Part 19
Je suis d'advis et vous prie de regarder de faire proposer secrettement à la Royne d'Escosse l'estat où elle est de sa personne et de ses affaires et subjects, sans toutesfois luy démonstrer aulcunement que je me veuille porter froidement en son endroict; car je veux tousjours faire pour elle et ses dictz bons subjectz ce qu'il me sera possible, toutesfois considérément et comme mes affaires le pourront permettre; et faictes sentir secrettement d'elle, mais que ce soit de telle façon qu'elle ne puisse aucunement doubter de la bonne vollonté que je luy porte et à la prospérité de ses affaires, si elle voudroit bien accorder que le dict Prince, son filz, demeurât Roy conjoinctement avec elle; et, si elle le consent, qui est, ce me semble, le moins mal qu'elle puisse à présent faire, vous pourrés procéder plus hardiment, Mr de Foix et vous, pour la comprendre et son filz avec les dictz Escossois en la bonne et droicte ligue défensive que j'espère qui se faira entre la Royne d'Angleterre et moy; de laquelle il ne se fault aulcunement descouvrir à ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, ni à pas un des siens; vous priant, en luy faisant faire ceste ouverture, sçavoir aussy si elle trouvera bon que la pratique s'en fasse avec le dict comte de Morthon, et, sans perdre temps, donner ordre de sçavoir, sans faire semblant de rien, en quelle vollonté sera icelluy de Morthon d'y condescendre; à quoy pourra servir le mauvais mesnage où le comte de Lenox et luy sont, ainsi que m'escrivés. Mais, pour ce qu'il sembleroit que l'on avouast par là le tiltre de Roy, cy devant baillé au dict Prince d'Escosse, et la déposition de la dicte Royne, sa mère, il faudra se conduire en cecy comme vous sçaurés très bien faire, le dict Sr de Foix et vous, que l'on n'en puisse tirer de mauvaise conséquence au désadvantage de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse.
Cependant il ne sera que bon de faire ce que l'on pourra pour augmenter la jalousie qui est desjà commencée entre les comtes de Lenox et de Morthon, et memes les diviser du tout, qui pourra s'en prévaloir pour le bien de mon servisse et de celluy de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse; et par mesme moyen, faire que ceux de la partie neutre, qui font quelque démonstration d'incliner et se voulloir joindre à ceux du party du dict Prince d'Escosse, les attirer par tous moyens à soustenir et embrasser la cause de leur souveraine.
J'ay veu aussy ce que m'escrivés pour la restitution de l'évesque de Ross, et, puisque la dicte Royne d'Angleterre faict encores difficulté de le faire mettre en liberté, je vous prie continuer de faire encores pour luy tous les bons offices qu'il vous sera possible, affin qu'il puisse estre dellivré, suyvant la requeste que j'en ay faicte à la dicte Royne d'Angleterre. Et, s'il ne se peut obtenir d'elle que le dict évesque de Ross continue auprès d'elle sa charge d'ambassadeur de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, au moins que ce soit à la charge qu'il se retirera d'Angleterre où bon luy semblera, sans toutesfois que l'instance qu'en faictes puisse altérer la dicte Royne d'Angleterre; estant bien d'advis que vous embrassiés et preniés tousjours, en mon nom, comme vous avés fort bien faict jusques icy, les affaires de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et luy escrire, et elle à vous, librement, affin que vous puissiés avoir une bonne intelligence ensemble pour l'assister au maniement de ses dictz affaires. Mais, si me semble, il est nécessaire qu'elle ait quelqu'un qui ait la mesme charge que faisoit le dict évesque de Ross, car, si vous la preniés absolument, il pourroit advenir que, quelque dilligence que y fissiés, elle ne s'en trouverait peust estre pas entièrement satisfaicte, et si, cella pourroit encore apporter jalousie à la dicte Royne d'Angleterre, recullement à mes affaires et aux siens. Et moyennes aussy doucement envers icelle Royne d'Angleterre, qu'elle accorde et face expédier un passeport à l'archevesque de Glasco pour aller rendre compte à sa maistresse de ses affaires de deçà, mesmement pour le faict du revenu de son douaire, ainsy que je l'ay cy devant requise, et que je luy escris encores présentement.
Quand aux aultres advis contenus, en voz dictes dépesches, ce m'a esté bien grand plaisir de les voir, et vous prie continuer à me tenir adverty de toutes choses qui surviendront par delà, spéciallement du costé d'Irlande.
Au demeurant, pour venir à ce que je vous ay, ces jours passés, escript par la dépesche que vostre secrettaire vous a portée, vous avés veu par icelle l'advis que j'ay de la menée qui se faict secrettement pour le mariage de la Royne d'Angleterre et du Prince de Navarre, ou, si la dicte Royne demeuroit en opinion de ne se marier jamais, comme l'on dict qu'elle a résollu il y a longtemps, luy proposer de voulloir donner au dict Prince une sienne niepce. J'ay despuis eu encores confirmation des dictz advis; aussy est ce le plus grand honneur qu'il sçauroit recevoir, toutesfois il sera bon que vous mettiés tousjours peyne de sentir et descouvrir, par delà, s'ilz auroient eu et ont quelques desseins au contraire pour m'en advertir.
Ne voullant pas, à ce propos, oublier à vous dire que, despuis trois jours, Cavaignes, qui est ici ordinairement à ma suitte pour les affaires de ceux de la religion, feust entrettenir la Royne, Madame ma mère, à l'yssue de son disner, luy faisant entendre qu'il avoit veu le Sr de Walsingam qui luy avoit discouru comme aulcuns seigneurs, qui sont auprès d'icelle Royne d'Angleterre, qui desiroient le mariage d'elle et de mon frère, le Duc d'Anjou, se voyoient en extrême peyne pour ce que le dict mariage tiroit à la longue; et cependant que le duc d'Alve avoit si bien conduict les affaires que le Roy d'Espaigne, son Maistre, a en Angleterre pour le faict des prinses des marchandises et aultres choses dont ilz estoient en débat, que la dicte Royne d'Angleterre et les ministres d'icelluy Roy d'Espaigne en estoient quasy d'accord et prestz à traicter non seulement pour ce faict, mais de passer beaucoup plus avant affin de remettre et asseurer l'amitié d'entre le Roy et icelle Royne, et par ce moyen altérer, s'ilz peuvent, la bonne correspondance et amitié qui est entre elle et moy. Et se laissa le dict Walsingam, par le discours du dict Cavaignes, clairement entendre que les dictz seigneurs qui me sont bien affectionnés auprès de la Royne d'Angleterre, et qui desirent qu'elle et moy continuions en la bonne amitié et affection que nous nous portons, et l'intelligence qu'avons ensemble, seroient bien d'advis et desireroient grandement, pour la fortifier et augmenter davantage, et pour le bien d'eux mesmes, que, ne se faisant poinct le mariage d'icelle Royne avec mon dict frère, il se fît une bonne et parfaicte ligue entre moy, la dicte Royne et le Prince d'Escosse, qu'ilz appellent à présent Roy, et avec la nation escossoise, qui seroit seullement, pour le regard des dictz Escossois, renouveller les traictés d'entre moy et eux, sans parler en cella de la Royne d'Escosse, ma sœur: qui a faict incontinent penser à ma dicte Dame, Mère, et à moy comme je croy que vous fairés de vostre part, qu'ilz voudroient bien du tout establir l'authorité du dict Prince et de ceux qui le gouvernent en Escosse. Et semble aussy par là que le dict Sr de Walsingam ait descouvert, ici, avant le parlement du dict Sr de Foix, l'occasion de son voyage, et que cella luy a faict ouvrir ce propos des conditions que sa Maistresse desire en la dicte ligue, en laquelle je ne voudrois pas oublier de comprendre ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, s'il estoit parlé des Escossois; comme aussy ne seroit il pas honneste à moy d'en faire aultrement, pour les considérations cy devant déclarées.
Ma dicte Dame et Mère donna fort paisible audiance au dict Cavaignes, en luy faisant ce discours, dont j'ay bien vouleu vous advertir pour servir en vostre négociation, affin aussy que vous regardiés de prendre et voir clair en cessi, y allant toutesfois rettenu et comme vous pouvés assés considérer qu'il est requis en cest affaire, affin que les choses se fassent à ma réputation et advantage le plus qu'il sera possible; priant Dieu, etc.
Escript à Blois, le Xe jour de septembre 1571.
CHARLES. P INART.
XCV
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVIIe jour de septembre 1571.--
Retour de Mr de Foix.--Audience accordée par le roi à Walsingham.--Résultat de la mission de Mr de Foix sur la négociation du mariage.--Désir que Burleigh soit désigné par Élisabeth pour passer en France.--Approbation de la déclaration faite par l'ambassadeur en faveur du duc de Norfolk au sujet de l'argent destiné pour Marie Stuart, qui forme l'un des chefs d'accusation contre lui.--Refus du roi d'écrire à Élisabeth en faveur du duc dans la crainte de lui nuire.--Nécessité de suivre les instructions précédemment transmises sur l'Écosse.
Monsieur de La Mothe Fénélon, mon cousin, le Sr de Foix, est arrivé devers moy despuis cinq ou six jours en ça, duquel j'ay bien particullièrement entendu comme toutes choses se sont passées, par delà, en la négociation que vous et luy avez eu à manier avec la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, dont je demeure infiniment content et satisfaict de la grande dextérité avec laquelle vous vous y estes tous deux comportés.
Sur quoy, ayant faict venir devers moy le Sr de Walsingham, sabmedy dernier, la première chose que je luy ay dicte, ç'a esté que je remerciois, de toute la plus grande affection qu'il m'estoit possible, ma dicte bonne sœur du bon accueil et honnorable traictement que mon dict cousin m'avoit asseuré avoir receu d'elle en son voyage, duquel je luy sçavois aultant de gré et en recevois le mesme contentement que s'il eust esté faict à moy mesme. Puis je suis venu à luy dire que, à ce que j'avois peu cognoistre, les demandes raisonnables que je faisois pour mon dict frère, touchant le faict de l'exercisse de sa religion, n'avoient esté receues de ma dicte bonne sœur ainsi que j'espérois, encores qu'il me semblast qu'elles estoient assés tolérables, veu que mon dict frère ne voulloit rechercher, en façon du monde, qu'il feust rien changé au royaulme d'Angleterre au faict de la religion qui est à présent establie, mais seulement qu'il luy feust permis, pour servir à sa conscience, d'avoir l'exercisse libre de sa dicte religion pour luy et sa famille; dont mon dict cousin auroit mis en avant que mon dict frère se contenteroit qu'il luy feust donné asseurance, par une simple lettre missive de ma dicte bonne sœur, que, faisant le dict exercisse, ilz ne recevroient aulcun dommage; à quoy voyant qu'elle estoit bien loin de condescendre, mesmes par le propos que milord Burgley dict à mon dict cousin que ma dicte sœur ne pourrait permettre que mon dict frère peût faire dire la messe au dict Angleterre, il me sembloit que c'estoit une occasion qu'elle voulloit prendre pour se despartir de la négotiation du dict mariage; et toutesfois, d'autant que j'avois trouvé quelque obscurité en ses responces, j'attandois à y assoir plus certain jugement jusques à l'arrivée d'icelluy de ses conseillers que mon dict cousin m'a dict qu'elle délibéroit envoyer par deçà, lequel je l'asseurois qu'il seroit le très bien venu, et entendrois fort vollontiers de luy toutes choses concernant ce faict, pour en demeurer davantage esclerci.
Qui est le sommaire des propos que j'ay eus avec le dict Sr de Walsingam qu'il a faict contenance de bien recevoir, les vous ayant voullu aussy brièvement discourir, affin que vous teniés un mesme langage à ma dicte bonne sœur, et puissiés juger si ce qu'il en mandera par delà s'y trouvera conforme; vous voullant bien dire là dessus que je desire infiniment l'acheminement de celluy des dictz conseillers que doibt envoyer ma dicte bonne sœur, avec lequel j'espère traicter de toutz ces affaires fort commodément, et mesme de ce qui se pourra mettre en avant, non seullement pour l'assurance de la continuitté de nostre commune bonne amitié et intelligence, mais aussy pour l'accroistre et augmenter en tout ce qui sera possible. Et partant je vous prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, d'avancer dextrement, aultant que vous pourrés, l'envoy du dict conseiller, et si ceste charge s'adressoit au dict milord Burgley, j'en serois d'aultant plus aise que je sçay qu'il est personnage duquel ma dicte bonne sœur a grande confience.
Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, je vous ay faict une bien ample dépesche, du Xe de ce moys, par laquelle je pense vous avoir esclercy de toutz les poinctz dont vous desirés avoir lumière de moy; despuis laquelle j'ay receu voz deux dépesches du VIIe et XIIe de ce moys[105], sur lesquelles il ne m'eschet à vous dire aultre chose sinon, quant à celle du dict VIIe, que je trouve fort bon ce que vous avés dict librement à ceux du conseil de delà, touchant les deux mille escus que avés envoyés en Escosse à Vérac par le moyen du secrettaire du duc de Norfolk, ce qu'ilz n'ont occasion de trouver mauvais, quand ilz y auront bien pensé. Mais d'escrire à ma dicte bonne sœur en faveur du dict duc, pour modérer la recerche que l'on luy veut faire de sa vye, à cause de ce que son secrettaire a voullu moyenner l'envoy des dictz deux mille escus, de quoy vous pensés qu'il n'a rien sceu en façon du monde, c'est chose qu'il ne me semble aulcunement à propos de faire pour ceste heure, pour estimer que cella luy porteroit plus de domage que de profit; estant toutesfois résolu, si j'entendois cy après qu'il feust pressé et poursuivy de sa vie pour ce faict, d'employer tout ce que je puis avoir de faveur et crédit envers ma dicte bonne sœur, pour le garder de tomber en inconvénient; ne faisant poinct de doubte que la Royne d'Escosse, ma belle sœur, n'en souffre de son costé. Ce que je conjecture mesmement parce que vous a mandé le dict milord Burgley, que sa Maistresse ne vouloit plus souffrir que aulcun demeurât par delà pour la dicte Royne d'Escosse; et néantmoins je desire que, pour cella, vous ne laissiés à la requérir doucement d'accorder à l'archevesque de Glasco le passeport dont je vous ay escript cy devant pour aller rendre compte à sa Maistresse de ses affaires de deçà.
[105] Voyez CCIIIe et CCIVe dép., tom. IV, pag. 224 et 229.
J'ay veu ce que me mandés de l'escarmouche qui est passée en Escosse entre ceux de Lislebourg et du Petit Lict, ne voyant rien en toutes ces choses ainsi advenues, et mesmes en l'accord que les comtes d'Arguil, de Casseilles, d'Eglinthon et milord Boit ont faict avec le comte de Morthon qui ne me fasse desirer que vous suiviés ce que je vous ay escript par ma susdicte dépesche du Xe, pour accommoder en Escosse les affaires de ma dicte belle sœur. Sur lesquels je pourray prendre encores, cy après, plus certaine résollution, à l'arrivée de ce conseiller qui me viendra de la part de ma dicte bonne sœur, attandant lequel, quand vous tiendrés les choses en quelque estat, ce ne sera que bien faict, car j'espère me servir grandement de la venue du dict conseiller à accommoder les dictz affaires d'icelle ma belle sœur; priant Dieu, etc.
Escript à Blois, le XXVIIe jour de septembre 1571.
Ainsi que je voullois signer ceste lettre, j'ay receu vostre dépesche du XVIe de ce moys[106], par laquelle j'ay veu, ensemble par les advis et coppies des lettres qui estoient encloses avec la dicte dépesche, ce qui est advenu en l'entreprinse que ceux de Lislebourg avoient faicte sur Esterling, où il se trouve pour conclusion que le comte de Lenox a esté tué[107], vous advisant que je regarderay cy après à prendre une bonne résollution sur les affaires de ma dicte belle sœur, laquelle j'ay grand regret de voir ainsi travaillée que le tesmoignent les lettres qu'elle vous a escript.
Ce XXVIIe jour de septembre 1571.
CHARLES. B RULART.
[106] Voyez CCVe dép., tom. IV, pag. 232.
[107] Voir notes, tom. IV, pag. 69 et 232.
XCVI
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVIIe jour de septembre 1571.--
Opinion de Catherine de Médicis que le projet de marier le prince de Navarre en Angleterre est abandonné, et que son mariage avec Madame sera prochainement conclu.--Satisfaction qu'elle éprouve de la conduite de Coligni, et du dévouement qu'il montre pour le service du roi.
Monsieur de La Mothe Fénélon, je n'adjousteray aultre chose à la lettre que le Roy, Monsieur mon filz, vous escript, que pour vous dire seullement, quand à ce que m'escrivés par vostre lettre du XIIe, «que vous ne vous pouvès poinct apercevoir qu'il se tienne aulcun propos, par delà, de mariage de ma dicte bonne sœur, aultre que celluy qui est ouvertement en termes», je croy que la chose se trouvera ainsi; car, du costé dont nous avons quelque doubte, je tiens les choses tant avancées, pour le regard du mariage de ma fille, que, quand l'on y auroit pensé cy devant, cella seroit à ceste heure délaissé, vous voullant bien dire que, tant s'en fault qu'il y ait nouvelle conspiration de ceux de la Rochelle avec ceux du prince d'Orange pour courir sus aux subjects du Roy, Monsieur mon filz, qu'au contraire mon cousin l'Admiral est, ici, avec nous, qui ne desire rien plus que d'ayder en tout ce qu'il peust à empescher les pyrateries qui se font en la mer par meschantes gens qui n'ont aulcun adveu de ceux de la dicte Rochelle, comme aussy à s'employer en toutes aultres choses concernant le bien du servisse du Roy, Mon dict Sieur et filz, comme son fidelle subject. Sur ce, etc.
Escript à Blois, le XXVIIe jour de septembre 1571.
CATERINE. BRULART.
XCVII
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVIIIe jour de septembre 1571.--
Conférence de Catherine de Médicis avec Walsingham.--Plainte de Walsingham au sujet de l'argent que La Mothe Fénélon aurait remis au secrétaire du duc de Norfolk.--Connaissance qu'il donne à la reine des intrigues de Marie Stuart avec le roi d'Espagne.--Protestation de la reine que la Mothe Fénélon n'a pu donner aucune occasion de plainte.--Déclaration que le duc d'Anjou ne saurait consentir au mariage, si le libre exercice de sa religion ne lui est pas accordé.--Crainte que cette négociation ne soit rompue.--Désir qu'elle puisse être renouée pour le duc d'Alençon.
Monsieur de La Mothe Fénélon, le Sr de Walsingam m'est venu trouver ceste après disnée, qui a commencé son propos par me dire qu'il voulloit parler à moy, non comme ambassadeur, mais comme personne privée, et me dire que, encores qu'il sçache que l'intention du Roy, Monsieur mon filz, et la mienne ne soit aultre que d'entrettenir la bonne amitié et intelligence qui est entre sa Maistresse et ce royaulme, si est ce qu'il semble que, en quelque sorte, on la veuille altérer, s'estant trouvé, despuis quelque temps, en çà, que vous, qui vous estiés tousjours cy devant comporté fort dignement en vostre charge, et n'aviés faict que tous bons offices, avés mis entre les mains du secrettaire du duc de Norfolk quelque argent pour servir à ceux qui pourchassent mauvaises pratiques par delà contre sa Maistresse; disant que, parmi les papiers du dict secrettaire du dict duc, il s'estoit trouvé plusieurs choses de grande conséquence qui se traictoient entre luy et la Royne d'Escosse, ma belle fille, contre sa dicte Maistresse, mesmes des lettres que ma dicte belle fille escrivoit au dict duc, par lesquelles elle luy mandoit que, voyant bien que, réheussissant le faict du mariage qui se traictoit entre mon filz le Duc d'Anjou et sa dicte Maistresse, l'affection qu'on luy avoit portée du costé de deçà se pourroit refroidir grandement, et elle seroit quasi contrainte se mettre entre les bras du Roy Catholique, mon beau fils, qui la faisoit recercher pour la marier avec don Joan d'Austria, luy faisant aussy promesse de faire, par mesme moyen, le mariage de son filz avec l'une de mes petites filles; qui estoient offres, à quoy elle le prioit de l'excuser, si elle se disposoit d'entendre en la nécessité où elle se voyoit aujourdhuy réduicte, encores qu'elle luy eût tousjours une bonne affection, ainsy qu'elle le luy avoit promis.
Sur quoy je luy ay respondu, quand au premier poinct, que je vous tenois pour un honneste gentilhomme, digne ministre de son Maistre, et que je ne pense avoir faict chose, de par delà, dont vous ne respondiés tousjours au Roy, Mon dict Sieur et filz, et de laquelle ma dicte bonne sœur ait occasion d'estre mescontente; mais, quand à l'argent dont il me parloit, qui estoit deux mille escus, comme je pensois, que je sçavois bien que l'ambassadeur d'Escosse avoit remonstré quelquefois au Roy, Mon dict Sieur et filz, que sa Maistresse estoit en nécessité d'argent par delà, et qu'il n'y avoit aultre voye d'en faire tenir que par vous, à qui nous n'avons jamais trouvé mauvais qu'il s'addressât pour faire tenir de l'argent pour les affaires de ma dicte belle fille; et quand il l'auroit faict pour le regard des dictz deux mille escus, et que vous auriés essayé de les faire tenir en Escosse par le moyen du dict secrettaire, nous ne le pouvons avoir désagréable, veu la bonne intelligence que, de tout temps, ce royaulme a avec les Escossois, et mesmes l'estroicte alliance que la dicte Royne d'Escosse a eu ce royaulme: qui nous a tousjours faict penser que ma dicte bonne sœur ne pourroit prendre en mauvaise part que nous l'aydassions en ces affaires, en chose mesmement où il ne lui pourroit estre faict aulcun préjudice; de sorte que, soit que vous eussiés essayé de faire tenir les dictz deux mille escus en Escosse par le moyen du dict secrettaire, pour les gens de ma dicte belle fille, ou que ce feust pour l'agent du Roy, Mon dict Sieur et filz, qui est par delà, dont je m'informerois mieux cy après, il me sembloit que ma dicte bonne sœur n'avoit poinct occasion de s'en fascher ni malcontenter en façon du monde.
A quoy le dict Sr de Walsingam m'ayant répliqué que l'on sçavoit assés la vie estrange que avoit menée ma dicte belle fille, qui estoit odieuse à un chascun, et qu'elle ne méritoit que nous en eussions un si grand soin; je luy ay respondu que je sçavois bien que le plus souvant l'on disoit d'une pauvre princesse affligée, comme est ma dicte belle fille, pleusieurs choses qui ne se trouvent quelque fois pour la pluspart véritables; mais que le Roy, Monsieur mon fils, ne pouvoit, pour son honneur, qu'il ne luy aydât à accommoder ses affaires en son païs; qui est une office que ma dicte bonne sœur ne pourroit trouver mauvaise, pour estre convenable à l'alliance que ceste couronne a de tout temps et ancienneté avec les Escossois, et le lieu qu'elle a tenu en ce dict royaulme, n'ayant vollonté toutesfois de rien faire en cella que avec le respect de l'amitié et bonne intelligence que nous avons avec ma dicte, bonne sœur; à laquelle nous ne voudrions en rien contrevenir, mais faire toutes choses qui la pourroient plustot augmenter et acroistre en ce qui nous seroit possible.
Sur quoy je vous diray que nous vous prions continuer à vous gouverner en ces affaires de telle façon que, maintenant que la négotiation du mariage de mon filz d'Anjou n'est aux termes qu'il estoit il y a quelque temps, ma dicte bonne sœur ne juge, par les instances que vous luy fairés, que nostre amitié soit en quelque sorte diminuée en son endroict.
Oultre tout ce que dessus, le dict Sr de Walsingam m'a dict que sa Maistresse avoit plus de desir de se marier que jamais, mais qu'il sembloit que, de ce costé, l'on en feust réfroidi; bien sçavoit elle que le Roy, Monsieur mon filz, et moy le desirions infiniment, mais que mon filz, le Duc d'Anjou, n'y avoit trop de vollonté, ce qu'il me prioit de sçavoir de luy.