Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 7

Chapter 73,046 wordsPublic domain

La mort du colonel Lacuée, en affligeant ma famille, lui avait inspiré de vives inquiétudes sur mon sort. D'abord on m'avait cru tué avec lui, le bruit s'était répandu que le régiment avait été écrasé; et l'ignorance naturelle aux femmes pour tout ce qui tient à l'état militaire faisait qu'on ne savait plus même comment m'adresser des lettres. Après que mes parents furent rassurés à ce sujet, ils se tourmentèrent de me voir sans protecteur. On fit des démarches auprès du maréchal Bernadotte et du général Nansouty, pour obtenir d'eux de me prendre pour aide de camp. Ils répondirent poliment, mais sans rien annoncer de positif. J'aurais regretté moi-même de quitter le régiment tout de suite après la mort du colonel, ne voulant pas qu'on crût que j'avais besoin d'appui dans un régiment où je servais depuis un an, et où j'étais généralement aimé. Mais on avait aussi parlé de moi au maréchal Ney, dont la réponse bienveillante parut plus positive. En effet, le 6 octobre, en arrivant à Nuremberg, mon colonel reçut l'ordre de m'envoyer à son quartier général pour faire auprès de lui le service d'aide de camp non commissionné, mais comptant toujours à mon régiment, ce que l'on nomme aujourd'hui officier d'ordonnance. Mon premier sentiment fut le regret de quitter un régiment que j'aimais, avec lequel je m'étais presque identifié, dont la gloire était devenue la mienne. Au moins, je restais au 6e corps, mon apprentissage d'aide de camp me serait plus facile dans une armée qui m'était connue, et je ne serais pas éloigné du régiment dont je continuais à porter l'uniforme. Restait une grave difficulté; je n'avais pas de chevaux, pas d'équipages, fort peu d'argent. M. Baptiste, ancien capitaine au 59e, alors chef de bataillon au 50e, qui dans la campagne précédente avait fait le même service auprès du maréchal, m'engagea à le rejoindre sur-le-champ. Le maréchal me saurait gré de mon empressement. Si je n'avais pas de chevaux, j'en trouverais. L'Empereur ne connaissait pas d'obstacle, il fallait que chacun l'imitât. Cette témérité était assez de mon goût. Je partis donc pour le quartier général, comme l'année précédente pour le camp de Montreuil, sans savoir ce qui m'attendait, sans aucune idée du service que j'allais faire, sans comprendre comment je me procurerais ce qui m'était nécessaire, mais, cette fois-là encore, bien décidé à braver les obstacles et à aller jusqu'au bout. Comme alors aussi, je n'eus point à m'en repentir.

CHAPITRE IV.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.

1e PARTIE.

GUERRE AVEC LA PRUSSE.--JE SUIS NOMMÉ OFFICIER D'ORDONNANCE DU MARÉCHAL NEY.--SON ÉTAT-MAJOR.--BATAILLE DE IÉNA.--PRISE DE MAGDEBOURG.--LE 6e CORPS À BERLIN.

Rien ne se ressemble moins que le service d'un officier d'état-major et le service d'un officier de troupe. Chacun des deux sait ce que l'autre ignore, chacun ignore ce que l'autre sait. L'officier d'infanterie (je parle de mon arme) sait diriger les soldats dans les marches, dans les camps, dans les combats. Habitué à vivre au milieu d'eux, il leur parle la langue qui leur convient, il les soutient, les encourage, leur ménage le repos dont ils ont besoin; mais dans les grades inférieurs surtout, l'officier de troupe comprend peu les opérations militaires; son régiment marche sans qu'il sache pourquoi. Le moindre mot d'un général l'inquiète. Il ne sait pas qu'il y a tel ordre qui ne doit être exécuté qu'à moitié; il a peine à saisir le moment où l'officier livré à lui-même doit prendre sur lui d'agir.

L'officier d'état-major, au contraire, vivant avec les généraux, les connaît comme le commandant de compagnie connaît ses soldats; il voit l'ensemble des mouvements, il comprend la portée des ordres qu'il est chargé de transmettre; il apprend à atténuer la sévérité d'un reproche, à modifier un ordre quelquefois inexécutable; mais il ignore à son tour les détails intérieurs d'un corps, et la partie morale si importante surtout dans l'armée française. À ses yeux, un régiment est une machine que l'on fait mouvoir à son gré, en tout temps comme en tout lieu. Une opération militaire ne représente qu'une partie d'échecs; aussi, pour devenir un bon général, même un bon chef de corps, il faut avoir servi dans un régiment, et dans un état-major. J'aurais peine à dire lequel des deux m'a été le plus utile dans la suite de ma carrière. À l'époque dont je fais le récit, je pouvais regarder mon apprentissage d'officier de troupe comme terminé, après deux ans passés sans interruption dans le 59e régiment. C'était le moment d'apprendre le service d'état-major, et j'ai dû à la bienveillance de M. le maréchal Ney de commencer cette nouvelle école sous ses ordres et dans un moment aussi important.

J'ai eu d'abord, en arrivant au quartier général, une nouvelle espèce d'hommes à connaître. Les officiers d'état-major sont généralement supérieurs aux officiers de troupe. D'abord un officier qui a de l'éducation ou de la fortune cherche toujours à entrer à l'état-major. Le service y est plus agréable; les généraux sont disposés à traiter favorablement leurs aides de camp, à s'occuper de leur avancement. Ensuite, vivant familièrement avec des officiers d'un grade plus élevé, ils profitent de l'instruction que ces derniers ont acquise. Je vais faire connaître la composition actuelle du 6e corps, et spécialement des aides de camp du maréchal Ney, avec lesquels j'ai eu le plus de rapports.

MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.

GÉNÉRAL DUTAILLES, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.

+-------------+---------------+--------------+-------------------------+ |DIVISIONS | BRIGADES | RÉGIMENTS | OBSERVATIONS. | |et noms des | et noms des | | | |généraux | généraux | | | +-------------+---------------+--------------+-------------------------+ | | 1re brigade. | 6e Léger, |Le général Maucune | | | Liger-Belair. | Colonel |commandait d'abord le | |1re Division | Maucune. | Laplane. |6e léger. | |d'infanterie.| +--------------+ | | | | 39e de ligne.| | | +---------------+--------------| | | | | 69e de ligne.| | |Marchand. | 2e brigade. +--------------+ | | | Villatte. | 76e de ligne,| | | | Roguet. | Colonel | | | | | Lajonchère | | +-------------+---------------+--------------+-------------------------+ | | | |Le général Malher, en | | | 1re brigade. | 25e Léger |congé pendant les | | | +--------------+cantonnements, ne revint | |2e Division. | Marcognet. | 27e de ligne.|plus. | | +---------------+--------------+ | | | | | Le général Marcognet | | Malher. | | 50e de ligne,|commandait par interim. | | | | | | | | | Colonel |Le général Vandamme | | Vandamme. | | Lamartinière.|commanda pendant le siége| | | | |de Magdebourg seulement. | | | | |Son orgueil et la | | Gardanne. | | |violence de son caractère| | | 2e brigade. +--------------+ne permettaient pas de le| | | | |laisser longtemps sous | | Bisson. | Labassée. | 59e de ligne,|les ordres du maréchal | | | | |Ney. | | | | Colonel | | | | | Dalton. |Le général Gardanne, | | | | |ancien officier de | | | | |l'armée d'Égypte, était | | | | |usé au physique comme au | | | | |moral et devenu tout à | | | | |fait incapable. Le | | | | |maréchal Ney le renvoya | | | | |d'autorité. Il alla se | | | | |plaindre à l'Empereur, | | | | |qui l'envoya se reposer à| | | | |Paris et ne reprocha pas | | | | |même au maréchal une | | | | |conduite aussi étrange. | +-------------+---------------+--------------+-------------------------+ | | | 3e hussards, | | | | Brigade | Colonel |Depuis général de | | | de cavalerie. | Lebrun. |division et grand | | | +--------------+chancelier de la Légion | | | Colbert. |10e chasseurs,|d'honneur. | | | | Colonel | | | | | Subervic. | | +-------------+---------------+--------------+-------------------------+ | | | | _Note sur l'infanterie_.| | | | | | | | Artillerie. | |Il y avait de plus | | | | |un bataillon de | | | | |grenadiers et un de | | | Génie. | |voltigeurs formés des | | | | |compagnies d'élite des | | | | |troisièmes bataillons des| | | | |régiments du corps | | | | |d'armée. | | | | | | | | | |Le tout s'élevait au plus| | | | |à 20,000 hommes. | +-------------+---------------+--------------+-------------------------+

On voit que la composition était la même qu'au camp de Montreuil[10]: seulement, la première division (général Dupont), en avait été retirée, et le 6e corps réduit à deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie.

Le long séjour au camp de Montreuil avait établi des rapports de confiance entre les régiments. Plusieurs officiers s'étaient liés d'amitié, on jugeait le mérite des généraux et des officiers d'état-major avec cette sagacité qui distingue le militaire français. La campagne d'Autriche avait redoublé les liens qui unissaient cette grande famille. Après avoir vécu longtemps ensemble dans les baraques du camp de Montreuil, nous venions de faire la campagne la plus brillante, nous en avions partagé la gloire, les fatigues, les dangers, nous nous étions mutuellement appréciés sur le champ de bataille. Il faut dire que cette appréciation n'avait pas été également favorable à tous nos chefs. Nous comptions d'excellents colonels, entre autres Maucune, du 6e léger; Lamartinière, du 50e; Dalton, du 59e; mais il y avait des généraux bien faibles. Ils n'en étaient ni moins aimés, ni moins estimés, et, par une espèce de convention tacite, les colonels dirigeaient la brigade, et le général lui-même suivait cette direction sans s'en rendre compte. Je regarde cette confiance mutuelle, cette union entre les régiments, entre les officiers de tous grades, comme une des grandes causes de nos succès.

Le changement de situation du maréchal Ney s'étendit à son entourage, et ses aides de camp d'alors ne ressemblaient pas plus à leurs prédécesseurs que le maréchal de l'Empire au général républicain.

Parmi son état-major je citerai:

Labrume, chef d'escadron, amusant, spirituel, fin, d'un caractère agréable[11]; Saint-Simon, lieutenant, que sa fortune mettait au-dessus des autres et qui contribua par son exemple à donner à cet état-major une tenue et des manières plus distinguées. Il est aujourd'hui sénateur; d'Albignac, faisant le service d'aide de camp, quoiqu'il ne fût encore qu'adjudant, comptant dans un régiment de dragons. Son écorce un peu rude cachait un excellent cœur et des qualités distinguées[12]; Cassin, secrétaire intime du maréchal, et, depuis, intendant militaire, homme rempli d'esprit et de cœur, et dont les sages conseils ont souvent été utiles. Il a été secrétaire général du ministère de la guerre sous le maréchal Saint-Cyr, en 1817.

Tel était cet état-major au moment où j'allai le rejoindre, le 6 octobre, en avant de Nuremberg. On sait que nous étions en pleine marche contre la Prusse; et avant de continuer mon journal, il faut raconter très-sommairement la situation des deux armées, et le plan de campagne qui commençait à s'exécuter.

La Prusse, après avoir gardé la neutralité dans les guerres précédentes, venait de prendre son parti de nous attaquer. Elle choisissait le moment où l'Autriche, vaincue, ne pouvait se joindre à elle. Elle comptait sur l'alliance de la Russie; mais l'armée russe était éloignée, et la Prusse allait seule affronter la puissance de Napoléon. C'est la faute qu'avait faite l'Autriche l'année précédente, faute plus grave encore, car on avait vu à Ulm et à Austerlitz de quoi l'armée française était capable.

Le croirait-on cependant? une pareille imprudence n'inquiétait nullement la cour du roi Frédéric-Guillaume. L'armée française, disait-on, avait dû ses succès à une valeur téméraire et au peu d'habileté de ses ennemis; mais elle était hors d'état de se mesurer avec l'armée prussienne, avec des généraux héritiers de la tactique du grand Frédéric. Je me souviens que, peu de jours avant la bataille d'Iéna, mon hôte me parlait avec un éloge pompeux de l'armée prussienne, qu'il portait à cent cinquante mille hommes, dont cent mille d'élite; en ajoutant ironiquement que si nous finissions par la vaincre, cela serait long et difficile.

Toutefois ces généraux auraient dû sentir qu'ils étaient restés étrangers aux progrès que la guerre avait faits depuis quinze ans. Déjà, malgré leur jactance, le nom de Napoléon commençait à leur inspirer quelque inquiétude: aussi la discussion sur le plan de campagne s'éleva-t-elle tout de suite entre les vieux, représentés, par le duc de Brunswick, neveu et élève de Frédéric, qui recommandait la prudence; et les jeunes, tels que le prince de Hohenlohe, qui voulaient payer d'audace.

Voici quelle était la composition des deux armées.

La Grande Armée française se composait de six corps:

1er corps, maréchal Bernadotte 20,000 hommes.

3e -- -- Davout 27,000 --

4e -- -- Soult 32,000 --

5e -- -- Lannes 22,000 --

6e -- -- Ney 20,000 --

7e -- -- Augereau[13] 17,000 --

Réserve de cavalerie, commandée par le prince Murat, alors grand-duc de Berg 28,000 --

Total 166,000 hommes.

Ces six corps, avec la réserve, s'élevaient à 170,000 combattants; en y ajoutant la garde impériale, qui n'était pas arrivée en entier, on pouvait porter le total à 190,000 hommes.

Le point important était de passer l'Elbe, afin d'enlever la Saxe à la Prusse et de pénétrer au cœur du pays. Pour y parvenir, Napoléon avait à choisir entre les défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en laissant à droite la forêt de Thuringe, ou bien la direction à gauche de la forêt par Fulde, Weimar et Leipzig. Il choisit la première, parce que ses troupes s'y trouvaient naturellement portées, et puis, parce qu'en appuyant à droite, il espérait tourner la gauche des Prussiens, les séparer de la Saxe et les prévenir sur l'Elbe. Mais il employa tous ses soins à laisser les Prussiens dans l'incertitude à cet égard, et les démonstrations qu'il fit faire sur sa gauche, ainsi que de faux rapports d'espions, donnèrent lieu de croire aux ennemis qu'il prendrait la route de Weimar; ce qui contribua encore à augmenter leur irrésolution et l'inquiétude qu'ils commençaient à éprouver.

L'armée prussienne se composait de cent soixante mille hommes, que les réserves allaient porter à cent quatre-vingt mille. Dans ce nombre figuraient vingt mille Saxons. Elle était donc inférieure en nombre à l'armée française. Le duc de Brunswick commandait en chef. Mais le prince de Hohenlohe, à la tête d'un corps à part, se prétendait indépendant du généralissime. La sagesse aurait conseillé de faire à Napoléon une guerre défensive, de se retirer d'abord derrière l'Elbe, ensuite, s'il le fallait, derrière l'Oder, pour en défendre les passages. Par ce moyen, on se rapprochait de l'armée russe, on fatiguait l'armée française, on l'attirait dans des pays difficiles, surtout pour la mauvaise saison. Telle était l'opinion de Dumouriez, qui écrivait dans ce sens. Napoléon lui-même n'en doutait pas, et qualifia d'extravagance la marche des Prussiens sur la rive gauche de l'Elbe. Mais se retirer sans combattre, abandonner la Saxe, livrer Dresde et peut-être Berlin, cela n'était pas possible après tant de jactance.

Ce n'est qu'en 1813 que l'Europe a compris qu'elle ne pouvait vaincre un ennemi si redoutable qu'en l'écrasant de ses forces réunies.

L'expérience de l'Autriche en 1805 fut alors perdue pour la Prusse, comme l'exemple de la Prusse elle-même fut encore perdu pour l'Autriche en 1809.

On se décida donc à prendre l'offensive et à marcher au-devant, de l'armée française. Les Prussiens se concentrèrent sur la haute Saale, en plaçant en avant un corps pour observer les trois défilés qui y conduisent. Notre droite, composée des corps des maréchaux Stult et Ney (4e et 6e), devait déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof; le centre, formé des corps de Bernadotte et Davout (1er et 3e), ainsi que la réserve de cavalerie, se dirigeait de Kronach sur Schleitz. La gauche (5e et 7e corps), maréchaux Lannes et Augereau, revenait de Cobourg pour déboucher sur Saalfeld.

Telle était la situation au moment où je rejoignis le maréchal Ney pour commencer près de lui mon service d'aide de camp. Je reprends maintenant mon journal, en priant mes lecteurs de ne jamais oublier qu'il s'agit du 6e corps.

Je trouvai le maréchal le 6 octobre dans un château près de Nuremberg. Il me reçut bien, sans s'informer si j'avais rien de ce qui m'était nécessaire pour commencer mon nouveau service. J'ai dit que j'étais sans chevaux, sans équipage, presque sans argent. Il m'aurait fallu huit jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le nécessaire, et c'était pendant des marches continuelles qu'il fallait me mettre en état de devenir aide de camp. Enfin, je trouvai un cheval isabelle, qui heureusement ne me coûta pas cher; je le bridai et le sellai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidèle pendant les marches comme à la bataille d'Iéna. On eût dit que le pauvre animal sentait combien il m'était nécessaire. Médiocrement soigné, mal nourri dans ce brillant état-major où chacun ne pensait qu'à soi, jamais il ne me fit défaut, et je lui dois d'avoir pu faire, tant bien que mal, un service improvisé dans de telles circonstances.

Le 6e corps marchait sans s'arrêter. L'avant-garde se composait du 25e léger, des deux bataillons de grenadiers et de voltigeurs réunis, et de la brigade de cavalerie (10e chasseurs, 3e hussards). On y avait joint quelques pièces d'artillerie légère, le tout commandé par le général Colbert. Rien n'égalait l'ardeur de ces régiments, leur émulation, leur désir de se distinguer. Le général Colbert, ancien colonel du 10e chasseurs, qui faisait partie de sa brigade, se trouvait fier à juste titre d'exercer un commandement important, qui eût fait honneur à un général plus ancien d'âge et de services. Il est vrai que ce commandement ne pouvait être en meilleures mains. Le 6e corps marchait derrière le 4e, tous deux formant, ainsi que je l'ai dit, la droite de la Grande Armée. Nous arrivâmes le 8 à Bayreuth, le 10 à Hoff, sur la Saale, première ville de Saxe, et nous devions suivre le 4e corps à Plauen, pour nous diriger sur l'Elbe dans la direction de Dresde ou de Leipzig; mais, à peine arrivés à Hoff, nous reçûmes l'ordre d'en repartir sur-le-champ pour prendre à gauche la direction de Schleitz. Nous pûmes à peine y arriver le 11 au soir. À Schleitz, la route se partage: celle de droite conduit à Leipzig par Géra, celle de gauche à Weimar par Iéna. Nous devions suivre la direction de droite, et déjà le général Colbert, avec l'avant-garde, était établi en avant, près d'un village qui conduit à Auma, route de Géra. J'étais de service à Schleitz; à peine arrivé, le maréchal me donna un ordre de mouvement à porter au général Colbert. Je voulus demander où je devais aller. _Point d'observations,_ me répondit-il, _je ne les aime pas._ On ne nous parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement, aucun rapport ne nous était communiqué. Il fallait s'informer comme on pouvait, ou plutôt deviner, et l'on était responsable de l'exécution de pareils ordres. Pour moi en particulier, aide de camp d'un général qui ne s'était pas informé un instant si j'avais un cheval en état de supporter de pareilles fatigues, si je comprenais un service si nouveau pour moi, l'on me confiait un ordre de mouvement à porter au milieu de la nuit, dans un moment où tout avait une grande importance, et l'on ne me permettait pas même de demander où je devais aller. Je partis donc avec mon fidèle cheval isabelle, que tant de fatigues ne décourageaient pas plus que son maître, et qui avait de moins l'inquiétude morale de ne pouvoir bien accomplir des missions si singulièrement données. On m'avait indiqué un village dans la direction d'Auma, je n'y trouvai que des cendres et des ruines; enfin, par un rare bonheur, je rencontrai un chasseur qui portait aussi des dépêches au général Colbert, et qui savait où il était campé. Je le suivis, et après avoir remis mon ordre, je retournai à Schleitz, bien fier d'avoir réussi dans ma première mission. Deux heures après, je fus envoyé de nouveau pour faire marcher le général Colbert, et toujours avec mon isabelle; mais, cette fois du moins, je connaissais ma route. Le 12, nous arrivâmes à Auma.

L'Empereur en était parti la veille et arrivait à Géra. Nous venions de prendre cette direction le 13, lorsque l'ordre arriva d'appuyer encore à gauche et de marcher sur Iéna. Voici la cause de ces divers mouvements.