Chapter 9
Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne cherchait point à se cacher, et j'admirais l'oubli total où elle était de la perte de ses biens, de son rang, des recherches délicates de la vie. Je retrouvais en elle ce qu'à cette époque j'eus souvent occasion d'observer; c'est que ceux qui perdent le plus sont toujours aussi ceux qui se plaignent le moins.
L'habitude du grand monde et d'une continuelle aisance élève l'esprit au-dessus du luxe que l'on voit tous les jours, et ne plus le voir est à peine une privation. Une éducation élégante donne le dédain des souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de pitié, les soins minutieux et misérables de la vie, apprend à ne compter pour quelque chose que les peines de l'âme, à voir sans surprise une chute mesurée d'avance par l'instruction, les méditations religieuses, et même toutes les conversations des familles et des salons, et surtout à se mettre au-dessus de la puissance des événements par le sentiment de ce qu'on vaut.
Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignité en cachant sa tête sur la couverture de laine de son lit de sangle, que je lui en avais vu lorsqu'elle appuyait son front sur ses meubles de soie. La dignité devient à la longue une qualité qui passe dans le sang, et de là dans tous les gestes, qu'elle ennoblit. Il ne serait venu à la pensée de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux que jamais en ce moment, c'est-à-dire le joli petit pied nu que j'ai dit, croisé sur l'autre que chaussait un bas de soie noir. Je n'y pense même à présent que parce qu'il y a des traits caractéristiques dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s'effacent jamais de ma mémoire. Malgré moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette attitude.
Comme on ne pleure guère une journée de suite, je regardai mes deux montres: je vis à l'une dix heures et demie, à l'autre onze heures précises; je pris le terme moyen, et jugeai qu'il devait être dix heures trois quarts. J'avais du temps, et je me mis à considérer la chambre, et particulièrement ma chaise de paille.
CHAPITRE XXVI
UNE CHAISE DE PAILLE
Comme j'étais placé de côté sur cette chaise, ayant le dossier sous mon bras gauche, je ne pus m'empêcher de le considérer. Ce dossier fort large était devenu noir et luisant, non à force d'être bruni et ciré, mais par la quantité de mains qui s'y étaient posées, qui l'avaient frotté dans les crispations de leur désespoir; par la quantité de pleurs qui avaient humecté le bois, et par les morsures de la dent même des prisonniers. Des entailles profondes, de petites coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y étaient gravés au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre, à l'aiguille, à l'épingle.
Ma foi! je devins si attentif à les examiner, que j'en oubliai presque ma pauvre petite prisonnière. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais rien à lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui prouver qu'elle avait tort m'eût été impossible, et, pour m'attendrir avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi!
Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma chaise.
C'étaient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres, rarement communs, toujours accompagnés d'un sentiment ou d'une idée. De tous ceux qui avaient écrit là, pas un n'avait en ce moment sa tête sur ses épaules. C'était un album que cette planche! Les voyageurs qui s'y étaient inscrits étaient tous au seul port où nous soyons sûrs d'arriver, et tous parlaient de leur traversée avec mépris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie où l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi dans leurs inscriptions, aucun athéisme non plus; mais quelques élans de passions cachées, secrètes, profondes, indiquées vaguement par le prisonnier présent au prisonnier à venir, dernier legs du mort au mourant.
Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetières (et ceci en était un) ont l'aspect d'une décoration païenne. Tel est votre Père-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui: "Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des jardins tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée comme pendules curieuses; le tout bien badigeonné, marbré, doré, enjolivé, vernissé; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi- françaises de sensiblerie Riccobonienne, tirées des romans qui font sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses?"
L'Indou sera embarrassé; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni statues de Wichnou aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la trouvera pas, ou, la démêlant avec peine à quelques détours d'allées, enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les Chrétiens font exception dans ce grand peuple; il se grattera la tête en la balançant et jouant avec ses boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sablés, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar- quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez pour lui, pour son âme, il vous répondra: "Très certainement ce peuple brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'après la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs cadavres, parce qu'il hérite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les félicite d'être délivrés du travail et de la souffrance. Puisse Siwa, aux boucles dorées et au col d'azur, adoré de tous les lecteurs du Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !"
Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore était tout pareil à nos cimetières. Une idée religieuse pour mille indifférentes, une croix sur mille urnes.
J'y lus:
Mourir?--Dormir. ROUGEOT DE MONTCRIF, Garde du corps.
Il avait apporté, me dis-je, la moitié d'une idée d'Hamlet. C'est toujours penser.
Frailty, thy name is woman! J.F. Gauthier.
A quelle femme pensait celui-là? me demandai-je. C'est bien le moment de se plaindre de leur fragilité!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: âgé de vingt-six ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait à Saint-Lazare! Ce fut peut-être le plus heureux des prisonniers. Il ne pensait pas à lui-même. Oh! le bel âge où l'on rêve d'amour sous le couteau!
Plus bas, entouré de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbécile:
Ici a gémi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la section Brutus, bon patriote, ennemi du Négocantisme, ex-huissier, ami du Sans-Culottisme. Il ira au néant avec un Républicanisme sans tache.
Je détournai un moment la tête à demi pour voir si ma douce prisonnière était un peu remise de son trouble; mais, comme j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, décidé à ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs qu'elle m'avait oublié et je continuai.
Une petite écriture de femme, bien fine et déliée:
Dieu protège le roi Louis XVII et mes pauvres parents. MARIE DE SAINT-CHAMANS, Agée de quinze ans.
Pauvre enfant, j'ai retrouvé hier son nom, et vous le montrerai sur une liste annotée de la main de Robespierre. Il y a en marge:
"Beaucoup prononcée en fanatisme et contre la liberté, quoique très jeune."
Quoique très jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme!
En réfléchissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entièrement et toujours abandonnée à son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler et vous raconter.
Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de timidité à conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on ne sait par quel chemin revenir d'un éclat de douleur, surtout en présence des caractères puissants et contenus, qu'on appelle froids parce qu'ils renferment des pensées et des sensations hors de la mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, à moins que l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de ma chaise et de ceux qui y avaient veillé, pleuré, blasphémé, prié ou dormi.
CHAPITRE XXVII
UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT
J'eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur:
Souffre, ô Coeur gros de haine, affamé de justice; Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Point de signature, et plus bas:
J'ai vu sur d'autres yeux qu'Amour faisait sourire, Ses doux regards s'attendrir et pleurer; Et du miel le plus doux que sa bouche respire Un autre s'enivrer.
Comme j 'approchais minutieusement les yeux de l'écriture, y portant aussi la main, je sentis sur mon épaule une main qui n'était point pesante. Je me retournai: c'était la gracieuse prisonnière, le visage encore humide, les joues moites, les lèvres humectées, mais ne pleurant plus. Elle venait à moi, et je sentis, à je ne sais quoi, que c'était pour s'arracher du coeur quelque chose de difficile à dire et que je n'y avais pas voulu prendre.
Il y avait dans ses regards et sa tête penchée quelque chose de suppliant qui disait tout bas:
"Mais interrogez-moi donc!
--Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en détournant la tête seulement.
--N'effacez pas cette écriture-là, dit-elle d'une voix douce et presque musicale, en se penchant tout à fait sur mon épaule. Il était dans cette cellule; on l'a transféré dans une autre chambre, dans l'autre cour. M. de Chénier est tout à fait de nos amis, et je suis bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me reste."
Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche sérieuse.
"Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment.
--Ne furent-ils pas écrits avant qu'on vous eût séparée de M. le duc de Saint-Aignan?" lui dis-je avec indifférence.
Depuis un mois, en effet, son mari avait été transféré dans le corps de logis le plus éloigné d'elle.
Elle sourit sans rougir.
"Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour mademoiselle de Coigny?"
Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon épaule avec un peu de dépit. Elle fit un tour dans la chambre.
"Qui peut, dit-elle, vous faire soupçonner cela? Il est vrai que cette petite est bien coquette; mais c'est une enfant. Et, poursuivit-elle avec un air de fierté, je ne sais pas comment on peut penser qu'un homme d'esprit comme M. de Chénier soit occupé d'elle à ce point-là.
--Ah! jeune femme, pensai-je en l'écoutant, je sais bien ce que tu veux que l'on te dise; mais j'attendrai. Fais encore un pas vers moi."
Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint à moi comme une reine.
"J'ai une très haute idée de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux vous le prouver en vous confiant cette boîte qui renferme un médaillon précieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde fois les prisons. Nous fouiller, c'est nous dépouiller. Jusqu'à ce que cette inquiétude soit passée, soyez assez bon pour garder ceci. Je vous le redemanderai quand je me croirai en sûreté pour tout; hormis pour la vie, dont je ne parle pas.
--Bien entendu, dis-je.
--Vous êtes franc au moins, dit-elle en riant malgré le peu d'envie qu'elle en eût, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de me connaître assez de courage pour qu'on puisse me parler gaiement de ma mort."
Elle prit sous son chevet une petite boîte de maroquin violet, dans laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la boîte, et, la serrant avec le pouce, je la refermai à dessein. Je baissais les yeux, je faisais la moue, je balançais la tête d'un air de président; enfin j'avais l'air doctoral et distrait d'un homme qui, par délicatesse, ne veut même pas savoir ce qu'il se charge de conserver en dépôt.--Je l'attendais là.
"Mon Dieu, dît-elle, que n'ouvrez-vous cette boîte? je vous le permets.
--Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du dépôt ne peut influer sur ma discrétion et ma fidélité. Je ne veux pas savoir ce que renferme la boite."
Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif.
"Ah çà! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystère: c'est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint- Aignan, à vingt-sept ans, est à peu près du même âge que M. de Chénier. Vous avez pu remarquer qu'ils ont beaucoup d'attachement l'un pour l'autre. M. de Chénier s'est fait peindre ici: il nous a fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C'est un quine à la loterie, mais enfin nous avons promis; et j'ai voulu garder moi-même ce portrait, qui certainement serait celui d'un grand homme si on connaissait les choses qu'il m'a lues.
--Quoi donc?" dis-je d'un air surpris.
Elle fut bien aise de mon étonnement, et prit à son tour un air de discrétion en se reculant un peu.
"Il n'y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses idées, dit-elle, et j'ai donné ma parole de n'en rien révéler à qui que ce soit, même à vous. Ce sont des choses d'un ordre très élevé. Il se plaît à en causer avec moi.
--Et quelle autre femme pourrait l'entendre?" dis-je en courtisan véritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m'en avaient donné des fragments.
Elle me tendit la main: c'était tout ce qu'elle voulait. Je baisai le bout effilé de ses doigts blancs, et je ne pus empêcher mes lèvres de dire sur sa main en l'effleurant: "Hélas! madame, ne dédaignez pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant."
CHAPITRE XXVIII
LE RÉFECTOIRE
On m'avait enfermé, selon l'usage, avec la gracieuse prisonnière; comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un guichetier cria:
"Bérenger, femme Aignan!--Allons! hé! au réfectoire! Ho hé!
--Voilà, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire très fin, voilà mes gens qui m'annoncent que je suis servie."
Je lui donnai le bras, et nous entrâmes dans une grande salle au rez- de-chaussée, en baissant la tête pour passer les portes basses et les guichets.
Une table large et longue, sans linge, chargée de couverts de plomb, de verres d'étain, de cruches de grès, d'assiettes de faïence bleue; des bancs de bois de chêne noir, luisant, usé, rocailleux et sentant le goudron; des pains ronds entassés dans des paniers; des piliers grossièrement taillés posant leurs pieds lourds sur des dalles fendues, et supportant de leur tête informe un plancher enfumé; autour de la salle, des murs couleur de suie, hérissés de piques mal montées et de fusils rouillés, tout cela éclairé par quatre gros réverbères à fumée noire, et rempli d'un air de cave humide qui faisait tousser en entrant voilà ce que je trouvai.
Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma résignée prisonnière en fit autant. Nous vîmes, en les ouvrant, un cercle de quelques personnes qui s'entretenaient à l'écart. Leur voix douce et leur ton poli et réservé me firent deviner des gens bien élevés. Ils me saluèrent de leur place et se levèrent quand ils aperçurent la duchesse de Saint-Aignan. Nous passâmes plus loin.
A l'autre bout de la table était un autre groupe plus nombreux, plus jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil à un grand quadrille de la Cour en négligé, le lendemain du bal. C'étaient des jeunes personnes assises à droite et à gauche de leur grand'-tante; c'étaient des jeunes gens chuchotant, se parlant à l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades, des pas, des claquements de doigts remplaçant castagnettes et triangles; on s'était formé en cercle, on regardait quelque chose qui se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait d'abord un moment d'attente et de silence, puis un éclat bruyant de blâme ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de mécontentement, comme après une scène bonne ou mauvaise. Une tête s'élevait tout à coup, et tout à coup on ne la voyait plus.
"C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de la grande table longue et carrée.
Madame de Saint-Aignan s'arrêta, s'appuya sur la table et quitta mon bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutumé.
"Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me dit-elle; je les avais tant priés de ne plus recommencer! mais les conçoit-on! C'est d'une dureté inouïe!--Allez voir cela, je reste ici."
Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir.
Cela ne me déplut pas tant qu'à elle, moi. J'admirai, au contraire, ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui, monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que l'antiquité, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous sommes latinistes de père en fils pendant notre première jeunesse, et nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les mêmes images où ont prié nos pères. Nous avons tous, à l'école, crié miracle sur cette étude de mourir avec grâce que faisaient les esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire là tout autant, sans prétention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain.
"A vous, madame de Périgord, dit un jeune homme en habit de soie bleue rayée de blanc, voyons comment vous monterez.
--Et ce que vous montrerez, dit un autre.
--A l'amende, cria-t-on, voilà qui est trop libre et de mauvais ton.
--Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accusé; mais le jeu n'est pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera le plus décemment.
--Quel enfantillage! dit une femme fort agréable, d'environ trente ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux placée.
--Oh! oh! c'est une honte, madame de Périgord, dit une femme; la liste de nos noms porte Sabine Vériville devant le vôtre: montez en Sabine, voyons!
--Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais où mettre le pied?" dit la jeune femme embarrassée.
On rit. Chacun s'avança, chacun se baissa, chacun gesticula, montra, décrivit:
"Il y a une planche ici.--Non, là.--Haute de trois pieds.--De deux seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra."
Nouveau rire.
"Vous gâtez le jeu, dit un homme grave, sérieusement dérangé, et lorgnant les pieds de la jeune femme.
--Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Périgord au milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine.
--Sur le théâtre, interrompit une femme.
--Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa robe s'élever à plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied. M'y voilà."
En effet, elle avait volé sur la chaise, où elle resta debout.
On applaudit.
"Et puis après? dit-elle gaiement.
--Après? Cela ne vous regarde plus, dit l'un.
--Après? La bascule, dit un gros guichetier en riant.
--Après? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais goût.
--Et plus inutile ", dis-je.
M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante- seize ans, s'avancèrent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main à personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi décemment, aussi gracieusement, aussi simplement.
"Ah! ah! nous allons voir à présen!" s'écria-t-on de tous côtés.
Une jeune, très jeune personne, s'avançait avec l'élégance d'une fille d'Athènes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en marchant, à la manière des enfants, puis s'en aperçut, s'efforça d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en bandeaux, rejetés en arrière en couronne, tressés avec une chaîne d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'était une mode grecque, qui commençait à remplacer la poudre. Sa taille aurait pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa tête, petite, penchée en avant avec grâce, comme celle des gazelles et des cygnes; sa poitrine faible et ses épaules un peu courbées, à la manière des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et longs, tout lui donnait un aspect élégant et intéressant à la fois. Son profil régulier, sa bouche sérieuse, ses yeux tout noirs, ses sourcils sévères et arqués, comme ceux des Circassiennes, avaient quelque chose de déterminé et d'original qui étonnait et charmait la vue. C'était mademoiselle de Coigny; c'était elle que j'avais vue priant Dieu dans le préau.
Elle avait l'air de penser avec plaisir à tout ce qu'elle faisait, et non à ceux qui la regardaient faire. Elle s'avança avec les étincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela à l'âge de seize ou dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour ainsi dire innée, électrisait les visages fatigués des prisonniers. C'était bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.
Son air disait:
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,
et:
L'illusion féconde habite dans mon sein.
Elle allait monter.
"Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je n'avais pas remarqué et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous! je vous en supplie."
Elle s' arrêta, fit un petit mouvement des épaules comme un enfant qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle regrettait sa chaise et la regardait de côté.
En ce moment-là quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est là." Aussitôt, avec une vive présence d'esprit et une délicatesse de très bonne grâce, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma une petite contredanse pour lui cacher cette singulière répétition du drame de la place de la Révolution.
Les femmes allèrent la saluer et l'entourèrent de manière à lui cacher ce jeu, qu'elle haïssait et qui pouvait la frapper dangereusement. C'étaient les égards, les attentions que la jeune duchesse eût reçus à Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En fermant les yeux, rien n'était changé c'était un salon.
Je remarquai, à travers ces groupes, la figure pâle, un peu usée, triste et passionnée de ce jeune homme qui errait silencieusement à travers tout le monde, la tête basse et les bras croisés. Il avait quitté sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait à grands pas, rôdant autour des piliers et lançant sur les murailles et les barreaux de fer les regards d'un lion enfermé. Il y avait dans son costume, dans cet habit gris taillé en uniforme, dans ce col noir et ce gilet croisé, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs et plats, yeux noirs, tout était très ressemblant. C'était le portrait que j'avais sur moi, c'était André Chénier. Je ne l'avais pas encore vu.