Supercheries littéraires

Part 2

Chapter 23,405 wordsPublic domain

Une question de supposition d'auteur ou de pastiche qui n'est pas encore résolue, est celle du _Pervigilium Veneris_, hymne que l'on chantait à la fête de Vénus. On l'a attribué entr'autres à _Luxorius_, poète carthaginois du sixième siècle, sous le règne de Trasimond, roi des Vandales. Le motif de ce soupçon est qu'on y rencontre des imitations frappantes de _Lucrèce_, de _Virgile_ et d'_Ovide_, dans les descriptions de la puissance de Vénus, et des effets du printemps, imitations que l'on rencontre déjà dans les Vers-Centons de _Luxorius_.[26] L'antiquité douteuse et l'origine problématique de ce morceau ont donné lieu à des hypothèses et à des conjectures de toutes les façons. _Cabaret Dupaty_, qui en a publié une traduction en prose, à Paris, en 1842, suppose que c'est un pastiche de _Paul Manuce_ et de _F. Pithou_. Toutefois jusqu'à présent, les plus savants critiques n'ont pu s'accorder sur l'auteur de ce charmant poème, quoiqu'ils aient parcouru toute l'échelle de la littérature romaine, depuis l'aurore du siècle d'Auguste jusqu'à la première nuit de barbarie des Goths et des Vandales.[27]

[Note 26: Comme on peut le voir dans notre _Centoniana_.]

[Note 27: Voir "Conjectures sur l'auteur de _la Veillée de Vénus_," par M. de Cayrol. Abbeville, Juin 1839, in 8º.

Les _Nouvelles Littéraires_, tome xi. p. 366, contiennent des lettres du Président Bouhier au P. Oudin, relatives au _Pervigilium Veneris_.]

Il serait très difficile de rappeler toutes les mystifications désignées sous les noms de pastiches, suppositions d'auteur, intercalations, etc., et restées plus ou moins célèbres dans les annales de l'érudition. Ce sont probablement ces nombreux mensonges littéraires qui ont suggéré la singulière idée, soutenue avec esprit par _Jean Hardouin_, que l'Enéide avait été composée par un moine du moyen âge, et que _Virgile_ n'avait écrit que les éclogues et les géorgiques. Il affirmait en outre que deux ou trois écrivains de la même période étaient les auteurs des épîtres et discours _d'Horace_ (Epistolæ et Sermones). L'un avait composé les odes, le second les épodes, et le troisième l'art poétique. Cette thèse du reste convenait parfaitement à l'original, qui consacrait 250 pages in folio, dans ses ATHEI DETECTI, à la preuve que Jansénius, Malebranche, Quesnel, Antoine Arnauld, Pascal, Descartes et autres philosophes, n'étaient que des athées.[28]

[Note 28: M. Vernet, professeur de Théologie à Genève, a fait en latin l'épitaphe de _Hardouin_. En voici la traduction:

"Dans l'attente du _jugement_, ici repose le plus paradoxal des hommes; Français de nation, Romain de croyance, merveille du monde lettré. Il fut adorateur et destructeur de la vénérable antiquité; et doctement fou, il répéta, tout éveillé, des songes inouïs. A la fois pieux et sceptique, il eut la crédulité d'un enfant, l'audace d'un jeune homme, l'extravagance d'un vieillard. Enfin, pour tout dire en un mot, Ici repose Hardouin."]

A notre avis le centon, la parodie et le pastiche sont unis par d'intimes rapports. Après avoir traité les deux premiers sujets, nous désirons compléter cette espèce de trilogie plaisante, par un exposé des faits les plus remarquables dans les divers genres de supercheries, innocentes ou coupables, qu'offre l'histoire de la République des Lettres.

Afin d'établir un certain ordre dans ce travail, nous le diviserons en trois sections.

1er Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention de tromper les lecteurs.

2me Les suppléments d'auteur, intercalations, et pastiches, composés comme exercice de style, ou amusement.

3me Des pastiches-imitations, et suppositions d'auteur, dans les beaux arts.

SECTION PREMIÈRE.

PASTICHES ET SUPPOSITIONS D'AUTEUR PLUS OU MOINS COUPABLES.

"_Corpus putat esse quod umbra est._"

--OVIDE.

"La vérité et le mensonge ont souvent leurs visages conformes, et leurs allures pareilles." Cette pensée de Montaigne est la base des compositions dont nous allons nous occuper.

Dans tous les pays et à toutes les époques, les supercheries littéraires sont fréquentes. Pour mieux déconcerter la critique, les auteurs de pastiches ont souvent cherché dans les temps anciens des noms célèbres, afin d'étayer leurs écrits d'une autorité imposante. "Cette sorte de mensonge, dit la savante _Marie de Gournay_, trouve son excuse dans la bêtise d'une part du monde, qui croit beaucoup mieux la vérité sous la barbe chenue des vieux siècles, et sous un nom d'antique et pompeuse vogue."

Tous les auteurs ne montrent pas la même indulgence. L'infatigable bibliographe _Quérard_ lança ses foudres de guerre contre les supercheries de la littérature française. Il donne avec trop de sévérité le nom de _faussaires en littérature_ à ceux qui s'en mêlent, sans faire grande distinction entr'eux.

Quelqu'un, par contre, a dit plaisamment: "N'est-ce pas au contraire de l'humilité et du désintéressement littéraire, que de prêter son esprit aux morts, et de se cacher tout vivant sous la peau d'un illustre défunt?"

Le lecteur a vu dans l'introduction que chez les anciens et dès les premiers siècles de notre ère, les falsifications de ce genre ne faisaient pas défaut.

On peut citer entr'autres, comme un morceau des plus heureux, les 217 hexamètres fabriqués à l'imitation du poète gnomique _Phocylide_,[29] et si bien réussis qu'on les a insérés dans les œuvres de ce dernier.[30]

[Note 29: L'auteur de ce pastiche est resté inconnu. _Duché_ (le tragique), le premier traducteur français du recueil de sentences et de préceptes de morale de _Phocylide_, a ajouté à sa traduction de véritables pastiches de _Labruyère_.]

[Note 30: _Coupé_, dans ses _Soirées littéraires_, tome iv. p. 49, s'obstine à nommer notre auteur grec, _Procylide_. Il a donné une autre traduction des maximes gnomiques ou sentencieuses de Phocylide. Voir, au sujet des poètes de cette famille, _Emile Egger_, _Mémoires de littérature ancienne_, tome i. p. 229.]

_Ovide_ jouit d'une grande célébrité au moyen âge, car nos aïeux trouvaient dans ses _Métamorphoses_ et l'_Art d'aimer_, de quoi satisfaire leur penchant pour les histoires merveilleuses et les contes érotiques.

Aussi règne à cette époque la fantaisie de certains poètes de publier leurs œuvres sous son nom, mais ces pastiches réussirent rarement. On compte jusqu'à treize de ces imitations.[31] Une des plus importantes, le poème _de Vetulâ_, déjà cité par _Richard de Bury_, dans son _Philobiblion_, fut publié à Cologne en 1470, comme œuvre d'_Ovide_. Voici comment _Robert Holcoth_, dans son commentaire sur _La Sagesse_ raconte l'histoire inventée alors pour faire croire à l'authenticité de ces trois chants, mais sous une prudente réserve: "_An sit liber Ovidii, deus novit._"

[Note 31: Consolatio ad Liviam Augustam.

Carmen Panegyricum ad Calpurnium Pisonem.

Elegia de Philomelâ.

De Pulice.--Somnium.

Epigrammata Scholastica de Virgilii xii. libris Æneidos.

De Cuculo. De Aurorâ. De Limace.

De quatuor humoribus.

De ludo latrunculorum.

De Fortunâ.

De Vetulâ.]

Le poète, désespérant d'être rappelé de son exil, composa ce dernier poème pour y retracer la vie qu'il avait jadis consacrée à l'amour. En mourant, il avait ordonné que cette composition intitulée _Vetula_ fût enterrée avec lui. On la retrouva dans un cimetière public d'un faubourg de la ville de _Dioscurias_, capitale de la Colchide; ce manuscrit fut porté à Constantinople, par ordre du roi de ce dernier pays, et _Léon_, protonotaire du sacré palais, et secrétaire de l'Empereur _Vatace_, le publia. On ajoutait que dans le même tombeau se trouvait aussi l'inscription funéraire d'Ovide! _Naudé_[32] cite encore plusieurs autres témoignages sur ce même poème attribué à _Ovide_.

[Note 32: Dans le Dialogue de _Mascurat_, p. 225.]

_Bayle_ dit qu'il faudrait être bien dupe pour s'imaginer que la _Vetula_ soit de ce poète. "Il n'est pas nécessaire, ajoute-t-il, d'être grand clerc pour pouvoir jurer, sans nulle ombre de témérité qu'Ovide n'a jamais fait un poème aussi barbare que celui-là, et que c'est la production d'un Chrétien du Bas-Empire."

Ici notre savant critique se trompe, comme l'a prouvé _M. Cocheris_, qui, dans une introduction de la traduction de ce poème, par _Jean Lefèvre_, démontre que de tous les écrivains que l'on pourrait regarder comme auteur de ce pastiche, aucun ne semble réunir en sa faveur autant de présomptions que _Richard de Fournival_, chancelier de l'église d'Amiens. Admirateur d'Ovide, clerc habile, auteur de productions fort estimées de son temps, il a laissé plusieurs poèmes qui ne sont que des imitations de l'_Art d'aimer_ et du _Remède d'amour_.[33]

[Note 33: La Vieille, ou les dernières amours d'Ovide, poème français du 14me siècle, etc. etc., par Hippolyte Cocheris. Paris: A. Aubry. 1861. Un vol. petit en 8º.]

A plusieurs reprises les romans grecs ont fourni l'occasion de pastiches qui parfois ont eu cours assez longtemps comme authentiques. Par exemple, _Huet_ a accepté comme tel un ouvrage tout moderne: "Du vrai et parfait amour," attribué à _Athénagoras_ d'Athènes, un des premiers défenseurs du Christianisme. On n'a jamais vu le texte grec de ce livre, dont la traduction française a été publiée pour la première fois à Paris en 1599. Il est bien prouvé aujourd'hui que l'ouvrage est une fiction du prétendu traducteur. C'est le premier modèle de toutes ces suppositions de romans traduits du grec que _Montesquieu_ n'a pas dédaigné d'emprunter dans le _Temple de Gnide_.[34]

[Note 34: Etudes de littérature ancienne et étrangère, par _Villemain_. Paris: Didier. 1846.

Les Romanciers grecs et latins, par _Victor Chauvin_. Paris: Hachette. 1864.]

Une supposition d'auteur qu'il ne fut pas aussi facile de reconnaître, et qui est encore aujourd'hui une énigme, est l'inscription que _Pétrarque_ est supposé avoir tracée sur son exemplaire de Virgile, et dans laquelle il fait mention de sa première rencontre avec _Laure_, dans l'église de Sainte Claire, le 6 avril 1327, jour de Vendredi Saint.[35]

[Note 35: Malheureusement pour celui qui imita si bien l'écriture de Pétrarque, il est prouvé, que le 6 avril de cette année était un lundi.]

Une supercherie plus difficile, qui traversa comme authentique même le dix-huitième siècle sceptique et railleur, sans être démentie ni mise en doute, est la curieuse Ordonnance Royale, relative aux mœurs à Avignon, donnée par la Reine _Jeanne de Naples_, en 1347.

_M. Jules Courtet_ a montré que le savant _Astruc_ a été la dupe d'une plaisante mystification, en insérant ces statuts apocryphes pour la première fois en 1736, dans son traité _De Morbis Venereis_. Ils étaient l'œuvre de _M. Garcin_ et de ses amis. On fabriqua une copie d'un prétendu original, qu'ils firent parvenir à _Astruc_.[36]

[Note 36: Voir les détails de cette affaire dans la _Revue Archéologique_, deuxième année, 1845, 3me livraison. Sur la foi d'_Astruc_, cette Ordonnance Royale fut mise par _Papon_ dans son "Histoire de Provence," et par _Merlin_, dans son "Répertoire de Jurisprudence," tome i. p. 761. _Non infima laus est_, comme dit Horace.]

Les savants et les hommes de lettres se donnèrent souvent, au seizième siècle, le plaisir de se mystifier les uns les autres, et parfois le public, par ces sortes de pastiches ou de suppositions d'auteur. Le plaisant conteur _Des Periers_ essaya, mais ne réussit guère, à faire croire que le _Cymbalum mundi_ était un ouvrage ancien.

Dans la préface, il dit à son ami _Tryocan_, qu'il n'était que le traducteur de ce petit livre: "Il y a huit ans que je te promis de te rendre en langaige françois, le petit traité que je te montrai, intitulé: _Cymbalum mundi_, lequel j'avais trouvé dans une vieille librairie d'un monastère qui est auprès de la cité de Dabas."

Le célèbre italien _Sigonius_ fit prendre pendant longtemps un de ses pastiches pour le traité de Cicéron, "De Consolatione," quoiqu'_Antoine Riccoboni_ eût déjà tâché de dévoiler la supercherie, en publiant le "De Consolatione, edito sermone sub nomine Ciceronis." _Tiraboschi_ ne découvrit qu'en 1785, à Modène, des lettres privées qui prouvaient la fabrication.

Ce pastiche Cicéronien était habilement composé par un savant que _Hallam_, dans son histoire de la Littérature de l'Europe, nomme le prince des antiquaires du seizième siècle.

Vers cette époque une supercherie littéraire qui fit bien plus de bruit, fut celle d'_Annius_ ou _Nannius de Viterbe_, qui,

....."_Veteris non inscius ævi_,"

publia à Rome en 1498 un recueil de parties des ouvrages originaux de Bérose, de Fabius Pictor, de Manéthon, de Caton,[37] etc., qu'il prétendit avoir retrouvés à Mantoue. Ce recueil, monument curieux de l'ignorance et de la crédulité, fut reçu avec une grande faveur par toute l'Europe savante, car chaque peuple trouvait son origine dans les fables de ces prétendus historiens. Il eut les honneurs de la réimpression à Paris, à Venise et à Bâle.

[Note 37: Annii Viterbiensis Commentarii in auctores diversos de antiquitatibus, cum textu, in folio. Cette première édition est extrêmement rare.]

La critique ne fit justice de cette supposition d'auteur, qu'à la fin du seizième siècle, longtemps après la mort de l'inventeur. _Nicéron_ distingue quatre partis qui furent engagés dans cette querelle; ceux qui considéraient toute la collection comme un pastiche; les partisans d'une authenticité parfaite; ceux qui regardaient les fragments comme faux, mais qui prétendaient qu'_Annius_ avait été trompé lui-même; et enfin le juste milieu maintenait, qu'une partie était fausse, et l'autre authentique. Le _Bérose_ commençait son histoire avant le Déluge, et avançait que les Chaldéens avaient fidèlement conservé leurs archives historiques.[38]

[Note 38: Le Dictionnaire de Bayle cite les principaux auteurs qui ont parlé de ce pastiche.]

Pour mieux faire croire à l'authenticité de l'œuvre, _Annius_ y avait joint de longs commentaires, contenant des passages d'auteurs anciens bien connus.

On rapporte qu'un auteur mourut de chagrin lorsque l'imposture fut découverte, parcequ'il avait fondé un long et savant travail sur cette publication.

C'est au seizième siècle que commença la manie des commentaires interminables. Afin de les rendre plus intéressants, leurs auteurs prêtaient à _Ennius_ ou à quelqu'autre poète perdu, des vers de leur façon, souvent fort heureux. C'est ainsi que le hollandais _Paul Merula_, auteur d'une histoire universelle, soutint avoir trouvé un traité, "_De veterum poetarum continentiâ_," d'un certain Calpurnius Pison, grammairien du temps de Trajan. Il en citait des passages qui firent fortune parmi les savants; mais personne ne vit alors, ni plus tard, le manuscrit que l'heureux _Merula_ avait trouvé, disait-il, dans la bibliothèque de Saint Victor.

"Oh, my prophetic soul!"

aurait pu s'écrier _Rabelais_, comme _Hamlet_, en décrivant les amusantes richesses littéraires de cette abbaye. La France, l'Espagne, l'Italie, l'Europe entière semblaient s'être donné le mot pour ces sortes de supercheries.

Le cardinal _Sadolet_, ce prélat qui fut appelé le Fénelon du seizième siècle, composait d'ingénieuses épigrammes, qu'il disait tirées d'anciens manuscrits latins à lui envoyés par ses amis.

Il cherchait à persuader de la vérité de cette découverte les hommes de lettres en rapport avec lui.

Les suppositions de passages et de pièces de peu d'étendue, dit _Nodier_, placées sous le nom d'un auteur ancien célèbre, ont sans doute le mérite de la difficulté bravée, car les objets de comparaison qui peuvent éclairer le lecteur, sont à la portée de tout le monde; et néanmoins que de savants du premier ordre ont été pris pour dupes!

Le monde littéraire s'amusa longtemps de l'erreur dans laquelle tomba _Joseph Scaliger_. Dès l'âge de 18 ans il se piquait de discerner les différents caractères de tous les siècles. _Muret_ lui montra un jour quelques vers qu'il disait avoir reçus d'Allemagne, et tirés d'un vieux manuscrit. _Scaliger_, après les avoir lus attentivement, lui assura sans balancer, qu'ils étaient d'un vieux comique latin nommé _Trabea_, et sûr de son opinion, il les inséra dans son commentaire sur _Varron_, _De re rusticâ_, auquel il travaillait alors. Tel est le récit de _Coster_, dans son _Apologie_ citée par Bayle; mais _Muret_ nous apprend que ce fut lui-même qui suggéra que ces vers étaient de _Trabea_; et d'autres qu'il montra en même temps, du comique _Attius_, et que _Scaliger_ le crut sur parole.[39] Ayant complètement pris le savant au piège, il avoua sa supercherie pour montrer combien peu de confiance on pouvait avoir dans la sagacité critique d'un écrivain qui voulait faire considérer son jugement en littérature comme infaillible.

[Note 39: Voir _l'Anti-Baillet_ de _Ménage_, chap. lxxxiii., et le Dictionnaire de _Bayle_, pour les détails.]

_Scaliger_ se vengea par une épigramme des plus sanglantes:--

"_Qui rigidæ flammas evaserat ante Tolosæ, Muretus, fumos vendidit ille mihi._"[40]

[Note 40: Ces flammes de la rigoureuse Toulouse se rapportent à une accusation devant le Parlement de cette ville, pour un crime qui était alors puni par le feu, auquel il paraîtrait que Muret échappa.]

Il justifiait ainsi cette spirituelle boutade de Nodier, que la plus pardonnable des supercheries littéraires est celle que l'on pardonne le moins, parceque le public ne veut pas qu'on se serve de sa crédulité même pour lui procurer du plaisir, et que rien ne compense l'outrage fait à sa vanité. Le ressentiment du savant pour une méprise qui cependant ne pouvait l'humilier, ne surprend en aucune façon, lorsque l'on connaît le caractère de _Scaliger_; il n'était pas homme à en rire. Mais conçoit-on facilement que le joyeux _Rabelais_ ait gardé une profonde rancune au Vénitien _Pontanus_ (_Tanponus_, comme il l'appelle) de lui avoir fait prendre pour une pièce antique, un certain "_Contractus venditionis antiquis Romanorum temporibus initus_" que l'auteur de _Pantagruel_, trompé, publia à Lyon, avec une belle épître dédicatoire et sous un titre solennel: _Ex reliquiis venerandæ antiquitatis!_[41]

[Note 41: Voir les _Matanasiennes_, 8º, p. 6o. Lyon, 1837. Ce charmant opuscule fut publié sans nom d'auteur, par _M. Rostain_, de Lyon, un des plus savants bibliophiles de France, et toujours prêt à mettre ses connaissances littéraires au service de ses amis. On trouve dans cette brochure des détails fort intéressants sur plusieurs autres pastiches latins qui ont déjoué la perspicacité des lettrés des 17me et 18me siècles.]

Il est singulier que _Scaliger_, sachant par expérience que _Muret_ imitait si bien les anciens poètes latins, qu'on pouvait aisément s'y tromper, s'y soit néanmoins laissé prendre une seconde fois, comme le raconte _Vossius_, dans son commentaire sur _Catulle_.[42] _Menken_, qui cite le fait, ajoute que _Douza_, le fils, fut induit en erreur de la même manière par Jérôme Groslot de Lisle, à l'occasion du _Pervigilium Veneris_,[43] dont on ne connaît que les quatre vers suivants:

[Note 42: "Menken, de la Charlatanerie des savants," p. 83, édit. de 1721.]

[Note 43: _Français Noël_, dans ses notes sur _Catulle_, tome i. p. 343, assure au contraire que ce fut _van der Does_ qui voulut imiter le tour que _Muret_ avait joué, et qui prétendit qu'un de ses amis avait vu, dans une bibliothèque de France, un _Pervigilium Veneris_ différent de celui que nous possédons, et dont il rapporte quatre vers. "On trouva à ce fragment, ajoute _Noël_, un goût et un ton antique; et quand on fut détrompé, on se consola, comme _Scaliger_, par des injures."]

"Nemo tentis mentulis det, nemo nervis otium. Ecce passeres salaces, ecce rauci turtures, Hâc nuper virente myrto nos amoris admonent Cum puellis dulce inire vesti contubernium, Nemo tentis," etc. etc.

Quelquefois le critique trompé ne veut pas être désabusé et persiste dans l'erreur. _Henri Estienne_ avait inséré dans ses _Satyrici Minores_, une satire _De Lite_, qu'il croyait ancienne, et qui était du Chancelier de l'_Hospital_. Le philologue _Boxhorn_ ne voulut jamais croire _J. F. Gronovius_, qui le prévint de la supercherie, et soutint que l'_Hospital_ devait avoir découvert cette pièce excellente, et qu'il pouvait citer des savants qui l'avaient lue dans des manuscrits anciens! C'est peut-être une semblable conviction qui engagea _Alde le jeune_ à publier _Philodoxios Fabula_[44] comme pièce ancienne, quoiqu'il ne soit pas probable qu'il ignorât qu'_Albert Eybe_ en avait déjà donné quelques scènes dans sa _Margarita poetica_, où elle est attribuée à _Charles d'Arezzo_, de la famille des Marsuppini, mort à Florence, en 1453.[45]

[Note 44: Lepidi Comici Veteris Philodoxios Fabula, ex antiquitate eruta ab Aldo Manucio, in 8º. Lucæ, 1558. Ce livre extrêmement rare a été vendu jusqu'à dix guinées à la vente de la Bibliothèque de _B. Butler_.]

[Note 45: Voir _Renouard_.]

Malgré l'étude profonde de l'antiquité que possédaient incontestablement les savants de cette époque, on serait presque tenté de douter de leur esprit critique, lorsqu'on les voit se tromper aussi fréquemment.

_Guez de Balzac_, un des créateurs de la langue française, et dont le grand Corneille, Gassendi, Sarrasin, etc., s'accordent à vanter le talent pour la versification latine, a été à son tour la cause d'une mystification (dont on a cherché à le justifier), quoiqu'il eut pris d'amples précautions pour cacher sa petite supercherie. Il inséra dans ses œuvres,[46] parmi ses poésies et épîtres latines, un morceau intitulé: "_Indignatio in poetas Neronianorum temporum, majoris operis fragmentum_."

[Note 46: Deux volumes in fol., p. 38. Paris, 1665.]

Il déclare qu'il avait trouvé dans un parchemin pourri en plusieurs endroits, et à demi rongé de vieillesse, des vers d'un auteur inconnu sur les hommages prodigués à Néron, que les Chrétiens croyaient être l'Antéchrist. Il faut que l'auteur ait écrit sous le règne de Néron, ajoute-t-il, quoique son caractère soit plus ancien, et qu'il ait cherché une autre manière, et une plus belle expression que celle des écrits de ce temps-là. Mais de plus, nos amis du pays latin trouvent que son génie est hardi.

_J. Ch. Wernsdorff_, éditeur d'un recueil estimé, les _Poetæ Latini Minores_, inséra ce fragment d'une trentaine de vers, comme l'œuvre du poète _Turnus_. _Burmann_ et plusieurs autres crurent également à l'authenticité de cette pièce. _A. Perreau_, le traducteur de _Perse_, a fait, dit-il, d'inutiles recherches (et on peut l'en croire), pour se procurer le manuscrit d'où Balzac avait tiré ces beaux vers; et le savant _Boissonade_ jugea que la conjecture était probable, qui les attribuait au satirique _Turnus_, contemporain de _Martial_. Seulement il exprimait de grands regrets que _Balzac_, qui le premier les avait publiés, n'eut pas pris le soin de nous faire connaître leur origine, et la source d'où il tenait son vieux manuscrit.

Cette prétendue satire de _Turnus_ fut reconnue véritable par _Lemaire_, _Naudet_, _Quicherat_, et traduite par _Théry_, _Ach. Perreau_ et _Charpentier_, dans les collections classiques!

Le spirituel auteur des _Matanasiennes_ a voulu disculper _Balzac_, et prouver que si on avait lu avec plus d'attention les lettres de celui-ci adressées à _Conrart_, à _Chapelain_, et à d'autres, ainsi que ses "Entretiens, ou dissertations littéraires," on aurait vu que l'auteur n'avait pas l'intention de tromper les savants.