Part 34
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous sçavés comme il a pleu à Dieu, de sa divine grâce et bonté, que, entre pleusieurs princes chrestiens, j'ay esté esleu Roy de Poulogne. Aussy recevant cest heur et honneur de sa main, je luy en rends grâces et louanges comme à celluy à qui elles sont deues; et bien que le contantement que j'en ay, et la grandeur et dignité que j'en espère, soyent les plus grands que je puisse avoir, si est ce que la longue et douce nourriture que j'ay prinse du Roy, Mon Sieur et frère, qui m'a tant estimé et honnoré que de me communiquer et se reposer sur moy et ma fidélité de toutz ses plus grands et importants affaires, et davantage de me faire son lieutenant général en ce dict royaulme et terres de son obéissance, le singullier amour et affection qu'il a pleu aussi à la Royne, Madame et Mère, me tesmoigner, dès mes jeunes ans, et la bonne institution que j'ay receue d'elle me laissent beaucoup de regret de la séparation que je fais maintenant d'avec eulx, partant présentement pour m'acheminer en mon royaulme de Poulogne.
Le regret est commun à tous de porter avec desplaisir l'absance de ceulx auxquelz ilz ont tant d'obligation, et qu'ilz ont tant aymés et honnorés comme j'ay faict, et fais, le Roy, Mon dict Sieur et frère, et la Royne, Ma dicte Dame et Mère, encore est il suivy d'un aultre qui est que, laissant pleusieurs bons et affectionnés serviteurs du Roy, Mon dict Sieur et frère, qui m'ont, en considération de ma qualité de son frère et lieutenant général, porté beaucoup de respect et recognoissance, accompaignée d'une singullière bonne vollonté, en tout ce que je leur ay commandé pour le servisse de ceste couronne; et en quoy je ne veux céler que je n'aye esté de toute affection si bien obéy d'eux, comme aussi l'ay je bien particullièrement tesmoigné, toutes et quantes fois que les occasions se sont présentées, que j'ay aussy regret qu'il faille que le peu de temps, que j'ay à séjourner icy, me prive du grand desir que j'avois de les voir, auparavant que m'en aller. Et pour ce, que vous estes au nombre de ceux là, et qu'il ne me reste aultre moyen de me satisfaire en cest endroit que par lettre, j'ay bien voullu vous faire ceste cy pour vous rendre certain tesmoignage de l'amitié que je vous ay tousjours portée, comme à personnage d'honneur et de vertu que vous estes; vous priant, comme vous m'avés cy devant porté bonne et vraye affection, que vous me la réserviés encores, quand je seray hors de ce royaulme, et, au demeurant, continuer tousjours, en tout ce qui concerne le service du Roy, Mon dict Sieur et frère, ainsi et avec tel soin qu'avés accoustumé, et selon la parfaicte-fiance qu'il a en vous: qui vous asseurerés d'avoir aussy tousjours en moy un vray et bon amy, quelque part que je sois, bien prest à m'employer, en tout ce qui s'offrira, pour vostre bien et contentement, d'aussy bonne vollonté que je vous prye aussy que, pendant que serés encores en vostre légation, vous ayés en recommandation les choses qui me concerneront et les affaires de mon dict royaulme, et d'asseurer, de ma part, la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, qu'en toute syncérité et affection je luy suis et seray tousjours bon frère et cousin, et parfaict ami, et qu'en toutes occasions je le luy fairay de bon cœur paroistre, la priant que, de sa part, elle en veuille faire de mesme en mon endroict.
J'espère, incontinent après que je seray arrivé en mon dict royaulme, lui escrire par homme exprès pour confirmer les confédérations d'entre mes prédécesseurs, Roys de Poulogne, elle et les siens, et les estreindre encore aultant qu'il sera possible; desirant aussy, de toute affection, que le voyage du Sr Randolphe, qui doibt bientost arriver par deçà, puisse réheussir à l'heureuse fin que je desire, tant pour le contentement que je sçay que ce seroit au Roy, Mon dict Sieur et frère, et à la Royne, Ma dicte Dame et Mère, et aussy à mon frère, Monsieur le Duc d'Alençon, duquel je desire la grandeur aultant que de moy mesme; qui prie Dieu, Monsieur de La Mothe Fénélon, vous avoir en sa saincte et digne garde.
Escript à Vitry le François, le XIe jour de novembre 1573.
Monsieur de la Mothe Fénélon, je vous prie suivre, pour le contenu en ceste lettre, ce que le Roy, Monsieur mon frère, vous escript par le post script de la sienne.
Vostre bon amy. HENRY.
_Post-scriptum inédit de la lettre du roi._
Monsieur de La Mothe Fénélon, il ne sera pas besoin que vous parliez à la dicte Royne, de la part du Roy de Poulogne, Monsieur mon frère, pour tout ce qui touche mon frère d'Alençon, pour les raisons que pouvés bien penser; mais ce sera bien faict de luy faire entendre les aultres choses que vous escript mon dict frère le Roy de Poulogne.
Escript à Vitry le François, le XIe jour de novembre 1573.
CHARLES. PINART.
CLXI
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXIXe jour de décembre 1573.--
(_Post-scriptum inédit._)
Dénonciation faite au roi par le vidame de Chartres d'une conspiration contre sa personne.
Le sieur vidame de Chartres monstrant bien l'affection qu'il me porte, comme un bon et vray naturel subject et serviteur doibt aussy à son Roy et Maistre, m'a faict advertir, par le cappitaine Masin Delbène, présent porteur, qu'il y a une si malheureuse conspiration qui se machine contre moy et la Royne, Madame et Mère, qu'il ne se peut fier ni commettre cella par lettres ni à personne qui ne luy soit fort fidelle, desirant, pour ceste occasion, que j'envoye vers luy quelqu'un à qui il se puisse déclarer pour nous le faire entendre. J'ay advisé de commettre ceste charge au dict cappitaine Masin, en qui il se fie fort, et qui m'est bien affectionné; n'estant néantmoins pas d'advis que monstriez, ni à l'un ni à l'autre, que je vous en aye rien mandé; mais ce sera bien faict que m'en escripviez en chiffre, si en entendés quelque chose par icelluy cappitaine, qui reviendra incontinent, comme je luy ay commandé.
NOTA.--Voir, pour l'année 1574, les _Additions aux Mémoires de Castelnau_, tom. III, pag. 372 à 444, nos LXXXII à CXLVII.
_Lettres du roi, Charles IX_, des 18, 20 janvier; 4, 18 février; 4, 14, 23 mars; 20, 23 et 30 mai 1574.
_Lettres du roi, Henri III_, des 15 juin; 1er, 8, 31 octobre; 10, 20 novembre; et 5 décembre 1574.
_Lettres de la reine-mère_ des 18 janvier; 5, 18 février; 23, 31 mai; 3, 11, 13, 14, 18, 20, 22, 30 juin; 5, 16, 23, 28 juillet; 5, 25, 31 août; 27 septembre; 1er, 8 octobre; 10 et 20 novembre 1574.
_Lettres du duc d'Alençon_ des -- janvier; 5 et 18 février 1574.
CLXII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du VIIe jour de mars 1574.--
Retard apporté au voyage du roi en Picardie.--Déclaration du roi qu'il ne peut donner aucun secours aux Écossais.--Espoir qu'Élisabeth ne parviendra pas à réaliser ses projets sur l'Écosse.--Audience accordée à l'ambassadeur d'Angleterre.--Avis que la reine d'Angleterre est vivement pressée de déclarer la guerre.--Efforts que l'ambassadeur doit faire pour l'en empêcher.--Négociation avec les protestans.
Monsieur de La Mothe Fénélon, encore que j'aye bonne espérance, suivant ce que je vous ay escript il n'y a que trois jours, que, quand ceux de mes subjectz qui se sont eslevés auront clairement veu et entendu, suivant ce que je leur ay faict dire et envoyé asseurer, que les bruictz qui ont coureu soient faux, ilz s'en retourneront en leurs maisons jouir du repoz que je desire voir en mon royaulme, si n'est il pas possible que je puisse estre à la frontière de Picardie, au temps que je vous ay escript: car, quand bien tout seroit desjà appaisé, je veux premièrement voir, avant que je parte de ces quartiers, le tout bien rassis et rapaisé. Voylà pourquoy je vous prie qu'en faisant entendre à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur et cousine, comme je suis après à appaiser tout cessy, ainsi que j'espère faire bientost, vous puissiés prolonger le temps que je vous avois escript que je serois devers ma frontière pour faire l'entreveue, si, suivant ce que je vous en ay sur ce mandé, icelle Royne se délibéroit de s'approscher aussy de la sienne.
Cepandant je vous diray, quand à ce que m'escrivés touchant les propos que vous a tenus l'oncle du comte d'Arguil[153], que mes affaires ne peuvent permettre de faire ce que je desirerois bien pour ceux qui me sont affectionnés en Escosse. Toutesfois asseurés les franchement que je ne diminueray jamais rien de l'amitié que je leur porte, et ne les abandonneray poinct. Je ne doubte pas que icelle Royne d'Angleterre n'ayt tousjours le desir, et, quand et quand, espérance de réduire ce royaulme là comme s'il estoit sien: mais elle y a desjà tant de fois failli que je croy qu'elle n'en peut que bien peu espérer. Toutesfois il sera bon, et vous prie, pour ceste occasion, d'entretenir tousjours, le plus que vous pourrés, les dictz escossois qui me sont affectionnés, affin de me servir de ce pays là comme j'ay cy devant faict, si tant est que icelle Royne d'Angleterre se déclarât contre moy. A quoy, combien qu'elle ne fasse aulcune démonstration, je sçay qu'elle a esté fort sollicitée sur l'occasion de ces troubles, que je ne doubte pas, s'ilz continuent, qu'elle ne les fomente, pour le moins, ainsi qu'elle a faict durant les aultres.
[153] Voyez la CCCLXVe dép. du 15 février 1574, tom. VI, pag. 32.
Je donnay, avant hier, audience à son ambassadeur, qui trouva mes frères le Duc d'Alençon et le Roy de Navarre rians et s'esjouans avec moy, selon la vraye et parfaicte amitié et bonne intelligence qui est entre nous, telle qu'elle se peut desirer entre frères; dont la Royne, Madame et Mère, qui estoit aussy auprès de moy, qui estois au lict, vit bien que le dict ambassadeur se soufrit, car il pensoit, à mon advis, que, selon les faulx bruictz que les malitieux, qui ne demandent que la division, font courir, nous feussions en mauvaise intelligence, mais il vit bien le contraire. Aussy vous priè je dire que j'espère si bien conduire mes dictz frères, le Duc d'Alançon et le Roy de Navarre, qu'ilz n'auront jamais, comme de ceste heure, aultre vollonté que la mienne; combien qu'à vous dire vray, mais cella demeurera en vous, il y ait eu de grandes menées, et l'on a faict ce que l'on a peu pour les diviser d'avec moy, qui loue Dieu de l'assistance qu'il m'a donnée pour y remédier comme j'ay faict, si bien que je m'asseure que tout sera bientost appaisé en ce royaulme, et qu'en quelque sorte que ce soit mes dictz frères n'ont ni n'auront aultre intention et vollonté que la mienne, comme vous le pourrés tousjours bien fermement asseurer de dellà; estant aultant nécessaire, qu'il feust jamais, que preniez garde à ce qui se faira de delà, car j'ay sceu pour certain que la dicte Royne a esté très instamment poursuivie pour se déclarer contre moy; et que, sur ce, les principaux de son conseil avec lesquelz elle en a communicqué se sont trouvés partis, estant le milord thrésorier le plus ferme opinant, à ce qu'on m'a dict, (toutesfois je ne le tiens pas pour bien certain), à me faire la guerre ouverte, sur ces eslévations qui sont maintenant par deçà.
J'ay sceu davantage que l'ambassadeur, qui est icy, faict cejourdhuy partir son secrettaire pour presser sa Maistresse et les ministres à cella, leur persuadant qu'ilz n'auront jamais si belle occasion et moyen de faire quelque chose par deçà pour y remettre le pied et y ravoir un Calais. Mais il ne fault pas faire semblant de rien, et au contraire continuer tousjours à entrettenir la dicte Royne et ses ministres de la vraye amitié que je luy porte, et de celle que j'espère réciproquement d'elle; ayant l'œil ouvert et faisant dextrement tout ce qu'il vous sera possible pour entendre ses délibérations et m'en advertir.
Je n'ay poinct encore responce de ceux de mes dictz subjectz, qui se sont eslevés, sur ce que le Sr de Torcy leur a raporté de ma vollonté; mais j'en attands bientost, et desire bien fort qu'ilz soyent si sages que chascun se rettire en sa maison, et vive en repos sellon les lettres patentes qu'ilz m'avoient demandées, et que je leur envoye, dont vous avés eu le double par ma dernière dépesche; priant Dieu, etc.
Escript au fauxbourg St Honoré, lez Paris, le VIIe jour de mars 1574.
CHARLES. PINART.
CLXIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XVIIe jour d'apvril 1574.--
Nouveaux évènemens survenus en France.--Remontrances que l'ambassadeur doit faire contre les secours donnés par l'Angleterre à Montgommery.--Nécessité de surseoir à la négociation du mariage.--Détails sur la conspiration de La Mole et de Coconas.--Déclarations du duc d'Alençon et du roi de Navarre.--Fuite du prince de Condé.--Dispositions prises contre La Noue, qui occupe la Rochelle.--Abandon du siège de Valognes par Montgommery.--Assurance que toutes les autres provinces sont tranquilles.--Levées de troupes faites par le roi en Allemagne et en Suisse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, par vos dépesches du XXVIIIe du passé, IIe et VIe du présent[154], j'ay veu comme la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, ayant entendu les nouveaux accidentz survenus de deçà, a faict contenance d'en recevoir grand desplaisir, et mesmes de ce qu'elle avoit ouï dire qu'il y avoit quelque chose de meslé de mon frère le Duc d'Alençon; ce que je reconnois d'une très bonne vollonté qu'elle me porte et au bien de mes affaires, comme aussy les propoz qu'elle vous a tenus de Montgomery, ne pouvant en cella user de plus belles démonstrations de son amitié, lesquelles je seray bien aise de voir suivies de semblables effaictz; ayant à vous dire, en passant, touchant icelluy Montgomery, que, entre aultres déclarations que a faictes le comte Coconas, prisonnier, grandement coupable de la malheureuse entreprise qui a esté descouverte, il a dict que le dict Mongomery s'asseuroit bien d'estre secoureu du costé d'Angleterre: ce que je desire que vous faisiés entendre à ma dicte bonne sœur, et luy remonstriés que, encore que ce soit chose que je ne veuille pas croire qu'elle voullût souffrir, pour ne pouvoir estre rien plus contraire à noz communs traictés et à l'amitié qu'elle veut par toutes parolles faire connoistre me porter, si est ce que j'ay bien voullu l'en faire advertir par vous, et la requérir d'y pourvoir, par tous les meilleurs moyens qu'il sera possible, qu'il ne soit presté aulcun secours au dict Mongomery ni à aultres de sa faction, soit ouvertement, ou clandestinement.
[154] Voyez CCCLXXIIe, CCCLXXIIIe et CCCLXXIVe dép. tom. VI, pag. 64, 68 et 73.
Vous pouvés bien juger comme ces choses interrompent le dessein que j'avois prins de m'en aller du costé de la Picardie pour facilliter l'effaict de l'entreveue de mon dict frère le Duc; lequel il fault laisser aux termes qu'il est, sans plus en parler, que l'on ne voye quelque changement en mieux de mes affaires, sans toutesfois monstrer que je sois réfroidy du desir que j'ay de m'estreindre avec ma dicte bonne sœur d'un plus estroit lien d'amitié; vous priant que, pour le plus grand servisse que me sauriés faire, vous ayés, à ceste heure, l'œil bien ouvert à tout ce qui se faira et proposera du costé d'Angleterre. Comme je suis asseuré de vostre affection et intelligence, je ne vous en exhorte pas davantage.
J'ay veu ce que vous me mandés du desir que le comte d'Arguil a d'estre faict chevallier de mon ordre, ce que je luy ay fort volontairement accordé, et vous envoye la dépesche que je pense ne pouvoir mieux addresser qu'à vous mesmes pour le luy bailler.
Au surplus, Monsieur de La Mothe Fénélon, vous aurés entendu par ma dernière[155], comme ceste malheureuse entreprinse, semblable à celle que l'on voulloit dernièrement tanter à Saint Germain en Laye, avoit esté descouverte, qui feust cause que, m'ayant esté confirmée par plusieurs divers advis, je fis renforcer mes gardes et entrer dedans l'enclos de ce chasteau un corps de garde de Suisses. Il avoit dès lors esté prins quelques prisonniers, coupables de la dicte entreprinse, et despuis il en a esté encore prins d'aultres, entre lesquels sont La Molle et le comte Coconas, qui sont entre les mains des gens de ma cour de parlement, pour leur estre faict leur procès, s'estantz desjà, par les interrogations que l'on leur a peu faire, et leurs confessions vollontaires, vériffié comme ilz ont voulleu suborner mes frères, le Duc d'Alençon et Roy de Navarre, et les enlever hors d'auprès de moy pour leur faire entreprendre quelque chose au préjudice de mon authorité et du repos de mon estat; pour lequel effort ilz avoient disposé des chevaux en certains endroictz et prins un lieu où ilz se debvoient rendre; ayant bien à louer Dieu de ce que, par sa grâce, leur mauvais dessein n'a esté exécuté. Mes dicts deux frères, ayantz recogneu la maligne intention de ceux qui les ont voulleu ainsi malheureusement séduire, m'ont déclaré tout ce que dessus, espérant bien que, par la confession des procès qui seront faits à ceux qui se trouvent aujourdhuy prisonniers, il se pourra descouvrir quelque chose davantage de ce à quoy tendoit le but de ceste malheureuse entreprise; dont je ne manqueray de vous donner advis affin que vous en puissiés parler au lieu où vous estes.
[155] Cette lettre manque.
Cependant je ne veux oublier à vous dire que mon cousin, le Prince de Condé, ayant eu quelque frayeur, pour luy avoir esté donné à entendre que je tenois prisonniers mes dictz frères, est sorty d'effroy de la ville d'Amiens, et s'est rettiré du costé des Ardennes, ainsy que je l'ay entendu. Mais j'espère que, comme son parlement a esté fondé sur un faux donné à entendre, quand il sçaura la vérité des choses, comme j'ay donné ordre de la luy faire sçavoir, il s'en retournera au dict Amiens pour continuer à pourvoir aux affaires de son gouvernement, selon la charge que je luy en ay donnée et que luy avois envoyée expressément.
Je viens d'avoir nouvelles de mon cousin, le duc Montpensier, comme il a, avec le Sr de La Vauguion, suivi de si près les troupes de La Noue, qui avoient envie de se joindre à Langoran, qu'il les a contrainct de prendre aultre chemin et de tirer du costé de la Rochelle, estant mon dict cousin en délibération de les combattre avec bonne intention de les deffaire, comme il est bien plus fort qu'elles ne sont. Quand au dict La Noue, estant malade d'une fiebvre double tierce, il s'estoit rettiré à la Rochelle, où je croy que mon cousin le sieur Strossy et le secrettaire Pinart, qui estoient après à le joindre, pourront négotier avec luy du faict de leur charge.
Du costé de la Normandie, j'ay eu aujourdhui advis que le Sr de Matignon a fait lever le siège devant Valongnes à Montgomery, qui s'est rettiré du costé de Vire, où il le poursuivoit pour le combattre avec une bonne troupe de forces, luy ayant desjà faict changer d'un logis ou deux.
J'espère quelque bon effaict de ces deux costés, n'ayant rien qui bouge, grâces à Dieu, ez aultres provinces par deçà, où les choses sont en fort paisible estat; priant Dieu, etc.
Escript au chasteau de Vincennes, le XVIIe jour d'apvril 1574.
Je ne veux oublier de vous dire que, despuis ces nouveaux accidentz survenus, je me suis résollu de mettre en wartguelt jusques à cinq mille chevaux reytres, et de demander une levée de six mille Suisses, pour estre fort et donner la loy à ceux de mes dicts subjectz qui me seront désobéissantz.
CHARLES. BRULART.
CLXIV
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVe jour d'apvril 1574.--
Audience accordée à l'ambassadeur d'Angleterre pendant la maladie du roi.--Intercession d'Élisabeth en faveur de La Mole.--Déclaration faite par Catherine de Médicis des motifs qui ne permettront pas d'user de clémence envers lui, s'il est condamné.
Monsieur de La Mothe Fénélon, l'ambassadeur de la Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, m'est venu aujourdhui trouver, et a commencé à me dire que sa Maistresse avoit esté grandement resjouie, quand elle avoit entendu, par sa dépesche, que le Roy, Monsieur mon filz, et moy continuons toute bonne amitié envers elle, et que les choses que l'on disoit de mon filz le Duc, sur l'occasion de ce qui est cy devant advenu, ne se trouvoient telles que on en avoit faict courir le bruict, qui estoit bien le plus grand desplaisir qu'elle pouvoit recevoir; car, comme l'amitié singullière, qu'elle luy avoit tousjours cy devant portée, estoit principallement fondée sur celle qu'elle avoit avecque le Roy, Mon dict Sieur et filz, et moy, aussy quand il seroit mal avec nous, elle n'en pourroit que grandement diminuer. Ce que je luy ay conforté et remercié de ce que, en cella, elle randoit un bien ample tesmoignage de la syncérité de son affection, l'asseurant, comme la vérité est, que nostre amitié vers elle est telle et aussy syncère qu'elle ait esté cy devant, et que nous avons tout desir de l'estreindre tousjours de plus en plus; et que, Dieu mercy, il estoit en aussy bonne intelligence avec nous que nous le sçaurions souhaitter pour nostre contentement, et que sa vollonté et la nostre n'estoit qu'une mesme chose.
Puis il m'a dict qu'il avoit à parler au Roy, Mon dict Sieur et filz, quelque chose de la part de sa Maistresse, mais, à cause de son indisposition, il ne le voulloit empescher, m'ayant déclaré que c'estoit de La Molle, lequel ayant veu et estimé pour gentilhomme fort honneste, elle a quelque occasion de penser qu'il ne luy seroit poinct tombé au cœur de faire une meschanceté; toutesfois qu'elle ne sçavoit pas de quoy il peût estre chargé, mais que, s'il y avoit chose qui ne feust de si grand grief et offence qu'elle peût estre remise, qu'elle prieroit vollontiers pour luy. En quoy elle estoit incitée d'aultant plus qu'elle avoit tousjours recogneu la bénignité et clémence de mon dict filz si grande envers ses subjectz, qu'il avoit tousjours fort vollontiers pardonné, mesmement à ceux qui, par plusieurs fois, ont prins et porté les armes, les ayant, après cella, aultant favorablement traictés que pourroit faire le plus clément prince du monde, comme encores il se voyoit aujourdhuy qu'il leur faict de si belles et raisonnables offres que, quand ilz ne les voudront accepter, ilz mériteront d'en estre blasmés de tout le monde, et que tous les princes, qui font profession de leur religion, leur seroient contraires.
Là dessus, je luy ay respondu que j'estois bien aise qu'il fît ce jugement avec la vérité, mais, quand à ce qui touche le pardon qu'a faict le Roy, Mon dict Sieur et filz, à ses subjectz, quand ilz se sont cy devant eslevés en armes, ç'a esté lorsqu'ilz ont faict cognoistre que ce qu'ilz en faisoient n'estoit que pour le faict de leur religion, et estre en cella contentés de ce qui serviroit à la satisfaction de leur conscience, et que, leur y ayant esté pourveu, ilz luy ont randu l'obéyssance telle que debvoient de bons subjectz: mais, pour le regard du dict La Molle, il y avoit bien d'aultres considérations; car estant une personne qui a esté nourrie près de nous, et se peut dire de nostre pain, luy ayant, Mon dict Sieur et filz, faict de l'honneur et de la faveur, non pas comme à un subject et serviteur, mais aultant quasi qu'il eut sceu faire à un qui luy eut esté compaignon, la faulte, qu'il pouvoit avoir faicte, estoit beaucoup plus grande en son endroict que de toutes aultres personnes; qu'il sçavoit bien que, quand semblables accidentz estoient advenus en Angleterre, la Royne, sa Maistresse, n'avoit pas pardonné à ses propres parentz, et avoit laissé traicter telle chose par la justice, ainsi qu'il estoit raisonnable, et comme l'on faict présentement, estant le dict La Molle et ceux qui sont accusés comme luy entre les mains des premiers juges de ce royaulme, qui sont les gens de la cour de parlement de Paris; par lesquelz tout homme accusé en ce dict royaulme desire estre plustost jugé que par nulz aultres, par la grande et singullière intégrité qui est recogneue en eux.