Chapter 13
C'était M. de Chénier en présence de son fils. Je frémis de tout mon corps. Le père recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda. Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.
Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dépendait de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire parler. Nous attendîmes, comme on attend un coup de hache.
Il s'avança avec dignité vers son fils.
"Il y a longtemps que je ne vous ai vu, Monsieur, dit-il; je vous fais l'honneur de croire que vous venez pour le même motif que moi."
Ce Marie-Joseph Chénier, si hautain, si grand, si fort, si farouche, était ployé en deux par la contrainte et la douleur.
"Mon père, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu! mon père, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez dire?"
Le père ouvrit la bouche, le fils se hâta de parler haut pour étouffer sa voix.
"Je sais... je devine... à peu près... à peu de chose près l'affaire..."
Et se tournant vers Robespierre en souriant:
"Affaire bien légère, futile, en vérité..."
Et à son père:
"Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la remettre entre les mains. Je suis député... moi... Je sais...
--Monsieur, je sais ce que vous êtes, dit M. de Chénier...
--Non, en vérité, dit Joseph en s'approchant, vous n'en savez rien, absolument rien. Il y a si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me voir, mon pauvre père! Il ne sait pas seulement ce qui se passe dans la République. Je suis sûr que ce qu'il vient de vous dire, il n'en est pas même bien certain."
Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.
"C'est votre devoir, Monsieur, que je veux remplir moi-même, puisque vous ne le faites pas.
--Oh ! Dieu du ciel et de la terre! s'écria Marie-Joseph au supplice.
--Ne sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre à Saint- Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc à crier tant?
--J'ai, dit le vieux père en s'avançant vers Robespierre, j'ai le désespoir dans le coeur en voyant..."
Je me levai pour l'arrêter par le bras.
"Citoyen, dit Joseph Chénier à Robespierre, permets-moi de te parler en particulier, ou d'emmener mon père d'ici un moment. Je le crois malade et un peu troublé.
--Impie, dit le vieillard, veux-tu être aussi mauvais fils que mauvais...?
--Monsieur, dis-je en lui coupant la parole, il était inutile de me consulter ce matin.
--Non, non! dit Robespierre avec sa voix aiguë et son incroyable sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton père me quitte, Chénier! Je lui ai donné audience; il faut bien que j'écoute.
--Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille?--Que crains-tu donc qu'il m'apprenne?--Ne sais-je pas à peu près tout ce qui se passe, et même tes ordonnances du matin, docteur?
--C'est fini!" dis-je en retombant accablé sur ma chaise.
Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avança hardiment et se plaça de force entre son père et Robespierre.
"Après tout, dit-il à celui-ci, nous sommes égaux, nous sommes frères, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu'un représentant à la Convention nationale n'aurait pas le droit de te dire, n'est-ce pas?--Eh bien, je te dis que mon bon père que voici, mon bon vieux père, qui me déteste à présent, parce que je suis député, va te conter quelque affaire de
famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre! Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches seul; toutes ces choses d'intérieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t'en occuper."
Et il le pressait par les deux mains.
"Non, je ne veux pas absolument que tu l'écoutes, vois-tu; je ne veux pas." Et, faisant le rieur: "Mais c'est que ce sont de vraies niaiseries qu'il va te dire."
Et en bavardant plus bas:
"Quelque plainte de ma conduite passée, de vieilles, vieilles idées monarchiques qu'il a. Je ne sais quoi, moi. Écoute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre maître!--oui, je le pense franchement, notre maître!--va, va à tes affaires, à l'Assemblée où l'on t'écoute; --ou plutôt, tiens, renvoie-nous.--Oui, tiens, franchement, mets-nous à la porte nous sommes de trop.--Messieurs, nous sommes indiscrets, partons."
Il prenait son chapeau, pâle et haletant, couvert de sueur, tremblant.
"Allons, docteur; allons, mon père, j'ai à vous parler. Nous sommes indiscrets.--Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! de l'armée du Nord! N'est-il pas vrai, Saint-Just?"
Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait Robespierre par le bras, son père par les épaules il était fou.
Robespierre se leva, et, avec un air de bonté perfide, tendit la main au vieillard par-devant son fils.--Le père crut tout sauvé; nous sentîmes tout perdu. M. de Chénier s'attendrit de ce seul geste, comme font les vieillards faibles.
"Oh! vous êtes bon! s'écria-t-il. C'est un système que vous avez, n'est-ce pas? c'est un système qui fait qu'on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils aîné, Monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je vous en conjure; il est à Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est point exagéré du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parlé; mais moi, qui suis père, Monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous êtes un homme comme il faut, il ne s'agit que de voir votre air et vos manières; et avec un homme comme vous on s'entend toujours, n'est- ce pas?"
Puis à son fils:
"Ne me faites point de signes! ne m'interrompez pas! vous m'importunez! laissez Monsieur agir selon son coeur il s'entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-être! Vous avez toujours été jaloux d'André, dès votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas."
Le malheureux frère! il n'aurait pas parlé, il était muet de douleur, et moi aussi.
"Ah! dit Robespierre en s'asseyant et ôtant ses lunettes paisiblement et avec soulagement; voilà donc leur grande affaire! Dis donc, Saint- Just! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit frère? Ces gens-là me croient fou, en vérité. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occupé de lui d'ici a quelques jours. Eh bien, ajouta- t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l'affaire de ton fils.
--Voilà! dis-je en étouffant.
--Comment! passer? dit le père interdit.
--Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal révolutionnaire, où il pourra se défendre.
--Et André? dit M. de Chénier.
--Lui, répondit Saint-Just, à la Conciergerie.
--Mais il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre André! dit son père.
--Eh bien, il dira cela au tribunal, répondit Robespierre; tant mieux pour lui."
Et en parlant il écrivait toujours.
"Mais à quoi bon l'y envoyer? disait le pauvre vieillard.
--Pour qu'il se justifie, répondait aussi froidement Robespierre, écrivant toujours.
--Mais l'écoutera-t-on?" dit Marie-Joseph.
Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement: ses yeux luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.
"Soupçonnes-tu l'intégrité du tribunal révolutionnaire?" dit-il.
Marie-Joseph baissa la tête, et dit: "Non!" en soupirant profondément.
Saint-Just dit gravement:
"Le tribunal absout quelquefois.
--Quelquefois! dit le père tremblant et debout.
--Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommençant à écrire, sais-tu que c'est aussi un Poète, celui-là? Justement nous parlions d'eux, et ils parlent de nous tiens, voilà une gentillesse de sa façon. C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, Docteur? dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.
--Rien que cela!" dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu'il avait fait dérober par ses merveilleux espions.
Tout à coup Robespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit: "Deux heures!"
Il nous salua, et courut à la porte de sa chambre par laquelle il était entré avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et à demi dans l'autre appartement, où j'aperçus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prêt à nous fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme:
"Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement."
Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le suivait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur:
"dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les Poètes à composer des scènes de famille.
--Attends, Maximilien! cria Marie-Joseph en lui montrant le poing et en s'en allant par la porte opposée, qui, cette fois, s'ouvrit d'elle-même, je vais à la Convention avec Tallien!
--Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec sécheresse et orgueil.
--Avec Saint-Just", ajouta Saint-Just d'une voix terrible.
En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanière:
"Reprenez votre second fils, dis-je au père; car vous venez de tuer l'aîné."
Et nous sortîmes sans oser nous retourner pour le voir.
CHAPITRE XXXV
UN SOIR D'ÉTÉ
Ma première action fut de cacher Joseph Chénier. Personne alors, malgré la Terreur, ne refusait son toit à une tête menacée. Je trouvai vingt maisons. J'en choisis une pour Marie-Joseph. Il s'y laissa conduire en pleurant comme un enfant. Caché le jour, il courait la nuit chez tous les représentants, ses amis, pour leur donner du courage. Il était navré de douleur, il ne parlait plus que pour hâter le renversement de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Il ne vivait plus que de cette idée. Je m'y livrai comme lui, comme lui je me cachai. J'étais partout, excepté chez moi. Quand Joseph Chénier se rendait à la Convention, il entrait et sortait entouré d'amis et de représentants auxquels on n'osait toucher. Une fois dehors, on le faisait disparaître, et la troupe même des espions de Robespierre, la plus subtile volée de sauterelles qui jamais se soit abattue sur Paris comme une plaie, ne put trouver sa trace. La tête d'André Chénier dépendait d'une question de temps.
Il s'agissait de savoir ce qui mûrirait le plus vite, ou la colère de Robespierre, ou la colère des conjurés. Dès la première nuit qui suivit cette triste scène, du 5 au 6 Thermidor, nous visitâmes tous ceux qu'on nomma depuis thermidoriens, tous, depuis Tallien jusqu'à Barras, depuis Lecointre jusqu'à Vadier. Nous les unissions d'intention sans les rassembler.--Chacun était décidé, mais tous ne l'étaient pas.
Je revins triste. Voici le résultat de ce que j'ai vu:
La République était minée et contre-minée. La mine de Robespierre partait de l'Hôtel de Ville: la contre-mine de Tallien, des Tuileries. Le jour où les mineurs se rencontreraient serait le jour de l'explosion. Mais il y avait unité du côté de Robespierre, désunion dans les conventionnels qui attendaient son attaque. Nos efforts pour les presser de commencer n'aboutirent cette nuit et la nuit suivante, du 6 au 7, qu'à des conférences timides et partielles. Les Jacobins étaient prêts dès longtemps. La Convention voulait attendre les premiers coups. Le 7, quand le jour vint, on en était là.
Paris sentait la terre remuer sous lui. L'événement futur se respirait dans les carrefours, comme il arrive toujours ici. Les places étaient encombrées de parleurs. Les portes étaient béantes. Les fenêtres questionnaient les rues.
Nous n'avions rien pu savoir de Saint-Lazare. Je m'y étais montré. On m'avait fermé la porte avec fureur, et presque arrêté. J'avais perdu la journée en recherches vaines. Vers six heures du soir, des groupes couraient les places publiques. Des hommes agités jetaient une nouvelle dans les rassemblements et s'enfuyaient. On disait: "Les Sections vont prendre les armes. On conspire à la Convention.--Les Jacobins conspirent.--
La Commune suspend les décrets de la Convention.
--Les canonniers viennent de passer."
On criait:
"Grande pétition des Jacobins à la Convention en faveur du peuple."
Quelquefois toute une rue courait et s'enfuyait sans savoir pourquoi, comme balayée par le vent. Alors les enfants tombaient, les femmes criaient, les volets des boutiques se fermaient, et puis le silence régnait pour un peu de temps, jusqu'à ce qu'un nouveau trouble vînt tout remuer.
Le soleil était voilé comme par un commencement d'orage. La chaleur était étouffante. Je rôdai autour de ma maison de la place de la Révolution, et, pensant tout d'un coup qu'après deux nuits ce serait là qu'on me chercherait le moins, je passai l'arcade, et j'entrai. Toutes les portes étaient ouvertes; les portiers dans les rues. Je montai, j'entrai seul; je trouvai tout comme je l'avais laissé: mes livres épars et un peu poudreux, mes fenêtres ouvertes. Je me reposai un moment près de la fenêtre qui donnait sur la place.
Tout en réfléchissant, je regardais d'en haut ces Tuileries éternellement régnantes et tristes, avec leurs marronniers verts, et la longue maison sur la longue terrasse des Feuillants; les arbres des Champs-Élysées, tout blancs de poussière; la place toute noire de têtes d'hommes, et, au milieu, l'une devant l'autre, deux choses de bois peint: la statue de la Liberté et la Guillotine.
Cette soirée était pesante. Plus le soleil se cachait derrière les arbres et sous le nuage lourd et bleu en se couchant, plus il lançait des rayons obliques et coupés sur les bonnets rouges et les chapeaux noirs, lueurs tristes qui donnaient à cette foule agitée l'aspect d'une mer sombre tachetée par des flaques de sang. Les voix confuses n'arrivaient plus à la hauteur de mes fenêtres les plus voisines du toit que comme la voix des vagues de l'Océan, et le roulement lointain du tonnerre ajoutait à cette sombre illusion. Les murmures prirent tout à coup un accroissement prodigieux; et je vis toutes les têtes et les bras se tourner vers les boulevards, que je ne pouvais apercevoir. Quelque chose qui venait de là excitait les cris et les huées, le mouvement et la lutte. Je me penchai inutilement, rien ne paraissait, et les cris ne cessaient pas. Un désir invincible de voir me fit oublier ma situation je voulus sortir, mais j'entendis sur l'escalier une querelle qui me fit bientôt fermer la porte. Des hommes voulaient monter, et le portier, convaincu de mon absence, leur montrait, par ses clefs doubles, que je n'habitais plus la maison. Deux voix nouvelles survinrent et dirent que c'était vrai, qu'on avait tout retourné il y avait une heure. J'étais arrivé à temps. On descendait avec grand regret. A leurs imprécations je reconnus de quelle part étaient venus ces hommes. Force me fut de retourner tristement à ma fenêtre, prisonnier chez moi.
Le grand bruit croissait de minute en minute, et un bruit supérieur s'approchait de la place, comme le bruit des canons au milieu de la fusillade. Un flot immense de peuple armé de piques enfonça la vaste mer du peuple désarmé de la place, et je vis enfin la cause de ce tumulte sinistre.
C'était une charrette, mais une charrette peinte de rouge et chargée de quatre-vingts corps vivants.
Ils étaient tous debout, pressés l'un contre l'autre. Toutes les tailles, tous les âges étaient liés en faisceau. Tous avaient la tête découverte, et l'on voyait des cheveux blancs, des têtes sans cheveux, de petites têtes blondes à hauteur de ceinture, des robes blanches, des habits de paysans, d'officiers, de prêtres, de bourgeois; j'aperçus même deux femmes qui portaient leur enfant à la mamelle et nourrissaient jusqu'à la fin, comme pour léguer à leurs fils tout leur lait, tout leur sang et toute leur vie, qu'on allait prendre. Je vous l'ai dit, cela s'appelait une fournée.
La charge était si pesante, que trois chevaux ne pouvaient la traîner. D'ailleurs, et c'était la cause du bruit, à chaque pas on arrêtait la voiture, et le peuple jetait de grands cris. Les chevaux reculaient l'un sur l'autre, et la charrette était comme assiégée. Alors, par-dessus leurs gardes, les condamnés tendaient les bras à leurs amis.
On eût dit une nacelle surchargée qui va faire naufrage et que du bord on veut sauver. A chaque essai des gendarmes et des Sans- Culottes pour marcher en avant, le peuple jetait un cri immense et refoulait le cortège avec toutes ses poitrines et toutes ses épaules; et, interposant devant l'arrêt son tardif et terrible veto, il criait d'une voix longue, confuse, croissante, qui venait à la fois de la Seine, des ponts, des quais, des avenues, des arbres, des bornes et des pavés:
"NON! NON! NON!"
A chacune de ces grandes marées d'hommes, la charrette se balançait sur ses roues comme un vaisseau sur ses ancres, et elle était presque soulevée avec toute sa charge. J'espérais toujours la voir verser. Le coeur me battait violemment. J'étais tout entier hors de ma fenêtre, enivré, étourdi par la grandeur du spectacle. Je ne respirais pas. J'avais toute l'âme et toute la vie dans les yeux.
Dans l'exaltation où m'élevait cette grande vue, il me semblait que le ciel et la terre y étaient acteurs. De temps à autre venait du nuage un petit éclair, comme un signal. La face noire des Tuileries devenait rouge et sanglante, les deux grands carrés d'arbres se renversaient en arrière comme ayant horreur. Alors le peuple gémissait; et, après sa grande voix, celle du nuage reprenait et roulait tristement.
L'ombre commençait à s'étendre, celle de l'orage avant celle de la nuit. Une poussière sèche volait au-dessus des têtes et cachait souvent à mes yeux tout le tableau. Cependant je ne pouvais arracher ma vue de cette charrette ballottée. Je lui tendais les bras d'en haut, je jetais des cris inentendus; j'invoquais le peuple! Je lui disais "Courage!" et ensuite je regardais si le ciel ne ferait pas quelque chose.
Je m'écriai:
"Encore trois jours! encore trois jours! ô Providence! ô Destin! ô Puissances à jamais inconnues! ô vous le Dieu! vous les Esprits! vous les Maîtres! les Éternels! si vous entendez, arrêtez-les pour trois jours encore!"
La charrette allait toujours pas à pas, lentement, heurtée, arrêtée, mais, hélas! en avant. Les troupes s'accroissaient autour d'elle. Entre la Guillotine et la Liberté, des baïonnettes luisaient en masse. Là semblait être le port où la chaloupe était attendue. Le peuple, las du sang, le peuple irrité, murmurait davantage, mais il agissait moins qu'en commençant. Je tremblai, mes dents se choquèrent.
Avec mes yeux, j'avais vu l'ensemble du tableau; pour voir le détail, je pris une longue-vue. La charrette était déjà éloignée de moi, en avant. J'y reconnus pourtant un homme en habit gris, les mains derrière le dos. Je ne sais si elles étaient attachées. Je ne doutai pas que ce ne fût André Chénier. La voiture s'arrêta encore. On se battait. Je vis un homme en bonnet rouge monter sur les planches de la Guillotine et arranger un panier.
Ma vue se troublait je quittai ma lunette pour essuyer le verre et mes yeux.
L'aspect général de la place changeait à mesure que la lutte changeait de terrain. Chaque pas que les chevaux gagnaient semblait au peuple une défaite qu'il éprouvait. Les cris étaient moins furieux et plus douloureux. La foule s'accroissait pourtant et empêchait la marche plus que jamais par le nombre plus que par la résistance.
Je repris la longue-vue, et je revis les malheureux embarqués qui dominaient de tout le corps les têtes de la multitude. J'aurais pu les compter en ce moment. Les femmes m'étaient inconnues. J'y distinguai de pauvres paysannes, mais non les femmes que je craignais d'y voir. Les hommes, je les ai vus à Saint-Lazare. André causait en regardant le soleil couchant. Mon âme s'unit à la sienne; et tandis que mon oeil suivait de loin le mouvement de ses lèvres, ma bouche disait tout haut ses derniers vers:
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud, j'essaie encore ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Tout à coup un mouvement violent qu'il fit me força de quitter ma lunette et de regarder toute la place, où je n'entendais plus de cris.
Le mouvement de la multitude était devenu rétrograde tout à coup.
Les quais, si remplis, si encombrés, se vidaient. Les masses se coupaient en groupes, les groupes en familles, les familles en individus. Aux extrémités de la place, on courait pour s'enfuir dans une grande poussière. Les femmes couvraient leurs têtes et leurs enfants de leurs robes. La colère était éteinte... Il pleuvait.
Qui connaît Paris comprendra ceci. Moi, je l'ai vu. Depuis encore je l'ai revu dans des circonstances graves et grandes.
Aux cris tumultueux, aux jurements, aux longues vociférations, succédèrent des murmures plaintifs qui semblaient un sinistre adieu, de lentes et rares exclamations, dont les notes prolongées, basses et descendantes, exprimaient l'abandon de la résistance et gémissaient sur leur faiblesse. La Nation, humiliée, ployait le dos et roulait par troupeaux entre une fausse statue, une Liberté qui n'était que l'image d'une image, et un réel Échafaud teint de son meilleur sang.
Ceux qui se pressaient voulaient voir ou voulaient s'enfuir. Nul ne voulait rien empêcher. Les bourreaux saisirent le moment. La mer était calme, et leur hideuse barque arriva à bon port. La Guillotine leva son bras.
En ce moment plus aucune voix, plus aucun mouvement sur l'étendue de la place. Le bruit clair et monotone d'une large pluie était le seul qui se fît entendre, comme celui d'un immense arrosoir. Les larges rayons d'eau s'étendaient devant mes yeux et sillonnaient l'espace. Mes jambes tremblaient il me fut nécessaire d'être à genoux.
Là je regardais et j'écoutais sans respirer. La pluie était encore assez transparente pour que ma lunette me fît apercevoir la couleur du vêtement qui s'élevait entre les poteaux. Je voyais aussi un jour blanc entre le bras et le billot et, quand une ombre comblait cet intervalle, je fermais les yeux. Un grand cri des spectateurs m'avertissait de les rouvrir.
Trente-deux fois je baissai la tête ainsi, disant une prière désespérée, que nulle oreille humaine n'entendra jamais, et que moi seul j'ai pu concevoir.
Après le trente-troisième cri, je vis l'habit gris tout debout. Cette fois je résolus d'honorer le courage de son génie en ayant le courage de voir toute sa mort je me levai.
La tête roula, et ce qu'il avait là s'enfuit avec le sang.
CHAPITRE XXXVI
UN TOUR DE ROUE
Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout à coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la chambre de Stello:
--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scélérats! livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voilà!"--Et j'allongeais ma tête, comme la présentant au couteau. J'étais dans le délire.
Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente présence m'arrêta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayés de me voir, se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou que j'étais. Je m'arrêtai et je me demandai où j'allais, et comment cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je redevins à l'instant maître de moi; et, me repentant profondément d'avoir été assez insensé pour espérer pendant un quart d'heure de ma vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il était venu depuis le 5 thermidor tous les matins, à huit heures; il avait brossé mes habits et dormi près du poêle. Ensuite, ne me voyant pas venir, il était parti sans questionner personne.--Je demandai aux enfants où était leur père. Il était allé sur la place voir la cérémonie. Moi, je l'avais trop bien vue.