Stello

Chapter 15

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Gloire éternelle à l'homme d'Athènes...--Oh! pourquoi ne sait-on pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui créa la Vénus de Milo ne lui a-t-il pas réservé la moitié de son bloc de marbre? Pourquoi ne l'a-t-on pas écrit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en tête des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire à l'homme d'Athènes... --Je ne cesserai de le vénérer et de le considérer comme le type éternel, le magnifique représentant du Peuple de toutes les nations et de tous les siècles. Je ne cesserai de penser à lui toutes les fois que je verrai des hommes assemblés pour juger quelque chose ou quelqu' un, ou seulement des hommes réunis qui se parleront d'une oeuvre ou d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom célèbre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent indéfinissable; c'est un accent pincé, roide, jaloux et hostile. On dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgré celui qui le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrète qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche grimace, les lèvres flottent vaguement entre le sourire du mépris et la contraction d'un examen profond et sérieux. Il y a du bonheur si, dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropié, ou suivi d'une rude et flétrissante épithète. Ainsi, lorsqu'on a goûté par complai- sance une liqueur amère, si les lèvres la jettent loin d'elles, il est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une expression de dégoût.

O Multitude! Multitude sans nom! vous êtes née ennemie des noms! --Considérez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au théâtre. Le fond de vos sentiments est le désir secret de la chute et la crainte du succès. Vous venez comme malgré vous, vous voudriez ne pas être charmée. Il faut que le Poète vous dompte par son interprète, l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une longue suite de reproches sourds et obstinés. Car proclamerun succès, un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon- naître une supériorité qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais, je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, ô fière Multitude! si vous ne sentiez en même temps (heureuse consolation!) que vous faites acte de protection. Votre position de juge, qui verse l'or à pleines mains, vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant par des applaudissements l'aveu d'une supériorité. Mais partout où ce dédommagement secret ne vous est pas donné, à peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rongez par le pied et la tête jusqu'à ce qu'elle retombe à votre niveau.

Votre unique passion est l'égalité, ô Multitude! et tant que vous serez, vous vous sentirez poussée par le besoin simultané d'un ostracisme perpétuel.

Gloire à l'homme d'Athènes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas savoir comment il fut appelé!--Lui qui exprima, avec une immortelle naïveté, vos sentiments innés:

"Pourquoi le bannis-tu?

--Je suis fatigué, dit-il, d'entendre louer son nom."

CHAPITRE XXXVIII

LE CIEL D'HOMÈRE

Ilotes ou Dieux, répéta le Docteur-Noir, vous souvient-il en outre d'un certain Platon qui nommait les poètes Imitateurs de fantômes, et les chassait de sa République? Mais aussi il les nommait Divins. Platon aurait eu raison de les adorer, en les éloignant des affaires; mais l'embarras où il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration à son bannissement, montre à quelles pauvretés et à quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien sévère lorsqu'il veut tout soumettre à une règle universelle. Platon veut l'utilité de tous dans chacun; mais voilà que tout à coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homère, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gênent: il leur applique son équerre, et il ne peut les mesurer: cela le désole. Il les range tous, Poètes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, dans la catégorie des imitateurs; déclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent à la plus faible partie de l'âme, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse, qui s'attendrit sur les misères humaines; que les arts sont déraisonnables, lâches, timides, contraires à la raison; que, pour plaire à la Multitude confuse, les Poètes s'attachent à peindre les caractères passionnés, plus aisés à saisir par leur variété; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les condamnait; qu'ils feraient régner le plaisir et la douleur dans l'État, à la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homère, s'il eût été en état d'instruire et de perfectionner les hommes, et non un inutile chanteur, comme il était, incapable même, ajoute-t-il, d'empêcher Créophile, son ami, d'être gourmand (ô niaiserie antique!), on ne l'eût pas laissé mendier pieds nus, mais on l'eût estimé, honoré et servi autant que Protagoras d'Abdère et Prodicus de Céos, sages philosophes, portés en triomphe partout.

--Dieu tout-puissant! s'écria Stello, qu'est-ce, je vous prie, à présent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent, en pleurant, le divin Homère?

--Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animés par un triomphe désespérant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitié pour les Poètes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.

--Oui, je le sens, dit Stello, pâle et agité; mais quelle en est donc la cause impérissable?

--Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idée (prétexte indestructible!) est l'INUTILITÉ DES ARTS A L'ÉTAT SOCIAL.

La pantomime de tous en face du Poète est un sourire protecteur et dédaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme la présence d'un Dieu supérieur.

Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires, qui, ne sentant qu'à demi cette supériorité, éprouvent seulement près des Poètes cette gêne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gêne que sentirait un fat ou un froid pédant, transporté subitement à côté de Paul au moment du départ de Virginie; de Werther, au moment où il va saisir ses pistolets; à côté de Roméo, quand il vient de boire le poison; de Desgrieux, quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. Cet indifférent les croira fous indubitablement; mais, il sentira pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes voués à une émotion profonde, et il se taira en s'éloignant, se croyant supérieur à eux, parce qu'il n'est pas ému.

--Juste! ô juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonçant de plus en plus dans son fauteuil, comme pour se dérober au son de voix dur et puissant qui le poursuivait.

--Pour en revenir à Platon, il y avait aussi rivalité de divinité entre Homère et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le développement infini du Jugement et repoussent l'Imagination.

Sa conviction était profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facultés de son être, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, géométrique et raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussèrent durement la Poésie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon, par ce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, ayant en de gigantesques prétentions de législateur et d'homme d'État.

Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit à peu près ceci:

"La faculté qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans l'âme; donc, l'autre faculté qui lui est opposée est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."

Et cet honnête homme part de là pour traiter Homère du haut en bas; il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhéteur, vers le livre sixième de sa République:

"Mon cher Homère, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier éloigné de trois degrés de la vérité, incapable de faire autre chose que des fantômes de vertu (car il tient à ses fantômes); si vous êtes un ouvrier du second ordre, capable de connaître ce qui peut rendre meilleurs ou pires les États et les particuliers, dites-nous quelle ville vous doit la réforme de son gouvernement, comme Lacédémone en est redevable à Lycurgue, l'Italie et la Sicile à Charondas, Athènes à Solon. Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillée? Quelle utile découverte, quelle invention bonne à la perfection des arts ou aux besoins de la vie ont signalé votre nom?"

Et, continuant ainsi avec son complaisant Glaucon, qui répond sans cesse: Fort bien,--voici qui est vrai,--vous avez raison, à peu près sur le ton que prend un petit séminariste répondant à son abbé dans une conférence, voilà mon philosophe qui chasse par les épaules le mendiant divin hors de sa République (fantastique, heureusement pour l'humanité).

A ce familier discours le bon Homère ne répondit rien, par la raison qu'il dormait, non de ce petit sommeil (dormitat) qu'un autre osa lui reprocher pour s'amuser à poser des règles aussi, mais du sommeil qui pèse cette nuit sur les yeux de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.

Ici Stello poussa un profond soupir et cacha sa tête dans ses mains.

--Cependant, poursuivit le Docteur-Noir, supposons que nous tenions ici entre nous deux le divin Platon, ne pourrions-nous, s'il vous plaît, le conduire au musée Charles X (pardon de la liberté grande, je ne lui sais pas d'autre nom), sous le plafond sublime qui représente le règne, que dis-je? le ciel d'Homère? Nous lui montrerions ce vieux pauvre, assis sur un trône d'or avec son bâton de mendiant et d'aveugle comme un sceptre entre les jambes, ses pieds fatigués, poudreux et meurtris, mais à ses pieds ses deux filles (deux déesses), l'Iliade et l'Odyssée. Une foule d'hommes couronnés le contemple et l'adore, mais debout, selon qu'il sied aux génies. Ces hommes sont les plus grands dont les noms aient été conservés, les Poètes, et, si j'avais dit les plus malheureux, ce seraient eux aussi. Ils forment, de son temps au nôtre, une chaîne presque sans interruption de glorieux exilés, de courageux persécutés, de penseurs affolés par la misère, de guerriers inspirés au camp, de marins sauvant leur lyre de l'Océan et non des cachots; hommes remplis d'amour et rangés autour du premier et du plus misérable, comme pour lui demander compte de tant de haine qui les rend immobiles d'étonnement.

Agrandissons ce plafond sublime dans notre pensée, haussons et élargissons cette coupole, jusqu'à ce qu'elle contienne tous les infortunés que la Poésie ou l'imagination frappa d'une réprobation universelle! Ah! le firmament, en un beau jour d'août, n'y suffirait pas; non, le firmament d'azur et d'or, tel qu'on le voit au Caire, pur de toute légère et imperceptible vapeur, ne serait pas une toile assez large pour servir de fond à leurs portraits.

Levez les yeux à ce plafond et figurez-vous y voir monter ces fantômes mélancoliques: Torquato Tasso, les yeux brûlés de pleurs, couvert de haillons, dédaigné même de Montaigne (ah! philosophe, qu'as-tu fait là!), et réduit à n'y plus voir, non par cécité, mais... Ah! je ne le dirai pas en français; que la langue des Italiens soit tachée de ce cri de misère qu'il a jeté:

Non avendo candella per escrivere i suoi versi;

Milton aveugle, jetant à un libraire son Paradis perdu pour dix livres sterling;--Camoëns recevant l'aumône à l'hôpital des mains de ce sublime esclave qui mendiait pour lui sans le quitter; --Cervantès tendant la main de son lit de misère et de mort;--Le Sage, en cheveux blancs, suivi de sa femme et de ses filles, allant demander un asile pour mourir, à un pauvre chanoine, son fils; --Corneille manquant de tout, même de bouillon, dit Racine au roi, au grand roi!--Dryden à soixante-dix ans mourant de misère et cherchant dans l'astrologie une vaine consolation aux injustices humaines;--Spenser errant à pied à travers l'Irlande, moins pauvre et moins désolée que lui, et mourant avec la Reine des fées dans sa tête, Rosalinda dans son coeur, et pas un morceau de pain sur les lèvres.--Que je voudrais pouvoir m'arrêter là ...!

Vondel, ce vieux Shakspeare de la Hollande, mort de faim à quatre- vingt-dix ans, et dont le corps fut porté par quatorze Poètes misérables et pieds nus;--Samuel Royer, qui fut trouvé mort de froid dans un grenier;--Butler, qui fit Hudibras et mourut de misère;--Floyer, Sydenham et Rushworth chargés de chaînes comme des forçats;--J.-J. Rousseau, qui se tua pour ne pas vivre d'aumônes; --Malfilâtre, que la faim mit au tombeau, dit Gilbert à l'hôpital...

Et tous ceux encore dont les noms sont écrits dans le ciel de chaque nation et sur les registres de ses hôpitaux.

Supposez que Platon s'avance seul au milieu de tous, et lise à la céleste famille cette feuille de la République que je vous ai citée. Pensez-vous qu'Homère ne puisse pas lui dire du haut de son trône:

"Mon cher Platon, il est vrai que le pauvre Homère et, comme lui, tous les infortunés immortels qui l'entourent, ne sont rien que des imitateurs de la nature; il est vrai qu'ils ne sont pas tourneurs parce qu'ils font la description d'un lit, ni médecins parce qu'ils racontent une guérison; il est vrai que, par une couche de mots et d'expressions figurées, soutenues de mesure, de nombre et d'harmonie, ils simulent la science qu'ils décrivent; il est bien vrai qu'ils ne font ainsi que présenter aux yeux des mortels un miroir de la vie, et que, trompant leurs regards, ils s'adressent à la partie de l'âme qui est susceptible d'illusion; mais, ô divin Platon! votre faiblesse est grande lorsque vous croyez la plus faible cette partie de notre âme qui s'émeut et qui s'élève, pour lui préférer celle qui pèse et qui mesure. L'Imagination, avec ses élus, est aussi supérieure au Jugement seul avec ses orateurs, que les dieux de l'Olympe aux demi- dieux. Le don du Ciel le plus précieux, c'est le plus rare.--Or, ne voyez-vous pas qu'un siècle fait naître trois Poètes pour une foule de logiciens et de sophistes très sensés et très habiles? L'Imagination contient en elle-même le Jugement et la Mémoire sans lesquels elle ne serait pas. Qui entraîne les hommes, si ce n'est l'émotion? qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art? et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu lui-même? Car le Poète n'a pas de maître, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne.--Vous me demandez quelles institutions, quelles lois, quelles doctrines j'ai données aux villes? Aucune aux nations, mais une éternelle au monde.--Je ne suis d'aucune ville, mais de l'univers.--Vos doctrines, vos lois, vos institutions, ont été bonnes pour un âge et un peuple, et sont mortes avec eux; tandis que les oeuvres de l'Art céleste restent debout pour toujours à mesure qu'elles s'élèvent, et toutes portent les malheureux mortels à la loi impérissable de l'AMOUR et de la PITIÉ".

Stello joignit les mains malgré lui, comme pour prier. Le Docteur se tut un moment, et bientôt continua ainsi:

CHAPITRE XXXIX

UN MENSONGE SOCIAL

Et cette dignité calme de l'antique Homère, de cet homme symbole de la destinée des Poètes, cette dignité n'est autre chose que le sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et le Poète ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrète. Il doit l'attendre. Que nulle influence étrangère ne lui dicte ses paroles elles seraient périssables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilité de son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul, puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente.

Le sentiment d'indignation que j'ai excité en vous a été trop vif, monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le prétexte d'utilité, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus secrète à dévoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes continuelles, où vit tout homme qui a une autorité, de perdre cette autorité chérie et précieuse qui est devenue son âme?

--Hélas! j'entrevois à peu près ce que vous m'allez dire encore, dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vérité?

--Nous y voilà, dit le Docteur avec joie.

Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et que tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins ridicule, tandis qu'au contraire les beautés de tout Art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition dans toute oeuvre ainsi créée. De là ses efforts éternels pour comprimer ou séduire.

--Hélas! dit Stello, à quelle odieuse et continuelle résistance le Pouvoir condamne le Poète! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-même à la vérité?

--Il ne le peut, vous dis-je! s'écria violemment le Docteur en frappant sa canne à terre. Et mes trois exemples politiques ne prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement que son essence est contraire à la vôtre et qu'il ne peut faire autrement que de chercher à détruire ce qui le gêne.

--Mais, dit Stello avec un air de pénétration (essayant de se retrancher quelque part, comme un tirailleur chargé en plaine par un gros escadron), mais si nous arrivions à créer un Pouvoir qui ne fût pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?

--Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hérédité et capacité, qui vous déplaisent si fort, et auxquels il faut revenir? Et si votre Pouvoir favori règne par l'Hérédité et la Propriété, vous commencerez, monsieur, par me trouver une réponse à ce petit raisonnement connu sur la Propriété:

C'est là ma place au soleil; voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.

Et sur l'Hérédité, à ceci:

On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.

Et, en cas que ce soit la Capacité qui vous séduise, vous me trouverez, s'il vous plait, une forte réponse à ce petit mot:

Qui cédera la place à l'autre?--Je suis aussi habile que lui. --QUI DÉCIDERA ENTRE NOUS?

Vous me trouverez facilement ces réponses, je vous donne du temps, --un siècle, par exemple.

--Ah! dit Stello consterné, deux siècles n'y suffiraient pas.

--Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anéantir au coeur de tout homme né de la femme cet instinct effrayant:

Notre ennemi, c'est notre maître.

Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorité.

--Ma foi, ni moi, dit Stello emporté par la vérité, fût-ce l'innocent pouvoir d'un garde champêtre...

--Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et s'il doit l'être toujours? Il est évident que Dieu n'a pas voulu que cela fût autrement. Il ne tenait qu'à lui de nous indiquer, en quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps où il a daigné habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqué là une bien bonne occasion!

--Quel rire désespéré! dit Stello.

--Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre son parti, en dépit de ce beau cri que répètent en choeur tous les législateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution écrite avec de l'encre, ils s'écrient:

"En voilà pour toujours!"

Allons, comme vous n'êtes pas de ces gens innombrables pour qui la politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler; allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son fauteuil à sa façon, de quel paradoxe êtes-vous amoureux maintenant, s'il vous plaît?

Stello se tut.

--A votre place, j'aimerais une créature du Seigneur plutôt qu'un argument, quelque beau qu'il fût.

Stello baissa les yeux.

--A quel Mensonge social nécessaire voulez-vous vous dévouer? Car nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une société.--Auquel? Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce?

--Je ne sais, en vérité, dit la victime du raisonneur.

--Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je sens venir sur mes lèvres toutes les fois que je rencontre un homme caparaçonné d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin? Se soutient-il?

--Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir?

--Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec humeur; il s'agit bien de cela!

--Je parle de vos pensées et de vos travaux, par lesquels seulement vous existez à mes yeux. Que me font vos actions?

Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brûlé avec votre maison ou tué dans un carrefour, trois fois tué, trois fois enterré et trois fois ressuscité, comme signait le capitaine normand François Séville, au temps de Charles IX?

Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Hérédité dans le carrosse et la Capacité sur le siège, pour voir à les accorder.

--Peut-être, dit Stello.

--Jusqu'à ce que le cocher essaye de verser le maître ou d'entrer dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur.

Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de luttes, que se laisser ballotter comme un numéro dans le sac d'un grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous voyez que, par le raisonnement appliqué au choix du Pouvoir qu'on veut s'imposer, on n'arrive qu'à des négations, quand on est de bonne foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bête comme un drapeau.

--O profanateur! s'écria Stello.

--Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs, c'est le temps: il a usé vos drapeaux jusqu'au bois.

Lorsque le drapeau blanc de la Vendée marchait au vent contre le drapeau tricolore de la Convention, tous deux étaient loyalement l'expression d'une idée; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE, HÉRÉDITÉ, CATHOLICISME; l'autre, RÉPUBLIQUE, EGALITÉ, RAISON HUMAINE: leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des épées, comme au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes des voix mâles, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les baïonnettes sur la terre. C'étaient là des drapeaux!

O temps de dégoût et de pâleur, tu n'en as plus! Naguère le blanc signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le blanc était devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles d'écriture en font, je crois, la différence. Otez donc la flamme, et portez ces articles au bout du bâton.

Dans notre siècle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule comme la guerre est passée. Le soldat sera déshabillé comme le médecin l'a été par Molière, et ce sera peut-être un bien. Tout sera rangé sous un habit noir comme le mien. Les révoltes mêmes n'auront pas d'étendard. Demandez à Lyon, en cette dix-huit cent trente- deuxième année de Notre-Seigneur.

En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles m'occupent peu.

Obéissez à vos affections, vos habitudes, vos relations sociales, votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez décidé par le ruban qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui lui plaira. Puis récitez-lui les vers d'un grand poète: