Sur la pierre blanche

Part 10

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--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui, peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole Langelier et M. Goubin.

--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte Dufresne.

Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.

V

PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle, si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.

Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et, à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil. Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature. Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis, la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire, j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la cruauté.

Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini? Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de feu suspendue dans le ciel.

Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?

Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici:

16 septembre 1903.

«Mon vieux Dufresne,

Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»

C'est demain.

Je sonnai mon valet de chambre:

--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.

Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux, à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête. Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur. Mais mon âme s'emplit de dégoût.

Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des temples de marbre dans des feuillages bleus.

Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte, je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit, tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu, étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours, avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte. Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail. Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche, je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales, à des travaux d'intérêt public.

Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait? Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie, s'organisa la fédération des peuples de l'Europe...» L'an 220 de la fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je tout à coup en l'an 2270?

J'y songeais en marchant au hasard.

--Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.

Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos transparents de vitesse.

Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai, pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon bon, et comme j'avais l'air embarrassé:

--Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi au délégué à l'assistance.

Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me dit avec obligeance:

--Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.

Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté, objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.

Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que j'aimais la plaisanterie.

Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte, précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins, couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement, surveillaient le travail des choses.

--C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage.

Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs, qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était finie. Je reçus un bon de vivres et de logement.

Le gros camarade me dit:

--Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et d'où viens-tu?

Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de loin, de très loin.

Il sourit:

--Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous.

Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il parut surpris que j'eusse deux noms.

--Moi, dit-il, je m'appelle Michel.

Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston, mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur concierge de la rue des Acacias:

--Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de la face de manière à former des figures et des ornements est une dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la France il y a trois ou quatre cents ans.

J'acceptai l'invitation de Michel.

--Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file assez bien. Nous serons bientôt rendus.

Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons; d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes argentées. Comme j'admirais:

--La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre l'usine et la campagne.

--Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu Paris?

--Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement peuplés.

--Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits?

--Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques. Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute parce qu'on ne sait plus les reconnaître.