Chapter 8
Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et, jamais, depuis sa création, le mot de citoyen n'eut un pareil son. La première syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurèrent rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un marais. Il y avait un mépris, une douleur suffocante, un désespoir si vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonné, surtout si vous eussiez vu le bon vieillard se lever péniblement en appuyant ses deux mains à veines bleues sur ses deux genoux, pour réussir à s'enlever du fauteuil. Je l'arrêtai au moment où il allait arriver à se tenir debout, et je le replaçai doucement sur le coussin.
"Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompé, lui dis-je; vous êtes devant un homme sûr, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs de personne, et j'en ai reçu beaucoup, surtout des derniers soupirs, depuis quelque temps..."
Ma dureté le fit tressaillir.
"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout de celui qui vous doit la vie, et à qui vous pouvez l'ôter si vous continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, que dans les tremblements de terre il faut rester en place et immobile."
Il ne répondit que par un demi-salut de résignation et de politesse réservée, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse. Ses yeux étaient plus que baissés et presque fermés quand je continuai à lui recommander un silence profond et une retraite absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous les âges ont leur étourderie, toutes les passions leurs imprudences, et que l'amour paternel est presque une passion.
J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands détails, que je ne m'avançais pas à ce point auprès de lui, dans une circonstance aussi grave, sans être certain du danger qu'il y aurait à faire la plus légère démarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi, mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'était plus avant que moi dans la confidence des chefs actuels de l'État; que j 'avais souvent profité des moments favorables de leur intimité pour soustraire quelques têtes humaines à leurs griffes et les faire glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une des plus intéressantes qui se fût offerte, puisqu'il s'agissait de son fils aîné, intime ami d'une femme que j'avais vu naître et que je regardais comme mon enfant, je déclarais formellement qu'il fallait demeurer muet et laisser faire la destinée, comme un pilote sans boussole et sans étoiles laisse faire le vent quelquefois.--Non! il est dit qu'il existera toujours des caractères tellement polis, usés, énervés et débilités par la civilisation, qu'ils se referment par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois le toucher rude.--A présent j'avais beau parler, il consentait à tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce que je disais; mais je sentais sa politesse à fleur d'eau et un roc au fond.--C'était l'entêtement des vieillards, ce misérable instinct d'une volonté myope qui surnage en nous quand toutes nos facultés sont englouties par le temps, comme un mauvais mât au-dessus d'un vaisseau submergé.
CHAPITRE XXIII
SUR LES HIÉROGLYPHES DU BON CANONNIER
Je passe aussi rapidement d'une idée à l'autre, que l'oeil de la lumière à l'ombre. Sitôt que je vis mon discours inutile, je me tus. M. de Chénier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu'à la porte de l'escalier. Là seulement je ne pus m'empêcher de lui prendre la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en fut ému. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi de plus entêté que la douceur?): "Je suis bien peiné de vous avoir importuné de ma demande.
--Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et que vous prenez un bon conseil pour une défaite. Vous y réfléchirez, j'espère."
Il me salua profondément et sortit. Je revins me préparer à partir, en haussant les épaules. Un grand corps me ferma le passage de mon cabinet: c'était mon canonnier, c'était Blaireau, réveillé aussi bien qu'il était en lui. Vous croyez peut-être qu'il pensait à me servir? --point;--à ouvrir les portes?--pas le moins du monde;--à s'excuser? --encore moins. Il avait ôté une manche de son habit de canonnier de Paris, et s'amusait gravement à terminer, de la main droite, avec une aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqûres, l'enflammait, et se trouvait tatoué pour toujours. C'est un vieil usage des soldats, comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empêcher de perdre encore trois minutes à considérer cet original.--Je lui pris le bras: il se dérangea un peu et me l'abandonna avec complaisance et une satisfaction secrète. Il se regardait le bras avec douceur et vanité.
"Eh! mon garçon, m'écriai-je, ton bras est un almanach de la cour et un calendrier républicain."
Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'était son geste favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche par politesse. Cela remplaçait chez lui tous les discours inutiles: c'était son signe de consentement ou d'embarras, de réflexion ou de détresse, manie de corps de garde, tic de régiment. Je contemplais sans opposition ce bras héroïque et sentimental.--La dernière inscription qu'il y avait faite était un bonnet phrygien, placé sur un coeur, et autour Indivisibilité ou la mort.
"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas fédéraliste comme les Girondins."
Il se gratta la tête. "Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non plus."
Et il me montrait finement une petite rose dessinée avec soin, à côté du coeur, sous le bonnet.
"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais je ne te dénoncerai pas à ton capitaine.
--Ah! dame! me dit-il, pour être canonnier on n'est pas de pierre, et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son père est geôlier à Lazare.--Fameux emploi!" ajouta-t-il avec orgueil.
J'eus l'air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par mégarde. Nous nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement tacite.
Je continuai à examiner ses hiéroglyphes de caserne avec l'attention d'un peintre en miniature. Immédiatement au-dessus du coeur républicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on eût dit en langue héraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caractères Honneur à Blaireau, le bourreau des crânes!
Je levai vite la tête, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant.
"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique, mais pour la gloire?"
Un léger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il me dit paisiblement:
"Oui, oui, c'est moi. Les crânes sont les six maîtres d'armes à qui j'ai fait passer l'arme à gauche.
--Cela veut dire tuer, n'est-ce pas?
--Nous disons ça comme ça", reprit-il avec la même innocence.
En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, à la manière des héros d'Otaïti, avait gravé sur son bras jaune, au bout du sabre du blaireau, six fleurets renversés, qui semblaient l'adorer.
Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis qu'il faisait quelque difficulté de relever sa manche.
"Oh! ça, me dit-il, c'est quand j'étais recrue ça ne compte plus à présent."
Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour éternel à Madeleine!
"Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour garder ta tête. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien couverts à la citoyenne Rose.
--Bah! bah! reprit-il d'un air de niaiserie affectée, pourvu que son père m'ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet, c'est tout ce qu'il faut pour..."
Je l'interrompis, afin de n'être pas forcé de le questionner.
"Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent garçon, tu n'as rien fait de mal depuis que je t'ai mis ici; tu ne commenceras pas à présent. Accompagne-moi ce matin où je vais: j'aurai peut-être besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le chemin, et tu n'entreras dans les maisons que si cela te plaît. Que je te retrouve du moins dans la rue!"
Il s'habilla en bâillant encore deux ou trois fois, se frotta les yeux et me laissa sortir avant lui, tout disposé à me suivre, son chapeau à trois cornes sur l'oreille et tenant en main une baguette blanche aussi longue que lui.
CHAPITRE XXIV
LA MAISON LAZARE
Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un Prieuré. Je crois ne me tromper guère en disant qu'on n'acheva de la bâtir qu'en 1465, à la place de l'ancien monastère de Saint-Laurent, dont parle Grégoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au sixième livre de son Histoire, chapitre neuvième. Les rois de France y faisaient halte deux fois à leur entrée à Paris, ils s'y reposaient à leur sortie, on les y déposait en les portant à Saint-Denis. En face le Prieuré était, à cet effet, un petit hôtel dont il ne reste pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieuré devint caserne, prison d'État et maison de correction pour les moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour à tour agrandi, élargi, barricadé et verrouillé ce bâtiment sale, où tout était alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut quelque temps pour me rendre de la place de la Révolution à la rue du Faubourg-Saint-Denis, où est située cette prison. Je la reconnus de loin à une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouillée de pluie, attachée à un grand bâton noir planté au-dessus de la porte. Sur un marbre noir, en grosses lettres blanches, était gravée l'inscription générale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait l'épitaphe de toute la nation:
Unité, Indivisibilité de la République. Égalité, Fraternité ou la Mort.
Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis sur des bancs de chêne, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau, jouaient à la drogue, chantaient la Carmagnole, et ôtaient la lanterne d'un réverbère pour la remplacer par un homme qu'on voyait amené du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le Ça ira!
On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai à une porte épaisse, placée à droite sous la voûte. La porte s'ouvrit à moitié, comme d'elle-même, et comme j'hésitais, attendant qu'elle s'ouvrît tout à fait, la voix du geôlier me cria: "Allons donc! entrez donc!"
Et, dès que j'eus mis le pied dans l'intérieur, je sentis le froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs, de ses clous épais, de ses garnitures de fer et de ses verrous.
Le geôlier riait dans les trois dents qui lui restaient.
Ce vieux coquin était accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux qu'on nomme à crémaillère, parce qu'ils ont de chaque côté des crans de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se renverse pour servir de lit. Là, dormait et veillait, sans se déranger jamais, l'immobile portier. Sa figure ridée, jaune, ironique, s'avan- çait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux jambes passaient à droite et à gauche par-dessus les deux bras du fauteuil, pour se délasser d'être assis à la manière accoutumée, et il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans fatigue.--Je vis derrière son fauteuil une jeune fille debout, les mains dans les poches de son petit tablier. Elle était toute ronde, grasse et fraîche, un petit nez retroussé, des lèvres d'enfant, de grosses hanches, des bras blancs, et une propreté rare en cette maison. Robe d'étoffe rouge relevée dans les poches, et bonnet blanc orné d'une grande cocarde tricolore.
Je l'avais déjà remarquée en passant, mais jamais avec attention. Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inné qui fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on désirait voir: C'est lui.
Cette belle fille avait un air de bonté et de prestance tout à la fois, qui faisait, à la voir là, l'effet de redoubler la tristesse du lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraîche personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un soupir à chaque prisonnier par sa présence, en leur rappelant les plaines et les blés.
"C'est une cruauté, dis-je en m'arrêtant, une cruauté véritable que de montrer cette enfant-là aux détenus."
Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parlé grec, et je ne prétendais pas être compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lèvres, qui s'épanouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt.
Le père grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien. J'entrai dans les corridors en tâtant la pierre avec ma canne devant mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides étaient sombres et mal éclairées en plein jour, par des réverbères rouges et infects.
Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves et bien rangées, des murs blanchis, des carreaux lavés, de la lumière, de l'air, de l'ordre partout. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc- teurs, surveillants, portent uniforme bleu à boutons d'argent, parlent d'une voix douce, et ne connaissent que par ouï-dire leurs anciens noms, qu'ils trouvent ridicules.
Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait à une grande cage d'animaux féroces. Il n'existait là que le vieux bâtiment gris qu'on y voit encore, bloc énorme et carré. Quatre étages de prisonniers gémissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on voyait aux fenêtres des grilles, des barreaux énormes, formant en largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaçant de si près la lance et la chaîne, que l'air y pouvait à peine pénétrer. Au dedans, trois larges corridors mal éclairés divisaient chaque étage, coupés eux-mêmes par quarante portes de loges dignes d'enfermer des loups, et souvent pénétrées d'une odeur de tanière; de lourdes grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, à toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrées et grillées, que l'on nomme guichets, et que les geôliers ouvrent en dehors pour surprendre et surveiller le prisonnier à toute heure.
Je traversai, en entrant, la grande cour vide où l'on rangeait d'ordinaire les terribles chariots destinés à emporter des charges de victimes. Je grimpai sur le perron à demi détruit par lequel elles descendaient pour monter dans leur dernière voiture.
Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, usé par le frottement des pieds, brisé et marqué sur les murs, comme s'il s'y passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau, d'une mauvaise odeur, en était le seul meuble. Je ne sais ce qu'on y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule.
J'arrivai au préau, large et laide cour enchâssée dans de hautes murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut d'un toit. Une énorme fontaine de pierre est au milieu, quatre rangées d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur une croix rouge, rouge d'un rouge de sang.
Deux femmes étaient au pied de ce grand Christ, l'une très jeune, et l'autre très âgée. La plus jeune priait à deux genoux, à deux mains, la tête baissée, et fondant en larmes; elle ressemblait tant à la belle princesse de Lamballe, que je détournai la tête. Ce souvenir m'était odieux.
La plus âgée arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes ont arrosé leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les pleurs!
Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du milieu. J'entrai dans les corridors et, à la douzième loge du rez-de -chaussée, je m'arrêtai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut, mit sa patte grossière sur la main plus élégante du verrou, et l'ouvrit.--J'étais chez madame la duchesse de Saint-Aignan.
CHAPITRE XXV
UNE JEUNE MÈRE
Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j'entendis un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan était surprise, et honteuse de l'être. Pour moi, je ne fus, étonné que d'une chose à laquelle je ne pouvais m'accoutumer: c'était la grâce parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa résignation douce, sa patience d'ange et sa timidité imposante. Elle se faisait obéir, les yeux baissés, par un ascendant que je n'ai vu qu'à elle. Cette fois, elle était déconcertée de notre entrée; mais elle s'en tira à merveille, et voici comment.
Sa cellule était petite et brûlante, exposée au midi, et thermidor était, je vous assure, tout aussi chaud que l'eût été juillet à sa place... Madame de Saint-Aignan n'avait d'autre moyen de se garantir du soleil, qui tombait d'aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de suspendre à la fenêtre un grand châle, le seul, je pense, qu'on lui eût laissé. Sa robe très simple était fort décolletée, ses bras étaient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal, mais rien de plus que cela. C'était peu pour moi, mais beaucoup trop pour elle. Elle se leva en disant: "Eh! mon Dieu!" et croisa ses deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l'aurait pu faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu'au bout des doigts, et ses yeux se mouillèrent un instant.
Ce fut une impression très passagère. Elle se remit bientôt en voyant que j'étais seul et, jetant sur ses épaules une sorte de peignoir blanc, elle s'assit sur le bord de son lit pour m'offrir une chaise de paille, le seul meuble de sa prison.--Je m'aperçus alors qu'un de ses pieds était nu, et qu'elle tenait à la main un petit bas de soie noir et brodé à jour.
"Bon Dieu! dis-je; si vous m'aviez fait dire un mot de plus...
--La pauvre reine en a fait autant!" dit-elle vivement, et elle sourit avec une assurance et une dignité charmantes, en levant ses grands yeux sur moi; mais bientôt sa bouche reprit une expression grave, et je remarquai sur son noble visage une altération profonde et nouvelle, ajoutée à sa mélancolie accoutumée.
"Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d'une voix altérée et avec une prononciation saccadée. Depuis que ma grossesse a été déclarée, grâce à vous, et je vous en dois...
--C'est bon, c'est bon, dis-je en l'interrompant à mon tour, par aversion pour les phrases.
--J'ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des chariots aujourd'hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal révolutionnaire."
Ici ses yeux s'attachèrent à la fenêtre et me parurent un peu égarés.
"Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues ébranlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues m'ébranle tous les nerfs. Comme ils sont légers et bruyants quand ils roulent sous la voûte en entrant, et comme ils sont lents et lourds en sortant avec leur charge!--Hélas! ils vont venir se remplir d'hommes, de femmes et d'enfants aujourd'hui, à ce que j'ai entendu dire. C'est Rose qui l'a dit dans la cour, sous ma fenêtre, en chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien à tous les prisonniers. Cette pauvre petite!"
Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux qui s'attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant:
"Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant légèrement le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c'est un moyen de préserver de l'influence de mes peines et de mes souffrances l'enfant que je porte dans mon sein. J'ai peur pour lui..."
Elle rougit; mais elle continua malgré la pudeur, et la soumit à entendre ce qu'elle voulait me dire...
Elle s'animait en parlant.
"Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous êtes, vous ne savez pas ce que c'est que cette fierté et cette crainte que ressent une femme dans cet état. Il est vrai que je n'ai vu aucune femme pousser aussi loin que moi ces terreurs."
Elle leva les yeux au ciel.
"Mon Dieu! quel effroi divin! quel étonnement toujours nouveau! Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une âme angélique se mouvoir dans mon âme troublée, et y vivre d'une vie mystérieuse qui ne lui sera jamais comptée, excepté par moi qui la partage! Penser que tout ce qui est agitation pour moi est peut-être souffrance pour cette créature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui être des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort! --Quand j'y pense, je n'ose plus remuer ni respirer. J'ai peur de mes idées, je me reproche d'aimer comme de haïr, de crainte d'être émue.--Je me vénère, je me redoute comme si j'étais une sainte. --Voilà mon état."
Elle avait l'air d'un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses deux bras croisés sur sa ceinture, qui commençait à peine à s'élargir depuis deux mois.
"Donnez-moi une idée qui me reste toujours présente là, dans l'esprit, poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m'empêche de faire mal à mon fils."
Ainsi, comme toutes les jeunes mères que j'ai connues, elle disait d'avance mon fils, par un désir inexplicable et une préférence instinctive. Cela me fit sourire malgré moi.
"Vous avez pitié de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!--Vous savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de l'empêcher de bondir, de faire tressaillir tout notre être, de marquer au front nos enfants pour le moindre de nos désirs.
"Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tête, avec abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d'amener mon enfant jusqu'au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu'à cela, je ne suis rien que la frêle coquille qui le conserve, et qui sera brisée après qu'il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas autre chose, monsieur! Croyez-vous... (et elle me prit la main), croyez-vous qu'on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le regarder quand il sera né?--S'ils vont me tuer tout de suite, ce sera bien cruel, n'est-ce pas? Eh bien, si j'ai seulement le temps de l'entendre crier et de l'embrasser tout un jour, je leur pardonnerai, je crois, tant je désire ce moment-là!"
Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un respect religieux et sans rien dire, crainte de l'interrompre.
Elle se mit à sourire avec toute la grâce d'une jolie femme de vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment.
"Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu'il n'y a qu'à dire: Pourquoi? et que vous allez répondre, vous. --Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mère qu'elle est moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins épouse même, et moins vaine, moins délicate, et peut-être moins pensante?--Qu'un enfant qui n'est rien soit tout!--Que ceux qui vivent soient moins que lui! c'est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?--Je me le reproche.
--Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fièvre, vous parlez vite et haut. Calmez-vous.
--Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-là, je ne le nourrirai pas!"
En disant cela, elle me tourna le dos tout d'un coup, et se jeta la figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se contraindre devant moi: son coeur débordait.