Stello

Chapter 12

Chapter 123,883 wordsPublic domain

La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un fluide vivant. Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. --L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout où coulait le sang de la véritable victime.--L'effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées.--La Croix atteste le SALUT PAR LE SANG.

Et, depuis, Origène a dit justement qu'il y avait deux Rédemptions: celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rédemptions diminuées, qui rachètent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de quelques hommes pour tous se perpétuera jusqu'à la fin du monde. Et les nations pourront se racheter éternellement par la substitution des souffrances expiatoires.

C'était ainsi qu'un homme doué des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l'Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et qu'il avait fini peut-être par regarder du fond du coeur comme les rayons d'une sainte vérité. C'était à genoux sans doute et en se frappant la poitrine qu'il s'écriait:

"La terre, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu'à l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la société: sa mission est sacrée.--L'inquisition est bonne, douce et conservatrice.

"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui excommunie les hérétiques et les appelants aux futurs conciles. Eh! pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!

"Le sentiment de la terreur d'une puissance irritée a toujours subsisté.

"La guerre est divine: elle doit régner éternellement pour purger le monde.--Les races sauvages sont dévouées et frappées d'anathème. J'ignore leur crime, ô Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses et insensées, elles sont criminelles et justement punies de quelque faute d'un ancien chef. Les Européens, au siècle de Colomb, eurent raison de ne pas les compter dans l'espèce humaine comme leurs semblables.

"La Terre est un autel qui doit être éternellement imbibé de sang."

O Pieux Impie! qu'avez-vous fait?

Jusqu'à cet Esprit falsificateur, l'idée de la Rédemption de la race coupable s'était arrêtée au Calvaire. Là, Dieu immolé par Dieu avait lui-même crié: Tout est consommé.

N'était-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?

Non.--L'orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce problème, et s'y viendront brûler les ailes. Qu'ils soient tous absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie! la vie, le feu sacré, le feu trois fois saint, que le Créateur lui seul a le droit de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste même à la justice!

Non.--Il a fallu à l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un alchimiste patient, sur la poussière des premiers livres, sur les cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bûchers indiens et des repas anthropophages, pour en faire sortir l'étincelle incendiaire de la fatale idée.--Il lui a fallu trouver et écrire en relief les paroles de cet Origène, qui fut un Abeilard volontaire: première immolation et premier sophisme, dont il crut découvrir aussi le principe dans l'Évangile; cet obscur et paradoxal Origène, docteur en l'an 190 de J.-C., dont les principes à demi platoniciens furent loués depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint Chrysostome), et condamnés par trois saints, un empereur et un pape (parmi eux saint Jérôme et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de l'un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le crâne de l'un des premiers chrétiens pour en tirer cette fatale théorie de la réversibilité et du salut par le sang. Et cela pour replâtrer l'édifice démantelé de l'Église romaine et l'organisation démembrée du moyen âge! Et cela tandis que l'inutilité du sang pour la fondation des systèmes et des pouvoirs se démontrait tous les jours en place publique de Paris! Et cela tandis qu'avec les mêmes axiomes quelques scélérats, lui-même l'écrivait, renversaient quelques scélérats en disant aussi: l'Éternel, la Vertu, la Terreur!

Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorités, et dites-moi laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang!

Et prévoyait-il, le prophète orthodoxe, que de son temps même croîtrait et se multiplierait à l'infini la monstrueuse famille de ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il s'en trouverait dont le cri serait celui-ci:

"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des dévouements volontaires et très rares. L'innocent immolé pour le coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immolé par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien."

Entendez-vous le cri de la bête carnassière, sous la voix de l'homme? --Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposés, ces purs idéologues sont arrivés d'en bas et d'en haut à un même point où ils se touchent: à l'échafaud? Voyez-vous comme ils honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien interprété! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien faites et quelque peu meublées de paroles impudentes et d'arguties philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues parleuses que sur celles qui lèchent le sang? Pour moi je ne le sais pas.

Demandez-le (si cela s'évoque) aux massacreurs de tous les temps. Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons, venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthélemy jusqu'aux septembrisades, de Jacques Clément et de Ravaillac à Louvel, de des Adrets et Montluc à Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des amis, mais je n'en serai pas.

Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant et reprit...

--Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre en pitié.

Dans cette violente passion de tout rattacher, à tout prix, à une cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout, et par laquelle tout s'explique, je vois encore l'extrême faiblesse des hommes qui, pareils à des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abîme que ni Dieu créateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaître. Ainsi je trouve que ceux-là mêmes qui se croient les plus forts, en construisant le plus de systèmes, sont les plus faibles et les plus effrayés de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce qu'elle s'arrête à des effets certains, et ne contemple qu'à travers l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour toujours incertaine.

Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits justes, les seuls dignes d'estime, ont puisé et puiseront jamais les idées durables, les idées qui frappent par le sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai.

L'Analyse est la destinée de l'éternelle ignorante, l'Âme humaine.

L'Analyse est une sonde. Jetée profondément dans l'Océan, elle épouvante et désespère le Faible; mais elle rassure et conduit le Fort, qui la tient fermement en main.

Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux, comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses méditations intérieures, reprit ainsi le fil de son récit:

CHAPITRE XXXIII

LA PROMENADE CROISÉE

J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saint-Just, au point d'oublier totalement le lieu où j'étais. Je me plongeai avec délices dans une distraction complète, ayant dès longtemps fait l'abnégation totale d'une vie qui fut toujours triste. Tout à coup la porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit encore. Un homme de trente ans environ, d'une belle figure, d'une taille haute, l'air militaire et orgueilleux, entra sans beaucoup de cérémonie. Ses bottes à l'écuyère, ses éperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa cravate noire dénouée, l'auraient fait prendre pour un jeune général.

"Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant de s'adresser au nègre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que c'est l'auteur de Caïus Gracchus et de Timoléon."

Le nègre sortit, ne répondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra jusqu'à la cheminée en frappant du talon.

"Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espère que, comme représentant, le citoyen Robespierre me recevra bientôt et m'expédiera avant les autres. Je n'ai qu'un mot à lui dire, moi."

Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace. "Je ne suis pas un solliciteur, moi.--Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, sous le régime des tyrans Bourbons comme sous celui-ci, je n'ai pas fait mystère de mes opinions, moi."

Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de surprise qui lui en donna un peu à lui-même.

"Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me déranger, que vous vinssiez ainsi pour votre plaisir."

Il quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un fauteuil près de moi:

"Ah çà! franchement, me dit-il à voix basse, êtes-vous appelé comme je le suis, je ne sais pourquoi?"

Je remarquai en cette occasion ce qui arrivait souvent alors, c'est que le tutoiement était une sorte de langage de comédie qu'on récitait comme un rôle, et que l'on quittait pour parler sérieusement.

"Oui, lui dis-je, je suis appelé, mais comme les médecins le sont souvent cela m'inquiète peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots.

--Ah! pour vous!" me dit-il en époussetant ses bottes avec sa cravache.

Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de mauvaise humeur.

Il revînt.

"Savez-vous s'il est en affaire? me dit-il.

--Je le suppose, répondis-je, citoyen Chénier."

Il me prit la main impétueusement.

"Çà, me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que l'on me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi."

J'étais sur les épines; je sentais qu'on allait entrer, que peut- être on voyait, que certainement on écoutait. La Terreur était dans l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et marchai, pour qu'au moins on entendît de longs silences, et que la conversation ne parût pas suivie. Il me comprit et marcha dans la chambre dans le sens opposé. Nous allions d'un pas mesuré, comme deux soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux l'un de l'autre, l'air de réfléchir en lui-même, et disait un mot en passant; l'autre répondait en passant.

Je me frottai les mains.

"Il se pourrait, dis-je assez bas, en ne faisant semblant de rien et allant de la porte à la cheminée, qu'on nous eût réunis à dessein." Et très haut:

"Joli appartement!"

Il revint de la cheminée à la porte, et, en me rencontrant au milieu, dit:

"Je le crois." Puis en levant la tête: "Cela donne sur la cour."

Je passai.

"J'ai vu votre père et votre frère, ce matin" dis-je. Et en criant: "Quel beau temps il fait!"

Il repassa.

"Je le savais; mon père et moi nous ne nous voyons plus, et j'espère qu'André ne sera pas longtemps là.--Un ciel magnifique."

Je le croisai encore.

"Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens." Et avec enthousiasme: "C'est un beau sujet que Timoléon!"

Il me croisa en revenant.

"Et Barras, Collot-d'Herbois, Loiseau, Bourdon, Barrère, Boissy- d'Anglas...--J'aimais encore mieux mon Fénelon."

Je hâtai la marche.

"Ceci peut durer encore quelques jours.--On dit les vers bien beaux." Il vint à grands pas et me coudoya.

"Les triumvirs ne passeront pas quatre jours.--Je l'ai lu chez la citoyenne Vestris."

Cette fois, je lui serrai la main en traversant.

"Gardez-vous de nommer votre frère, on n'y pense pas.--On dit le dénouement bien beau."

A la dernière passe, il me reprit chaudement la main.

"Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas.--Il faut faire le mort. Le 9, je l'irai délivrer de ma main.--Je crains qu'il ne soit trop prévu."

Ce fut la dernière traversée. On ouvrit; nous étions aux deux bouts de la chambre.

CHAPITRE XXXIV

UN PETIT DIVERTISSEMENT

Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vêtu d'une redingote poudreuse, pâle et défait, arrivait à Paris. Robespierre jeta sur nous deux un coup d'oeil rapide sous ses lunettes, et la distance où il nous vit l'un de l'autre me parut lui plaire; il sourit en pinçant les lèvres.

"Citoyens, voici un voyageur de votre connaissance" dit-il.

Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.

Saint-Just s'assit à côté de Robespierre, celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour. Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d'embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint-Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés; ses grands yeux s'élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint.--Les persécuteurs prennent souvent des manières de victimes. Robespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il aurait prises.

"Voilà, dit Robespierre d'un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l'armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chénier?"

Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.

"Tu m'as fait demander, citoyen? dit Marie-Joseph Chénier avec humeur; si c'est pour affaire, dépêchons-nous, on m'attend à la Convention.

--Je voulais, dit Robespierre d'un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme qui porte tant d'intérêt à ta famille."

J'étais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes, et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d'oeil. Je voulus rompre les chiens.

"Ma foi, dis-je, j'aime les lettres, moi, et Fénelon...

--Ah! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Timoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture.--Tu ne connais pas cela, toi?" dit-il à Saint-Just avec ironie.

Celui-ci sourit d'un air de mépris, et se mit à secouer la poussière de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner répondre.

"Bah! bah! dit Joseph Chénier en me regardant, c'est trop peu de chose pour lui."

Il voulait dire cela avec indifférence, mais le sang d'auteur lui monta aux joues.

Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'à l'ordinaire, leva les yeux sur Chénier, et le contempla comme avec admiration.

"Un membre de la Convention qui s'amuse à cela en l'an II de la République me paraît un prodige, dit-il.

--Ma foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chénier, c'est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la nation.

Saint-Just haussa les épaules.

Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit d'un air pédant:

"Tu sais, citoyen Chénier, mon opinion sur les écrivains. Je t'excepte, parce que je connais tes vertus républicaines; mais, en général, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la patrie. Il faut une volonté une. Nous en sommes là. Il la faut républicaine, et pour cela il ne faut que des écrivains républicains; le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier, ce peuple, et vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intérieurs. Il faut que le peuple s'allie à la Convention et elle à lui; que les sans-culottes soient payés et tolérés, et restent dans les villes. Qui s'oppose à mes vues? Les écrivains, les faiseurs de vers qui font du dédain rimé, qui crient: O mon âme! fuyons dans les déserts; ces gens-là découragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles à la République comme des contre-révolutionnaires.

--C'est bien sévère, dit Marie-Joseph assez effrayé, mais plus piqué encore.

--Oh! je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton mielleux et radouci; toi, tu as été un guerrier, tu es législateur, et, quand tu ne sais que faire, Poète.

--Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulièrement vexé; je suis au contraire né Poète, et j'ai perdu mon temps à l'armée et à la Convention." J'avoue que, malgré la gravité de la situation, je ne pus m'empêcher de sourire de son embarras.

Son frère aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se trompait un peu sur lui-même; aussi l'Incorruptible, qui était au fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter: "Allons! allons! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux couronnes de Laurier pour une couronne de Roses pompon.

--Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-là toi-même autrefois, citoyen! dit Chénier; j 'ai lu de toi des couplets fort agréables sur une coupe et un festin. Il y avait

O Dieux! que vois-je, mes amis? Un crime trop notoire. O malheur affreux! O scandale honteux! J'ose le dire à peine; Pour vous j'en rougis, Pour moi j'en gémis, Ma coupe n'est pas pleine.

"Et puis un certain madrigal où il y avait:

Garde toujours ta modestie; Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée: Tu n'en seras que mieux aimée Si tu crains de ne l'être pas.

"C'était joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un éloge de Gresset, où il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entière:

"Oh! lisez le Vert-Vert, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement, et vous connaîtrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue française subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire passera à la postérité la plus reculée! O Gresset! tu fus le plus grand des poètes!--répandons des fleurs, etc., etc., etc."

"C'était fort agréable.

"J'ai encore cela chez moi, imprimé sous le nom de M. de Robespierre, avocat en parlement."

L'homme n'était pas commode à persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ongles.

Saint-Just, ennuyé, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.

"A quelle heure t'attend-on aux Jacobins?

--Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laisse-moi, je m'amuse."

Le rire dont il accompagna ce mot fit claquer ses dents.

"J'attends quelqu'un, ajouta-t-il.--Mais toi, Saint-Just, que fais-tu des Poètes?

--Je te l'ai lu, dit Saint-Just, ils ont un dixième chapitre de mes institutions.

--Eh bien! qu'y font-ils?"

Saint-Just fit une moue de mépris, et regarda autour de lui à ses pieds, comme s'il eût cherché une épingle perdue sur le tapis.

"Mais... dit-il, des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l'honneur de l'Éternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le 1er de Germinal, ils célébreront la nature et le peuple; en Floréal, l'amour et les époux; en Prairial, la victoire; en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur; en Vendémiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'âme immortelle; en Primaire, la sagesse; en Nivôse, la patrie; en Pluviôse, le travail, et en Ventôse, les amis."

Robespierre applaudit.

"C'est parfaitement réglé, dit-il.

--Et: l'inspiration ou la mort", dit Joseph Chénier en riant.

Saint-Just se leva gravement.

"Eh! pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patriotiques ne les enflamment pas! Il n'y a que deux principes: la Vertu ou la Terreur."

Ensuite il baissa la tête, et demeura tranquillement le dos à la cheminée, comme ayant tout dit, et convaincu dans sa conscience qu'il savait toutes choses. Son calme était parfait, sa voix inaltérable et sa physionomie candide, extatique et régulière.

"Voilà l'homme que j'appellerais un Poète, dit Robespierre en le montrant, il voit en grand, lui; il ne s'amuse pas à des formes de style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des éclairs dans les ténèbres de l'avenir, et il sent que la destinée des hommes secondaires qui s'occupent du détail des idées est de mettre en oeuvre les nôtres; que nulle race n'est plus dangereuse pour la liberté, plus ennemie de l'égalité, que celle des aristocrates de l'intelligence, dont les réputations isolées exercent une influence partielle, dangereuse, et contraire à l'unité qui doit tout régir."

Après sa phrase, il nous regarda.--Nous nous regardions.--Nous étions stupéfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s'acquièrent par l'action et le mouvement, pour tacher de dompter ces puissances mystérieuses et indépendantes qui ne se forment que par la méditation qui produit leurs oeuvres, et l'admiration qu'elles excitent.

Les parvenus, favoris de la fortune, seront éternellement irrités, comme Aman, contre ces sévères Mardochées qui viennent s'asseoir, couverts de cendre, sur les degrés de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forçant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur.

Joseph Chénier ne savait comment revenir de l'étonnement où il était d'entendre de pareilles choses. Enfin le caractère emporté de sa famille prit le dessus.

"Au fait, me dit-il, j'ai connu dans ma vie des poètes à qui il ne manquait pour l'être qu'une chose, c'était la poésie."

Robespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui était au fond assez naïf et tout d'une pièce comme un écolier non dégrossi, prit la chose au sérieux, et il se mit à parler de lui même avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m'affligeait pour lui:

"Le citoyen Chénier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son idée: je sens bien que j'étais poète, moi, quand j'ai dit:

"Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit.--Et--Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau.--Et--Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle.--Et--La société n'est pas l'ouvrage de l'homme.--Et--Le bien même est souvent un moyen d'intrigue; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.

--Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins spartiates et non plus ou moins connus, mais non de la poésie."

Saînt-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.

Nous nous tûmes tous quatre.

La conversation en était arrivée à ce point où l'on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne fût un coup, et Marie-Joseph et moi n'étions pas les plus accoutumés à frapper.

Nous sortîmes d'embarras d'une manière imprévue, car tout à coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un nègre entra et introduisit un homme âgé, qui, à peine laissé dans la chambre, resta saisi d'étonnement et d'effroi.

"Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je vous ai préparé à tous une petite entrevue."