Supplément à la Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Septième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 14

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Or, Monsieur de La Mothe, vous estes sur le poinct de perdre un tel royaulme et grandeur pour mes enfans; dont j'ay un très grand regret. Voyés s'il y auroit quelque aultre moyen, comme je vous avois mandé aultrefois, qu'elle voulleût adopter quelqu'une de ses parantes pour fille, et la déclarer son héritière et que mon fils l'espousât; ou une chose que je trouve aussy mal aisée et plus, qu'elle voulleust mon fils d'Alençon, car, de luy, il le desire, et il a sèze ans passés; et d'aultant qu'il est petit de son âge, je fais encore plus de difficulté qu'elle le veuille; car, s'il estoit de grande venue comme sont ses frères, j'en espèrerois quelque chose, car il a l'entendement, le visage, et la façon assés de plus d'âge qu'il n'a; et n'y a à dire, quand à l'âge, que de trois ans, de son frère à luy.

Je ne vous mande cessy pour espérance que j'aye, mais c'est pour faire voir par quel moyen nous pourrions avoir ce royaulme entre les mains d'un de mes enfans; veu, oultre leur grandeur, le bien et grand service pour le Roy et le royaume.

Je vous prie de bien considérer tout ce que je vous en escriptz, et me mander ce que vous en semble, et ce que j'en puis espérer, et me l'escrire par une lettre qui ne soit baillée qu'à moy seulle, et non devant personne; et m'asseurant qu'avés la mesme vollonté en ce faict que j'ay, je ne vous en diray davantage, ni ne le vous recommanderay. Je finis priant Dieu, etc.

De Bouloigne, près de Paris, ce segond de febvrier 1571.

CATERINE.

LXXIV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du VIIIe jour de febvrier 1571.--

Déclaration du roi que l'entreprise faite en Irlande par des Bretons a eu lieu sans son aveu.--Ordre donné pour en faire punition.--Vive recommandation en faveur de Marie Stuart.--Désir du roi de se rendre au vœu d'Élisabeth, en appuyant auprès de l'empereur le projet de la réunion des églises.--Déclaration faite par le roi à Walsingham concernant l'entreprise des Bretons en Irlande.

Monsieur de La Mothe Fénélon, par la dépesche que je vous ay faicte par le sieur de Sabran, je vous ay amplement respondu à voz dernières dépesches, si ce n'est à celle du XXIIIe de janvier, qui arriva, avant hier, à l'heure du départ du dict Sabran que je ne voullus rettarder davantage; et remis à vous y faire responce à présent[85], que je vous prie d'assurer la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, qu'elle ne doibt pas s'imaginer que je permette jamais qu'aulcun de mes subjects entreprenne rien en Irlande contre son service, ayant été bien surprins de l'advis qu'elle vous à baillé par escript, que j'ay veu, où elle dict que le capitaine La Roche, gouverneur de Morleys en Basse Bretaigne, y est allé avec quattre navires, ayant intelligence avec un nommé Fitz Maurice, que le mémoire porte aussy qu'il est à présent secrettement en Basse Bretaigne à solliciter pour avoir des forces, affin de les mener à ce printemps en Irlande. Ce que je ne puis croire, ny pareillement que le sieur de Crenay, cappitaine de Brest, ait prins d'Angin et une petite isle qui est, à ce qu'a déclaré le dict advis, assez près d'Irlande; car je vous asseure que ce sont choses dont je n'oïs jamais parler qu'à la réception de vostre dicte dépesche.

[85] Voyez CLVIe dép., tom. III, pag. 443.

J'ay desjà donné ordre de m'en informer certènement pour en faire justice exemplaire, s'il se trouve qu'il en soit quelque chose; car j'ay tousjours desiré, comme encore je veux de bon cœur, entrettenir la paix, amitié et bonne intelligence qui est entre ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, et moy; m'asseurant que, de sa part, elle est en pareille vollonté, comme vous me mandés, et que, suivant ce qu'elle vous a promis, elle tiendra bientost la promesse, et parole qu'elle vous a si expressément donnée pour ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, qu'en cas qu'il ne se fasse rien par le traicté, qu'elle ne laissera pas de la mettre en toute liberté ez mains de ses bons subjects: ce que attendant, je n'ay pas voullu que l'ordre que j'avois donné pour secourir ma dicte sœur se soit avancé.

Je vous recommande tousjours de donner à ses affaires toute l'assistance que vous pourrés, suivant les dépesches que je vous ay cy devant faictes, par lesquelles vous estes si amplement informé de mon intention qu'il n'est besoin vous la réitérer. Aussy, pour la fin de ceste cy, seullement je vous diray que je seray tousjours bien aise de m'employer à un si bon œuvre que celluy pour lequel elle vous a prié de m'exhorter: qui est qu'avec la bonne intelligence que j'ay avec l'Empereur, mon beau père, je peusse mettre en avant quelque honnorable moyen d'accord et de réunion en l'Eglise, ce que je désire plus que chose de ce monde, et que je prie Dieu nous donner, vous priant l'asseurer que, l'occasion s'en présentant, c'est chose que j'embrasseray de toute syncère et vraye affection. Sur ce, etc.

Au chasteau de Bouloigne, le VIIIe jour de febvrier 1571.

Monsieur de La Mothe Fénélon, despuys cette lettre escripte, le Sr de Walsingam, à présent ambassadeur de ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, nous est venu faire grande instance pour le faict de Irlande. Sur quoy la Royne, Madame ma mère, et moy luy avons respondu le mesme langage cy dessus déclaré, et asseuré que, pour ce que s'il s'est faict, ç'a esté sans que en ayons rien sceu, nous donnerons ordre d'en faire faire punition exemplaire: de quoy vous pouvés assurer ma dicte sœur, et luy dire que les pratiques et aultres choses, qui se font au préjudice et contre ce qui a esté accordé pendant la suspension, se font par aultres que par moy ni mes ministres, et sans que je l'entende.

CHARLES. PINART.

LXXV

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

(_Lettre escripte de la main de la Royne._)

--du XVIIIe jour de febvrier 1571.--

Consentement donné par le duc d'Anjou à son mariage avec Élisabeth.--Recommandation de presser vivement cette négociation.--Secret qui doit être gardé sur toute cette affaire.

Monsieur de La Mothe Fénélon, je vous ay escript une lettre de ma main par Sabran, et vous mandois que, voyant que mon fils ne voulloit se marier, que vous essayssiés de voir si la Royne d'Angleterre voudroit son frère d'Alançon, ou luy bailler quelqu'une de ses parantes. Or, despuys, j'ay tant faict que mon dict fils d'Anjou s'est condescendu à l'épouser, si elle le veut, ce qu'il desire, à ceste heure, infiniment. Ce que voyant, j'ai faict temporiser icy milord Boucaust, encore qu'il aye prins congé, affin qu'il vienne encore de nouveau parler au Roy, mon fils, et à moy; et qu'estant asseurés à présent de la vollonté de mon dict fils, nous luy en parlions en façon que la Royne, sa Maistresse, à son retour, cognoisse qu'il ne tient plus à nous que, si elle a envie de se marier, et espouser mon fils, la chose s'effectue avec son honneur et le nostre.

De quoy je vous ay bien voullu advertir par ce porteur que je retins jusqu'à présent pour l'espérance que j'avois de gaigner à la fin mon fils comme j'ay faict; et le vous ay voulleu escrire de ma main pour estre très nécessaire, si la chose se debvoit faire, qu'elle se vît plus tot faicte et le mariage conclud que sceu. Et, pour ceste occasion icy, nous faisons tousjours entendre à tous secrettaires et aultres, que je n'ay jamais peu gaigner mon fils à se voulloir marier. Et parce que tout le monde parle, je vous prie, dorénavant, n'escrire plus de ce propos par lettre qui puisse venir entre aultre main que les miennes, et que personne ne les aye ni voye que le Roy, mon fils, son frère et moy; et aux aultres lettres qui seront des aultres nouvelles et affaires, le secrettaire les aye comme avés acoutumé, mais qu'il n'y aye jamais rien qui parle de ce mariage; lequel desirons qu'il ne traine point, mais, incontinent que le milord sera de retour, que vous taschiés de descouvrir ce qu'il aura dict, et sur cella la vollonté de la Royne d'Angleterre, et nous mandiés comment nous aurons à nous y conduire, affin que bientost nous en puissions avoir l'issue qu'en desirons; et surtout que les Catholiques n'en prennent umbre, mais gaignez les de façon qu'ils le desirent, et leur faictes cognoistre le bien et advantage que ce leur sera.

J'ay entendu ce que m'aviés mandé par ce porteur qui me semble que c'est un bon acheminement, et que j'espère conduire le reste de façon que la fin en sera heureuse et comme la desirons; ce que attendant, je prie Dieu qu'il vous aye en sa saincte garde.

De Paris ce XVIIIe jour de febvrier 1571.

CATERINE.

LXXVI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du XIXe jour de febvrier 1571.--

Avertissement donné par le roi à Élisabeth d'une entreprise formée par les Espagnols sur l'Irlande.--Résolution du roi d'accorder pour l'Écosse un secours de quatre mille écus par mois, pendant six mois.--Déclaration que l'état des affaires en France ne permet pas de donner davantage, et qu'il faudra toujours se conduire, autant que possible, de manière à éviter la guerre.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay reçeu un pacquet de vous, du dernier jour du moys passé, qui a longuement demeuré par les postes; et, le jour mesmes, arriva aussi le sieur de Vassal avec vostre dépesche du VIe de ce moys, et aujourdhui celle du XIIe ensuivant[86]: par toutes lesquelles j'ay eu grande satisfaction de voir les discours que me faites de ce qui se passe journellement par delà. Sur quoy je vous diray que je seray bien aise que, continuant envers la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, le mesme langage que je vous ay escript, vous l'asseuriés toujours que, de ma part, je veux entrettenir inviolablement nostre commune et bonne amitié et intelligence, ainsi que j'ay asseuré le dict Sr de Walsingam, lequel la Royne, ma dicte mère, a adverti, il y a desjà quelques jours, de ce que nous avons entendu qui s'est faict tant en Espaigne que par le duc d'Alve pour dresser entreprinse sur le païs d'Irlande; par où elle jugera bien que, l'en ayant faict advertir, nous desirons par effaict sa conservation et continuation de nostre dicte bonne amitié, espérant que, de sa part, elle fera le semblable, et que, suivant ce qu'elle m'a si souvant, et, depuis quelque temps, si expressément promis, en quelque sorte que ce soit, soit qu'il se fasse quelque bon traicté pour ma sœur, la Royne d'Escosse, ou non, qu'elle la remectra en liberté ès mains de ses bons subjectz.

[86] Voyez CLVIIe, CLVIIIe et CLIXe dép., tom. III, pag. 450, 457 et 469.

Et si vous cognoissés que ce ne soit que parolles, sans qu'il y ait espérance de quelque bon effaict, je suys résollu, suivant ce que vous m'avés escript par vostre dicte dernière dépesche, que je viens présentement de voir, de secourir par chacun moys, jusques à six moys durant et prochains, à commancer ce moys de mars, ma dicte sœur, la Royne d'Escoce, de quatre mille escus. Et pour ce, si vous voyés qu'il n'y ait aulcun moyen de faire que la dicte Royne d'Angleterre me tienne en cella promesse, il fault que doucement et sans grand bruict vous asseuriés l'évesque de Ross, ou celluy auquel ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, a le plus de fiance par delà, que, combien que je sois après à me restraindre pour mesnager et rétablir mes affaires des dépenses que m'ont apportées ces dernières guerres, néantmoings je m'estendray et fairay fournir, sans qu'il y ait aulcune faulte, au commencement de mars, jusques à six mois durant, si tant les affaires de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, durent, les dicts quatre mille escus par moys, à commancer en mars prochain.

Et fault que vous regardiés avec le dict évesque de Ross, ou aultre à qui ma dicte sœur a plus de confience, à qui secrettement je les fairay fournir ici, affin qu'ils soyent bien employés, et sans qu'il soit sceu que cella vienne de nous; car je serai bien aise de continuer tousjours envers ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, l'instance que j'ay occasion de luy faire de la restitution et dellivrance de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, sur ce qu'elle vous a clairement dict et donné charge de m'escrire et promettre de sa part, comme vous avés faict: qui est qu'elle la mettroit bientost en liberté. Dont cependant vous l'admonesterés tousjours honnestement, le plus à propos que vous pourrés de ma part, sans qu'elle puisse en cella trouver légitime excuse; comme aussy ne sçauroit elle, pourveu qu'elle, ny les siens ne sçachent rien des dicts quatre mille escus par moys; estant bien nécessaire, pour beaucoup de raisons, que vous observiés et considériés bien ce qu'elle vous dira chacune fois que vous lui parlerés de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, affin que vous puissiés pénétrer et descouvrir ceux de ses ministres et conseillers de qui et pourquoy elle est entrée en tant de déffiance que j'ay veu par vos dictes lettres qu'elle est; luy faisant tousjours cognoistre que, s'il s'est faict aulcune chose qui donne occasion de retarder ou rompre la négociation du traicté de la restitution de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, que je croy certainement que icelle ma dicte sœur n'en a aulcune intelligence, et de ma part je n'en sçay rien, comme vous la pouvés certainement asseurer.

Tout le reste de vos dictes dépesches ne requiert plus de réponse, si ce n'est pour vous dire qu'il sera bon, suivant ce que je vous escrivis en chiffre, il y a quelque temps, que vous vous comportiés, pour le regard de la négotiation d'entre la dicte Royne d'Angleterre et le duc d'Alve, et pour les autres affaires qui se pourront offrir entre les Espagnols et les Anglois, ainsi que je vous ay faict entendre; qui me garde de vous en tenir ici plus longs propos.

Mais vous diray que, despuys six jours, le sieur de Seton est arrivé en ce lieu, avec lettres que la Royne d'Escosse, ma sœur, m'a escriptes et à la Royne, Madame et Mère, et aussi à mon frère, le Duc d'Anjou, qui sont faictes dès le moys d'octobre; et d'aultres particulières de l'évesque de Ross, du Ve de ce moys, par lesquelles ma dicte sœur et icelluy évesque me requièrent très instamment, oultre la créance du dict Seton, qui estoit aussy de même, de secourir et assister ma dicte sœur la Royne d'Escosse.

Sur quoy je respondis à l'archevesque de Glasco et au dict Seton, comme aussi fist Ma dicte Dame et Mère, de son costé, que nous avions faict ce qui avoit esté possible, comme encore nous fairions toujours, pour la restitution de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse; mais, parce que la Royne, Ma dicte Dame et Mère, jugea aux propos que luy tint le dict archevesque de Glasco, qu'il sembloit que nous n'eussions assés fait en cella; et toutesfois vous avez sceu ce que je dis au Sr de Walsingam, quand il s'en retourna dernièrement pour faire entendre à la dicte Royne d'Angleterre, et ce que despuis j'escrivis au Sr de Norrys, qui est tout ce que je pouvois et peut estre plus que je ne debvois lors, considéré l'estat de mes affaires; ce que Ma dicte Dame et Mère ne faillit pas de bien dire, à ce propos, au dict archevesque de Glasco. Dont je vous ay bien voulleu advertir, affin que, rettenant cella à vous, vous puissiés par dellà mieux juger ses déportements. Car je croy que luy, et ceux, avec lesquels il confère ordinairement, desireroient bien de me mettre à la guerre avec ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre; ce que, pour vous dire vray, je veux évitter, avec occasions raisonnables, tant que je pourray, et plustot, s'il est possible, voir ceux qui m'y desirent, et qui ont faict tout ce qu'ils ont peu pour entrettenir les troubles en mon royaulme. Je ne veux pour cela laisser Madame ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, mais dellibère de l'assister, tant qu'il me sera possible, comme j'ay tousjours faict jusques icy, et que je fairay encores, sellon les moyens que j'en ay.

Je remettray le surplus de ce que je vous pourrois escrire au contenu de vos dictes dépesches, à quand le dict de Vassal s'en retournera; qui sera quand j'auray veu le dict Sr de Boucaust et ceux de sa troupe, auxquels je fairay faire bonne chère, au devant duquel j'ay envoyé.

Et vous diray, pour la fin de ceste cy, que celluy, que me mandés qui a escript de delà ce qui est contenu au mémoire enclos avec vostre dicte dépesche du XIIe, est mal adverti, ayant seullement receuilli ce que ceux qui discourent à leur fantaisie ont peu penser, ou luy mesmes, qui n'a pas voulleu envoyer les premières dépesches sans y mettre des nouvelles, en a voulleu composer; mais il sera bon que vous continuiés tousjours à recouvrer les doubles de celles qu'il faira cy après et ses mémoires pour m'en advertir, et cella sera tenu secret comme vous desirés; aussy le fault il ainsi pour le bien de mon servisse, priant Dieu, etc.

Escript au chasteau de Bouloigne, le XIXe jour de febvrier 1571.

CHARLES. PINART.

LXXVII

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

(_Lettre escrite de la main de la Royne._)

--du IIe jour de mars 1571.--

Conférence de Catherine de Médicis avec lord Buckhurst sur la négociation du mariage.--État de cette négociation avec Cavalcanti et Téligni.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay veu vostre petite lettre, et si vous avez receu la dernière que je vous ay escripte, vous verrés que les choses sont changées, et que mon fils desire infiniment espouser la Royne d'Angleterre, et ne craint sinon qu'elle ne le veuille non plus qu'à l'accoustumée, et qu'elle fasse mine de se voulloir marier pour servir à ses affaires. Mais, quoiqu'il en soit, il fault essayer par tous moyens de la conduire à le faire, et pour luy donner occasion de dire librement sa vollonté, j'ay parlé au milord Boucaust, le jour devant qu'il partît, encore qu'il eust longtemps auparavant prins congé de nous en cérémonie; et, de peur qu'il feust sceu, il fist semblant d'aller voir les Tuilleries et moy d'y estre allée me promener sans dessein, où je feignis de l'entrevoir, et luy dis que j'eusse eu regrect qu'il s'en feust allé sans que plus au long je luy eusse explicqué l'amitié que le Roy, mon fils, et moy avons pour la Royne, sa Maistresse, veu qu'elle nous avoit faict entendre par luy celle qu'elle nous vouloit, et comment nous desirions, par touts moyens, de luy correspondre, et l'assurer que, de nostre part, nous travaillerons tousjours à la fortiffier davantage, quand l'occasion s'en présenteroit.

Il me dict qu'il pensoit que je voulleusse luy dire cella pour le mariage d'elle et de mon fils.

Je luy dis que, si nous estions asseurés qu'elle le voullût et ne se moquast comme des aultres, que le Roy, mon fils, et moy le désirerions et le voudrions avecque son honneur, mais qu'elle gardât, de son côté, le nostre affin qu'il ne nous en tournât une moquerie.

Lors il commença à me dire qu'elle luy avoit commandé de nous dire, si nous entrions en ce propos, qu'elle estoit résollue de se marier, et hors de son royaume, et à un prince de mesme aisle; et que, n'estant l'honneur d'une fille de rechercher les hommes, qu'elle n'en pouvoit dire davantage; mais, quand elle en seroit requise, comme son honneur le veut, qu'elle respondroit et n'en sortiroit nulle moquerie. Et, après, me dict qu'il me voulloit parler, de luy mesme, qu'elle estoit contraincte de se marier, et asseuroit qu'elle le voulloit, que tous les grands le luy conseilloient, que mon fils n'estoit ni comme le roy de Suède, ni le frère du roy de Dannemarc, ny l'archiduc Charles, qui sont tous princes esloignés d'Angleterre et pauvres, eux et les leurs. Mais mon fils estoit voysin et appuyé d'un grand Roy; et que ce mariage, s'il se faisoit, seroit bien utille pour les deux parties; et qu'il me prioit que je luy disse ce que je voudrois sur cella mander à sa Maistresse.

Je luy dis que je n'avois à dire aultre chose, de la part du Roy, mon fils, et moy, que ce que je luy avois dict: que ne se mocquant, et se voullant marier véritablement, que le Roy, mon fils, et moy entrerions en ce propos, luy gardant son honneur, et qu'elle aussy nous gardast le nostre; qu'estant Royne si grande, il ne la fault pas recercher comme une aultre princesse, sans sçavoir sa vollonté, veu mesmement que les aultres, qui l'ont faict, s'en sont mal trouvés: mais que la sçachant, nous luy garderons ce qui est deu à une fille, grande royne comme elle est.

Il me demanda s'il en diroit aultant de la part de mon fils, je luy dis que non, que c'estoit de la part du Roy et de moy, et qu'il pouvoit bien l'asseurer, de la part de mon fils, qu'il la serviroit tousjours en ce qu'elle luy voudroit commander.

Voilà tout ce qui s'est passé entre nous.

Et, le jour auparavant, Cavalcanty m'avoit baillé le portraict de la dicte Dame pour le bailler à mon fils, que le milord luy avoit baillé. Despuys, le secrettaire du cardinal de Chastillon a eu sa responce, qui est que nous le remercions et le prions de voulloir tirer l'entière résollution de ceste Royne, si elle se veut marier ou non, et, après, nous venir trouver pour en conférer ensemble et prendre une résollution comme nous y debvons procéder, et l'avons faict affin qu'il s'en vienne icy.

Et Téligni, qui nous a aussy pressé de luy faire responce, et avoir quelque chose plus particulière pour luy mander affin qu'il le puisse dire à icelle Royne, si elle luy demande:--«Quand je leur auray asseuré de le voulloir quelle seureté auriés qu'ilz le veullent.»--Je luy ay dict et le Roy aussy, qu'il luy mande de l'asseurer que, si nous sommes asseurés de sa vollonté, que lors elle cognoistra que nous serions bien marris de nous moquer d'une telle princesse; et y fairons ce que debvons pour luy conserver son honneur et réputation: car, cella se faisant, nous le desirons conserver comme le nostre propre.

Il m'a dict:--«Mais Monsieur y est si contraire.»--Je luy ay respondu que non, mais qu'il y en avoit tant qui ne desiroient ce mariage que, s'il faisoit aultrement, ils essayeroient par tous moyens de l'empescher; et, en pensant qu'il ne le veut, ils se moquent de ce que l'on en dict.

Je vous ay voulleu advertir de tout affin que, parlant à ceste Royne, vous suiviés le mesme propos, et que, nous advertissant par lettre expresse, qui ne soit baillée qu'à moy, de tout comme les choses iront après qu'elle aura entendu tout cessy, et nous mandiés ce qu'il vous semble que nous y devions faire, et comment il nous fault conduire.

Cavalcanti a grand envie que toute la négotiation luy tombe entre les mains tout seul. Je luy en ay donné espérance, car je n'ay voulleu malcontenter personne, de peur que, se voyant méprisé, il eust moyen de nous y nuire. Vous parlerés à luy, et luy dires le contentement que nous avons de luy, et que, si cecy va en avant et sans longueur, nous ne serons pas mescognoissans.

Ce porteur vous dira comment j'ay parlé au secrettaire, et les propos qu'il m'a tenu; et, m'en remettant sur luy, je fairay fin à la présente; priant Dieu, etc.

De Paris ce IIe jour de mars 1571.

Vostre bonne amye. CATERINE.

LXXVIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

--du VIIe jour de mars 1571.--

Négociation concernant Marie Stuart.--Présens reçus par le roi.--Gratifications données à ceux qui les ont apportés.--Remerciemens pour Élisabeth.--Assurance que le roi ne prêtera la main a aucune entreprise contre l'Angleterre.--Recommandation en faveur de la reine d'Écosse pour que la liberté lui soit rendue.

Monsieur de La Mothe Fénélon, despuys ma dernière dépesche, j'ay receu les vostres des XVIIe et XXIIIe jours du moys passé[87]: l'une, faisant principalement mention du faict du Prince d'Escoce; l'aultre, contenant les discours qui se sont tenus entre la Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, et vous sur ce que je vous escrivis par Sabran, et encores despuis en ma subséquente dépesche.

[87] Voyez CLXe et CLXIe dép., tom. III, pag. 473 et 477.