Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 9
Quelque morcelée que fût l'armée prussienne, elle eût pu encore combattre, si on lui eût laissé le temps de se réunir. Ce n'est pas en quelques jours que l'on détruit une armée de cent soixante-dix mille hommes. Les débris des différents corps, commandés par le prince de Hohenlohe, s'élevaient à cinquante mille hommes, qui cherchaient à gagner l'Oder pour le passer à Stettin et se rapprocher de l'armée russe. Poursuivi à outrance par la cavalerie de Murat, par l'infanterie de Lannes, qui semblait fatiguer les chevaux, le prince de Hohenlohe fut cerné à Prenzlow et forcé de mettre bas les armes. Plusieurs régiments d'infanterie et de cavalerie eurent le même sort à Passewalk. Pendant ce temps, la place de Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère commandé par le général Lasalle. Restait le général Blücher, qui, poursuivi de tous côtés dans le Mecklembourg, finit par entrer de vive force dans la ville neutre de Lubeck, espérant embarquer ses troupes pour les transporter dans la Prusse orientale, non occupée par les Français. Cette dernière ressource lui fut encore enlevée. Le 7 novembre, les 1er et 3e corps (Bernadotte et Davout) occupèrent de vive force les ouvrages qui défendaient la ville, et, après un combat acharné dans les rues, les Prussiens furent chassés et se retirèrent vers les frontières danoises. Là, le manque de vivres et de munitions força Blücher de capituler à son tour avec quatorze mille hommes. Il avait laissé à Lübeck mille morts et six mille prisonniers.
J'ajoute, pour compléter le tableau, que, pendant que Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère, un bataillon d'infanterie faisait capituler Cüstrin.
Ainsi en un mois de campagne une armée de cent soixante-dix mille hommes avait disparu, vingt mille Saxons rentraient dans leurs foyers. On comptait vingt-cinq mille Prussiens tués ou blessés, cent mille prisonniers; le reste était dispersé, sans armes, errant dans le pays. Huit capitulations avaient eu lieu, les unes en rase campagne, les autres dans des places fortes sans livrer de combat. Tout le matériel en armes, munitions, chevaux, approvisionnements, appartenait à l'armée française. Cüstrin, Stettin nous rendaient maîtres de la ligne de l'Oder.
Napoléon visita Postdam, et enleva l'épée du grand Frédéric, qu'il envoya aux Invalides. Il fit ensuite son entrée triomphale à Berlin. Ainsi fut terminée la première partie de la campagne de 1806.
Avant de parler de la campagne d'hiver contre les Russes, je veux entrer dans quelques détails sur notre service d'aides de camp. Ils s'appliqueront également à la campagne qui venait de se terminer et à celle qui va suivre.
Le maréchal Ney nous tenait à une grande distance de lui. Dans les marches, il était seul en avant et ne nous adressait jamais la parole sans nécessité. L'aide de camp du jour n'entrait jamais dans sa chambre que pour affaire de service, ou bien quand il était appelé, et c'était la chose la plus rare que de voir le maréchal causer avec aucun d'entre nous. Il mangeait seul, sans inviter une fois aucun de ses aides de camp. Cette fierté tenait à sa nouvelle situation, au désir de garder son rang. Les premiers maréchaux nommés en 1804 étaient des généraux de la République. La transition était brusque. En 1796, à l'époque du 18 fructidor, le général Augereau reprochait aux officiers de s'appeler _Monsieur_. Et quelques années plus tard, les généraux républicains devenaient eux-mêmes maréchaux, ducs et princes. Ce changement embarrassa quelquefois le nouveau maréchal, qui d'ailleurs croyait avec raison que son élévation excitait l'envie. Il crut ne pouvoir se faire respecter qu'à force de hauteur, et il alla quelquefois trop loin à cet égard. Toutefois la familiarité aurait eu de plus graves inconvénients, et, à défaut de la juste mesure, toujours difficile à observer, peut-être a-t-il pris le meilleur parti. Les aides de camp ne s'en plaignaient pas; ils se trouvaient plus à leur aise en vivant ensemble, et se livraient sans contrainte à la gaieté qui caractérise la jeunesse, la jeunesse française, la jeunesse militaire. Nous faisions très-bonne chère, car suivant les circonstances on ne manquait ni de force pour s'emparer des vivres, ni d'argent pour les payer. J'ai souvent admiré comment, en arrivant le soir dans une misérable cabane, le cuisinier trouvait moyen, au bout de deux heures, de nous donner un excellent dîner de Paris. Mais cette manière de vivre avait de grands inconvénients pour notre service. Restant étrangers à tout ce qui se passait, n'ayant communication d'aucun ordre, nous ne pouvions ni nous instruire de notre métier, ni bien remplir les missions dont nous étions chargés. Plusieurs causes diverses rendaient quelquefois ces missions difficiles à exécuter. En voici un exemple:
Au commencement du siège de Magdebourg, je fus envoyé un matin au général commandant une division de dragons momentanément attachée au 6e corps. Il devait être à Egeln, distant de quatre lieues du quartier général de Schonebeck. En arrivant, j'appris qu'il avait quitté Egeln depuis trois jours pour s'établir à Kloster-Meyendorf, à six lieues au nord. Je m'y rendis sur-le-champ; j'y arrivai le soir. Le général en était parti le matin pour aller à Gros-Salza, à six lieues au sud, du côté opposé de Magdebourg. Mon cheval avait besoin de repos, et je passai deux heures à Kloster-Meyendorf, grand couvent de femmes qui, par parenthèse, venait d'être ravagé par une centaine de soldats français. J'y ai cependant trouvé un assez bon souper, et j'en suis parti à l'entrée de la nuit. Je passai par Gros-Wantsleben et Sulldorf, et j'arrivai à Gros-Salza, où je trouvai enfin le général que je cherchais. Ainsi un général changeait trois fois de cantonnement à de grandes distances sans en prévenir. Pourtant il ne fut ni réprimandé ni puni. À mon retour, le maréchal se contenta de dire, en haussant les épaules: «_Quelle manière de servir!_»
Les grandes missions se faisaient en voiture, avec des frais de poste que quelques-uns mettaient dans leur poche, en se servant de chevaux de réquisition, mauvaise manière à tous égards; car, à part du peu de délicatesse, on était plus mal servi et l'on perdait un temps précieux. Quant aux missions à cheval, j'ai déjà dit qu'on ne s'informait pas si nous avions un cheval seulement en état de marcher quand il s'agissait d'aller au galop, si nous connaissions le pays, si nous avions une carte (et nous en manquions toujours). L'ordre devait être exécuté, et l'on ne s'embarrassait pas des moyens. Je le ferai remarquer dans des occasions importantes. Cette habitude de tout tenter avec les plus faibles ressources, cette volonté de ne rien voir d'impossible, cette confiance illimitée dans le succès qui avait d'abord été une des causes de nos avantages, ont fini par nous devenir fatales.
Comme je me rendis seul de Magdebourg à Berlin, j'eus l'occasion d'aller à Postdam visiter la demeure du grand Frédéric, et j'en profitai d'autant plus volontiers que les voyages de plaisir sont rares à la guerre. Nous nous reposâmes quelques jours à Berlin avant d'entreprendre la nouvelle campagne dont je vais faire le récit.
CHAPITRE V.
CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.
IIe PARTIE.
MARCHE SUR LA VISTULE.--BATAILLE DE PULTUSK.--BATAILLE D'EYLAU.
L'orgueil de Napoléon, sa confiance en sa puissance, avaient été portés au comble par la conquête de la Prusse. Rien ne lui semblait impossible, et, dans ses vastes projets, il ne connaissait plus de limite que celle de sa volonté. Maître de la ligne de l'Oder, il allait franchir ce fleuve et se porter au-devant de l'armée russe, qui s'avançait sur la Vistule. La plus redoutable de ses ennemies, l'Angleterre, était la seule qu'il ne pût prendre corps à corps. Mais il regardait les puissances de l'Europe comme vassales de l'Angleterre. En les attaquant, c'était elle qu'il croyait combattre. Il déclara donc qu'il ne ferait la paix avec la Prusse et la Russie que si elle était commune à l'Angleterre, et qu'il ne rendrait aucune de ses conquêtes que lorsque l'Angleterre restituerait les colonies qu'elle avait prises, soit à la France, soit à la Hollande ou à l'Espagne, nos alliés. Il voulait, selon son énergique expression, _reconquérir les colonies par la terre_. Pourtant la résolution de s'avancer vers la Vistule, et peut-être au delà, présentait de graves difficultés. Plus on s'éloigne de son pays, plus les embarras augmentent. Il fallait non-seulement réparer les pertes qu'avait faites l'armée, mais augmenter son effectif, pourvoir à son entretien, assurer ses communications, lui procurer des subsistances dans un pays pauvre et à l'approche de la mauvaise saison. On doit lire dans les historiens le récit des moyens employés pour obtenir ces résultats, l'admirable intelligence, la prodigieuse activité déployées en cette occasion par Napoléon. La Grande Armée, dont l'effectif au moment du départ de Boulogne était de quatre cent cinquante mille hommes et de cinq cent mille au commencement de la guerre avec la Prusse, se trouva portée à cinq cent quatre-vingt mille. Or la campagne d'Autriche et celle de Prusse ayant à peine coûté chacune vingt mille hommes, l'armée augmentait à chaque campagne au lieu de diminuer; car on sait que les libérations n'étaient pas admises pendant la guerre.
Ajoutons qu'en s'avançant autant dans l'intérieur de l'Allemagne, Napoléon se trouvait entouré, sinon d'adversaires déclarés, au moins de neutres ou d'alliés bien suspects. On ne doit pas se le dissimuler, tous les États de l'Europe étaient nos ennemis, et on l'a bien vu en 1813. Il fallait donc effrayer les uns par des menaces, attirer les autres par des promesses. C'est ainsi que la Saxe, notre ennemie dans la campagne précédente, devint notre alliée par son admission dans la confédération du Rhin.
Il est vrai que nous pouvions trouver en Pologne des alliés plus sincères. Pour arriver à la Vistule et nous approcher de Varsovie, il fallait traverser le duché de Posen. Il est évident que la présence de nos troupes allait faire soulever le pays, dans l'espérance de recouvrer son indépendance. Mais cela seul devait inquiéter l'Autriche, qu'il nous importait de ménager. Déjà cette puissance faisait connaître que toutes les pertes qu'elle avait essuyées ne lui permettaient pas de prendre part à la lutte, que la neutralité lui était donc imposée; et, en attendant, elle réunissait un corps de soixante mille hommes pour protéger ses frontières. On sait que ces corps d'observation deviennent bientôt des corps d'armée actifs, et qu'une circonstance que l'on croit favorable change la neutralité en hostilité. Napoléon s'expliqua avec l'Autriche. Il fit entendre que dans le cas du rétablissement de la Pologne, on pourrait lui donner la Silésie en compensation de la Gallicie; si cet arrangement ne convenait pas, il promit que, tout en favorisant l'insurrection de la Pologne russe et prussienne, ce qui était conforme aux droits de la guerre, il n'entreprendrait rien contre les intérêts de l'Autriche. Il annonça d'ailleurs qu'il était prêt à tout événement, et fort disposé à combattre l'Autriche, si, malgré les dispositions bienveillantes qu'il lui témoignait, elle voulait entrer en lutte.
Enfin, des mésintelligences s'étant élevées entre la Turquie et la Russie, mésintelligences entretenues habilement par Napoléon, la Russie s'était vue obligée d'envoyer un corps de soixante mille hommes sur les bords du Dniester.
Ainsi Napoléon allait recommencer la guerre contre la Russie, secondée par l'Angleterre, la Suède, et vingt mille Prussiens, débris de leur armée. Nous avions pour alliés la confédération du Rhin, et bientôt la Turquie. L'Autriche restait inquiète et silencieuse. La Pologne agitée s'apprêtait à se joindre à nous. Telle était la situation au moment de la reprise des hostilités.
Depuis l'Oder jusqu'à la Vistule nous ne devions pas rencontrer d'ennemis. Les Prussiens occupaient Thorn, les Russes approchaient seulement de Varsovie. Voici notre ordre de marche de la droite à la gauche. À l'extrême droite, le prince Jérôme, secondé du général Vandamme, devait occuper la Silésie, faire le siége des places situées sur le haut Oder, telles que Glogau et Breslau, pour nous rendre entièrement maîtres du cours de ce fleuve, le franchir ensuite et couvrir la droite de l'armée en s'appuyant à la frontière d'Autriche. Le maréchal Davout (3e corps) se dirigeait de Cüstrin sur Posen. À sa gauche venait le maréchal Augereau (7e corps), et, plus à gauche encore, le maréchal Lannes (5e corps), partant de Stettin. Tous ces corps réunis formaient quatre-vingt mille hommes. Les 1er, 4e et 6e corps, avec la garde impériale et la réserve de cavalerie restées en arrière, composaient une autre armée de quatre-vingt mille hommes, qui devait appuyer le mouvement de la première.
Ce fut alors que se présenta la question du rétablissement de la Pologne. Le maréchal Davout fut reçu à Posen avec un grand enthousiasme. Le duché de Posen appartenait à la Prusse, et cette province semblait plus impatiente que les autres de secouer le joug étranger. Notre arrivée leur parut le signal de leur indépendance, et, quoique aucun mot n'eût été dit à cet égard, la cause de la Pologne paraissait liée à celle de la France. Les mêmes sentiments se manifestèrent plus tard à Varsovie. On ordonna des levées d'hommes qui se firent d'abord avec facilité. Mais bientôt la haute noblesse polonaise se demanda où la conduirait un entraînement irréfléchi. La fortune des armes pouvait nous devenir contraire, et alors ils retombaient sous le joug des Prussiens et des Russes, irrités de leur révolte. Ils auraient donc voulu que Napoléon prît l'engagement de reconstituer la Pologne, en lui donnant pour souverain un prince de sa famille. La proposition lui en fut faite formellement en leur nom par le prince Murat, lorsqu'il eut, fait son entrée à Varsovie. Cette démarche mécontenta Napoléon. Il comprit très-bien que ce souverain était Murat lui-même, que l'enthousiasme des Polonais, son esprit chevaleresque et son costume déjà à demi polonais, désignaient assez; or, il ne voulait pas qu'on lui fît de conditions. Lui-même était embarrassé des suites que pouvait avoir une démarche aussi significative. La paix devenait plus difficile à conclure avec la Prusse et la Russie. D'ailleurs qu'était-ce que le rétablissement de la Pologne sans la Gallicie, et pouvait-on s'exposer à s'attirer l'Autriche sur les bras? Napoléon voulait donc que les Polonais se donnassent à lui unanimement, sans réserve, sans conditions. Il voulait qu'un grand mouvement national forçât pour ainsi dire la destinée, et que le rétablissement de la Pologne devînt une nécessité. Il n'y avait pas moyen de s'entendre, puisque, comme le dit fort bien M. Thiers: _les Polonais demandaient à Napoléon de commencer par proclamer leur indépendance, et que Napoléon leur demandait de commencer par le mériter._ D'ailleurs, leur concours pouvait-il inspirer une grande confiance? J'en doutais un peu pour mon compte, et cette opinion ne m'était point particulière. Les maréchaux Lannes et Augereau, marchant à gauche de Posen, trouvaient dans les campagnes les Polonais peu disposés à s'insurger. Ils représentaient à l'Empereur qu'il ne _fallait pas se laisser éblouir par l'enthousiasme factice des nobles de Posen; qu'au fond, on les retrouverait toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans durée._ Aussi Napoléon, évitant de les encourager ou de les décourager entièrement, ne voulut point paraître à Varsovie. Il trouva en eux des auxiliaires utiles, quitte à les sacrifier dans l'occasion, ce qu'il ne manqua pas de faire. Après l'entrée à Posen, on avait marché sur Varsovie. L'armée russe qui l'occupait n'essaya point de la défendre; elle repassa la Vistule en détruisant le pont.
Je reprends l'historique du 6e corps.
J'ai dit que ce corps d'armée faisait partie de la réserve. Nous partîmes à notre tour de Berlin. L'état-major se rendit en poste à Posen, où nous arrivâmes le 15 novembre, pendant que les troupes faisaient leur mouvement. Nous logions chez Mme de Zastrow, femme de l'ancien gouverneur prussien de cette ville, qui avait suivi le roi à Kœnigsberg. Je l'ai vue plusieurs fois; c'était une personne douce et aimable; on pense bien qu'elle était triste et préoccupée. Les malheurs de la Prusse, l'incertitude de la destinée de son mari, la surveillance de trois grandes filles jeunes et belles au milieu d'une armée telle que la nôtre, étaient des motifs suffisants de trouble, et l'on sent combien devait être pénible pour la femme du gouverneur prussien de Posen le spectacle de l'enthousiasme qu'y excitait notre présence. L'Empereur arriva le 27 novembre au soir sans le moindre appareil. Quoiqu'il fît nuit et qu'on ne pût l'apercevoir, mon hôtesse voulut aller au-devant de lui; elle resta longtemps à la pluie et marchant dans la boue, trop heureuse d'avoir vu un instant passer sa voiture. Le 28 novembre, l'armée était entrée à Varsovie. A part l'importance politique de cette conquête, Varsovie nous assurait un point de passage sur la Vistule, et déjà le maréchal Davout avait franchi le fleuve, que les Russes ne défendirent pas plus qu'ils n'avaient défendu la ville. Le maréchal Lannes (5e) le remplaça à Varsovie. Augereau (7e) s'établit au-dessous de Varsovie sur la Vistule, vis-à-vis de Modlin. L'Empereur chargea le maréchal Ney de s'emparer de la ville de Thorn, afin d'avoir deux points sur la Vistule, ce qui était important pour ses opérations ultérieures. Nous partîmes de Posen le 1er décembre, et la 1re brigade arriva le 4 devant Thorn, en passant par Gnesen et Bromberg. Thorn, situé sur la rive droite de la Vistule, n'a sur la rive gauche que le faubourg de Podgurtz. Il fallait donc passer le fleuve pour entrer dans la ville. Quinze mille Prussiens, commandés par le général Lestoco, la défendaient. Le pont de bois qui unissait les deux rives avait été détruit. Le colonel Savary, du 14e de ligne (7e corps), étant resté en arrière, occupait Podgurtz. Informé le 4 que l'ennemi commençait à évacuer la ville, comptant sur la faveur de la population, il eut l'audace de passer la Vistule sur des bateaux, malgré les glaçons, avec une faible partie de son régiment; entreprise d'autant plus hasardeuse que le lit de la Vistule est large en cet endroit et qu'on se trouvait exposé à la fusillade de l'ennemi placé sur l'autre rive. Les bateliers polonais le secondèrent, en se jetant dans l'eau et en tirant les barques au rivage sous le feu de l'ennemi. La 1re brigade du 6e corps, déjà arrivée à Podgurtz, ainsi que je l'ai dit, passa la Vistule, se joignit au 14e et s'empara de la ville.
Le maréchal était, le 4, à Bromberg, à huit lieues en arrière; ce ne fut que le 5 au matin qu'il apprit la prise de la ville. Il se rendit aussitôt au faubourg de Podgurtz, et n'entra à Thorn que le 6 au matin. Je me trouvais seul auprès de lui; et, dès le 5 au soir, il m'envoya à Thorn, qu'occupait déjà la 1re division du 6e corps, réunie au 14e régiment. Je fus heureux de pouvoir complimenter mon ancien chef de bataillon sur la belle conduite de son régiment, et le lendemain il reçut des félicitations bien plus flatteuses que la mienne. Les troupes du 6e corps arrivèrent successivement, et furent placées en cercle sur la rive droite de la Vistule, ayant en tête la cavalerie légère pour se garantir des courses des Cosaques. On s'occupa avec activité à réparer le pont; cette opération ne fut pas aussi facile qu'on le suppose. Le 5 nous étions maîtres de la ville, et le pont fut à peine réparé le 15. Le 59e, qui arriva le dernier, passa la Vistule en bateaux le 13.
J'ai dit que ce dernier régiment était resté en garnison à Magdebourg. Il y séjourna jusqu'au 25 novembre, et arriva à Thorn le 13 décembre, après dix-huit jours de marche sans un instant de repos. Il n'était nullement nécessaire de fatiguer ainsi ce régiment; on pouvait le faire partir un peu plus tôt, ou même lui accorder un ou deux séjours pendant cette longue route. L'officier envoyé de Thorn à Magdebourg pour porter au 59e l'ordre de marcher ne revint qu'avec le régiment. Ainsi, ayant des frais de poste, il mettait dix-huit jours à faire cent dix lieues comme un régiment d'infanterie. C'était assez son usage, pour éviter à la fois les fatigues et les chances de la guerre. Ce nouvel exemple de zèle et d'activité de sa part nous amusa beaucoup.
Varsovie et Thorn étant occupés, Graudenz investi près de tomber en notre pouvoir, l'hiver pouvait être employé au siége de Dantzick, dont la prise nous eût rendus maîtres du cours entier de la Vistule. L'époque de l'année et la difficulté des chemins rendaient nécessaire de prendre des quartiers d'hiver. Napoléon y pensait d'autant plus, qu'il croyait les Russes en pleine retraite sur le Prégel pour couvrir Kœnigsberg.
Bientôt il apprit qu'ils paraissaient s'établir près de Varsovie, entre la Narew et l'Ukra, sur la droite de la Vistule. Ces deux rivières en se réunissant, avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle, dont le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de Varsovie. Les troupes prussiennes, placées entre Dantzick et Kœnigsberg, se liaient aux Russes du côté de Thorn. À peine restait-il vingt mille Prussiens armés, et dix mille composant les garnisons. La première armée russe, commandée par le général Benningsen, occupait la position de la Narew; la seconde, par le général Buxhowden, placée en arrière à Ostrolenka, ces deux armées formant quatre-vingt mille hommes. Dans cette situation, les Russes pouvaient se réunir aux Prussiens vers la mer, et s'appuyant sur la forte place de Dantzick, passer la basse Vistule et nous tourner sur la haute. Ils pouvaient aussi en laissant les Prussiens en observation devant Kœnigsberg, réunir toutes leurs forces dans l'angle formé par l'Ukra et la Narew, et se porter sur Varsovie. Napoléon était en mesure de faire face à ces deux combinaisons et de repousser toutes les tentatives de l'ennemi. Mais il ne lui convenait pas de se laisser attaquer par eux. Il ne lui convenait pas non plus de les laisser s'établir en quartiers d'hiver si proche de lui. Il voulait bien faire reposer ses troupes, en arrêtant la poursuite de l'ennemi; mais il voulait que cet ennemi fût vaincu d'abord, et entièrement vaincu. Il se décida donc à prévenir les Russes; il se flattait de les détruire comme il avait jusqu'à présent détruit toutes les armées ennemies; il voulait au moins les forcer de s'éloigner de Varsovie. Il quitta Posen, où il avait passé dix-neuf jours, et entra la nuit à Varsovie, voulant éviter les réceptions solennelles et tout ce qui pourrait l'engager avec les Polonais. Le 23 décembre il était à la tête de son armée, et dirigea lui-même dans la nuit le passage de l'Ukra à Okumin.