Stello

Chapter 4

Chapter 44,025 wordsPublic domain

Jamais la vénérable ville de Londres n'avait étalé avec tant de grâce les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et n'avait répandu avec autant de générosité les nuages grisâtres et jaunâtres de son brouillard mêlés aux nuages noirâtres de son charbon de terre; jamais le soleil n'avait été aussi mat ni aussi plat que le jour où je me trouvai plus tôt que de coutume à la petite boutique de Kitty. Les deux beaux enfants étaient debout devant la porte de cuivre de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les mains derrière le dos, imitant leur père avec un air sérieux, charmant à voir, placé comme il était sur des joues fraîches, sentant encore le lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je m'amusai un instant à les regarder faire, et puis je portai la vue sur leur mère. Ma foi, je reculai. C'était la même figure, les mêmes traits réguliers et calmes; mais ce n'était plus Kitty Bell, c'était sa statue très ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi décolorée; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une seule goutte de sang; ses lèvres étaient presque aussi pâles que le reste, et le feu de la vie ne brûlait que le bord de ses grands yeux. Deux lampes l'éclairaient et disputaient le droit de colorer la chambre à la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, placées à droite et à gauche de sa tête penchée, lui donnaient quelque chose de funéraire dont je fus frappé. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle sourit.

Quelle que soit l'opinion que vous aient donnée sur mon compte l'inflexibilité de mes raisonnements et la dure analyse de mes observations, je vous assure que je suis très bon; seulement je ne le dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en suis corrigé.

Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle serra la mienne d'une façon très cordiale, et je sentis un papier doux et froissé qui roulait entre nos deux mains: c'était une lettre qu'elle me montra tout à coup en étendant le bras d'un air désespéré, comme si elle m'eût montré un de ses enfants mort à ses pieds.

Elle me demanda en anglais si je saurais la lire.

"J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre du bout du doigt, n'osant pas la tirer à moi et y porter la vue sans sa permission.

Elle comprit mon hésitation et m'en remercia par un sourire plein d'une inexprimable bonté et d'une tristesse mortelle, qui voulait dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu."

Les médecins jouent à présent, dans la société, le rôle des prêtres dans le moyen âge. Ils reçoivent les confidences des ménages troublés, des parentés bouleversées par les fautes et les passions de famille: l'Abbé a cédé la ruelle au Docteur, comme si cette société, en devenant matérialiste, avait jugé que la cure de l'âme devait dépendre désormais de celle du corps.

Comme j'avais guéri les gencives et les ongles des deux enfants, j'avais un droit incontestable à connaître les peines secrètes de leur mère. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remèdes que je pusse apporter à vos dispositions douloureuses. Écoutez.

Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille carte géographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme déterminé à ne pas faire grâce au malade d'une seule parole:

MY DEAR MADAM,

I will only confide to you...

"O ciel! s'écria Stello, vous avez un accent français d'une pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la langue de nos pères, et tâchez que je ne sente pas trop les angoisses, les bégaiements et les anicroches des traducteurs, qui fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre labourée, à la poursuite d'un lièvre, emportant sur ses guêtres dix livres de boue.

--Je ferai de mon mieux pour que l'émotion ne se perde pas en route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez l'émotion en trop grand péril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou vous frapperez du pied pour m'avertir."

Il poursuivit ainsi:

"MA CHÈRE MADAME,

"A vous seule je me confierai, à vous, madame, à vous, Kitty, à vous, beauté paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre sur moi le regard ineffable de la pitié. J'ai résolu d'abandonner pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sûr de m'acquitter envers vous. Mais je veux déposer en vous le secret de mes misères, de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstinée. Je suis un hôte trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. Écoutez bien ceci.

"J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'âme ne se développe, comme je le crois, et ne peut étendre ses ailes qu'après que nos yeux ont vu pendant quatorze ans la lumière du soleil; si, comme je l'ai éprouvé, la mémoire ne commence qu'après quatorze années à ouvrir ses tables et à en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que mon âme n'a que quatre ans depuis qu'elle se connaît, depuis qu'elle agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Dès le jour où elle a commencé de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas posée à terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a été une interruption au mouvement de ma pensée; seulement je la sentais flotter et s'égarer dans le tâtonnement aveugle du rêve, mais toujours les ailes déployées, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les ténèbres, toujours élancée vers le but où l'entraînait un mystérieux désir. Aujourd'hui la fatigue accable mon âme, et elle est semblable à celle dont il est dit dans le Livre saint: Les âmes blessées pousseront leurs cris vers le ciel.

"Pourquoi ai-je été créé tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai dû faire, et les hommes m'ont repoussé comme un ennemi. Si dans la foule il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai.

"Voici maintenant ce que j'ai à vous dire:

"On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et des parchemins confusément entassés. Ils ont l'air vieux, et ils sont jeunes: la poussière qui les couvre est factice; c'est moi qui suis le Poète de ces poèmes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai soufflé sur sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revêtu de chair; je l'ai ranimé; je lui ai passé sa robe de prêtre; il a joint les mains et il a chanté.

"Il a chanté comme Ossian. Il a chanté la Bataille d'Hastings, la tragédie d'Ella, la ballade de Charité, avec laquelle vous endormiez vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la tragédie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles Églogues du temps de Henri II.

"Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver à parler ce langage du quinzième siècle, dont le moine Rowley est supposé se servir pour traduire le moine Turgot et ses poèmes composés au dixième siècle, eût rempli les quatre-vingts années de ce moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloître; j'ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée; j'ai raccourci ma vue, et j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge; j'ai fait mon coeur plus simple, et l'ai baigné dans le bénitier de la foi catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai écrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi- franc, et ensuite j'ai placé ma Muse religieuse dans sa châsse comme une sainte.

"Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont prié devant elle et passé outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injurié; tous m'ont foulé aux pieds. J'espérais que l'illusion de ce nom supposé ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un linceul.

"O ma belle amie, sage et douce hospitalière qui m'avez recueill! croirez-vous que je n'ai pu réussir à renverser la fantôme de Rowley que j'avais créé de mes mains? Cette statue de pierre est tombée sur moi et m'a tué; savez-vous comment?

"O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race d'hommes au coeur sec et à l'oeil microscopique, armée de pinces et de griffes? Cette fourmilère se presse, se roule, se rue sur le moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacère, le traverse plus vite et plus profondément que le ver ennemi des bibliothèques. Nulle émotion n'entraîne cette impérissable famille, nulle inspiration ne l'enlève, nulle clarté ne la réjouit, ni l'échauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang est froid comme celui de la vipère et du crapaud, voit clairement les trois taches du soleil, et n'a jamais remarqué ses rayons; elle va droit à tous les défauts; elle pullule sans fin dans les blessures mêmes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est à l'abri des coups par sa ténuité, son abaissement, ses détours subtils et ses sinuosités perfides; ce qu'elle attaque se sent blessé au coeur comme par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a blessé se dessèche, se dissout intérieurement, et, sitôt que l'air le frappe, tombe au premier souffle ou au moindre toucher.

"Épouvantés de voir comment quelques esprits élevés se passaient de main en main les parchemins que j'avais passé les nuits à inventer, comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homère à lord Chatham, à lord North, à sir William Draper, au juge Blackstone, à quelques autres hommes célèbres, ils se sont hâtés de croire à la réalité de mon Poète imaginaire; j'ai pensé d'abord qu'il me serait facile de me faire reconnaître. J'ai fait des antiquités en un matin plus antiques encore que les premières. On les a reniées sans me rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout à la fois a été dédaigné; mort et vivant, le Poète a été repoussé par les têtes solides dont un signe ou un mot décide des destinées de la Grande-Bretagne: le reste n'a pas osé lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-là ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tâche:

Othello's occupation's gone.

Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et conserver l'autre.

--Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu leur remette leurs péchés! ils allaient tout éteindre à la fois! J'essayai de leur obéir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il en fallait envoyer à Bristol pour ma mère qui est très vieille, et qui va mourir après moi. J'ai tenté leurs travaux exacts, et je n'ai pu les accomplir; j'étais semblable à un homme qui passe du grand jour à une caverne obscure: chaque pas que je faisais était trop tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher. Ils m'ont déclaré incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez raison, et je me suis retiré.

"Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez vous) plus tôt que de coutume, j'avais projeté d'attendre M. Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rôdé sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands brouillards; celui d'aujourd'hui s'étend devant les fenêtres comme un drap blanc. J'ai passé dix fois devant votre porte, je vous ai regardée sans être aperçu de vous, et j'ai demeuré le front appuyé sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi et couler sur mes membres; j'ai espéré que la mort me prendrait ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon corps faible est doué pourtant d'une insurmontable vitalité. Je vous ai bien considérée pour la dernière fois, et sans vouloir vous parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma résolution si je vous voyais pleurer.

"Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes papiers, et je vous demande en échange le pain de ma mère: vous n'aurez pas longtemps à le lui envoyer.

"Voici la première page qu'il me soit arrivé d'écrire avec tranquillité. On ne sait pas assez quelle paix intérieure est donnée à celui qui a résolu de se reposer pour toujours. On dirait que l'éternité se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille à ces belles contrées de l'Orient dont on respire l'air embaumé longtemps avant d'en avoir touché le sol.

"THOMAS CHATTERTON."

CHAPITRE XVI

OÙ LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'ÉRUDITION D'UNE MANIÈRE DÉPLORABLE AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS

Lorsque j'eus achevé de lire cette grande lettre, qui me fatigua beaucoup la vue et l'entendement, à cause de la finesse de l'écriture et de la quantité d'e muets et d'y que Chatterton y avait entassés par habitude d'écrire le vieil anglais, je la rendis à la sérieuse Kitty. Elle était restée appuyée sur son comptoir; son cou long et flexible laissait aller sur l'épaule sa tête rêveuse et ses deux coudes, appuyés sur le marbre blanc, s'y réfléchissaient, ainsi que tout son buste charmant. Elle ressemblait à une petite gravure de Sophie Western, la patiente maîtresse de Tom Jones, gravure que j'ai vue autrefois à Douvres, chez...

--Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, à ceux qui ont un peu d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut mieux que tant de détails, et, si je vous laisse faire, vous me direz de quelle manufacture était la soie qui servit à nouer la rosette de ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une manière effrayante.

--Là! là! s'écria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il put forcer son visage impassible à en indiquer; sitôt que je veux devenir sensible, vous m'arrêtez tout court; ma foi, vogue la galère; vive Démocrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'échecs; mais, s'il faut choisir d'Héraclite ou de Démocrite pour parler aux hommes d'eux-mêmes, j'aime mieux le dernier, comme plus dédaigneux. C'est vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et les haïsseurs la prennent trop à coeur. C'est ce que vous faites, dont bien me fâche. L'espèce humaine, qui est incapable de rien faire de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle monotone. Permettez donc que je poursuive à ma manière.

--Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime.

L'autre poursuivit fort à son aise:

--Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tête vers la rue, la secoua deux fois et me dit:

"He is gone!"

--Assez! assez! La pauvre petite! s'écria Stello. Oh! assez! N'ajoutez rien à cela. Je la vois tout entière dans ce seul mot: Il est parti! Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez dû dire! Oui, je vous entends; vous lui aviez donné un asile, vous ne lui faisiez jamais sentir qu'il était chez vous; vous lisiez respectueuse- ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda- cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils étaient beaux à vos yeux que par votre soin de les apprendre à vos enfants avec leur prière du soir. Peut-être hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux de Birtha à son ami, une croix, presque imperceptible et facile à effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si une de vos larmes a enlevé une lettre du précieux manuscrit, vous avez cru sincèrement y avoir fait une tache, et vous avez cherché à la faire disparaître. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone!

--Bien! très bien! dit le Docteur, il n'y a qu'à vous lâcher la bride; vous m'épargnez bien des paroles vaines, et vous devinez très juste. Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles détails sur Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages.

--C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser instruire avec résignation sur les choses que je sais le mieux, afin de voir si on les sait de la même manière que moi; car il y a diverses manières de savoir les choses.

--Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas de cette idée, au lieu de la laisser s'évaporer, comme au dehors d'un flacon débouché, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a jamais aperçu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main tronquée; un troisième la garde, l'adore, la tourne, la retourne en lui-même, la montre et la démontre quelquefois dans l'état précisément du fameux torse, sans la tête, les bras et les jambes; de sorte que, tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action, ni progrès; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont là les plus fiers. Mais, quant à ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient, posséderaient le tout, intérieur et extérieur, corps et âme, ensemble et détail, ayant tout cela également présent à la pensée pour en faire usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs très humbles. Depuis que je voyage, étudiant les sommités intellectuelles de tous les pays, je n'ai pas trouvé l'espèce que je viens de vous décrire.

Moi-même, monsieur, je vous avoue que je suis fort éloigné de savoir si complètement ce que je dis, mais je le sais toujours plus complètement que ceux à qui je parle ne me comprennent et même ne m'écoutent. Et remarquez, s'il vous plaît, que la pauvre humanité a cela d'excellent, que la médiocrité des masses exige fort peu des médiocrités d'un ordre supérieur, par lesquelles elle se laisse complaisamment et fort plaisamment instruire.

Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur le vieil anglais, sur son mélange de saxon et de normand, sur ses e muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais pousser des gémissements pleins de gravité, d'importance et de méthode, sur la perte irréparable des vieux mots si naïfs et si expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tachée d'encre d'où je ne me fusse montré très imposant à vos yeux. Dans ce fauteuil même, malgré sa propreté, j'aurais pu encore vous jeter dans un de ces agréables étonnements qui font que l'on se dit: C'est un puits de science, lorsque je me suis aperçu fort à propos que vous connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent à Londres (ville où l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un voyageur très considéré à Paris); me voici donc retombé dans l'état fâcheux d'un homme forcé de causer au lieu de prêcher, et par-ci par-là d'écouter! Écouter! ô la triste et inusitée condition pour un Docteur!

Stello sourit pour la première fois depuis bien longtemps.

--Je ne suis pas fatigant à écouter, dit-il lentement; je suis trop vite fatigué de parler...

--Fâcheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de Paris, où celui-là est déclaré éloquent qui, le dos à la cheminée ou les mains sur la tribune, dévide pour une heure et demie des syllabes sonores, à la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui n'ait été lu et entendu quelque part.

--Oui, continua Stello les yeux attachés au plafond comme un homme qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur de moment en moment; oui, je me sens ému à la mémoire de ces oeuvres naïves et puissantes que créa le génie primitif et méconnu de Chatterton mort à dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom, comme Charlemagne, tout cela est beau, étrange, unique et grand.

O triste, ô douloureux, ô profond et noir Docteur! si vous pouvez vous émouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le début simple et antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi dépouillé l'homme moderne! S'être fait par sa propre puissance moine du dixième siècle! un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon révolté contre son joug normand, qui ne connaît que deux puissances au monde, le Christ et la mer. A elles il adresse son poème, et s'écrie:

"O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombés en combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings."

"O mer! mer féconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence puissante, n'as-tu "pas soulevé le flux de tes eaux contre les chevaliers du duc Wylliam ?"

--Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et embourbé; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre où il soit écrit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings.

--"De ce duc Wylliam, continua Stello en déclamant pompeusement, dont les lâches flèches "ont tué tant de comtes et arrosé les champs d'une large pluie de sang."

--C'est un peu bien homérique, grommela le Docteur.

The souls of many chiefs untimely slain.

--Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse! continuait l'enthousiasme de Stello.

Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et s'avance en chantant l'air de Roland...

--Très exact! très historique! murmurait sourdement la Science du Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commença l'engagement par le chant de Roland:

Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores accenderet.

Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en criant: Hiu! hiu! C'était l'usage barbare.

Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nommé Gace, Gape, Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand:

Taillifer, qui moult bien chantout, Sorr un cheval qui tost allout, Devant le duc allout chantant De Karlemagne et de Rollant, Et de Olivier et des vassals Qui morurent en Rouncevals.

--Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en même temps que le Docteur récitait avec lenteur et satisfaction ses citations; la flèche normande heurte la cotte de mailles saxonne. C'est le sire de Châtillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille île saxonne; la face de l'île est renouvelée, sa langue changée; et il ne reste que dans quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis Rowley, pour gémir et prier auprès des statues de pierre des saints rois saxons, qui portent chacune une petite église dans leur main.

--Et quelle érudition! s'écria le Docteur. Il a fallu joindre les lectures françaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow appelle Moulinous, et le prétendu Rowley du Mouline; et le bon sire de Sanceaulx, et le vaillant sénéchal de Torcy, et le sire de Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires mal rimées, balladées et versiculées! C'est le monde d'Ivanhoë.