Stello

Chapter 3

Chapter 34,018 wordsPublic domain

--C'est la même chose, interrompit le Roi; Jean-Jacques n'en fut pas plus mon ami pour être leur ennemi. Se faire un nom à tout prix, voilà leur affaire. Tous ces gens-là sont pétris de la même pâte; chacun, pour se faire gros, veut ronger avec ses petites dents un morceau du gâteau de la monarchie, et, comme je le leur abandonne, ils en ont bon marché. Ce sont nos ennemis naturels que vos beaux- esprits; il n'y a de bon parmi eux que les musiciens et les danseurs; ceux-là n'offensent personne sur leurs théâtres, et ne chantent ni ne dansent la politique. Aussi je les aime; mais qu'on ne me parle pas des autres."

Comme je voulais insister et que j'entr'ouvrais la bouche pour répondre, il me prit doucement le bras, moitié riant et moitié sérieusement, et se mit à marcher avec moi, en se dandinant à sa manière, du côté de la porte de l'appartement. Il fallut bien suivre.

"Vous aimez donc bien les vers, Docteur?--Je vais vous les dire aussi bien que ceux qui les font, tenez:

Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour être imprimés et reliés en veau, Les voilà dans l'État d'importantes personnes; Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions Ils doivent voir chez eux voler les pensions; Que sur eux l'univers a la vue attachée; Que partout de leur nom la gloire est épanchée, Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir eu, trente ans, des yeux et des oreilles, Pour avoir employé neuf ou dix mille veille A se bien barbouiller de grec et de latin, Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres, Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres, Riches, pour tout mérite, en babil importun, Inhabiles à tout, vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A décrier partout l'esprit et la science.

"Vous voyez qu'après tout la cour n'est pas si bête, ajouta-t-il quand nous fûmes arrivés au bout de la chambre: vous voyez qu'ils sont plus sots que nous, vos chers Poètes, car il nous donnent des verges pour les fouetter."

Là-dessus le Roi m'ouvrit; je passai en saluant. Il quitta mon bras, il rentra et s'enferma... J'entendis un grand éclat de rire de mademoiselle de Coulanges.

Je n'ai jamais bien su si cela pouvait s'appeler être mis à la porte

CHAPITRE X

AMÉLIORATION

Stello cessa d'appuyer sa tête sur le coussin de son canapé. Il se leva et étendit les bras vers le ciel, rougit subitement, et s'écria avec indignation:

"Eh! qui vous donnait le droit d'aller ainsi mendier pour lui? Vous en avait-il prié? N'avait-il pas souffert en silence jusqu'au moment où la Folie secoua ses grelots dans sa pauvre tête? S'il avait soutenu pendant toute sa jeunesse l'âpre dignité de son caractère; s'il avait pendant une vingtaine d'années singé l'aisance et la fortune par orgueil et pour ne rien demander, vous lui auriez fait perdre en une heure toute la fierté de sa vie. C'est une mauvaise action, Docteur, et je ne voudrais pas l'avoir fait pour tous les jours qui me restent encore à subir. Je la mets au rang des plus mauvaises (et il y en a un grand nombre) que n'atteignent pas les lois, comme celle de tromper les dernières volontés d'un mourant illustre, et de vendre ou de brûler ses Mémoires, quand son dernier regard les a caressés comme une partie de lui-même qui allait rester sur la terre après lui, quand son dernier souffle les a bénis et consacrés.--Vous avez trahi ce jeune homme lorsque vous avez quêté pour lui l'aumône d'un roi insouciant.--Pauvre enfant! lorsqu'il avait des lueurs de raison, lorsque ses yeux étaient fermés (selon votre expérience), il pouvait, se sentant mourir, se féliciter de la pudeur de sa pauvreté, s'enorgueillir de ce qu'il ne laissait à aucun homme le droit de dire: Il s'est abaissé; et pendant ce temps-là vous alliez prostituer ainsi la dignité de son âme! Voilà, en vérité, une mauvaise action."

Le Docteur-Noir sourit avec une parfaite tranquillité.

"Asseyez-vous, dit-il; je vous trouve déjà mieux, vous sortez un peu de la contemplation de votre maladie. Lâche habitude de bien des hommes, habitude qui double la puissance du mal.--Eh! pourquoi ne voulez-vous pas que j'aie été attaqué une fois moi-même d'une maladie bien répandue, la manie de protéger? Mais revenons à ma sortie de Trianon.

"J'en fus tellement déconcerté, que je ne remis plus les pieds chez l'archevêque et m'efforçai de ne plus penser au malade que j'avais trouvé dans son palais.--Je parvins en quelques minutes à chasser cette idée par la grande habitude que j'ai de dompter ma sensibilité.

--Mince victoire! dit Stello en grondant.

--Je me croyais débarrassé de ce fou depuis longtemps, lorsqu'un beau soir on me fit appeler pour monter dans un grenier, où me conduisit une vieille portière sourde...

--Que voulez-vous que je lui fasse? dis-je en entrant; c'est un homme mort."

Elle ne me répondit pas; elle me laissa avec le même homme, que je reconnus difficilement.

CHAPITRE XI

UN GRABAT

Il était à demi couché, le pauvre malade, sur un lit de sangle placé au milieu d'une chambre vide. Cette chambre était aussi toute noire, et il n'y avait pour l'éclairer qu'une chandelle placée dans un encrier, en guise de flambeau, et élevée sur une grande cheminée de pierre. Il était assis dans son lit de mort, sur son matelas mince et enfoncé, les jambes chargées d'une couverture de laine en lambeaux, la tête nue, les cheveux en désordre, le corps droit, la poitrine découverte et creusée par les convulsions douloureuses de l'agonie. Moi, je vins m'asseoir sur le lit de sangle, parce qu'il n'y avait pas de chaise; j'appuyai mes pieds sur une petite malle de cuir noir, sur laquelle je posai un verre et deux petites fioles d'une potion, inutile pour le sauver, mais bonne à le faire moins souffrir. Sa figure était très noble et très belle; il me regardait fixement, et il avait au-dessus des joues, entre le nez et les yeux, cette contraction nerveuse que nulle convulsion ne peut imiter, que nulle maladie ne donne, qui dit au médecin: Va-t'en! et qui est comme l'étendard que la Mort plante sur sa conquête. Il serrait dans l'une de ses mains sa plume, sa dernière, sa pauvre plume, bien tachée d'encre, bien pelée, et toute hérissée; dans l'autre main, une croûte bien dure de son dernier morceau de pain. Ses deux jambes se choquaient et tremblaient de manière à faire craquer le lit mal assuré. J'écoutai avec attention le souffle embarrassé de la respiration du malade, et j'entendis le râle avec un enrouement caverneux; je reconnus la mort à ce bruit, comme un marin expérimenté reconnaît la tempête au petit sifflement du vent qui la précède.

"Tu viendras donc toujours la même avec tous? dis-je à la Mort, assez bas pour que mes lèvres ne fissent, aux oreilles du mourant, qu'un bourdonnement incertain. Je te reconnais partout à ta voix creuse que tu prêtes au jeune et au vieux. Ah! comme je te connais, toi et tes terreurs qui n'en sont plus pour moi; je sens la poussière que tes ailes secouent dans l'air; en approchant, j'en respire l'odeur fade, et j'en vois voler la cendre pâle, imperceptible aux yeux des autres hommes.

--Te voilà bien, l'Inévitable, c'est bien toi!--Tu viens sauver cet homme de la douleur; prends-le dans tes bras comme un enfant, et emporte-le. Sauve-le, je te le donne; sauve-le de la dévorante douleur qui nous accompagne sans cesse sur la terre, jusqu'à ce que nous reposions en toi, bienfaisante amie!"

C'était elle, je ne me trompais pas; car le malade cessa de souffrir, et jouit tout à coup de ce divin moment de repos qui précède l'éter- nelle immobilité du corps; ses yeux s'agrandirent et s'étonnèrent, sa bouche se desserra et sourit; il y passa sa langue deux fois, comme pour goûter encore, dans quelque coupe invisible, une dernière goutte du baume de la vie, et dit de cette voix rauque des mourants qui vient des entrailles et semble venir des pieds:

Au banquet de la vie infortuné convive...

--C'était Gilbert! s'écria Stello en frappant des mains.

--Ce n'était plus Gilbert, poursuivit le Docteur Noir en souriant d'un seul côté de la bouche; car il ne put en dire davantage: son menton tomba sur sa poitrine, et ses deux mains broyèrent à la fois la croûte de pain et la plume du Poète. Le bras droit me resta longtemps dans les mains, et j'y cherchais le pouls inutilement; je pris la plume et la posai sur sa bouche: un léger souffle l'agita encore, comme si l'âme l'eût baisée en passant, ensuite rien ne bougea dans le duvet de la plume, qui ne fut pas terni par la moindre vapeur. Alors je fermai les yeux du mort et je pris mon chapeau...

CHAPITRE XII

UNE DISTRACTION

Voilà une horrible fin, dit Stello, relevant son front de l'oreiller qui le soutenait, et regardant le Docteur avec des yeux troublés... Où donc étaient ses parents?

--Ils labouraient leur champ, et j'en fus charmé. Près du lit des mourants, les parents m'ont toujours importuné.

--Et pourquoi cela? dit Stello...

--Quand une maladie devient un peu longue, les parents jouent le plus médiocre rôle qui se puisse voir. Pendant les huit premiers jours, sentant la mort qui vient, ils pleurent et se tordent les bras; les huit jours suivants, ils s'habituent à la mort de l'homme, calculent ses suites et spéculent sur elle; les huit jours qui suivent, ils se disent à l'oreille: Les veilles nous tuent; on prolonge ses souffrances; il serait plus heureux pour tout le monde que cela finît. Et s'il reste encore quelques jours après, on me regarde de travers. Ma foi, j'aime mieux les gardes-malades; elles tâtent bien, à la dérobée, les draps du lit, mais elles ne parlent pas.

--O noir Docteur! soupira Stello,--d'une vérité toujours inexorable!...

--D'ailleurs, Gilbert avait maudit avec justice son père et sa mère, d'abord pour lui avoir donné naissance, ensuite pour lui avoir appris à lire.

--Hélas! oui, dit Stello, il a écrit ceci:

Malheur à ceux dont je suis né ................ ............................................... Père aveugle et barbare! impitoyable mère! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence! Encor si vous m'eussiez laissé mon ignorance! J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ; Mais vous avez nourri les feux de mon génie.

--Voilà des vers raisonnables, dit le Docteur.

--Mauvaises rimes, dit l'autre par habitude.

--Je veux dire qu'il avait raison de se plaindre de lire, parce que du jour où il sut lire il fut Poète, et dès lors il appartint à la race toujours maudite par les puissances de la terre... Quant à moi, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je pris mon chapeau et j'allais sortir lorsque je trouvai à la porte les propriétaires du grabat, qui gémissaient sur la perte d'une clef... je savais où elle était.

--Ah! quel mal vous me faites, impitoyable! N'achevez pas, dit Stello, je sais cette histoire.

--Comme il vous plaira, dit le Docteur avec modestie; je ne tiens pas aux descriptions chirurgicales, et ce n'est pas en elles que je puiserai les germes de votre guérison. Je vous dirai donc simplement que je rentrai chez ce pauvre petit Gilbert; je l'ouvris; je pris la clef dans l'oesophage et je la rendis aux propriétaires.

CHAPITRE XIII

UNE IDÉE POUR UNE AUTRE

Lorsque le désespérant Docteur eut achevé son histoire, Stello demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva pénétré de cette sorte d'effroi que nous donne la présence d'un témoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touché et les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur était inaccessible aux émotions de son récit, plus Stello en était pénétré jusqu'à la moelle des os. Il éprouvait déjà l'influence de ce rude médecin des âmes, qui, par ses raisonnements précis et ses insinuations préparatrices, l'avait toujours conduit à des conclusions inévitables. Les idées de Stello bouillonnaient dans sa tête et s'agitaient en tous sens, mais elles ne pouvaient réussir à sortir du cercle redoutable où le Docteur-Noir les avait enfermées comme un magicien. Il s'indignait à l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil dédain; mais il hésitait à laisser déborder son indignation, se sentant comprimé d'avance par les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupières, et il les retenait en fronçant les sourcils. Une fraternelle pitié remplissait son coeur. En conséquence, il fit ce que trop souvent l'on fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une idée toute différente:

--Qui vous dit que j'aie pensé à une monarchie absolue et héréditaire, et que ce soit pour elle que j'aie médité quelque sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme oublié? Combien, dans le même temps, n'eussiez-vous pas trouvé d'écrivains qui furent encouragés, comblés de faveurs, caressé et choyés!

--A la condition de vendre leur pensée, reprit le Docteur; et je n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma été une occasion pour vous dévoiler la pensée intime monarchique touchant messieurs les Poètes, et nous convenons bien d'entendre par Poètes tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai pris cette pensée secrète sur le fait, comme je viens de vous le raconter, et je vous la transmets fidèlement. J'y ajouterai, si vous voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre dévouement politique soit réservé à cette triple machine assez connue sous le nom de monarchie représentative. Je fus témoin de cette anecdote en 1770, c'est-à-dire dix ans précisément avant la fin de Gilbert.

--Hélas! dit Stello, êtes-vous né sans entrailles? N'êtes-vous pas saisi d'une affliction interminable, en considérant que chaque année dix mille hommes en France, appelés par l'éducation, quittent la table de leur père pour venir demander, à une table supérieure, un pain qu'on leur refuse?

--Eh! à qui parlez-vous? je n'ai cessé de chercher toute ma vie un ouvrier assez habile pour faire une table où il y eût place pour tout le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la table Monarchique: vous les avez goûtées tout à l'heure. J'ai vu aussi celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la plus légère apparence d'un drame, ni la moindre complication de per- sonnages nouant leurs intérêts, tout le long d'une petite ficelle entortillée que dénoue proprement le dernier chapitre ou le cinquième acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai la simple histoire de ma naïve Anglaise Kitty Bell. La voici telle qu'elle s'est passée sous mes yeux.

Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatière où étaient entrelacés en losange les cheveux de je ne sais qui, et commença ainsi:

CHAPITRE XIV

HISTOIRE DE KITTY BELL

Kitty Bell était une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre, même dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pâle et allongé, la taille élevée et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et de décontenancé que je trouvais plein de charme. A son aspect élégant et noble, à son nez aquilin, à ses grands yeux bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles maîtresses de Louis XIV, dont vous aimez tant les portraits sur émail, plutôt que pour ce qu'elle était, c'est-à-dire une marchande de gâteaux. Sa petite boutique était située près du Parlement, et quelquefois, en sortant, les membres des deux Chambres descendaient de cheval à sa porte, et venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la discussion sur le bill. C'était devenu une sorte d'habitude par laquelle la boutique s'agrandissait chaque année, et prospérait sous la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les épaules toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos, tombant comme une chasuble.

Le mari de Kitty, master Bell, était un des meilleurs selliers de Londres, et si zélé pour son état, pour la confection et le perfectionnement de ses brides et de ses étriers, qu'il ne mettait presque jamais le pied à la boutique de sa jolie femme dans la journée. Elle était sérieuse et sage; il le savait, il y comptait, et je crus, en vérité, qu'il n'était pas trompé.

En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en étaient la preuve irrécusable. Elle s'appuyait à son comptoir, et penchait sa tête dans une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les bras, attendait les passants avec la plus angélique patience, et les recevait ensuite en se levant avec respect, répondait juste et seulement le mot qu'il fallait, faisait signe à ses garçons, ployait modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'était là toute sa journée, à peu de chose près.

J'avais toujours été frappé de la beauté et de la longueur de ses cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne mettaient plus sur leur tête qu'un léger nuage de poudre, et qu'en 1770 j'étais assez disposé à admirer les beaux cheveux attachés en large chignon derrière le cou, et détachés, en longs repentirs, devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agréables au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gâteaux et la comparant. Je la comparais à Paméla, ensuite à Clarisse, un instant après à l'Ophélia, quelques heures plus tard à Miranda. Elle me faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et de prévenance, comme s'attendant toujours à quelque saillie extrêmement gaie de la part du Français; elle riait même quand j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, après quoi elle me disait qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand. N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait à voir. Je lui parlais toujours avec la même confiance, et elle m'écoutait avec la même résignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne à la Tronchin, qu'ils sculptaient à coups de couteau; un beau jonc pourtant!

Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique à lire le journal, entièrement oublié d'elle et des acheteurs, causeurs, disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'était alors que j'exerçais mon métier chéri d'observateur. Voici une des choses que j'observai:

Tous les jours, à l'heure où le brouillard était assez épais pour cacher cette espèce de lanterne sourde que les Anglais prennent pour le soleil, et qui n'est que la caricature du nôtre comme le nôtre est la parodie du soleil d'Égypte, cette heure, qui est souvent deux heures après midi; enfin, dès que venait l'entre-chien-et-loup, entre le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur- le-champ de son comptoir, l'aîné de ses enfants ouvrait la porte, elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre disparaissait, et la mère rentrait chez elle.

"Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-même, cette ombre est celle d'un jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell? Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre est élancée et leste dans sa démarche. Elle est enveloppée d'un manteau noir qui ne peut réussir à la rendre grossière dans sa forme. Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des côtés est rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord, deux flammes comme Prométhée les dut puiser au soleil."

Je sortis en soupirant, la première fois que je vis ce petit manège, parce que cela me gâtait l'idée de ma paisible et vertueuse Kitty; et puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le bonheur d'un autre homme auprès d'une femme sans le trouver haïssable, n'eût-il nulle prétention pour lui-même... La seconde fois, je sortis en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir deviné cela, tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir rien découvert. La trosième fois je m'y intéressai, et je me sentis un tel désir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille d'Agamemnon, si Kitty Bell m'eût dit: "Oui, monsieur, c'est cela même."

Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours placide comme au sortir du prêche, elle ne daignait pas même me regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sûre que vous êtes un homme trop bien élevé et trop délicat pour en rien dire; je voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal à vous de rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un air de mauvaise humeur et d'autorité, comme pour me dire: Lisez toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Française impatiente n'y eût pas manqué, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou de confiance en elle-même, ou de mépris pour moi; elle se remettait à son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi religieux que si rien ne se fût passé. Je fis de vains efforts pour attirer son attention. J'avais beau me pincer les lèvres, aiguiser mes regards malins, tousser avec importance et gravité, comme un abbé qui réfléchit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se réjouit de voir certains petits tours où il est expert; j'avais beau m'arrêter tout à coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se noyer de gaieté de coeur et se précipiter dans l'eau du haut du pont; j'avais beau jeter mon journal tout à coup et le chiffonner comme un mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope désespéré, renonçant à conduire les hommes au bonheur par la vertu; j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offensé de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa présence un page et une fille d'honneur; j'avais beau courir à la porte vitrée, un instant après la disparition de l'ombre, et m'arrêter là, comme un voyageur parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de manière qu'ils aient l'air dérangé par les zéphyrs, et parlant du vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des intérêts; j'avais beau prendre mon parti tout à coup, et marcher vers elle comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire, jusqu'à ce qu'étant à portée, il s'arrête, manquant à la fois de pensée, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de réflexion, de pénétration, de confusion, de contrition, de componction, de renonciation, d'abnégation, de consomption, de résolution, de domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint échouer devant ce doux visage de marbre, dont l'inaltérable sourire et le regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule parole intelligible.

J'y serais encore (car j'avais résolu de n'en pas avoir le démenti, et je fus toujours persévérant en diable); oui, monsieur, j'y serais encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre Panthéon, deux fois décanonisé par les canons, et d'où sainte Geneviève est allée coucher deux fois dans la rue; ô galant Attila, qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne fût arrivé une aventure qui m'éclaira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous éclairera vous-même, je le désire, sur l'ombre politique que vous poursuivez depuis une heure.

CHAPITRE XV

UNE LETTRE ANGLAISE