Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 8
L'armée française traversait ces trois déniés qui conduisent en Saxe, ainsi que je l'ai dit. Le centre et la gauche rencontrèrent l'ennemi, et remportèrent sur lui d'éclatants succès à Schleitz[14] et surtout à Saalfeld[15]. La droite, dont nous faisions partie (4e et 6e corps), arrivait sans obstacle à Plauen et à Hoff. Ces deux affaires portèrent le trouble au quartier général prussien, non-seulement à cause des pertes que l'on avait essuyées, mais surtout à cause du désordre avec lequel les colonnes prussiennes s'étaient retirées, du découragement et de la terreur dont les soldats prussiens et surtout les Saxons semblaient être frappés. Le prince de Hohenlohe, découragé de tenter l'offensive, se retira derrière la Saale; Napoléon se hâta d'en occuper les passages à Iéna, Dornburg, Naumbourg, soit pour empêcher l'ennemi de la traverser dans son mouvement de retraite sur l'Elbe, soit pour livrer bataille sur la rive gauche si l'on osait l'y attendre. Mais le duc de Brunswick crut voir Napoléon marcher lui-même sur l'Elbe, le tourner, l'envelopper et le prendre comme le général Mack l'année précédente à Ulm. Il partit de Weimar avec la grande armée et se dirigea sur Naumbourg, où il comptait forcer le passage de la Saale et atteindre les bords de l'Elbe de Torgau à Magdebourg suivant les circonstances. Il chargea le prince de Hohenlohe de défendre le passage de l'Elbe à Iéna et de le suivre ensuite. Le général Rüchel ferait l'arrière-garde en partant le dernier de Weimar. Napoléon, instruit de tous ces mouvements, rapprocha du centre sa droite et sa gauche pour les concentrer vers Iéna. Voilà pourquoi nous avions quitté successivement la direction de Plauen et de Géra pour prendre la route de cette dernière ville. Le 13, nous étions en marche; le maréchal, impatient d'apprendre des nouvelles, devançait son avant-garde, que les deux divisions suivaient à une grande distance. Dans un petit village, à deux lieues de Roda, il reçut la lettre suivante du major général:
«Au bivouac devant Iéna, le 13 octobre, à 4 heures du soir.
«L'ennemi a réuni ses forces entre Iéna et Weimar; faites porter ce soir votre corps d'armée en avant de Roda, le plus près possible d'Iéna, afin d'y arriver demain matin. Tâchez vous-même de venir à Iéna ce soir, afin d'être présent à la reconnaissance que l'Empereur fera dans la nuit sur l'ennemi. Je compte sur votre zèle.
«Le prince de Neufchâtel,
«ALEXANDRE BERTHIER.»
Le maréchal envoya des copies de cette lettre aux généraux Colbert, Marchand et Marcognet, et partit sur-le-champ pour Iéna, avec deux officiers qui seuls avaient d'assez bons chevaux pour le suivre.
Je remis moi-même au général Colbert, à son passage au village où j'étais resté, la copie qui lui était destinée. Il marcha sans s'arrêter, traversa Roda, arriva la nuit à Iéna, et campa en avant de la ville. Les aides de camp du maréchal Ney couchèrent à Roda; le 14, à deux heures du matin, nous étions à cheval. Quel que fût notre empressement de rejoindre notre général, nous marchâmes au pas jusqu'à Iéna, pour ménager des chevaux qui, dans la journée, devaient avoir fort à faire.
Pendant que l'armée prussienne cherchait à passer la Saale pour gagner l'Elbe, Napoléon songeait à s'établir sur la rive gauche, pour vaincre des ennemis qu'il trouvait enfin réunis. Les maréchaux Bernadotte et Davout (1er et 3e corps) devaient défendre le passage de la Saale contre la grande armée, à Dornburg et Naumbourg. L'Empereur lui-même passait la Saale à Iéna pour combattre le prince de Hohenlohe. Arrivé de sa personne le soir du 13 à Iéna, il reconnut la position avec le maréchal Lannes, qui l'y avait devancé. Déjà les tirailleurs du 5e corps s'étaient emparés des hauteurs principales qui, de ce côté, dominent la ville d'Iéna. On y plaça le 5e corps et la garde impériale; on travailla toute la nuit à élargir une route étroite et escarpée, pour transporter l'artillerie. L'armée prussienne, placée entre Iéna et Weimar, pouvait les précipiter dans la Saale; mais le prince de Hohenlohe croyait n'avoir affaire qu'aux 5e et 7e corps (Lannes et Augereau), dont il comptait avoir bon marché le lendemain. Le duc de Brunswick et lui, persuadés que Napoléon se dirigeait sur l'Elbe, ne craignaient aucune attaque sérieuse sur la rive gauche de la Saale. Le matin du 14, le maréchal Lannes repoussa le général Tauenzien, commandant l'avant-garde, et conquit sur les plateaux l'espace nécessaire pour déployer l'armée. Le prince Murat accourait avec la cavalerie. On attendait les maréchaux Ney et Soult. De son côté, le prince de Hohenlohe, jugeant l'affaire plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord, arrivait de Weimar avec toute son armée. Le combat fut interrompu quelque temps.
Le maréchal Ney étant arrivé à Iéna de sa personne très-tard dans la soirée du 13, ses aides de camp, venus de Roda au point du jour, le cherchaient en vain au milieu d'un épais brouillard. Saint-Simon, ayant rencontré un escadron prussien, vint à bout de lui échapper par sa bravoure et son adresse; il nous rejoignit avec deux blessures. Nous fûmes plus heureux, nous retrouvâmes notre général à la tête de son avant-garde. Celle-ci, grâce à l'activité du général Colbert, traversa Iéna dans la nuit, et vint camper sur les hauteurs, près de la garde impériale, placée au centre de la position, entre le 5e corps à droite et le 7e à gauche. C'était le moment où le prince de Hohenlohe arrivait avec toutes ses troupes. Le maréchal l'attaqua vers dix heures, avant même, dit-on, d'en avoir reçu l'ordre de l'Empereur. On sait que l'avant-garde ne se composait que du 25e léger, de deux bataillons de compagnies d'élite, et de la brigade de cavalerie légère. Cette troupe fit des prodiges de valeur. Le 3e hussards et le 10e chasseurs chargèrent à plusieurs reprises une cavalerie bien plus nombreuse, et qui ne put jamais entamer nos faibles carrés. Jamais aussi le maréchal ne s'exposa davantage. Deux officiers d'ordonnance furent blessés à ses côtés; et j'admire encore que nous n'ayons pas tous été tués par le feu des tirailleurs, au milieu duquel il s'élança comme un caporal de voltigeurs. L'affaire étant engagée un peu précipitamment, nous restâmes pendant quelque temps exposés seuls aux efforts de l'ennemi. Mais bientôt nous fûmes soutenus par le maréchal Lannes, appuyés à droite par le maréchal Soult, à gauche par le maréchal Augereau. L'armée prussienne commença à fléchir. Napoléon alors ordonna une attaque générale, soutenue par la garde impériale. La déroute devint complète. Les efforts héroïques des généraux prussiens ne purent l'arrêter. Le corps du général Rüchel, qui arrivait un peu tard de Weimar, fut entraîné à son tour, deux brigades saxonnes obligées de mettre bas les armes. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de canon furent le prix de la victoire. Pourtant la moitié de l'armée française était encore en arrière. À peine cinquante mille hommes avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens.
Le prince Murat entra dans Weimar pêle-mêle avec les fuyards; il logea au palais où la grande-duchesse était restée. Le maréchal le suivit de près, mais ne voulut pas loger au palais, où il y avait de la place pour tout le monde. Il conservait une ancienne rancune contre Murat, dont la qualité de prince l'offusquait un peu. Il s'établit dans une auberge à l'extrémité de la ville. Un général, qui nous accompagnait dans ce moment, proposa quelques mesures pour empêcher le pillage. Mais, à vrai dire, de pareils désordres sont presque inévitables dans une ville ouverte, avec des soldats fiers de leur victoire et affamés. D'ailleurs le premier besoin pour nous était celui du repos. J'ai dit que nous étions montés à cheval à Roda à deux heures du matin; nous en descendîmes à Weimar à sept heures du soir. Ayant à peine la force de manger, et déjà à moitié endormi, je me couchai sur une planche, et ne me réveillai de mon premier somme que le lendemain à midi. Mon cheval isabelle avait supporté cette fatigue avec un courage digne de lui. Heureusement, au milieu de la bataille, je trouvai dans un ravin un caisson qui renfermait de l'avoine. Je lui en fis manger, et je dus à cette rencontre la vie de mon compagnon et peut-être la mienne. J'ai dit que l'avant-garde seule du 6e corps prit part à la bataille; les deux divisions ne purent arriver à Weimar que dans la nuit. On le comprendra sans peine, en se rappelant que le 13 elles campaient dans la direction de Géra, et que, dans la nuit du 14, elles arrivaient à Weimar, après avoir fait plus de quinze lieues. Les officiers du 59e m'ont raconté qu'ils n'avaient jamais vu les soldats si à bout de leurs forces. Il fallut une demi-heure pour les décider à allumer du feu et à chercher des vivres.
On se rappelle que la grande armée prussienne marchait sur Naumbourg pour y passer la Saale et continuer sa retraite, et que le maréchal Davout (3e corps) était chargé de lui en disputer le passage. Le maréchal Bernadotte devait occuper Dornbourg, entre Iéna et Naumbourg, mais avec l'ordre de seconder le maréchal Davout. Il se trouvait à Naumbourg, lorsque l'on reçut l'avis que la grande armée prussienne se dirigeait tout entière de ce côté. Mais, malgré les instances de son collègue, il voulut absolument se rendre à Dornbourg, où il était évident qu'il n'avait rien à faire. Il prétexta l'ordre de l'Empereur, qui pourtant était subordonné aux circonstances; et, s'il est vrai que sa jalousie pour Davout, qu'il détestait, ait été la cause de sa détermination, il en a été bien puni, car il a procuré à son rival l'occasion d'acquérir une gloire immortelle. Le maréchal Davout n'avait que trois divisions d'infanterie et trois régiments de cavalerie légère, qui s'élevaient à peine à vingt-six mille hommes. Il prit position sur les plateaux qui dominent la rive gauche de la Saale, autour du village de Hassenhausen; il repoussa constamment les attaques de l'infanterie, les charges de la cavalerie ennemie, et finit par les forcer à la retraite. Elle se fit en bon ordre, protégée par deux divisions prussiennes qui n'avaient pas combattu. Il était question de recommencer le combat. Mais le roi de Prusse, qui avait bien payé de sa personne dans cette journée, effrayé des pertes que lui avait fait éprouver un ennemi si inférieur en nombre, découragé par la mort du duc de Brunswick et du maréchal Mollendorf, tués à ses côtés, jugea plus prudent de se retirer. Il comptait, en marchant sur Weimar, se réunir au prince de Hohenlohe, qu'il croyait vainqueur à Iéna, ou du moins en état de protéger sa retraite. Mais il rencontra bientôt les débris de l'armée du prince, qui cherchaient eux-mêmes un abri auprès de l'armée du roi. Toutes deux se retirèrent dans un désordre inexprimable, partie à Erfurt, partie plus à droite, dans la direction de Sommerda. Dans cette journée, qu'on appelle la bataille d'Auerstadt, vingt-six mille Français avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens, dont dix mille étaient hors de combat, et trois mille prisonniers, ainsi que cent quinze canons.
Napoléon attendit la veille de cette grande journée pour répondre à la sommation de repasser le Rhin, que lui avait adressée le roi de Prusse au commencement des hostilités. _Sire_, disait-il, _cette lettre n'est pas de vous; des intrigants, des brouillons l'ont dictée. Faisons la paix, il en est temps encore. Votre Majesté sera vaincue; qu'elle se rappelle que j'ai donné le même conseil à l'empereur de Russie la veille d'Austerlitz_. Jamais on ne vit de prédiction plus promptement et plus complètement vérifiée. Le 25 septembre, nous étions cantonnés en Souabe, sans ordre de départ, et le 15 octobre l'armée prussienne était détruite, la monarchie sans défense. On comprend que l'armée française, conduite par Napoléon, l'emportât sur l'armée prussienne; mais la destruction de cette armée semble incompréhensible. Cela tient d'abord à la supériorité de Napoléon en manœuvres, à son adresse à tromper l'ennemi sur la direction qu'il devait suivre, à la rapidité avec laquelle les différents corps de son armée placés à d'énormes distances, se réunissaient sur le champ de bataille pour se disperser ensuite dans diverses directions, s'il s'agissait de poursuivre un ennemi vaincu. L'armée prussienne, héritière des traditions de la guerre de Sept ans, manœuvrait bien, mais lentement, méthodiquement, avec un nombre infini de bagages; cinq ou six lieues semblaient une forte journée. L'armée française ne s'embarrassait ni des distances, ni des vivres; il est vrai qu'elle ravageait le pays, mais je ne parle que du succès sans justifier les moyens. L'ennemi apprenait avec surprise qu'un corps d'armée, qu'il croyait à dix lieues, arrivait sur le champ de bataille. Il ne savait pas que ce n'étaient que des têtes de colonne portant le nom du 6e corps; l'impression était produite. Enfin l'armée prussienne avait perdu l'habitude de la guerre, et l'armée française, enflammée par ses victoires, avait acquis le droit de se croire invincible.
Le 15, Napoléon se rendit à Weimar, où la grande-duchesse, dont le mari servait dans l'armée prussienne, le reçut avec courage et dignité. Il assembla les officiers saxons prisonniers, et leur témoigna le désir de faire la paix avec leur souverain. Il traita plus sévèrement l'électeur de Hesse, et s'empara de ses États. Après avoir ainsi privé la Prusse de ses deux alliés, il s'occupa de tirer parti des éclatantes victoires qu'il venait de remporter, et de poursuivre les débris de l'armée prussienne avec assez d'activité pour les empêcher de se réorganiser nulle part.
Les 3e corps (Davout), 5e (Lannes) et 7e (Augereau), qui avaient le plus souffert, prirent quelques jours de repos. Le 1er corps (Bernadotte) se dirigea vers l'Elbe, par Halle et Dessau, formant ainsi la droite de l'armée. Le 5e corps (Soult) poursuivit l'armée vaincue à travers la Thuringe, par Sommade et Nordhausen. Le prince Murat, suivi du maréchal Ney, arriva le 15 au soir devant Erfurt, et somma la place. Le maréchal témoigna beaucoup d'humeur de se trouver encore avec le prince Murat, qui allait lui ravir l'honneur de la prise d'Erfurt. Cette conquête lui appartenait, car il commandait l'infanterie. Aussi fit-il nommer gouverneur le général Dutaillis, son chef d'état-major, qui, en cette qualité, devait régler les conditions. Mais l'Empereur y envoya sur-le-champ le général Clarke avec tous les pouvoirs. Nous passâmes du moins une bonne journée, dans d'excellents logements. On prit à Erfurt quinze mille Prussiens, dont six mille blessés, un matériel et un butin considérables.
J'ai dit avec quelle rapidité l'on poursuivait l'armée prussienne dans toutes les directions. Le 4e corps se dirigeait sur Magdebourg en passant par Langensalza, Nordhausen, Halberstadt et Wansleben. Le 6e corps le suivait à un jour de distance. Jamais on n'a poursuivi plus vivement une armée plus complètement battue. Un général habile n'aurait pas pu rallier dix mille Prussiens, et l'Empereur, bien supérieur à Annibal, a su également vaincre et profiter de la victoire. Jamais aussi le pillage ne fut porté plus loin que pendant cette route, et le désordre alla jusqu'à l'insubordination. À Nordhausen en particulier, le colonel Jomini[16] et moi pensâmes être tués par des soldats dont nous voulions réprimer les excès. Il fallut mettre le sabre à la main et courir ainsi la ville. Le maréchal en rendit compte à l'Empereur, en demandant l'autorisation de faire dans l'occasion des exemples sévères. Cela prouve combien il est dangereux de laisser les soldats secouer le joug de la discipline et difficile de les arrêter quand ils ont fait le premier pas. Notre subordination n'est pas appuyée sur des bases aussi solides que celles de quelques armées étrangères. Dans celles-ci, le soldat est un esclave et l'officier son maître. Chez nous, au contraire, le soldat obéit à l'officier comme à son chef; il sait le respect qu'il lui doit en cette qualité, mais il n'ignore pas que l'officier lui doit à son tour au moins des égards. Il est homme comme lui; l'officier a été soldat, le soldat peut devenir officier, tout cela établit entre eux une sorte d'égalité de droit; presque comme entre le colonel et l'officier. Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue avec nos soldats. On doit les traiter avec fermeté sans dureté, avec bonté sans faiblesse. La dureté les irrite, la faiblesse excite leurs moqueries. C'est cette mesure, ce juste milieu, cette fraternité paternelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, que nos officiers observent tous plutôt par instinct que par calcul et dont les étrangers seraient incapables. Des Français peuvent seuls commander à des Français.
En partant de Nordhausen le 19 pour nous porter sur Halberstadt, le 6e corps marcha sur deux colonnes, l'état-major et la première division par Hasefeld, la deuxième division par Benneckenstein. La première route est remplie de défilés; dix mille hommes y arrêteraient facilement une armée nombreuse, mais les Prussiens n'eurent ni le temps, ni peut-être la prévoyance de chercher à s'y défendre. Ils n'étaient occupés qu'à fuir à toutes jambes pour se jeter dans Magdebourg. Le corps d'armée se réunit le 20 à Halberstadt, et marcha réuni le 21 à Hamersleben, le 22 à Groswantzleben. Le maréchal Soult, qui était parti avant nous de Nordhausen, se trouvait déjà dans cette ville, et commençait à entourer Magdebourg. À notre arrivée, nous restâmes chargés du siége; le maréchal Soult passa l'Elbe à Tangermünde, au nord de Magdebourg, pour prendre la route de Berlin. Le maréchal Ney porta son quartier général à Schonebeck, à deux lieues de Magdebourg, et commença, le 25 novembre, l'investissement de la place. Le général Kleist, vieillard octogénaire, infirme, et pouvant à peine monter à cheval, répondit pourtant à la première sommation qu'il ne pouvait se rendre qu'après avoir acquis la preuve que l'on possédait les moyens de l'y contraindre; mais la garnison affaiblie et découragée, le nombre des blessés et des malades qui remplissaient la ville, le mécontentement des habitants, qui craignaient de se voir sacrifiés à une cause déjà perdue, tous ces motifs n'annonçaient pas une défense longue et opiniâtre. Le maréchal Ney n'en fit pas moins ses dispositions, comme s'il eût eu affaire à l'ennemi le plus redoutable. Bientôt l'investissement fut complet. Les deux divisions occupaient la rive gauche de l'Elbe depuis Farmersleben jusqu'à Barleben, et communiquaient par un pont de bateaux avec la rive droite occupée par le général Colbert et l'avant-garde. On manquait d'artillerie de siége; quelques mortiers envoyés d'Erfurt en tinrent lieu; on menaça la ville d'un bombardement, en commençant par incendier le village de Krakau, que les assiégés occupaient sur la rive droite. Le gouverneur se voyant investi, sachant que Berlin était en notre pouvoir, calculant qu'une plus longue résistance ne sauverait pas la Prusse, et n'aurait d'autre résultat que de faire maltraiter la ville, peut-être d'obtenir de plus dures conditions pour ses troupes et pour lui-même, prit enfin le parti de capituler; faiblesse sans doute condamnable, les travaux du siége n'étant pas même commencés. Mais la déroute d'Iéna, la conquête de la Prusse, avaient entièrement découragé les Prussiens; peut-être doit-on les blâmer moins que les plaindre. On convint de remettre la ville aux Français, les officiers et feld-webels ayant la permission de retourner dans leur pays sur parole, en conservant leurs armes, les soldats prisonniers de guerre. La veille du jour de notre entrée dans la place, le maréchal passa en revue le corps d'armée. Les troupes étaient parfaitement belles. Après la revue, nous allâmes rendre visite au gouverneur, qui nous reçut avec politesse. La conversation roula sur les malheurs de la guerre, l'imprudence du gouvernement prussien et, en particulier, de la reine, qui avait provoqué cette fatale campagne, l'éloge des troupes prussiennes et de la sagesse du gouverneur, qui ne s'obstinait point à prolonger une défense inutile. Le lendemain, jour de notre entrée à Magdebourg, l'armée prit les armes de bonne heure. Les deux divisions d'infanterie, formées en bataille, faisaient face aux remparts, la gauche du 59e vis-à-vis la porte par laquelle devait sortir la garnison. La brigade Colbert avait sa gauche appuyée à cette même porte. Le maréchal avec son état-major, à la droite de la brigade dans la même direction, et formant le côté du carré avec l'infanterie, toute l'armée dans la plus grande tenue. À l'heure marquée, la garnison sortit, les généraux et colonels à la tête de leurs troupes. Le général Kleist, placé à côté du maréchal, lui nommait chaque officier supérieur qui le saluait en passant. La garnison défilait en portant les armes au son de la musique française, et, après avoir passé devant la cavalerie et l'état-major, faisait un changement de direction à gauche, passait devant l'infanterie et déposait les armes à la droite de la ligne. La cavalerie suivit l'infanterie. Le tout se montait à dix-huit mille hommes. Jamais je n'ai assisté à un plus magnifique triomphe, que l'éclat du soleil embellissait encore. Les officiers prussiens paraissaient accablés de tristesse, et, pour comble d'humiliation, quelques-uns furent insultés par leurs soldats, au moment où ceux-ci déposaient les armes en se séparant d'eux. Les prisonniers, divisés en trois colonnes, partirent sur-le-champ pour Mayence. Des compagnies tirées de tous les régiments, et commandées par le général Roguet, furent chargées de les conduire. Les malheureux firent plus de douze lieues ce même jour.
Nous entrâmes dans Magdebourg, dont les 50e et 59e régiments formèrent la garnison, le reste logeant aux environs.
Le sixième corps se rendit bientôt après à Berlin, en laissant le 59e en garnison à Magdebourg. L'Empereur passa successivement en revue les différentes brigades, qu'il combla d'éloges et de récompenses. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, à peine rétabli des blessures reçues à Iéna, fut nommé capitaine.
Pendant le siége de Magdebourg, les autres corps d'armée complétaient la destruction de l'armée prussienne et la conquête du pays. Il ne m'appartient pas de raconter en détail ces marches rapides, ces brillants succès. J'en dirai seulement deux mots, selon mon habitude, pour que ceux qui voudront lire ce journal puissent suivre l'ensemble des opérations.
Le 20 octobre, six jours après la bataille d'Iéna, le maréchal Bernadotte (1er corps) passait l'Elbe à Barby; Lannes (5e corps) à Dessau; Davout (3e corps) à Wittemberg. L'honneur d'entrer le premier à Berlin fut réservé à Davout, en récompense de la bataille d'Auerstadt[17]. Les historiens racontent qu'il refusa les clefs de la ville et un logement au palais pour en faire hommage à l'Empereur. On m'a assuré qu'il accepta le don d'un million, mais pour en faire don lui-même aux hôpitaux de Berlin. Cette conduite serait digne de lui. Le même jour, Spandau se rendait sans résistance.