brute. Cybèle est représentée non pas avec deux seins comme une femme, mais avec plusieurs mamelles comme une chienne ou une truie. Le soleil est un dieu, mais trop chaud pour garder la forme humaine, il s'est mis en boule; c'est un dieu rond.
Annaeus Mela blâma avec indulgence ces railleries académiques.
--Il ne faut pas prendre à la lettre, dit-il, tout ce qu'on rapporte des dieux. Le vulgaire appelle le blé Cérès, le vin Bacchus. Mais où trouverait-on un homme assez fou pour croire qu'il boit et mange un dieu? Connaissons mieux la nature divine. Les dieux sont les diverses parties de la nature, ils se confondent tous en un dieu unique, qui est la nature entière.
Le proconsul approuva les paroles de son frère et, prenant un grave langage, définit les caractères de la divinité.
--Dieu est l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie. Cette âme, flamme artisane, pénétrant la matière inerte, a formé le monde. Elle le dirige et le conserve. La divinité, cause active, est essentiellement bonne. La matière dont elle fit usage, inerte et passive, est mauvaise en certaines de ses parties. Dieu n'en a pu changer la nature. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le monde. Nos âmes sont des parcelles de ce feu divin dans lequel elles doivent s'absorber un jour. Par conséquent Dieu est en nous et il habite particulièrement dans l'homme vertueux dont l'âme n'est pas obstruée par l'épaisse matière. Ce sage en qui Dieu réside est l'égal de Dieu. Il doit, non l'implorer, mais le contenir. Et quelle folie de prier Dieu! Quelle impiété que de lui adresser nos voeux! C'est croire qu'il est possible d'éclairer son intelligence, de changer son coeur et de l'induire à se corriger. C'est méconnaître la nécessité qui gouverne son immuable sagesse. Il est soumis au Destin. Disons mieux: le Destin c'est lui. Ses volontés sont des lois qu'il subit comme nous. Il ordonne une fois, il obéit toujours. Libre et puissant dans sa soumission, c'est à lui-même qu'il obéit. Tous les événements du monde sont le déroulement de ses intentions premières et souveraines. Contre lui-même son impuissance est infinie.
Les auditeurs de Gallion l'applaudirent. Mais Apollodore demanda licence de faire quelques objections:
--Tu as raison de croire, ô Gallion, que Jupiter est soumis à la Nécessité, et j'estime comme toi que la Nécessité est la première des déesses immortelles. Mais il me semble que ton dieu, admirable surtout par son étendue et sa durée, eut plus de bon vouloir que de bonheur quand il fit le monde, puisqu'il ne trouva pour le pétrir qu'une substance ingrate et rebelle, et que la matière trahit l'ouvrier. Je ne puis m'empêcher de plaindre sa disgrâce. Les potiers d'Athènes sont plus heureux. Ils se procurent, pour faire des vases, une terre fine et plastique qui prend aisément et garde les contours qu'ils lui donnent. Aussi leurs amphores et leurs coupes sont-elles d'une forme plaisante. Elles s'arrondissent avec grâce, et le peintre y trace aisément des figures agréables à voir, telles que le vieux Silène sur son âne, la toilette d'Aphrodite et les chastes Amazones. En y songeant, ô Gallion, je pense que si ton dieu fut moins heureux que les potiers d'Athènes, c'est qu'il manqua de sagesse et ne fut point un bon artisan. La matière qu'il trouva n'était pas excellente. Elle n'était pas dénuée pourtant de toutes propriétés utiles, tu l'as reconnu toi-même. Il n'y a pas de choses absolument bonnes ni de choses absolument mauvaises. Une chose est mauvaise pour un usage; elle est bonne pour un autre. On perdrait son temps et sa peine à planter des oliviers dans l'argile qui sert à façonner les amphores. L'arbre de Pallas ne croîtrait pas dans cette terre fine et pure, dont on fait les beaux vases que nos athlètes vainqueurs reçoivent en rougissant de pudeur et d'orgueil. A ce qu'il me semble, lorsqu'il forma le monde d'une matière qui n'y était pas toute propre, ton dieu, ô Gallion, s'est rendu coupable d'une faute pareille à celle que commettrait un vigneron de Mégare en plantant un arbre dans de la terre à modeler, ou quelque artisan du Céramique, s'il prenait, pour en fabriquer des amphores, la glèbe pierreuse qui nourrit les grappes blondes. Ton dieu a fait l'univers. Sûrement c'est une autre chose qu'il devait faire, pour employer convenablement ses matériaux. Puisque la substance, comme tu le prétends, lui fut rebelle par son inertie ou par quelque autre qualité mauvaise, devait-il s'obstiner à lui donner un emploi qu'elle ne pouvait tenir, et tailler imprudemment, comme on dit, son arc dans un cyprès? L'industrie n'est pas de faire beaucoup, c'est de bien faire. Que ne s'est-il borné à construire peu de chose, mais parfaitement bien, un petit poisson, par exemple, un moucheron, une goutte d'eau!
»J'aurais encore plusieurs observations à faire sur ton dieu, Gallion, et à te demander, par exemple, si tu ne crains pas que, par son frottement perpétuel avec la matière, il ne s'use comme une meule s'use à la longue à moudre le grain. Mais ces questions ne pourraient être résolues promptement et le temps est cher à un proconsul. Permets-moi du moins de te dire que tu n'as pas raison de croire que le dieu dirige et conserve le monde, puisque, de ton propre aveu, il s'est privé d'intelligence après avoir tout compris, de volonté après avoir tout voulu, de puissance après avoir pu tout faire. Et ce fut là encore, de sa part, une faute très grave. Car il s'ôta de la sorte les moyens de corriger son oeuvre imparfaite. Pour ce qui est de moi, j'incline à croire que le dieu est en réalité, non celui que tu dis, mais bien la matière qu'il a trouvée un jour et que nos Grecs appellent le chaos. Tu te trompes en croyant qu'elle est inerte. Elle se meut sans cesse, et sa perpétuelle agitation entretient la vie dans l'univers.
Ainsi parla le philosophe Apollodore. Ayant écouté ce discours avec un peu d'impatience, Gallion se défendit d'être tombé dans les erreurs et les contradictions que le Grec lui reprochait. Mais il ne réfuta pas victorieusement les raisons de son adversaire, parce qu'il n'avait pas l'esprit très subtil et parce que, dans la philosophie, il recherchait surtout des raisons de rendre les hommes vertueux et ne s'intéressait qu'aux vérités utiles.
--Entends mieux, Apollodore, dit-il, que Dieu n'est autre chose que la nature. La nature et lui ne font qu'un. Dieu et Nature sont les deux noms d'un seul être, comme Novatus et Gallion désignent un même homme. Dieu, si tu préfères, c'est la raison divine mêlée au monde. Et ne crains pas qu'il s'y use, car sa substance ténue participe du feu qui consume toute matière et demeure inaltérable.
»Mais, si toutefois, poursuivit Gallion, ma doctrine embrasse des idées mal habituées à se rencontrer les unes avec les autres, ne me le reproche pas, ô cher Apollodore, et loue-moi plutôt de ce que j'admets quelques contradictions dans ma pensée. Si je n'étais pas conciliant avec mes propres idées, si j'accordais à un seul système une préférence exclusive, je ne saurais plus tolérer la liberté des opinions, et l'ayant détruite en moi, je ne la supporterais pas volontiers chez les autres, et je perdrais le respect qu'on doit à toute doctrine établie ou professée par un homme sincère. Aux dieux ne plaise que je voie mon sentiment prévaloir à l'exclusion de tout autre et exercer un empire absolu sur les intelligences. Faites-vous un tableau, très chers amis, de l'état des moeurs, si des hommes en assez grand nombre croyaient fermement posséder la vérité et si, par impossible, ils s'entendaient sur cette vérité. Une piété trop étroite, chez les Athéniens, pourtant pleins de sagesse et d'incertitude, a causé l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate. Que serait-ce si des millions d'hommes étaient asservis à une idée unique sur la nature des dieux? Le génie des Grecs et la prudence de nos ancêtres ont fait une part au doute et permis d'adorer Jupiter sous divers noms. Que dans l'univers malade une secte puissante vienne à proclamer que Jupiter n'a qu'un seul nom, aussitôt le sang coulera par toute la terre et ce ne sera pas un seul Caïus alors dont la folie menacera de mort le genre humain. Tous les hommes de cette secte seront des Caïus. Ils mourront pour un nom. Ils tueront pour un nom. Car il est plus naturel encore aux hommes de tuer que de mourir pour ce qui leur semble excellent et véritable. Aussi convient-il de fonder l'ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l'établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n'obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s'efforçant de l'obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n'est qu'un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l'impose. Tu m'obliges à penser une chose que tu comprends et que je ne comprends pas. Tu mets en moi de cette manière non pas quelque chose d'intelligible, mais quelque chose d'incompréhensible. Et je suis plus près de toi en croyant une chose différente, que je comprends. Car alors tous deux nous faisons usage de notre raison et avons tous deux l'intelligence de notre propre croyance.
--Laissons cela, fit Lollius. Les hommes instruits ne s'uniront jamais pour étouffer toutes les doctrines au profit d'une seule. Et quant au vulgaire, qui se soucie de lui enseigner que Jupiter a six cents noms ou qu'il n'en a qu'un?
Cassius, plus lent et plus grave, prit la parole:
--Prends garde, ô Gallion, que l'existence de Dieu, telle que tu l'exposes, ne soit contraire aux croyances des aïeux. Il n'importe guère, en somme, que tes raisons soient meilleures ou pires que celles d'Apollodore. Mais il faut songer à la patrie. Rome doit à sa religion ses vertus et sa puissance. Détruire nos dieux, c'est nous détruire nous-mêmes.
--Ne crains pas, ami, répliqua vivement Gallion, ne crains pas que je nie d'une âme insolente les célestes protecteurs de l'Empire. La divinité unique, ô Lucius, que connaissent les philosophes, contient en elle tous les dieux comme l'humanité contient tous les hommes. Les dieux dont le culte a été institué par la sagesse de nos aïeux, Jupiter, Junon, Mars, Minerve, Quirinus, Hercule, sont les parties les plus augustes de la providence universelle, et les parties n'existent pas moins que le tout. Non certes, je ne suis pas un homme impie, ennemi des lois. Et nul plus que Gallion ne respecte les choses sacrées.
Personne ne fit mine de combattre ces idées. Et Lollius, ramenant la conversation à son premier sujet:
--Nous cherchions à percer l'avenir. Quels sont, selon vous, amis, les destinées de l'homme après la mort?