Structure de l'Algérie

Part 18

Chapter 183,689 wordsPublic domain

Dans l’histoire de l’Islam Maugrebin, un honneur de ce genre est invariablement mortel. Les Koumia qui ont fondé la dynastie Almohade, les Sanhadja de Maurétanie qui ont fondé la dynastie Almoravide, etc., tous ont été ensevelis dans leur triomphe. Et les Ketama n’ont pas fait exception à la règle. La tribu berbère qui élève son chef à l’empire se donne tout entière et sans réserve. Elle fournit, à elle seule, jalousement, tous les soldats et tous les fonctionnaires : elle réclame le monopole des batailles, et celui, encore plus redoutable, des jouissances : c’est une énorme flambée où la tribu tout entière est consumée en quelques dizaines d’années. On ne connaît rien d’analogue dans notre histoire européenne. Aujourd’hui le nom de Ketama a disparu depuis longtemps comme ethnique du moins : car il survit dans l’argot local comme appellation grossièrement injurieuse. A Constantine, dit Féraud, il est synonyme de « proxénète, sodomisé, homme avili, renégat[199] ». Il va sans dire qu’aucun indigène de petite Kabylie ne se reconnaît descendant des vieux Ketama historiques, et on pourrait les croire éteints. Seulement sur le territoire de la tribu il se parle un dialecte qui n’a aucun rapport avec aucun des dialectes voisins, et c’est un dialecte arabe. Il y a apparence qu’il remonte aux Xe et XIe siècles, à l’époque glorieuse.

En résumé voilà un coin de Kabylie, toute l’extrémité orientale à l’est des Babor, qui est arabophone malgré son nom et malgré sa situation géographique. Sur ce point la géographie n’a pas servi de guide à l’histoire. Cette anomalie, dont les causes sont très apparentes, est curieuse.

C’est un point où il faut se souvenir, dans la recherche des régions naturelles, que les sciences de la nature ne peuvent pas avoir une méthode rigide et déductive.

_Cæsarea._ — Zénétie d’un côté, plaine et collines de Bône d’autre part, avec l’appendice de la petite Kabylie Ketama ; entre ces deux taches arabophones, le groupe des berbérophones : voilà bien l’image d’ensemble de l’Algérie, au point de vue linguistique. Mais dans le bloc des berbérophones il y a des distinctions intéressantes.

A l’ouest, tout à fait en dehors du domaine kabyle, dans l’Algérie des plaines littorales, il y a un archipel de petites taches berbérophones autour de la Mitidja et du Chéliff. Ce sont les dernières traces en Algérie des dialectes zénètes, survivant encore péniblement au triomphe de la langue arabe. L’îlot le plus important de beaucoup est celui des Beni-Menacer à côté de Cherchell, l’ancienne Cæsarea, qui fut capitale de l’Algérie romaine, et qui lui donnait son nom de Maurétanie césarienne. Faut-il conclure qu’il puisse y avoir, dans certaines circonstances, un lien entre l’influence romaine et la persistance d’un idiome berbère ? On verra quelques lignes plus loin se poser le même problème.

_Numidie et pays Chaouïa._ — Avec la Kabylie (l’ancien royaume Sanhadja), la province berbérophone la plus importante est évidemment le pays Chaouïa. L’Aurès tout entier, avec les hautes plaines qui le prolongent jusqu’aux portes de Constantine et de Souq-Ahras, tout cela est habité par des pâtres de moutons (c’est le sens du mot _Chaouïa_), qui parlent berbère, et qui ont une horreur nationale des Arabes.

C’est une région naturelle à tous les points de vue. De grands accidents de structure l’isolent sur tout son pourtour. Vers l’ouest la grande cassure du Hodna, au nord la limite géographique si importante entre les hautes plaines et le Tell, entre le socle continental de l’Atlas saharien aux plis simples, et les bouleversements du géosynclinal tellien. Le contraste est tout aussi vif au point de vue humain. Ces pâtres, dont les moutons constituent à peu près tout le cheptel, nomadisent dans un petit rayon : tout leur manquerait pour les grandes randonnées, les bêtes de transport, les relations, l’organisation. Ils jalousent et ils détestent les grands nomades chameliers de langue arabe, avec lesquels depuis des siècles ils échangent des coups.

Mais d’autre part ces gens qui vivent sous la tente sont très loin du villageois kabyle. Leurs dialectes berbères sont si différents qu’on se comprend à peine. Chaouïas et Kabyles sont les uns et les autres très conscients de leur individualité.

Le pays Chaouïa a aussi son histoire à soi, un passé lointain qui lui appartient en propre.

Cette grande cassure, qui coupe l’Algérie en écharpe, du seuil de Biskra jusqu’à Tlemcen, le bord nord-oriental du horst algérien, il faut noter qu’elle était suivie d’un bout à l’autre, assez exactement, par le _limes_ de l’empire romain. C’est un fait très curieux, un de ceux dont on a le droit de dire, apparemment, qu’ils ont des chances de n’être pas fortuits (fig. 46).

Le _limes_ n’était pas la frontière. L’armée romaine agissait en dehors du limes, dressait des forteresses avancées : en deçà du limes était renfermé ce que nous appellerions le territoire de colonisation. Tout le pays chaouïa était en deçà du limes, comme d’ailleurs toute la Kabylie.

Mais sous l’empire romain la Kabylie était la Maurétanie : le pays Chaouïa était la Numidie. Originairement nul doute que les Numides, ceux de Massinissa, n’aient été des nomades. Mais à mesure que l’empire a duré c’est la Numidie qui a été par excellence la province colonisée : c’est sur son sol que les archéologues retrouvent aujourd’hui toutes les ruines de grandes villes, Timgad, Khamissa, Mdaourouch, Tebessa, Lambèse, etc. La Maurétanie ne donne à peu près rien à l’archéologie ; elle reste jusqu’au bout, de fait comme de nom, le pays des Maures, le coin barbare. Mais le nom de la Numidie à l’apogée de l’Empire ne correspond plus à aucune réalité, le passé est mort, il n’y a plus de nomades, les olivettes ont pris la place des pâturages.

Rien de plus naturel. De la même façon nous voyons de nos jours l’Oranie, la Zénétie des nomades, devenir le théâtre des grandes conquêtes pour la colonisation européenne. C’est là que le colon refoule l’indigène. Dans la Kabylie au contraire on signale des points, comme la Medjana, où le colon, appuyé, imposé par l’administration, est éliminé au contraire, silencieusement et définitivement, par la concurrence kabyle. On peut imaginer l’évolution de la Numidie sous l’empire romain en considérant celle du Sersou de nos jours. Ce sont choses comparables ; on reconnaît à ces traits l’Algérie éternelle.

La Numidie colonisée fut un pays de grands domaines, de grande industrie agricole, exportateur en grand de céréales et d’huile. Elle donna au monde romain des écrivains comme Apulée, saint Augustin, issus d’une élite bourgeoise de langue et de culture latine. Elle lui donna aussi la plèbe révolutionnaire des Circoncellions : sous le nom d’hérésies, de luttes religieuses, on reconnaît des phénomènes qui nous sont familiers, les troubles sociaux, les mouvements ouvriers. Toute cette plèbe servile d’ouvriers agricoles était restée fidèle au dialecte berbère.

Et dès lors on devine aisément ce qui advient lorsque croula la civilisation romaine. Ce qui fait si imposantes les ruines dont Timgad est le type classique, et qui rivalisent avec Pompéi, c’est que la Numidie a cessé d’un coup d’être une région urbaine. Les villes furent pillées, brûlées et abandonnées. Si elles avaient été reconstruites, si la vie avait continué dans leur enceinte, il n’en resterait plus trace. La vie qui refond et qui renouvelle est naturellement la grande destructrice. Avec les cités la bourgeoisie est morte et avec elle non seulement la langue latine, mais encore le besoin même d’avoir une véritable langue. Le dialecte berbère n’a plus de rival.

On peut imaginer pourtant que cette plèbe des Circoncellions, regroupée en tribus berbères, n’ait jamais pu secouer tout à fait l’empreinte de son long passé romain. Ce passé, dont Masqueray a recherché pieusement les traces, a nécessairement contribué à faire une âme propre aux Chaouïas : comme aux Béni-Menasser de Cherchell. En face d’étrangers, comme les Arabes, venus du fond de l’orient et du désert, on conçoit que des gens qui ont un passé numide se sentent irréconciliables.

_Conclusions._ — Assurément rien de tout cela n’est au point. Cette Algérie qui a été successivement carthaginoise, romaine, arabe, turque, française, et qui à travers tous ces avatars n’a jamais pourtant cessé d’être elle-même, a une histoire dont on entrevoit mal les grandes lignes. Les documents abondants avec lesquels il faudrait l’écrire rentrent dans des compartiments tout à fait étanches de l’érudition, celui par exemple des études classiques, et celui de l’orientalisme.

Sous ces réserves il nous semble que la carte des langues en Algérie n’est pas inintelligible : on croit reconnaître les grands événements historiques qui l’ont dessinée, et qui ne sont pas indépendants de la structure. Cette Algérie humaine paraît avoir avec l’Algérie physique un rapport indéniable : et si on ne se trompe pas on pourrait donc conclure que dans le présent petit travail, on n’a pas moulu à vide.

Ce rapport entre l’homme Algérien et le sol on peut le résumer très brièvement, au moins dans un trait essentiel. Quand nos pères, au temps de Louis-Philippe, ont pris contact avec ce pays, ils y ont distingué le Tell et les hauts plateaux. Le Tell c’est la zone côtière qui a été modelée par l’érosion avec la mer comme niveau de base. Les hauts plateaux c’est la région intérieure qui a été modelée par l’érosion en bassin fermé avec le chott voisin pour niveau de base. Le contraste entre les deux modelés est extraordinaire, il saute aux yeux, la première impression de nos pères était et reste très juste.

Seulement cette grande division, si importante soit-elle, n’est pas le trait géographique essentiel qui a présidé au groupement historique de l’humanité. L’axe humain de l’Algérie c’est le grand arc montagneux qui la coupe en écharpe de Biskra à Tlemcen. On ne saurait trop insister là- dessus.

Quoiqu’on ne l’ait jamais exposé nettement ce doit être une ligne de grande importance au point de vue climatique. La famine de 1921 a un rapport avec elle ; elle a épargné l’Aurès et les Kabylies, ç’a été une famine zénète. Les études de l’Institut Pasteur sur les sauterelles, lorsqu’on se décidera à les publier, feront ressortir cette limite à laquelle les grandes invasions d’acridiens marquent toujours un temps d’arrêt. C’est l’importance climatique assurément qui en fait la valeur humaine.

Sur cette ligne deux humanités, ou en tout cas deux cultures, s’affrontent depuis les temps les plus reculés. Avant l’histoire, à l’époque des plus anciens tombeaux, dolmens et tumulus, l’arc Biskra- Tlemcen sépare déjà deux provinces tout à fait distinctes. La mission ethnographique Frobenius, qui a parcouru l’Algérie en 1914, l’a reconnu immédiatement[200] ; et on ne peut pas soupçonner M. Frobenius, dont l’ignorance ou le dédain de la bibliographie est fantastique, d’avoir emprunté cette idée à ses prédécesseurs. Elle s’est imposée à lui comme à eux[201]. Au nord de l’arc Biskra-Tlemcen sont les cimetières de dolmens, au sud les grossiers tumulus de cailloux éparpillés isolément. Aujourd’hui ce même arc sépare les grands nomades chameliers des paysans Kabyles et des petits nomades moutonniers ; le Zénétie de langue arabe, et le bloc Berbérophone dissocié en archipel. Les Romains dont l’empire en Afrique du Nord a duré cinq siècles, ont été plus dociles à l’évidence des faits que notre jeune administration française. Leur _limes_ allait de Biskra à Tlemcen.

Ce grand arc montagneux est composite. Il est assemblé de bouts de chaîne discontinus entre l’Aurès et l’Ouarsenis ; à son extrémité occidentale entre la Mina et la Moulouya, c’est le rebord de grands causses, plus ou moins couverts de pinèdes, du sommet desquels on descend dans le Tell par de larges brèches. Ce chapelet de montagnes n’a pas plus de nom que d’unité. Et il faudrait cependant pouvoir nommer l’axe géographique de l’Algérie. Ne pourrait-on pas l’appeler la chaîne du limes ?

On soulignerait ainsi son rôle historique. Mais il ne faut pas oublier qu’il est aussi, malgré son aspect hétéroclyte une réalité géologique extrêmement simple ; puisque c’est le rebord Nord-Oriental du horst algérien. Il n’y a guère de coin sur la planète où le lien entre la géologie et l’homme soit plus manifeste.

[Note 191 : No 41, _passim_.]

[Note 192 : No 112.]

[Note 193 : No 65 carte jointe, no 51, _id._ et no 52, _id._]

[Note 194 : No 63, p. 30.]

[Note 195 : No 63, p. 26, 29, 36.]

[Note 196 : Adhésion formelle de Cseu, no 64, t. IV, p. 498.]

[Note 197 : No 8, feuille 8.]

[Note 198 : No 34, p. 272.]

[Note 199 : No 35, p. 159.]

[Note 200 : 42 bis, p. 3, 22.]

[Note 201 : 53 bis, p. 9.]

BIBLIOGRAPHIE DES CARTES

* * * * *

Algérie :

1. Carte du Service géographique de l’armée à 1:800000e.

2. Carte géologique à 1:800000e, édition de 1900.

3. Carte hypsométrique de Flotte de Roquevaire en couleurs à 1:1500000e (cette carte fait partie d’un Atlas Augustin Bernard et Flotte de Roquevaire, qui n’est pas encore dans le commerce et qui se prépare au Service géographique du Gouvernement général.

4. Carte du Service géographique de l’armée à 1:200000e.

5. Carte du Service géographique de l’armée à 1:100000e (territoires du Sud).

6. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e, topographique.

7. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e, géologique.

8. Atlas archéologique de l’Algérie avec un texte explicatif de Stéphane Gsell. Alger, Jourdan, 1911.

Tunisie :

9. Carte du Service géographique de l’armée à 1:800000e.

10. Carte géologique provisoire dressée par Aubert, 1892.

11. Carte du Service géographique de l’armée à 1:100000e.

12. Carte du Service géographique de l’armée à 1:50000e.

13. Atlas archéologique de la Tunisie, accompagné d’un texte explicatif rédigé par Cagnat, Babelon, etc. Paris, Leroux.

Maroc :

14. Carte hypsométrique du Maroc en couleurs à 1:1500000e, dressée et publiée par le Bureau topographique du Maroc. Casablanca, 1918.

15. Carte du Maroc à 1:1000000e, dressée et éditée par Barrère, 21, rue du Bac, Paris, 1913.

16. Essai d’une carte géologique du Maroc par Louis Gentil, 1911, à 1:2500000e accompagnant no 56.

17. Esquisse géologique de la frontière marocaine par G.-B.-M. Flamand, à 1:1000000e, décembre 1909, publiée par le Gouvernement général de l’Algérie (territoires du Sud).

18. Carte du Maroc à 1:200000e publiée par le Bureau topographique du Maroc (Casablanca).

19. Carte du Maroc à 1:100000e publiée par le Bureau topographique du Maroc (Casablanca).

Algérie, Tunisie, Maroc :

20. Les cartes marines.

BIBLIOGRAPHIE

DES VOLUMES, ARTICLES DE REVUE, BROCHURES,

PAR NOMS D’AUTEURS, SUIVANT L’ORDRE ALPHABÉTIQUE

* * * * *

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42. R. Fourtau : Sur le grès nubien, _Comptes Rendus Acad. Sc._, 10 novembre 1902.

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47. E.-F. Gautier : Profils en long de cours d’eau en Algérie-Tunisie, _Annales de Géographie_, t. XX, 1911, p. 351 et 431.

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52. E.-F. Gautier : Répartition de la langue Berbère en Algérie, _Annales de Géographie_, t. XXII, 1913, p. 255.

53. E.-F. Gautier : L’Algérie et la Métropole, Paris, 1920.

53 _bis._ E.-F. Gautier : Les premiers résultats de la mission Frobeniŭs, _Revue Africaine_, no 306, 1921.

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56. Louis Gentil : La géologie du Maroc et la genèse de ses grandes chaînes, _Annales de géographie_, t. XXI, 1912, p. 130.

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63. Stéphane Gsell : L’Algérie dans l’antiquité, Alger, Jourdan, 1903.

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70. Léonce Joleaud : Étude géologique de la chaîne Numidique, Montpellier, 1912 (Thèse de doctorat).

71. Léonce Joleaud : Les grandes lignes directrices de l’orographie en Numidie, _Bull. Soc. de Géographie d’Alger_, 1913, p. 502.

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77. Alexandre Joly : Le plateau steppien d’Algérie. Relief et structure, _Annales de géographie_, t. XVIII, 1909, p. 162 et 238.

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82 _ter._ J. Pellegrin : Les Vertébrés des eaux douces du Sahara _A. F. A. S._, Tunis, 1913, p. 346, 352.

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