# Sur la pierre blanche

## Part 11

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Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et rapide.

Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable.

--Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.

--Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger.

--Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée, telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral. Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce qui se produit et tout ce qui se consomme.

Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y tenaient, que Michel me nomma:

--Morin, Perceval, Chéron.

Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue, d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me présenta:

--Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim.

J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle ne contenait pas d'alcool.

--A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des dangers de l'alcool.

--Ils n'existent plus guère, me répondit Morin. Oa a réussi à supprimer l'alcoolisme avant la fin de l'ère close. Sans cela, il aurait été impossible d'établir le nouveau régime. Un prolétariat alcoolique est incapable de s'émanciper.

--N'avez-vous pas aussi, demandai-je en goûtant un morceau bizarrement découpé, n'avez-vous pas perfectionné l'alimentation?

--Camarade, répondit Perceval, tu veux parler sans doute de l'alimentation chimique. Elle n'a pas fait encore de grands progrès. Nous avons beau déléguer nos chimistes aux cuisines... Leurs pilules ne valent rien. A cela près que nous savons doser convenablement les aliments caloriques et les aliments nutritifs, nous mangeons presque aussi grossièrement que les hommes de l'ère close, et nous y prenons autant de plaisir.

--Nos savants, dit Michel, essayent d'instituer une alimentation rationnelle.

--Ça, c'est de l'enfantillage, reprit la jeune Chéron. On ne fera rien de bon tant qu'on n'aura pas supprimé le gros intestin, organe inutile et nuisible, foyer d'infection microbienne... On y arrivera.

--Comment cela? demandai-je.

--Mais tout simplement par ablation. Et cette suppression, obtenue d'abord chirurgicalement sur un nombre suffisant d'individus, tendra à s'établir par l'hérédité et sera plus tard acquise à la race entière.

Ces gens me traitaient avec humanité, me parlaient avec obligeance. Mais je n'entrais pas facilement dans leurs moeurs ni dans leurs idées et je m'apercevais que je ne les intéressais en aucune manière et qu'ils éprouvaient pour mes façons de penser une entière indifférence. Plus je leur faisais de politesses, plus je décourageais leur sympathie. Quand j'eus adressé à Chéron quelques compliments pourtant discrets et sincères, elle ne me regarda même plus.

Après le repas, me tournant vers Morin, qui me semblait intelligent et doux, je lui dis avec une sincérité qui m'émut moi-même:

--Monsieur Morin, je ne sais rien et je souffre cruellement de ne rien savoir. Je vous le répète: je viens de loin, de très loin. Dites-moi, je vous prie, comment fut instituée la fédération européenne, et donnez-moi une idée de l'ordre social actuel.

Le vieux Morin se récria:

--C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même.

Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme aux enfants des écoles.

Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:

--Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut remonter très avant dans le passé.

»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la guerre.

»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement international.

»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les empires et même dans la République française. Et, si le danger des guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible conflagration.

»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée.

»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes, Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le Japon rendit à l'humanité.

»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées.

»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince production des petits artisans propriétaires de leurs outils se substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social.

--Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je.

--Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat. En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir.

»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit d'innombrables victimes.

»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés inextricables.

»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites, écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête, déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs, combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande, conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel, sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique, restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar, éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et, après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime représentatif.

»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même temps la direction approximative des ballons et la direction précise des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples, si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère tumultueux et populaire. La République française, la République allemande, la République hongroise, la République roumaine, la République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune, par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus leur abandonnèrent le pouvoir.

--Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire d'une telle révolution.

--Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et plus encore par les développements nouveaux de la science et de l'industrie.

»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de _l'Internationale_. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste. Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples.

»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe.

»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices; n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements locaux entretenait un désordre ruineux.

»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses. L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore presque tout entière. La production et la consommation des biens s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle.

Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société moderne.

--Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété individuelle.

--Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable?

--Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité.

--Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps, vos habits?

A cette question, Morin sourit.

--Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure? Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour argent.

»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels. Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions, sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit, c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et innocente possession des choses amies qui nous entourent.

Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes.

--La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats, de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient. Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les travailleurs.

Je demandai comment il avait été possible de constituer une société composée tout entière d'ouvriers.

Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est générale et que c'est un des caractères essentiels de la race.

--Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible, parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne change guère.

Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute circulation monétaire:

--Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les transactions?

--Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un aéroplane, valent _x_ heures, _x_ jours de travail. Sur chacun de ces bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc.

--Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus.

--Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense.

